M"' DE MARCHAIS
croyables manies rendaient sa personne tout à fait ridicule. Mais sa bonté, son esprit faisaient oublier ses travers, et l'académicien Thomas voyait en elle « la femme estimable du siècle T. Elle e'tait liée avec Mme Necker et Mme du Deffand; celle-ci la surnommait Pomone ou Flore-Pomone; grâce aux prérogatives de M. d'Angiviller, qui s'approvisionnait dans les vergers royaux, Mme de Marchais, nouvelle déesse des jardins, comblait en effet ses amies de fleurs et de fruits superbes.
Horace Walpole, le chevalier Richard de Ledans, Pidansat de Mairobert et le duc de Lévis dépeignent la baronne de Marchais à l'époque où Bièvre fréquenta chez elle; au milieu des arbres verts dont elle encombrait sa chambre et ses salons, le premier lui trouvait « la figure d'un colporteur juif » ; « elle parlait des volumes, écrivait des in-folio, présidait l'Académie et, inspirant des passions, elle n'avait pas assez de temps pour guérir le quart des blessures qu'elle faisait ». Mais, selon Ledans, sa trop flatteuse politesse l'entraînait à des louanges hyperboliques, et les plus médiocres auteurs quittaient sa maison avec une fâcheuse confiance en eux-mêmes. Pidansat de Mairobert écrivait dans VEspion anglais : <^ Mme de Marchais ressemble à un homme déguisé. Son mari est un automate. Elle tient un bureau d'esprit très considérable^ elle n'en manque pas elle-même, et, à travers sa laideur, il pétille dans ses yeux. Elle n'est jamais une minute sans être en mouvement et sa pétulance est extraordinaire. »
Enfin, le duc de Lévis jugeait ainsi Mme de Marchais. « Elle n'avait jamais eu de beau que ses cheveux qui descendaient jusqu'à terre; il est vrai qu'ils n'avaient pas grande peine, car elle était excessivement petite; elle les ornait toujours de fleurs et de panaches qui ne faisaient que mieux ressortir les rides de son visage. Sous cette écorce ridicule, on trouvait un esprit supérieur, une amabilité égale et soutenue; on ne se lassait point de l'entendre (1) ».
(1) Le baron de Maricourt (Mme de Souza et sa famille, Paris, Emile Paul, 1907, chap. v) et M. P. Fromageot (Le Roman du comte d'Angiviller, Paris, Picard, 1907) ont récemment fait revivre, de la façon la plus intéressante, les curieuses figures de Mme de Marchais et du comte d'Angiviller (voir aussi la notice de Richard de Lédans, publiée par M. Au-
Chez les Marchais, soit en leur maison de Versailles, soit en leur hôtel de la rue de l'Oratoire, à Paris^ le marquis de Bièvre rencontrait la Cour, l'Académie, les savants et les artistes. Il n'y vit pas longtemps Mme Necker : la femme du financier, après une liaison de dix années, se brouilla en 4776 avec Flore-Pomone, mais Diderot, d'Alembert, Marmontel, La Harpe, l'abbé Morellet, Thomas, Suard, fréquentaient les « assemblées » de Mme de Marchais et riaient aux saillies du calembouriste. Un jour, par exemple, on avait apporté un serin à la maîtresse de la maison ; quand Bièvre pénétra dans le bureau d'esprit, les assistants s'étonnèrent de le voir^ après un coup d'œil sur la cage, remettre son chapeau; mais l'autre, s'adressant à la baronne : « Je vous demande pardon. Madame, s'excusa-t-il, je crains le serein (i). ^ M. de Chastellux qui, selon le duc de Lévis, e tenait du fameux marquis de Bièvre le goût des calembours (2) », le secondait de son mieux en sa lutte « contre l'ennui » .
Parmi les familiers de la maison, c'est au comte d'Angiviller, à l'inséparable sigisbée de Mme de Marchais, que Bièvre témoignait le plus d'amitié. 11 voyageait en Italie au mois de février 1780; apprenant à Florence la mort du chevalier de Flahaut, frère de M. d'Angiviller, il écrivit au surintendant des bâtiments royaux l'émotion que lui causait cette nouvelle; la réponse de son ami donne la mesure de leur intimité ;
« Je reçois votre sensible lettre, mon cher de Bièvre, et elle me pénètre de reconnaissance. Je crois bien connaître votre cœur, et c'est à cause de cela que je vous aime. Mon frère était ce que j'aimais le mieux au monde, et ce que je devais le plus aimer, parce que c'était de tous les hommes celui que j'estimais le plus. Croyez que je sens vivement, tendrement et profondément tout ce que vous me dites, et le prix de vos offres; je ne les accepte pas parce que je ne pourrais pas en jouir,
guste G.irondans la Correspondaiicr hislurirpie cl archéologique, numéro de janvier-févriei' 1905).
(i) Souvenirs et ■porlrnils, par le duc de Lévis, Paris, 1815, p. 89 et suivantes. Le mot serein, qui signifie air humide, est aujourd'hui presque inusité : il était fréquemment employé autrefois.
(2) Ibid.