‹ Le marquis de BièvreChapitre 87 sur 185 · LA COMTESSE D'ANGIVILLER · texte numérisé non relu

LA COMTESSE D'ANGIVILLER

mais j'en jouis comme si je les acceptais. Vous aurez vu par les lettres que vous aurez reçues de moi que mes chagrins ne m'ont pas empêché de penser à vous dès que je l'ai pu...

ï Je finis en vous embrassant de tout mon cœur, car c'est le jour de la poste et l'heure du courrier. Ce 6 mars 1780 (1). »

Ouand le marquis de Bièvre revint d'Italie, après une absence de trois anne'es, l'existence de son ami subissait une curieuse transformation ; ie 8 juillet 1780, Gérard Binet, baron de Marchais, figure la plus effacée du ménage à trois, avait rendu le dernier soupir entre les bras de sa femme et du comte d'Angiviller : un an plus tard, au mois de septembre 1781, les survivants nouaient à leur tour les liens de mariage. A cette époque, Elisabeth de la Borde atteignait cinquante-six ans : régularisant sa liaison « avec une douairière », le surintendant obéissait — il le déclara par la suite — « plus à l'honneur qu'au sentiment », aussi prit-il sa revanche des ennuis d'autrefois. Devant Mme de Marchais, il se montrait « souffrant et troublé » : devant Mme d'Angiviller, Bièvre le vit désormais parler en maître. « La scène alors a changé de face, écrit Marmontel, toute l'autorité a passé à l'époux, et ce n'a plus été du côté de l'épouse que déférence et complaisance, avec l'air soumis du respect. Je n'ai rien observé de ma vie d'aussi singulier dans les mœurs que cette mutation volontaire et subite qui fut depuis, pour l'un et pour l'autre, un sort également heureux. »

Suivant l'usage, la veuve du baron sollicita pour les héritiers de son mari, Binet de Boisgiroult et Binet de Sainte- Preuve, les pensions autrefois accordées à M. Binet de Marchais : une phrase de sa pétition définissait avec une amusante justesse la nature de sa longue attitude vis-à-vis du défunt; si

(1) Le Roman du comte (VAn;jivillei\ par M. P. Fromageot, p. 47. Le y> lévrier suivant, M. d'Angiviller écrivait au marquis de Lévis, à propos de la cession de la seigneurie de Vélizy : « M. de Bièvre désire, Monsieur, que je vous remercie de la grâce avec laquelle vous avez bien voulu l'obliger, et je m'en charge avec bien du plaisir : 1° parce que je vous aime; 2° parce que je l'aime; 3" parce que je crois que cette propriété peut devenir un jour très agréable au roi...

« Recevez donc l'expression de ma sensibilité pour les services que vous voulez bien rendre à quelqu'un que j'aime, etc. » {Ibid., p. 57.)

elle accomplissait une telle démarche, expliquait-elle, c'est qu'elle « avait toujours été plus intimement unie au sieur de Marchais par les sentiments et la conduite que par le lien qu'ils avaient formé (i) ».

Au nouveau foyer de ses amis, Bièvre reprit les habitudes d'antan; le duc de Lévis disait plus tard : « Le héros du calembour passait sa vie chez Mme d'Angiviller, qui prisait ses qualités (2). » Au lendemain de la « première » du Séducteur, le surintendant écrivait au marquis : « Mme d'Angiviller et moi sommes enchantés du succès... elle vous dit mille choses tendres; comme il faut que le mari se retienne sa supériorité, je vous en dis deux mille, et, qui pis est, je les pense et les sens. Je vous embrasse de tout mon cœur, mon cher de Bièvre (3). »

C'était au somptueux hôtel de la Surintendance des bâtiments royaux (4), parmi des chefs-d'œuvre ornant aujourd'hui le Louvre, que le calembouriste visitait ses amis pendant leurs séjours d'hiver à Versailles; l'été, ils habitaient un pavillon bâti dans un parc ombreux, au bout de l'avenue de Sceaux. A Paris, leur hôtel s'élevait dans la « rue d'Angiviller » , sur l'actuel emplacement de la rue de Rivoli entre le Louvre et la rue de TOratoire. Les fonctions du surintendant lui valaient la jouissance d'une deuxième loge de huit places « du côté de la Heine d, à l'Opéra (5), et Bièvre dut s'y rendre fréquemment en sa compagnie.

D'après Cousin de Courchamp, le marquis, de première force aux échecs, « faisait deux fois par semaine la partie de M. d'Angiviller » : l'inventaire dressé après sa mort, rue Royale-sous-Montmartre, ne mentionne cependant aucun échiquier. Quoi qu'il en soit, l'auteur des Souvenirs met sous la plume de Mme de Créqui une anecdote curieuse : « Votre père m'a conté — elle s'adresse à son petit-fds — que le jeune de Bièvre jouait une certaine fois de toute sa force, mais que le

(1) Archives nationales, 0' 668, dossier du 16 juillet 1780.

(2) Souvenirs et porlrails, loc. cit.

(3) Voir chap. xvi.

(4) Situé rue de la Surintendance, actuellement rue Gambetta.

(5) Les abonnés de l'Opéra, par E. Boysse, Paris, 1883.

UN MERVEILLEUX CALEMBOUR 22â

vieux d'Angiviller (1) n'en avait pas moins l'avantage sur lui. On entendit annoncer coup sur coup, dans le même salon de la surintendance, M. le comte d'Estaing, M. le vicomte de Melun, M. le marquis deNesle et M. le baron de Montmorency. Il y avait peu de monde, et^ comme ces quatre personnages étaient brouillés à couteaux tirés, ils ne restèrent pas plus de cinq à six minutes en regard les uns des autres. Ceci ne manqua pas de fournir sujet à Mme la comtesse d'Angiviller pour en disserter, et, comme elle avait l'habitude de citer incessamment, elle entreprit d'appliquer à la quadruple inopportunité de cette rencontre fortuite un ou deux vers de M. de Voltaire, dont il ne lui fut jamais possible de se rappeler la fin :

Je combattais, seigneur, avec Montmorency, Melun, d'Estaing, de Nesle...

et chacun répétait continuellement, sans rien trouver : Melun, d'Estaing, de Nesle...

» Et ce fameux coup-cil » poursuivit M. de Bièvre en appliquant son cavalier pour amener échec au roi, ce qui lui ramena la partie tout à fait désespérée, et ce qui terminait justement la citation de ces vers de Zaïre que tout le monde cherchait, et dont le dernier hémistiche était :

et ce fameux Coucy !

Ce fut, on est obligé de l'avouer, un heureux et curieux calembour (2). »

Chez le surintendant, le marquis de Bièvre conversait avec le chansonnier Collé, qu'il nommait « son bon ami fS) »; M. de Lévis, plus tard duc et académicien; M. de Laclos, « l'ingénieux auteur des Liaisons dangereuses, homme froid, Spirituel sans être aimable (4) » ; M. de la Borde, frère de la

(1) M. d'Angiviller était né le 24 janvier 1730; vers i785, époque possible de cette scène, il avait donc cinquante-cinq ans, mais Courchamp le croyait évidemment plus âgé.

(2) Souvenirs de la marquise de Créqui, liv. VI, chap. xiii.

(3) Préface du Séducteur.

(4) Le duc UE LÉvi.s, Souvenirs et portraits, loc. cit.

maîtresse de la maison et musicien estimé. Une sœur de Mme d'Angiviller ayant épousé M. Fontaine, marquis de Cramayel, Bièvre séjournait parfois au somptueux château de ce financier, situé près de Melun.

Le comte Alexandre de Tilly, « le beau Tilly à l'œil noir » , général en chef pendant la Révolution, fut aussi l'ami du marquis : « De Bièvre, je crois, lit-on dans ses Mémoires (1), me mena chez Mme d'Angiviller, que sa réputation d'esprit m'avait fait désirer connaître, et que je trouvai bien supérieure à sa réputation, non seulement pour cet esprit, mais pour mille autres qualités qui valent mieux que lui. Elle recevait une société d'autant plus intéressante qu'elle était plus variée, par une réunion de gens de la Cour et de la Ville, et d'une infinité d'hommes de lettres. «

Sénac de Meilhan, cousin germain du marquis de Bièvre, compta M. d'Angiviller parmi ses plus influents protecteurs; le public reconnaissait à l'intendant du Hainault, malgré sa vanité, de sérieuses capacités financières, et, quand il eut écrit son ouvrage Sur le luxe, M. de Meilhan failHt obtenir le poste de contrôleur général; par deux fois l'hostilité de Necker fit échouer sa candidature (2).

Le surintendant des bâtiments royaux encourageait les arts ; chez lui, Mme Vigée-Lebrun, la délicieuse portraitiste, se trouva un soir la voisine de Bièvre. A son désappointement, elle ne l'entendit traiter que des sujets sérieux • « C'est chez Mme d'Angiviller, écrit-elle, que j'ai dîné pour la première fois avec le marquis de Bièvre, qui est devenu célèbre comme faiseur de calembours : j'eus du malheur, car^ le jour dont je parle, il n'en fit aucun (3). "

Parmi les écrivains fréquentant l'hôtel de la Surintendance, Bièvre appréciait surtout le poète Ducis ; sans doute le connaissait-il depuis longtemps, car tous deux faisaient partie de la maison de Monsieur, mais en 1782 seulement s'affirma

(i) Mémoires du comte de Tilly, Paris, 1822, t. II, p. 122.

(2) SÉNAC UE Meilhan, Purlrails et caractères des personnages distingués de la fin du dix-huitiéme siècle, avec une notice du duc de Lévis sur l'auteur, Paris, 1813.

(3; Souvenirs, Paris, 1835, t. I", p. 279.

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