‹ Le marquis de BièvreChapitre 88 sur 185 · LE POETE DUCIS · texte numérisé non relu

LE POETE DUCIS

leur intimité. Ducis avait déjà donné au Théâtre-Français Hamlet et le Roi Léar, tragédies en vers directement tirées des œuvres de Shakspeare; vers la fin de l'année 1783, il écrivait les dernières scènes de Macbeth, quand cette pièce lui fut réclamée par les Comédiens; il recourut alors aux bons offices de ses amis pour la correction de son manuscrit. On trouve dans les papiers du marquis un cahier de douze pages contenant, écrits par Ducis lui-rncme, de nombreux vers déjà censurés par l'académicien Thomas. A la suite, le poète ajoutait ces lignes : « M. Ducis, qui n'a pas eu le temps de corriger sa pièce parce que les Comédiens l'ont pressé de la laisser jouer, et qui manque de temps dans cette circonstance importante, prie instamment, et au nom de l'amitié, monsieur le marquis de Bièvre de vouloir bien lui corriger les fautes nombreuses que M. Thomas et M. Le Roy, ses amis, lui ont notées dans sa tragédie de Macbeth. Il ne fera point imprimer cet ouvrage; s'il réussit, il ne paraîtra qu'à la reprise. M. Ducis se propose de le retoucher d'un bout à Tautre, d'y fortifier les endroits pâles, de mettre de la couleur où elle manque et de ne rien laisser subsister qui puisse déplaire à la lecture.

« Il est question pour le moment d'être joué avec succès. M. Ducis prie monsieur le marquis de Bièvre de nettoyer principalement et avant tout les cinq scènes de cet ouvrage les plus frappantes, savoir... (suit l'indication des scènes). »

A ce moment, on allait répéter au Théâtre-Français la première comédie du calembouriste, le Séducteur, et Ducis, prenant le style direct, terminait ainsi : « Voilà, mon cher ami, les scènes maîtresses et essentielles du sujet; il faut qu'elles soient sans reproches. S'il vous vient de bonnes idées, de bonnes fortunes, de bons vers, faites-m'en présent : je recevrai vos dons avec reconnaissance, et vous pouvez compter, mon cher ami, que je vous rendrai de grand cœur dans votre séducteur ce que vous m'aurez prêté dans mon assassin. Je vous avertirai pour mes répétitions quand elles auront pris forme et couleur.

" Les fautes qui ne seront pas aperçues au théâtre, passez-

les pour aller aux plus importantes. Otons tous les mots périlleux ou plats. Allons au succès théâtral pour le moment. Après, nous travaillerons pour le succès de lecture.

« Vale et me ama.

» Que ceci soit entre nous, absolument entre nous. Je reçois votre parole, car je vous entends dici me la donner (1). »

Sur les deux cent sept vers soumis à la critique du marquis de Bièvre, la moitié environ furent modifiés par Ducis; au reste^ la pièce devait subir^ avant son impression, de notables changements, elle fut même augmentée d'un acte entier (2).

La » première y> eut lieu le 22 janvier 4784, et le lendemain l'auteur écrivait à M. Deleyre : « On a donné hier mon Macbeth, mon cher ami. J'ai réussi à bien des égards... Je dîne aujourd'hui chez Larive (3) avec Thomas, M. le marquis de Bièvre et M. Dudoyer, pour faire les coupures. Vous apprendrez sûrement avec plaisir que Monsieur était à la représentation (4). T>

A l'hôtel d'Angiviller, c'est à MM. de Meulan et de la Porte du Theil que le calembouriste témoignait, après Ducis, le plus d'amitié littéraire; tous deux lui fournirent des scènes pour sa comédie des Bépntations. Le premier, père de la future Mme Guizot, était receveur général des finances; « M. de Meulan, écrivait Collé, aime beaucoup la comédie; il a même du goût et juge assez bien les pièces de théâtre. Peut-être ce goût l'eût-il mené plus loin et aurait-il eu quelque talent pour composer dans ce genre s'il ne possédait pas deux cent mille livres de rente. » Le second avait quitté le service du Roi pour s'adonner à l'étude de la littérature grecque; sa traduction d'Eschyle lui valut un fauteuil à l'Académie royale des belleslettres.

En 1783, un poète de vingt ans, nommé Duchosal, éditait une petite satire, intitulée les Exiles du Parnasse, qui retint sur lui l'attention des bureaux d'esprit. Mme d'Angiviller le com-

(1) Dossiers de l'auteur.

(2) Macbeth, édition de 1790.

(3) Acteur de la Comédie-Française.

(4) Le.Ures de. J.-F. Ducis, publiées par M. Paul Albert, Paris, 1879, p. 71.

Page 1