‹ Le marquis de BièvreChapitre 89 sur 185 · GRIMOD DE LA REYNIÈRE · texte numérisé non relu

GRIMOD DE LA REYNIÈRE

plimenta et le marquis de Bièvre lui procura un emploi bien re'munéré. Or, au commencement de l'année 4786, un mauvais plaisant fit parvenir à Fariau de Saint-Ange, qui dirigeait la partie poétique du Mercure de France, une pièce de vers contenant d'hyperboliques éloges à l'égard de ce journaliste, et signée du nom de Duchosal. Flatté, Saint-Ange ne songea pas à une mystification et inséra les vers dans le plus prochain numéro. Duchosal ayant protesté, le facétieux Grimod de la Reynière, qui n'aimait pas Saint-Ange, saisit une aussi belle occasion de la ridiculiser. Profitant de sa qualité d'avocat, il rédigea un spirituel Méinoire à consulter pour M. Duchosal (1), dans lequel il tournait en dérision le directeur poétique du Mercure et lui réclamait, au nom de son prétendu client, des dommages et intérêts : Saint-Ange, disait-il, en imprimant dans son journal, avec la signature de M. Duchosal, des louanges aussi sottes, aussi peu méritées, avait gravement nui à la réputation du jeune poète.

Au cours du Mémoire à consulter, Grimod de la Reynière contait les débuts de Duchosal et parlait ainsi de Bièvre : » Un homme de qualité, qui s'honore encore plus du titre d'auteur que du rang qu'il tient de sa naissance, lut avec intérêt et plaisir les Exilés du Parnasse, et, passant bientôt de l'amour de l'ouvrage à l'amour de l'auteur, il désira le connaître et rendre utile à sa fortune l'estime qu'il faisait de son talent. C'est à cet aimable et généreux protecteur, ou plutôt c'est à ses propres productions, que M. Duchosal doit la place qu'il occupe depuis deux années. » En note, l'avocat du poète nommait ainsi le personnage flatteusement visé aux premières lignes : « M. le marquis de Bièvre, auteur de la Comtesse Talion, etc., surtout de l'agréable comédie du Séducteur, pièce restée au théâtre où elle est toujours revue avec empressement et plaisir. »

Cruellement diffamé, Fariau de Saint-Ange porta plainte contre Grimod de la Reynière, que désavouait Duchosal; au reste, le futur gastronome attaquait dans son Mémoire nombre

(1) Daté du 28 février 1786 (Bibliothèque nationale, 4» F' 474).

d'autres journalistes : « Tout cela, écrivait Mouffle d'Angerville, forme contre M. de la Reynière une foule d'ennemis. Il est vrai que, d'autre part, il s'est entouré, par ses flagorneries, du sieur de Beaumarchais, du marquis de Bièvre, des sieurs Sautereau de Marsy, Fréron, Imbert, Palissot, Masson de Morvilliers, Beaumier, mais ceux-ci ne seront jamais si chauds à le défendre que ceux-là seront ardents à l'attaquer (1). » Sans doute le calembouriste participait-il quelquefois aux fameux déjeuners t philosophiques et semi-nutritifs (2) » de la Reynière. rencontrant les écrivains cités par les Mémoires secrets. En punition de ses moqueries trop méchantes contre Saint- Ange, l'amphytrion fut enfermé quelque temps dans une abbaye.

Bièvre, qui protégeait les jeunes écrivains, s'employait de même pour les artistes ; il avait rencontré le peintre Louis David à Rome, et partageait son culte pour l'art antique, si dédaigné au dix-huitième siècle. Quand Lagrenée, directeur de l'Académie de Rome, revint en P>ance après les six années réglementaires, le marquis voulut faire obtenir sa succession au futur peintre des fêtes impériales, et il écrivit à son ami d'Angiviller une pressante recommandation : le surintendant des « bâtiments du roi, arts et manufactures royales » allait en effet choisir entre les candidats. Mais David ne comptait que trenteneuf ans : malgré son talent et ses succès, M. d'Angiviller le jugea trop jeune pour diriger une importante école.

« Je pense beaucoup de bien de celui que vous désireriez que j'envoyasse à Rome, écrivit-il à Bièvre le 22 juin 4787, et je crois qu'il a d'excellentes choses pour cette place; je ne vous cache pas que j'ai des vues sur lui pour l'y envoyer dans six ans; je ne lui crois pas une mauvaise tôte, je lui crois une tête vive qui a besoin d'être formée aux aflaires, qui se mûrira et deviendra bonne, parce que je lui crois une âme honnête et sensible. Voilà ma profession de foi sur son compte; je ne

(d) Mémoires secrets, 8 mars 1786, t. XXXI, p. 153.

(2) On n'y servait que du café, du lait et un énorme aloyau : après ces repas, indignes du gourmet fameux que devint Grimod de la Reynière, les assistants dissertaient sur les ouvrages nouveaux.

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