‹ Le marquis de BièvreChapitre 90 sur 185 · LE PEINTRE DAVID · texte numérisé non relu

LE PEINTRE DAVID

parle pas de ses talents, ils sont connus, mais il n'est point encore dans les charges de l'Académie (1), il n'est que simple académicien, il n'est ni professeur, ni adjoint à un professeur; il y aurait de l'inconvénient à envoyer à la tète de l'École de Rome un artiste qui ne serait ni plus ancien, ni dans les charges de l'Académie, quelque grande valeur qu'il ait. Il y a bien des choses à ménager. Dans six ans, il n'aura que quarante-quatre ans, et c'est encore un âge où l'on peut profiter d'un séjour de six années, et où l'on a acquis plus de maturité et d'expérience pour conduire les jeunes gens, leur en imposer (2). »

Ce fut le peintre Ménageot, professeur adjoint de l'Académie, que désigna M. d'Angiviller; mais ses longues excuses prouvaient à Bièvre qu'il ne repoussait pas la recommandation de son ami sans l'avoir mûrement examinée. Au reste, le surintendant appréciait David avec une justesse curieuse : aussi exalté que droit, le protégé du calembouriste se montra plus tard à la Convention^ dont il fit partie, « un honnête homme en délire, trompé par des scélérats (3) »; en 1792, il obtint la suppression de cet emploi pour lequel Bièvre le proposait, et plus tard celle de l'Académie de Rome elle-même.

Dans la suite de sa lettre au marquis, M. d'Angiviller témoignait une ferme et intelligente sollicitude envers la célèbre fondation de Colbert : « Je fais un règlement pour l'école que je veux remonter, que je veux renfermer dans l'étude des grands maîtres de l'antique; je veux que les jeunes gens ne se considèrent pas comme des maîtres, je ne veux plus qu'ils fassent des tableaux pour personne sans permission, et encore seulement dans leur quatrième année... Si les jeunes gens s'y refusent, ils cesseront d'être élèves du Roi. Si, comme je l'espère, M. Ménageot rétablit l'ordre, la décence, l'amour de l'étude, leur inspire le respect pour les grands maîtres et la passion pour l'antique, j'espère que, si David y va après lui,

(1) De peinture et de sculpture.

(2) Collection de M. P. Fromageot. Cette lettre a été imprimée dans le BuUelin de la Société de l'histoire de l'art français (2« fascicule de 1907).

(3) David avait pris la défense de Marat, décrété d'accusation, et ce fut Pétion qui le jugea ainsi.

dans dix ou douze ans nous aurons une école, des maîtres habiles et des jeunes gens qui auront appris à les respecter. Vous voyez que, si je diffère d'opinion avec vous, je n'en diffère pas beaucoup. Je désire plus que personne le bien et la perfection des arts et des artistes, on le reconnaîtra un jour. »

Depuis son séjour prolongé en Italie, Bièvre passait pour un « amateur » fort éclairé : en causant avec le protecteur officiel des peintres et des statuaires, il exerça sûrement, dans le domaine artistique, plus d'influence que dans le domaine littéraire par ses plaidoyers secrets.

Outre le comte et la comtesse d'Angiviller, le marquis de Bièvre avait pour intimes amis M. Vassal, seigneur de la Fortelle, et sa femme, née Anne Pas de Beaulieu. André Vassal, fils d'un receveur général des finances, jouissait d'une grande fortune. Du même âge que Bièvre, il connut probablement celui-ci à l'époque où tous deux courtisaient les actrices et les tt impures ». On citait ses folies; un jour, il donnait trente mille livres à une demoiselle Thierry, « pour la dédommager de l'ennui qu'elle avait éprouvé à Sainte-Pélagie ». Sophie Arnould apprit ce trait de prodigalité : « Quand on a tant d'argent de trop, s'écria-t-elle, pourquoi le bonheur n'estil pas à vendre (1)! »

Né à Montpellier, où son père remplissait les fonctions de « secrétaire du roi près la Chambre des comptes », André Vassal épousa vers 1773 la fille d'un conseiller maître en la môme Cour, François Pas, baron de Beaulieu. Venant se fixer en 1776 rue Royale-sous-Montmartre, peut-être Bièvre voulaitil se rapprocher de ses amis, car M. et Mme Vassal habitaient une luxueuse maison entre cour et jardin, ayant son entrée principale rue Blanche, mais dont une porte ouvrait sur la rue Royale, presque en face l'hôtel du marquis. En 1781, André Vassal fut nommé receveur général des finances d'Auvergne ; dispensé de résider à Riom, il continua dofi"rir, en ses salons de la rue Blanche, des réceptions fort suivies : Bièvre voyait chez lui Dupleix de Perle, rère du conseiller d'État Dupleix

(1) Arnoldiana, p. 177.

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