LE SÉDUCTEUR A LA COMÉDIE-FRANÇAISE
Voyage de la Cour à Fontainebleau en 1783. — Le Séducteur joué devant Louis XVI; Je roi « s'en exprime avantageusement ». — Le Théâtre-Français sur l'emplacement de l'Odéon actuel ; première représentation du Séducteur à la Comédie; malgré les applaudissements, l'auteur reste anonyme. — La pièce attribuée à Monsieur, à Palissot et à Kulhiére. — Bièvre se déclare dans le Journal de Paris; attitude ambiguë du Mercure.
Les interprètes de la pièce. — Le jeu de Mole. — L'esprit de Mlle Contât. — La voix de Mlle Olivier. — Dugazon et Desessarts.
Calembours du marquis. — Le Séducteur elles critiques littéraires; ce qu'on en penserait aujourd'hui.
« Jamais je ne vis rien de si brillant que le voyage de Fontainebleau de 1783, » écrit le comte de Se'gur.
Éprise de jeux et de plaisirs, la reine Marie-Antoinette profitait des déplacements de la Cour pour secouer la contrainte de Versailles, et Louis XVI l'encourageait à sa façon. Au château de Fontainebleau, les fêtes et les chasses se succédaient. Chaque semaine, les acteurs de l'Opéra, de la Comédie-Française et de la Comédie-Italienne venaient jouer les meilleures pièces du répertoire. La salle de théâtre, longue de 40 mètres, large de 12, occupait tout le premier étage du pavillon de Charles IX, qui forme l'aile Est de la cour de la Fontaine^, devant l'étang des carpes légendaires. Du château, on y accédait par un petit salon contigu à la Salle des Gardes; de la cour, deux escahers découverts, se faisant face, conduisaient l'un à la Salle des Gardes, l'autre à l'extrémité opposée du pavillon, où se trouvaient la scène et les logements des artistes.
En 1783, le roi et la reine séjournèrent un mois et demi à
Fontainebleau, du 9 octobre au 24 novembre; pendant les dixhuit repre'sentations organise'es les mardi, jeudi et vendredi de chaque semaine, on joua vingt-quatre pièces, dont huit nouveaute's, car les auteurs offraient habituellement aux souverains la primeur de leurs œuvres. Le 42 octobre, les soirées the'àtrales s'ouvrirent par Sijlmin, opéra de Grétry (reprise; et les Deux Soupers, opéra-comique nouveau du chevaher d'Aleyrac; le second ouvrage fut jugé médiocre : les calembouristes assuraient ï qu'il n'y avait pas un plat passable dans les deux soupers » . Les « premières » de Didon, le Droit du seigneur, la Caravane et Chimène, opéras de Piccini, Martini, Grétry et Sacchini, obtinrent les applaudissements de Leurs Majestés. Enfin, le 4 novembre, une comédie nouvelle en cinq actes et en vers, intitulée le Séducteur, fut représentée « avec succès (1) » ; le roi, écrivit Moufle d'Angerville, « s'en expliqua même avantageusement (2) » . Dans les galeries de Fontainebleau, les curiosités étaient fort excitées, car l'auteur demeurait anonyme. Le lendemain, les Parisiens apprirent la réussite de la pièce et surent que le Séducteur serait donné à la Comédie-Française le samedi suivant. Or, disait-on, si Fontainebleau était un Châtelet où les auteurs plaidaient leurs causes en première instance, le parterre du Théâtre-Français constituait pour eux le Parlement, et cassait souvent les sentences rendues : les « amateurs « s'apprêtèrent donc
(1) Correspondance de Grimm, t. XIII, p. 389 (édition Maurice Tourneux) ; Quelques notes sur le théâtre de la Cour de Fontainebleau, par E. Bourges, Paris, 1892, p. 56 et 59.
(2) Mémoires secrets, t. XXIII, p. 249 (10 novembre 1783). Le 24 octobre 1856. un incendie a gravement endommagé, au château de Fontainebleau, le pavillon de Charles IX : son toit élevé, son large fronton, ses cheminées monumentales ont disparu. Dans la salle de spectacle, il ne reste plus trace de la scène « entourée de guirlandes de feuilles et de roses », du double étage des loges, des peintures « éclatantes » qui ornaient les murs. A l'époque où toute cette décoration fut détruite. Napoléon III venait d'aménager, à l'extrémité Ouest de l'aile Louis XV, le gracieux théâtre actuel; il se contenta de l'aire réparer provisoirement le pavillon Charles IX. Une toiture plate recouvre aujourd'hui les solives calcinées, les murs noircis de cette ancienne « salle de la comédie » où la Cour, pendant le voyage de 1783, entendit Mme Dugazon dans Biaise et Babel, de Dezèdes; Mme Sainl-Huberti dans la Didon de Piccini; et Mole dans le Séducteur du marquis de Bièvre.