LA SOIREE DU 8 NOVEMBRE 1783 S
à discuter le jugement de la Cour sur Tœuvre nouvelle.
Le matin du 8 novembre, les Comédiens affichèrent l'énoncé complet du spectacle : « Aujourd'hui le Séducteur, comédie en cinq actes, en vers, et VEsprit de contradiction, comédie en un acte, en prose, de Dufresny. » Comme à Fontainebleau, la pièce principale allait être jouée à Paris sans que l'on connût le nom de son auteur.
Ce même soir, les « amateurs » pouvaient se rendre à cinq autres théâtres; s'il y avait relâche à l'Académie royale de musique (l'Opéra), on annonçait aux Italiens « La servante maîtresse, par Baurans, et l' Amoureux de quinze ans, par Laujon » ; sur le boulevard, aux Grands Danseurs du Roi, l'affiche portait : « Le ravissement d'Europe par Jupiter, pant. à mach. en trois actes; dans les entr'actes, différents exercices, on commencera par la danse de corde; la demoiselle Houdidou fera l'exercice des drapeaux. ^> Aux Variétés amusantes, on devait assister à quatre petites pièces, l'une d'elles contenait un ballet; enfin, dans leur nouvel amphithéâtre delà rue du Temple, les sieurs Astley montreraient aux spectateurs des « exercices et airs de manège nouveaux, avec voltige sur deux chevaux » .
Ce fut vers la Comédie que se dirigea le public élégant. 1 Peu de nouveautés ont attiré autant de monde au Théâtre- Français que la première représentation du Séducteur » , écrit Meister. Longtemps installés rue des Fossés-Saint-Germaindes-Prés(l), ensuite aux Tuileries, les Comédiens ordinaires du roi jouaient depuis l'année précédente dans une nouvelle salle construite par Peyre et de Wailly sur l'emplacement actuel de l'Odéon. On accédait à cet édifice par la rue du Théâtre-Français, aujourd'hui rue de l'Odéon, ouverte à travers les dépendances de l'hôtel de Condé. Le 9 avril 1782, jour de l'inauguration, Meister décrit le théâtre où le Séducteur affronta les quinquets de la rampe. Si l'on y occupait une place de côté, même à l'orchestre, on perdait la moitié du dialogue; des pre-
(1) Auj ourd'hui rue de l'Ancienne-Comédie. Le Théâtre-Français n'occupe un angle du Palais-Royal que depuis le comnaencement du dix-neuvième siècle.
mières et secondes loges, placées trop haut, les acteurs « semblaient parler au fond d'un puits » ; à ces étages, si l'on ne se trouvait pas de face, « on voyait mal et on n'entendait guère mieux » . Le lustre suspendu au dôme ne suffisait pas à éclairer le vaste cercle de la salle; on se distinguait à peine d'une loge à l'autre, « et les femmes, faites pour parer le spectacle, étaient réduites au plaisir qui leur est souvent le plus indifférent, celui de voir et d'écouter ». Des escaliers, « trop raides et sans repos, incommodes à monter et plus à descendre », ou des passages « ridiculement resserrés » , unissaient les différentes catégories de places.
Mais une galerie « d'une prodigieuse élévation » offrait aux arrivants sa « multitude de colonnes » (quel froid y régnera malgré tous les poêles! s'écriait tristement le critique théâtral Meister); un dôme surchargé de moulages et soutenu par de fastueux pilastres terminait l'édifice; le lustre affectait la forme d'un soleil, et douze figures de carton, représentant les signes du zodiaque, l'entouraient de leur gloire. Avec tous ces ornements, de blancheur uniforme, la nouvelle salle ressemble, conclut Meister, « à ces boîtes à sucre dont on pare aujourd'hui nos desserts (1) ».
Jouées dans une quasi obscurité, au milieu de décors ternes et sans variété, les œuvres dramatiques ne devaient le succès qu'à leur propre valeur, au talent des acteurs, ou à l'engouement du public. Le 8 novembre 1783, grâce aux commentaires favorables de Fontainebleau;, le rideau de la Comédie-Française se leva devant une salle bien disposée.
Au cours de la pièce nouvelle, un marquis, gentilhomme libertin et ruiné, voulait épouser Rosalie, fille du riche châtelain Orgon, malgré l'amour de la jeune personne pour son fiancé Darmance. Aidé du philosophe Zéronès, il l'entourait d'un tel réseau de séchictions que la pauvrette, éblouie, consentait à un enlèvement; mais, au cinquième acte, la fourberie du marquis se découvrait, et Rosahe, sauvée, se jetait dans les bras de Darmance. Le caractère du Séducteur, personnage
(1) Ce théâtre fut incendié en d7f»9 et en 1818; l'Odéon actuel date de