‹ Le marquis de BièvreChapitre 95 sur 185 · LA « PREMIÈRE » DU SÉDUCTEUR · texte numérisé non relu

LA « PREMIÈRE » DU SÉDUCTEUR

principal de la comédie, e'tait dépeint d'élégante façon. Ainsi, cet amant de toutes les femmes vole de belle en belle sans jamais fixer son cœur; ce matin, disait-il à son confident Zéronès,

Ce matin, agité d'une amoureuse flamme, Seul, cherchant un objet pour épancher mon âme. J'écrivais : tour à tour Lise, Éliante, Églé, Célimène, s'offraient à mon esprit troublé; Je ferme ce billet rempli de ma tendresse... Et le nom de Lucinde est tombé sur l'adresse.

Ailleurs il professait, devant l'ex-fiancé de Rosalie, ce cours de galanterie pratique :

Enfin, deux rendez-vous n'ont rien d'embarrassant; Un sot se tirerait d'affaire en refusant : Moi, j'accepte toujours. Parla, je me délivre Des explications que les refus font suivre. Deux femmes m'ont voulu pour le même moment : Je cours d'abord chez l'une avec empressement. J'arrive un peu plus tôt pour lui marquer mon zèle, Et je fais naître ensuite un sujet de querelle; De violents soupçons me mettent en courroux, Je suis outré, je cède à mes transports jaloux, L'heure sonne... et je fuis de désespoir chez l'autre. Puis le soir on m'écrit : « Quel amour est le vôtre! t Sans lui, je ne puis vivre, avec lui je mourrai, « Venez rendre le calme à mon cœur déchiré! » Je m'endors tendrement, et, dès que je m'éveille, Je cours faire oublier les fureurs de la veille.

A Damis, dont il courtise, en passant, la maîtresse, il déclarait avec impertinence :

Ma foi, mon cher Damis, arracher une femme A l'ennujeux époux qui gouverne son âme. D'un partage honteux subir la dure loi. N'est plus une entreprise assez digne de moi... Je ne veux pour rivaux que des amants heureux... Pour bannir un rival, le seul titre aujourd'hui. C'est d'être plus aimable ou plus adroit que lui.

Comme il mettait ses théories en pratique, on s'émotionnait, au cours des quatre premiers actes, de voir la tendre Rosalie

tomber dans ses pièges ; et quand, sauve'e enfin, elle s'écria :

Dieu ! quel faible secours garantit l'innocence ! De la séduction quelle est donc la puissance?

les spectateurs jugèrent que la pièce contenait des caractères intéressants et fort bien développés (4). De vifs applaudissements suivirent le baisser du rideau, le publie réclama l'auteur, mais, comme à Fontainebleau, un des interprètes vint dire « qu'il était encore anonyme » .

« Une comédie en cinq actes, lisait-on dans le Journal de Paris du lendemain, une pièce de caractère est depuis assez longtemps regardée comme l'ouvrage d'esprit le plus difficile, et beaucoup de connaisseurs pensent qu'un véritable succès dans ce genre était devenu à peu près impossible de nos jours. Celui du Séducteur, comédie en cinq actes et en vers, qu'on a donnée hier pour la première fois, pourra les détromper. Ce caractère est soutenu pendant cinq actes avec beaucoup d'adresse et de talent... Il y a aussi fort longtemps qu'une comédie en cinq actes n'a eu un succès aussi décidé. »

Le Séducteur était l'œuvre du marquis de Bièvre. L'ayant écrit vers 1777, il le faisait lire par Mole devant les Comédiens Français au mois d'août 1778 (2), et cinq ans après, le 30 août 1783, il apprenait la réception définitive de sa pièce. Mais on ne connaissait encore le nouveau poète que pour ses calembours et ses folles plaquettes : l'annonce d'une comédie signée de son nom eût rappelé Vercingétorix, où chaque vers contenait un jeu de mots ; aussi, pour éviter les plaisanteries de ses amis et les commentaires ironiques des « bureaux d'esprit », avait-il gardé « l'anonyme » sur sa première œuvre sérieuse. Quand il entendit les applaudissements des spectateurs (3), il dévoila

(1) On trouve à l'appendice du présent ouvrage une analyse détaillée de la comédie du Séducteur.

(2) Préface de la deuxième édition du Séducteur, p. 3.

(3) Sautereau de Marsy dans le Journal de Paris du 9 novembre 1783; l'abbé AuBERT dans les Petites Affiches du même jour; Levacher de Charnois dans le Mercure de France du 29 novembre; Moufle d'AngerviLLB dans les Mémoires secrets, à la date du 10 novembre; La Harpe dans sa Correspondance littéraire (t. IV, p. 167); Meisïer dans la Correspondance de Grimiii (novembre 1783); Métra dans la Correspondance

Page 1