LA « PREMIÈRE » DU SEDUCTEUR
son incognito, et tout Paris sut que M. de Bièvre se disait l'auteur de la nouvelle pièce.
Deux feuilles rivales paraissaient quotidiennement dans la capitale : le Journal de Paris et les Petites Affiches; la première, fonde'e en 1777 par l'ex-pharmacien Cadet de Vaux, frère du chimiste Cadet de Gassicourt, comptait comme principaux rédacteurs Sautereau de Marsy, d'Ussieux et Corancez : à ces critiques, le Séducteur inspirait de chaleureux éloges. Dans la seconde publication^ au contraire, les Parisiens trouvèrent un malveillant compte rendu de la comédie; l'abbé Aubert, rédacteur littéraire des Petites Affiches, dit Manuel « nourrissait l'espoir de faire mourir la feuille de Paris (4), qui l'avait toujours sous la dent », et il prenait habituellement le contrepied de ce journal. Mais le public ne s'arrêta pas à l'opinion de l'abbé; la deuxième représentation, retardée par le « service de la Cour à Fontainebleau », eut lieu le mercredi 12 novembre avec le même succès que la première.
On doutait encore que le Séducteur fût véritablement du marquis de Bièvre; les habitués de la Comédie croyaient à une mystification du calembouriste. Quelques-uns attribuaient la nouvelle pièce à Monsieur, frère de Louis XVI. : son écuyer ordinaire, disaient-ils, lui servait de prête-nom. Pour d'autres, plus nombreux, un fameux poète de l'époque, Palissot de Montenoy, était l'auteur probable du Séducteur.
Adversaire déclaré des Encyclopédistes, Pahssot fit représenter en 1760 la comédie des Philosophes, où l'on reconnut, en des personnages ridicules ou odieux, Diderot, Helvétius, Duclos, Rousseau, groupés autour de Mme Geofîrin. En 1775, il dévoilait les ruses des femmes légères dans une comédie intitulée : les Courtisanes ou recueil des mœurs. Cette autre pièce, après mille difficultés, ne fut jouée qu'en 1782, et le public
secrète (12 novembre), l'abbé de Fontenay dans les Affiches de province du 19 novembre; Geoffroy dans l'Année Htléraire de 178.3 (t. VIII, p. 289); l'abbé Rovou dans le Journal de Monsieur (t. VI de l'année 1783, p. 149), le courriériste théâtral dans l'Esprit des journaux français et étra7igers (n» de janvier 1784) constatent le succès, le grand succès, dit même le dernier, qu'obtint le Séducteur auprès du public. (1) Autrement dit, le Journal de Paris.
riait encore de l'attitude des principales « impures » de Paris, à la « première » des Courtisanes : groupe'es au balcon, Mlles Sophie Arnould, Dervieux, Duthé, et l'ingrate Amarante du marquis de Bièvre, Mlle Raucourt, affectèrent d'applaudir les plus vifs traits de Touvrage. Il semblait naturel que Palissot, après une telle peinture, mît à la scène un « Séducteur ».
D'autres enfin (4) voyaient en la nouvelle pièce une œuvre de M. de Rulhièrc; avec quelques poésies légères pour tout bagage littéraire, ce capitaine de cavalerie possédait la réputation d'un auteur de talent. Voltaire, en lui adressant d'hyperboliques éloges pour une petite satire, avait commencé sa renommée. A l'apparition de toute œuvre sans signature, les bureaux d'esprit prononçaient le nom de 31. de Rulhière; déjà, en 1770, on lui attribuait une pièce de Palissot. Dans la comédie des Réputations, Bièvre mit plus tard à la scène un méchant poète qui bénéficiait de doutes semblables.
Aussi, le lendemain de la « deuxième », malgré les déclarations du marquis, on lisait dans le Journal de Paris cette Épître à l'auteur anonyme du Séducteur :
Monlrez-vous donc, monsieur l'auteur!
Pourquoi demeurer sous la toile?
Lorsqu'on a fait le Séducteur,
On doit laisser tomber le voile.
Sur le dramatique horizon,
Apparaissez, nouvelle étoile,
Et ne cachez plus votre nom.
De l'astre éblouissant du monde
Vos vers ont l'éclat radieux,
Votre muse est riche, féconde.
Et votre pinceau gracieux;
Du volage amant d'une belle
Quel autre a mieux rendu les mœurs?
C'est avec le bout de son aile
Que l'Amour broya les couleurs
Dont vous peignez votre infidèle.
(1) Grimod de la Reynière écrivait en 1786 : « On se rappelle la quantité d'hommes célèbres auxquels le Séducteur fut attribué, tant que l'auteur garda l'anonyme (Mémoire pour Duchosnl, Bibliothèque nationale, 4" F' 474). D'après de fantaisistes bibliographes, on « donna» également le Séducteur à Dorât, mais.., cet auteur était mort depuis trois ans.