‹ Le marquis de BièvreChapitre 97 sur 185 · LETTRE AU JOURNAL DE PARIS · texte numérisé non relu

LETTRE AU JOURNAL DE PARIS

Après quelques strophes consacrées à une critique aimable de la pièce, le poète terminait ainsi ;

Malgré tous ces défauts, on aime, On admire votre tableau; On dirait que Grasset lui-même Vous remit son brillant pinceau.

Certaine veuve fort jolie N'avait plus d'autel parmi nous :

Un noir cyprès couvrait Thalie ; De son tbéàtre emparez-vous, Dissipez la mélancolie.

Et, prompt à captiver ses goûts, Vous lui rendrez, je le parie.

Et ses amants et ses époux.

Le Séducteur fut joué pour la troisième fois le 47 novembre; comme le parterre persistait à en demander l'auteur, Bièvre, pour lever tous les doutes, fit insérer cette lettre dans le Journal de Paris du 18 :

Aux auteurs du journal :

Messieurs, après la première représentation du Séducteur, je me suis nommé à la Comédie et dans le monde, et j'ai dit à M. Mole, qui est dans mon secret depuis plus de six ans, qu'il pouvait juger les paris qui s'étaient faits à mon sujet à. Fontainebleau. Ils ont été payés sans difficulté, mais j'apprends qu'ils se renouvellent ici depuis plusieurs jours. Comme ma déclaration n'a été ni publique, ni authentique, je me crois obligé de la consigner dans votre journal pour faire cesser toute incertitude. Je déclare donc ici que je suis l'auteur du Séducteur, et je profite de cette occasion pour rendre grâce au public de l'accueil favorable qu'il a fait à mon ouvrage.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Signé : le marquis de Bièvre.

Le nouvelliste Métra n'attendit pas ce message officiel pour faire connaître le véritable auteur de la pièce nouvelle, et, dès le 12 novembre, on lisait dans la Correspondance secrète : « Il appartenait à un marquis plus qu'à tout autre d'entreprendre le tableau d'un séducteur , et c'est ce que M. le marquis de Bièvre vient de faire, on peut

dire avec succès. La comédie quïl vient de donner sous ce titre au Théâtre-Français a un mérite de style, à quelques disparates près, qui, dès la première représentation, l'a fait placer par certaines personnes à côté du Méchant de Gresset. »

Le 40 novembre, Meister annonçait le succès de la comédie représentée l'avant-veille, et il ajoutait : « On la croyait de M. Palissot, mais elle est trop fortement intriguée pour lui, et le style approche plus de la manière du Méchant que de la manière de ce poète, qui a de la fermeté, de la pureté, de la noblesse, mais non cette mollesse et cette facilité de Gresset... L'auteur est encore anonyme : on veut aujourd'hui que ce soit M. le marquis de Bièvre (1). » Quand le calembouriste eut publié sa lettre, Meister ne montra plus d'hésitation, et, le 21 novembre, il écrivit : « La pièce du Séducteur est décidément du marquis de Bièvre, il l'avoue dans le Journal de Paris; des gens dignes de foi attestent avoir eu connaissance du manuscrit il y a six ans. Gomme première production, celle-ci lui fait infiniment d'honneur : il est peu d'auteurs comiques qui débutent par une comédie en cinq actes et par une de caractère (2). »

Le Mercure de France, alors hebdomadaire, n'analysait pas le Séducteur en son numéro du 45 novembre, car on le rédigeait une semaine à l'avance. Impatient de savoir ce que lui réservait le numéro suivant, Bièvre apprit que les rédacteurs du Mercure affectaient de ne pas croire à sa publique affirmation; l'un d'eux, le chevalier de Fargès, avait même rimé une petite pièce de vers en l'honneur de Palissot, et cet hommage, sous presse depuis huitjours, paraîtrait dans le numéro du 22. La nouvelle irrita le calembouriste : par les vers du chevalier, le Mercure semblerait infliger à sa lettre du 48 novembre un insultant démenti, car les lecteurs ne se rendraient pas compte qu'ils lui étaient antérieurs. Désireux d'arrêter une pareille publication^ le marquis de Bièvre écrivit au lieutenant général

(1) Corres]pondance de Grimm, t. XIII, p. 389 et suiv. (Edition Manrice Tourneux).

(2) Ibid.

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