CONFIDENCES
Voici maintenant ce qui s'était passé ce soir là même, chez les demoiselles de Renac, pendant que le marquis était à la ferme de Jean le Chouan.
Depuis quelques jours déjà, Péchard avait appris d'un de ses amis du bailliage de Vitré, que Huguet serait très-certainement nommé par le clergé à l'assemblée des états-généraux.
Huguet nommé , c'était pour Péchard l'abomination de la désolation... Il ne lui restait plus qu'à répandre le sel du temple et à se voiler la face d'un pan de sa soutane.
Huguet le traitait avec un profond dédain^ et quoique humilié dans son orgueil , Péchard n'avait encore pu hausser sa haine jusqu'à lui. L'idée lui vint tout à coup qu'il avait un degré pour arriver jusqu'à son cœur; il savait l'affection toute paternelle que le recteur portait à Georges. C'était là qu'il fallait frapper pour blesser le superbe et aussi peut-être voulait-il arracher le jeune liomme aux suites dangereuses d'une éducation qu'il trouvait très-mauvaise.
Une heure après, il montait à cheval, partait pour Rennes et descendait à la petite porte des demoiselles de Renac.
Péchard ne se dissimulait pas les graves précautions qu'il aurait à combattre dans l'esprit de l'étudiant* mais il ne désespérait pas de pouvoir en triompher.
Jusqu'à un certain point, Georges devait se croire sous sa dépendance à cause de l'autorité qu'il lui connaissait sur le père de Gabrielle.
Pour la centième fois depuis qu'elle était partie,
Georges se jurait à lui-même de ne plus aimer Gabrielle, de ne jamais chercher à la revoir, à Téviter si le hasard les rapprochait, et de lui rendre enfin indifférence pour indiflérence, mépris pour mépris, quand Péchard entra.
— Encore vous, l'abbé, dit Georges en se redressant..-, comme vous voilà crotté...
— J'arrive de voyage, dit Péchard, et j'ai à vous parler de choses que je crois utile de vous faire connaître...
— Parlez, l'abbé, de quoi s'agit-il?
— Savez-vous au juste quel est votre âge, Georges?
— Pas bien précisément... Je crois avoir à peu près vingt ans...
— Vous avez été baptisé à Vitré?
— Je crois que oui... mais l'abbé, pourquoi ces questions que vous ne m'avez jamais faites jusqu'ici?..
— Je vous le dirai plus tard, quand je saurai la vérité... toute la vérité...
— ■ Sur ma naissance ?
— Sur votre naissance...
• — Auriez-vous quelques indices?
— Des indices, non, pas tout -à-fait... Je n'ai encore que des soupçons; mais en consultant les registres de la paroisse de Vitré, je saurai, moi, la date précise de votre naissance... et en la rapprochant de la mort du comte de Maurepas, qui fut assassiné la nuit à la porte de son château , peut-être pourrons-nous arriver à pénétrer le mystère qui pèse sur votre origine...
— Mais, dit Georges, quel rapport ma naissance peulell^ avoir avec l'assassinat du comte de Maurepas?
^ Vous le saurez plus tard... mais j'entrevois un abîme d'iniquité... un scandale, un crime... mais ce que je ne puis comprendre, c'est que votre mère ail consenti à vous abandonner.
' — Elle est donc vivante?
— Oui... vivante...
— Et... dit Georges, pâle et tremblant d'émotion... vous la connaissez?...
— Je la connais...
— Mais pourquoi, mon Dieu, ne vient-elle pas à moi, ou ne m'appelle-t-elle pas à elle ?
— Nous le saurons... Et si, comme je le suppose» voire famille est une des plus nobles et des plus riches de la Bretagne , je ne comprends pas comment votre mère a pu consentir à vous laisser dépouiller de votre fortune et de votre nom ?
— Gomment a-t-elle pu vivre sans moi? — Pourquoi donc ne m'avez-vous pas dit tout cela ce matin?
— Ce matin encore je l'ignorais , il y a quelques heures seulement que je commence à soupçonner la vérité.
— Mais vous m'avez quitté en disant que vous alliez au couvent des Bénédictines?
— J'en arrive... C'est là que j'ai tout découvert... c'est là qu'est votre mère.
— Ma mère dans un cloître !
— Dans un cloître ! Oh ! un grand crime pèse sur votre naissance, Georges, j'en ai la conviction bien sincère... Mais les coupables, quels sont-ils?... J'ai peur de le deviner.
— Nommez-les!... s'écria Georges , l'œil en feu , et je saurai bien découvrir la vérité et punir les coupables.
— Enfant ! dit Péchanl , le prêtre prie et pardonne , et laisse au Seigneur le soin de la vengeance. D'ailleurs ■^ire esprit est encore aveuglé par des préventions injustes : vous ne sauriez pas encore distinguer le vrai et le faux, — reconnaître vos ennemis d'avec vos amis.
— Et qu'ai-je fait, mon Dieu! pour avoir des ennemis?... que suis-je pour qu'on prenne la peine de me tromper?
— Quelque impuissante qu'elle paraisse , toute arme peut devenir terrible entre les mains des méchants.
— De qui donc voulez -vous parler?... demanda Georges épouvanté.
— Georges, dit Péchard en lui prenant la main qu'il
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étreignit avec feu, — il faut enfin que je vous confie toutes mes pensées, tous mes soupçons ; et fasse le ciel que votre esprit ne soit pas frappé d'aveuglement au point de mettre en doute la sincérité de mes paroles.
— Je vous écoute, répondit Georges, au comble de rétonnemenl.
— Ne vous êtes-vous jamais demandé quel pouvait être le motif de cette grande amitié que vous a toujours témoignée Huguet?
— Je n'y ai jamais vu qu'une pitié généreuse pour un pauvre enfant abandonné.
— Eh bien ! moi, — dit Péchard avec force, — j'y ai vu le calcul d'un ambitieux qui veut profiter d'un secret arraché à la faiblesse ; d'un crime dont peut-être il s'est fait le complice, pour dominer une famille puissante, — et qui, dévoré par l'orgueil, cherche un enfant crédule et ignorant pour T infester de ses doctrines corrompues, et un apôtre pour les propager.
— Mon esprit se refuse à croire une pareille infamie! s'écria Georges en se sentant le cœur douloureusement serré.
— Et moi donc, enfant, pensez-vous que je n'aie pas longtemps combattu ces soupçons qui vous épouvantent, et fatigué mon esprit à la recherche de la vérité , avant de venir arracher le voile qui couvre vos yeux et obscurcit votre intelligence? Croyez-vous qu'il ne m'ait pas fallu des preuves certaines pour venir accuser de fraude et de perfidie un ministre des autels.
Georges secouait la tête d'un air de doute. — Il connaissait trop Huguet pour ne pas repousser comme une calomnie toute insinuation contre la noblesse et la loyauté de son beau caractère.
— Réfléchissez un instant, — dit Péchard , décidé à porter un grand coup, — • et jugez-nous tous deux avec sévérité , mais aussi avec impartialité. Il connaît voire famille, et il vous la cache avec soin. Pourquoi? Dans quel but?' — Il refuse de vous le dire. — Moi, je ne
perds pas un jour, pas une heure pour vous faire retrouYer Totre nom et votre fortune, et vous rendre à vos parents peut-être aussi malheureux, aussi désolés que vous. Il vous élève comme l'enfant d'un pauvre, — et moi je veux vous rendre tous les avantages d'une haute naissance et d'une grande fortune... Voyez. )equel de nous deux est votre ami?
Malgré lui , Georges se trouva un instant ébranlé par l'air d'autorité de Péchard et par son accent convaincu. Ce qu'il disait de Huguet. qu'il aimait comme son père, lui paraissait absurde et révoltant. Cependant après tout, Huguet lui cach--' le secret de sa naissance, et Péchard lui promettait l.c lui faire connaître sa mère. Il éliait ébranlé, irrésolu; toutes ses idées se brouillèrent dans sa tête encore faible. Il avait besoin de se recueillir el de penser.
En ce moment la porte s'ouvrit, Huguet entra.
Les deux prêtre? se regardèrent fixement.
Péchard baissa les yeux et se sentit dominé par un sentiment plus fort que sa volonté.
Huguet s'arrêta un instant , promenant ses regards dans la chambre, pendant que Péchard, surpris et intimidé, cherchait en lui-même le moyen de conjurer cette redoutable apparition.
— Je suis bien reconnaissant, dit Huguet à Mademoiselle de Renac, des soins qui ont été donnés à Georges dans cette maison. — Eh bien! mon ami, ajouta-t-il en se tournant vers ce dernier, grâce à l'humanité de Mademoiselle , je te vois assez bien remis pour que tu puisses m' accompagner.
— 11 ne serait pas prudent de le faire sortir encore, dit Péchard.
Huguet, sans répondre, prit le bras de Georges en se dirigeant vers la porte.
— Le malade sent bien qu'il n'aura pas la force de quitter cette maison , observa Péchard en lançant au jeune homme un regard d'intelligence.
Georges , hésitant , relira son bras^ laissant Huguet au comble de l'étonnement.
— Ce paiiTre jeune liommej dit Pécbard, a fait d'amères réflexions sur la carrière dangereuse qui s'était ouverte devant lui. Je doute que le séjour de l'université de Rennes et le contact des impies lui soimt agréables désormais. De nouvelles lumières ont brillé devant ses jeux. Il faut qu'il choisisse entre la vérité et le mensonge.
— Il le faut en effet! s'écria Huguet, qui pénétra l'intention de son adversaire. Le droit que j'ai de préparer l'avenir de Georges n'admet pas de discussion pour le moment: c'est à lui de voir s'il veut me suivre.
■ — De quelle nature ?ont ces droits? dit Péchai d, qui, se voyant deviné, n'avait plus de ménagementsà garder.
— C'est à d'autres que j'en dois compte, répondit Huguot avec dédain.
— Songez à ce que je vous ai révélé, dit Pécbard à Poreille de Georges... Si vous suivez cet homme , vous perdez l'avenir que je vous ai promis!
Mais l'accent résolu , la figure vénérée de Huguet exerçaient aussi leur influence sur le jeune liomme :
— Mon bienfaiteur! s'écria-t-il en saisissant la main du pi être. Non, je ne puis croire que vous me cachiez volontairement le secret de mon origine... Vou^ connaissez ma mère ! Oh ! dites-moi seulement que vous la connaissez.
— Je n'ai rien à te répondre, dit Huguet.
— Mais c'est m'appiendre, du moins, que je suis autre chose qu'un enfant trou^é dans la rue... car il serait si simple de me répondre cela...
HngiH'l vil avec désespoir le progrès que les insinualion? le Pécbard avait nt fuit dans res[)rit de Georges et couipi it aussi qu'il devait soupçonner une pai lie de la vérité.
— Georges, dit-il, d'une voix grave et \iveinent émue, il y a des instants dans la vie où l'on se trouve
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en face de deux roules, où l'on hésite entre deux prin» cipes, entre deux sympathies, — tout l'avenir se trouve résumé dans cet instant. C'est le bien ou le mal, c'est le bonheur pu l'ixforlune, c'est l'honneur ou la honte. On prétend ici^ tout te révéler... moi, je n'ai rien à te dire. Une dernière fois — choisis ! Yeux-tu rester ici, veux-tu me suivre ?
— Parlons..! mon père! s'écria Georges, se jetant tout en pleurs au cou de l'abbé Huguet. — Puis sans se retourner du côté de Péchard. il accompagna le recteur jusqu'à la rue, où une voiture les atleiidait.
■ — Imbécile ! s'écria Péchard, les dents serrées par la colère.
La neige avait cessé de tomber; le ciel commençait à se parer d'étoiles et, à travers les branches dépouillées des arbres, on voyait à l'horizon une large zone teinte d'un rouge éclatant.
Au bout de quelque temps, le marquis mit son cheval au pas et, se rappelant les événements de la journée, il §Qt tout surpris de voir avec quelle facilité il avait découvert un mystère que l'on paraissait vouloir lui cacher avec le plus grand soin.
Rien ne délie les ailes de Timagination comme une promenade à cheval, faite à la tombée de la nuit, dans an endroit isolé.
Le rêve prend son vol, monte au ciel, plane dans l'espace et se perd dans des lointains infinis.
^— Maintenant, se disait le marquis, je défie bien toutes les abbesses et tous les curés du monde de m'empêcher de retrouver mon fils, et de me faire connaître à lui quand je jugerai le moment favorable...
car, ne nous dissimulons pas que les personnes qui se sont chargées de son éducation, ont dû lui donner sur mon compte des préventions fàclieuses que j'aurai à combattre...
Puis, comme le matin, à la suite diin rêve qui nous a vivement impressionnés, il cherchait à se rappeler les traits , la physionomie et Texpression de ce jeune homme à la taille élancée que, sans le connaitre , il avait vu au café de TUnion.
11 s'étonnait alors que la qualification de bâtard, infligée par Volney, ne l'eût pas mis sur les traces de la vérité ; mais il était si loin, dans ce moment là, de songer aux conséquences déplorables de sa liaison avec la comtesse de ^îauref>as, et à la comtesse elle-même!
En se rappelant les bonnes fortunes de sa jeunesse, le marquis souriait avec orgueil, en pensant que son fils, un bâtard, avait osé lever les yeux sur sa nièce et s'en faire aimer. Le pauvre diable^ comme il avait dû soufiïir de la morgue aristocratique du noble comte î...
Comme la main glacée du mépris avait dû brise; ce cœur tendre, aimant et s'enlr'ouvrant à peine au? premières aspirations de la vie ! Après tout, pensait il, qui sait si cela n'est pas heureux pour lui?... on appécie mieux un bonheur dont on a longtemps souffert la privation... c'est dans la jeunesse surtout, qu'il faut commencer par apprendre à lutter contre les obstacles et à se vaincre soi-même.
Sans une volonté, tenace, énergique, opiniâtre, on n'arrive jamais à rien dans quelque chose que l'on entreprenne... Le bonheur énerve l'àme et lui ôle toute son énergie, toute sa virilité...
Et puis, n'a-t-il pas devant lui, Tavenir à \ing(.ans'? mes conseils pour le diriger , et mon bras pour it défendre ?
Je ne suis plus embarrassé pour le trouver... Rennes est une petite ^ille, je connais ses amis, les lieux qu'il fréquente; et puis, malgré ses petits airs dédaigneux,
ma charmante nièce ne refuserait pas, je l'espère, de me donner quelques renseignements sur son compte...
Je suis curieux de voi de quel air elle apprendra la nouvelle position que je réserve à ce pauvre garçon, qu'à cette heure elle rougit d'avoir aimé... Après tout, c'est moins la faute de son cœur, que des impressions du nouveau monde dans lequel elle vient d'entrer...
En entrant dans la rue assez étroite du faubourg de Paris, le marquis fut obligé de serrer son cheval contre le mur d'une maison, pour laisser passer une voiture emportée au grand trot de deux vigoureux chevaux de poste :
C'était Huguet qui emmenait Georges à Paris pour le soustraire aux recherches de son père.
En rentrant à Phôtel, le marquis aperçut de la lumière dans la chambre de Gabrielle; il fit demander par une femme de chambre si sa nièce pouvait le recevoir.
Un instant après, la jeune ûlle entrait dans le salon où son oncle l'attendait.
— Voyons, dit le marquis en la baisant au front, raconte -moi un peu l'emploi de ta journée.
— Mais, mon oncle, en quoi cela peut-il vous inléfesser?
— Réponds-moi toujours , j'ai mes raisons pour t'interroger.
— Ce matin j'ai été chez les demoiselles de Renac.
— Ah î Et qu'allais-tu faire chez les demoiselles de Renac?
— Est-ce que mon père ne vous Pa pas dit?
— Je ne le crois pas. Au reste, c'est de toi que je veux le savoir.
— Eh bien ! mon oncle, il faut que je vous avoue que j'avais commis une grande étourderie, une faute impardonnable... Mais aujourd'hui le mal est réparé, il n'y faut plus penser.
— Et quelle faute si grande avais-tu donc à te reprocher ?
— C'est que... dit la jeune fille en devenant pourpre, je n'ose...
•—Voyons, parle... ne crains rien... Mon Dieu, j'ai été jeune aussi... il y a longtemps.
— M. Huguet...
— Je le connais.
— Venait quelquefois au château.
— Et il ne venait pas seul ?
— Non... Le plus souvent il amenait avec lui un pauvre enfant abandonné, qu'il avait recueilli et élevé par charité.
— C'est M. Georges, n'est-ce pas?
— Vous le connaissez, mon oncle?
— Continue...
— Nous étions à peu près du même âge, et nous allions souvent par les champs , jouer et courir ensemble... si bien que... sans le savoir...
— Tu en devins amoureuse?
— Oh! moi, non; mais lui...
— Ah ! Et toi, tu ne l'aimais pas?
— Non. C'étaient des enfantillages.
— Ne m'a-t-on pas parlé d'un anneau échangé?
— C'esl-à-dire qu'un jour je le lui avais prêté; il oublia de me le rendre et moi de le lui redemander... voilà tout. Et c'est ce malheureux anneau que j'ai été cherther ce matin, et qu'il m'a rendu.
— De sorte que vous n'avez plus aucun prétexte de vous revoir jamais?
— Absolument aucun.
— Et tu en es contente?
-- Oh 1 mon oncle, enchantée!
ll/j LE MARQUIS
— Maintenant, ma chère enfant , il faut que je te dise pourquoi je t'ai fait toutes ces questions-là. Aujourd'hui j'ai rencontré le père de Georges.
— Son père ! . . .
— C'est un de mes amis... mon meilleur ami. ~ Ah î
— Aujourd'hui, ce malheureux père se reproche amèrement tout ce qu'il a fait souffrir à son enfant, et il veut lui rendre dans le monde la position qui lui appartient.
— Il est noble?
— Il est noble.
■ — Mais alors pourquoi l'avoir abandonné?
— Ah! pourquoi...
— Ce père est bien coupable!
— Oh! oui, bien coupable... Mais, par bonheur, le mal peut encore se réparer... du moins en partie... Et, comme ce père rêve un parti brillant pour son fils, j'ai voulu m'assurer que tu ne pensais plus à lui, et que son mariage ne pourrait te faire aucun chagrin.
— Aucun! balbutia Gabrielle.
Elle comprenait qu'après avoir repoussé Georges quand il étail pauvre et dédaigne par tout le monde, elle ne pouvait pas revenir à lui au moment oîi un brillant avenir s'ouvrait devant lui.
— Puisque tu lui as parlé ce matin, reprit le marquis, tu vas pouvoir me dire où je pourrai trouver notre jeune homme et lui annoncer celte bonne nouvelle.
— Je Tai vu chez les demoiselles de Kenac , où on l'avait porté blessé.
— Blessé...
— Oui, très-légèrement... une égratiirnure, m'a-t-on dit.
— C'est égal, je veux le voir. J'y cours.
— Vous arriverez trop tard, Monsieur le marquis, dit Pécliard entrant brusquement. Tout à l'heure M. Huguet la fait monter en voilure, et je viens d'apprendre au bureau des passeports qu'ils se rendaient à Paris
— A Paris! dit Gabrielle qui se sentit chanceler. Pour ne pas laisser voir son émotion, elle rentra dans
sa chambre.
— j'ai déjà eu l'avantage devoir monsieur le marquis ce matin, dit Péchard.
— Ah! Où cela?
— A la mi-iorèt , au couvent des Bénédictines.
— Je ne vous ai pas remarqué.
-— Non: Monsieur le marquis paraissait trop préoccupé pour cela. Je connais beaucoup le jeune homme dont vous parliez quand je suis entré.
— Ah! M. Georges?
— Pauvre jeune homme! j'ai bien combattu pour lui. J'ai (oui fait pour l'arracher aux mains perfides qui Penlrainent dans une voie de perdition: mais inutilement, hélas! Le génie du mal l'emporte sur moi... En examinant vos traits avec quelque attention , je ne suis pas surpris de Tintérét que vous lui portez.
— Comment cela?
— Il me semble que vous avez tous deux un certain air de famille...
— Ai) î vraiment!... vous êtes physionomiste, monsieur Tabbe.
^ Ho ! il n'y a pas grand mérite à cela... • — Ce cafard se douterait-il de quelque chose ? pensa le marquis en l'observant à la dérobée.
— Vous êtes Tami de M. de la Rouerie? dit Péchard.
— Pourquoi me faites- vous cette question, monsieur?
— Ah ! c'est que moi aussi j'ai T honneur d'être particulièrement connu et estimé de M. le marquis de la Rouerie... il m"a même prié de venir l'attendre ici. ce soir ; voilà pourquoi., monsieur, je me suis {)ermis d'entrer à cette heure et de me mêler familièieinent à une conversation qui nous intéresse tous à des points de vue différents...
— En ce cas, monsieur, veuillez donc, je vous prie, prendre la peine de vous asseoir.
— J'accepte, dit Péchard ; — car il s'agit, je crois, d'une communication importante qui ne souffre aucun retard...
— M. de la Rouerie pourra vous dire, reprit Péchard après une pose de quelques instants, - que je suis un homme prudent, discret par profession et par caractère, et capable de rendre quelques services à l'occasion.
— Quant à moi, monsieur, je n'ai besoin des services de personne...
— L'occasion peut seprésenter, monsieur le marquis, et je vous prie de vouloir bien penser à moi.
— Merci... Je m'en souviendrai.
La Rouerie entra enveloppé d'un long manteau bruû à petit rabat.
— Tu ne t'assieds pas? demanda le marquis en échangeant une poignée de main.
— Non... merci, le temps de dire deux mots à Fabbé... — Vous connaissez une personne sûre, m'avez-vous dit ?
— Sûre... peut-être, mais au moins très-habile et très-rusée, répondit Péchard.
— Discrète?
— Oui, pourvu qu'elle y trouve son intérêt.
— Cela me suffit ; au reste, pour plus de précautions, je ne veux pas connaître cette personne et surtout qu'elle me connaisse... Voilà les papiers cjuil s'agit de remettre à M. de Galonné, les instructions sur la mar-
che à suivre sont contenues dans ce billet... Il serait bon, je crois, d'éviter jusqu'à un certain point, l'apparence du mystère, pour que notre homme ne soupçonne pas Pimportance de la mission qui lui est confiée -
— Mais s'il te faut une personne qui soit sûre à ce point, dit le marquis, confie-moi ces pièces, je pars pour Paris demain matin, et je les remettrai moi-même à la personne que tu m'auras désignée.
— Merci, j'y avais songé, mais cela n'est pas prudent... On sait que nous sommes amis, et ce serait nous compromettre inutilement tous les deux... Au reste, je prépare en ce moment une grande pièce, dans laquelle je te garde le principal rôle.
— Tu peux compter sur moi. De quoi s'agit-il?
— Plus lard... quand le moment sera venu, je te le dirai... Adieu...
La Rouerie sortit comme il était entré, par une petite porte donnant sur l'escalier de service, en paraissant craindre d'être aperçu par les gens de l'hôtel.
— Puisque vous partez pour Paris, monsieur le marquis, auriez-vous la bonté de donner à notre ambassadeur une place sur le siège de votre chaise de poste, à côté de votre cocher? Ce serait du temps de gagné et des frais économisés.
— Je ne vois aucun inconvénient à cela.
— D'autant plus que notre homme pourrait peutêtre vous être utile dans le cas où vous auriez des recherches que vous ne voudriez pas faire vous-même... Et, d'ailleurs , dit Péchard avec intention, le père Martinet connaît MM. Huguet et Georges...
— Le père Martinet?... N'est-ce pas un usurier?
— Usurier, marchand de vaches et de rouenneries, il fait un peu de tous les métiers.
— C'est assez singulier, dit le marquis, mon (rère ra*a appris sa visite pour ce soir même, et je l'attends.
Un moment après, le père Martinet entrait dans le salon du marquis, toujours suivi de son barbet crotté
L'entrée de Sans-Gêne, dans le salon de M. le marquis de FayoUe dépassait peut-être les bornes de la familiarité, mais on est toujours si indulgent pour l'homme qui prête de l'argent!