UNE SOIRÉE A LA FERME
L'hiver de 1788, le plus rigoureux qu'ait éprouvé la France, avait causé en 1789 une disette épouvantable. Des bandes de paysans affamés parcouraient les
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campagnes demandant du pain el menaçant d'incendier les fermes et les châteaux.
Le parlement de Rennes venait de nommer des commissaires chargés de parcourir les différentes villes de la frontière pour empêcher les accaparements, prendre connaissance des dépôts de blé et de farine , et contraindre les marchands à venir vendre dans les marchés les quantités nécessaires à la consommation.
Au village de Champeaux, cependant, on ne souffrait pas encore delà détresse générale. Le pays même était en fêle à l'époque dont nous parlons ; on venait de réparer la tour écroulée au commencement de l'hiver, et, à l'occasion de cette cérémonie, le révérend Péchard avait fait cadeau à l'église de deux statues : saint Mathurin et saint Yves, complètement neuves et peinturées de couleurs rouges et jaunes ; celles de saint Fiacre et saint Laurent n'avaient pu recevoir qu'un modeste lait de chaux.
C'était, de plus, la semaine du carnaval; on avait tiré les pigeons dans la cour et les canards dans l'étang d'Épinay. Les paysans endimanchés couraient les fermes et les cabarets des environs.
C'est ce qui explique en partie comment la conversation du marquis et de Jean le Chouan fut interrompue par une pétarade d'une douzaine de coups de feu tirés dans la cour; c'étaient les fermiers de M. de Fayolle qui, prévenus par le garçon de ferme de Jean le Chouan, venaient saluer son arrivée.
Le marquis n'était pas dans une situation d'esprit à se montrer fort sensible à ces honneurs; celte ovation improvisée contrariait ses projets; puis il réfléchit aussitôt que c'était un motif de prolonger de quelques heures son séjour à la ferme, — et il espérait, dans l'entrain de la conversation, surprendre un aveu qu'Yvonne ne lui ferait très-probablement pas s'il lui laissait le temps de la réflexion.
Une douzaine de paysans raides et gauches dans leurs
vestes neuves de gros drap bleu, avec des plumes de paon enroulées autour de leurs chapeaux, vinrent humblement saluer M. le marquis de Fayolle.
En un instant la table fut couverte d'andouilles , de gouliers, de pieds et d'oreilles de cochon fumés, — des pots de cidre circulèrent de main en main ; à tour de rôle^ tous les paysans buvaient dans le même verre. Par privilège, M. le marquis conservait le sien.
Aujourd'hui, l'esprit voltairien, sceptique et railleur, s'est infiltré jusqu'au paysan breton. Déshérité des biens immenses qu'il possédait avant la révolution , le clergé a perdu beaucoup de son intluence dans les campagnes : il rentre dans la catégorie des fonctionnaires salariés. Le sacerdoce n'est plus guère regardé que comme une profession; et aux sermons de la chaire, on entend souvent des paysans répondre : — Le recteur fait son métier, ■ — ou bien : il est payé pour cela.
Mais avant 89, la noblesse et le clergé avaient encore tout leur prestige, et les causeries dans les veillées ne roulaient guère que sur les malices de Jeannotin, espèce de diable campagnard dont les fonctions se bornaient à brouiller les crinières des chevaux, qu'il pansait du reste avec le plus grand soin, — à danser la nuit des danses capricieuses dans les carrefours, et à faire le désespoir des tailleurs et des prêteurs à la petite semaine.
Puis encore sur les apparitions des revenants, sur les bruits mystérieux entendus la nuit, — ■ signes certains de mort ou d'accidents fâcheux.
La vie des saints de Bretagne surtout,le pays le plus fertile dans ce genre de productions, prêtait au merveilleux l'irrécusable authenticité de la religion.
De tous les paysans réunis ce jour-là à la ferme, Mathurin Jarry était, sauf Jean le Chouan, le seul qui sût lire : aussi son érudition lui donnait-elle dans le pays une assez haute considération. Aux grandes fêtes, il dînait au presbytère , à la table de l'abbé Péchard, et
partageait avec Jean le Chouan l'honneur d'être trésorier et marguillier de la fabrique.
Il avait pour saint Mathurin, son patron, une adoration qui frisait presque l'intolérance. — Selon lui, saint Mathurin était le personnage le plus important du paradis. — Le bon Dieu , pendant quelque temps l'avait chargé d'administrer la Bretagne: aussi les prés ne manquaient jamais d'eau, les pommes et les blés étaient dorés par le plus beau soleil de la terre. Mais les autres saints furent jaloux, et pour ne pas faire de mécontents dans le paradis, il quitta le gouvernement de la province.
— On s'en aperçoit bien ! — dit le père Haugeard ,
— un petit homme sec et pâle, à l'œil fixe et au sourire perfide.
— Je voudrais bien voir aussi saint Fiacre remis à neuf, dit Pierre Coureuil, — c'est le patron des cultivateurs.
Ce personnage était un homme long , pâle, maigre et osseux , avec de grands yeux ternes, de longs cheveux plats et huileux. 11 passait pour le plus intrépide fumeur de la contrée. Il était froid, impassible et paresseux par-dessus tout. — Toute la journée, il suçait en grimaçant un brûle-gueule dont la fumée l'aveuglait,
— occupation qui , dès cette époque, lui avait mérité le sobriquet de Grand-Fumeur.
— D'autant plus, dit Chesnel, — un petit homme rose et blond avec une voix d'enfant, — que saint Fiacre est, avec saint Yves, un des saints qui ont le plus contribué à ce que saint Mathurin ne fiit pas chassé du paradis.
— Chassé du paradis! s'écria le marquis, pour prendre part à la conversation.
— Saint Mathurin, dit Jarry avec l'aplomb d'un homme à qui la lecture des livres saints est familière, était un joueur de biniou très-connu dans toute la Bretagne; saint Pierre fut Irès-étonné, un jour, en le
voyant arriver au paradis avec son biniou sous le bras.
— Est-ce dans les pardons et les cabarets que vous avez fait votre salut? lui demanda-t-il d'un ton de mauvaise humeur.
— Dans les noces et partout, répondit saint Mathurin sans se déconcerter.
— En ce cas, retournez-y, dit saint Pierre ; nous avons assez de musiciens ici.
— Au moins, dit saint Mathurin , vous me laisserez bien regarder un peu. . Ça doit être bien beau le paradis.
Choqué de ses façons familières, saint Pierre lui enlève son bonnet de dessus la tête et le jette à terre. Saint Mathurin se baisse pour le ramasser et se glisse sous le bras de saint Pierre.
— Assez de plaisanterie comme ça, dit saint Pierre qui commençait à se fâcher sérieusement. L'ami, faitesmoi le plaisir de vous en aller !
— Une fois en paradis on n'en sort plus ! — répondit saint Mathurin en jouant un air de son biniou.
Attirés par le bruit de la discussion , saint Yves et saint Fiacre accoururent avec plusieurs autres bienheureux.
— Saint Yves ! . . . cria saint Pierre. — Faites sortir ce ménétrier du Paradis.
— Par quel moyen ? demanda saint Yves. — ■ En adressant une requête au bon Dieu.
— Une requête ? Mais pour une requête, il faut un huissier, répondit saint Yves, et vous savez bien qu'il n'y en a pas en Paradis.
A cette objection, saint Pierre ne trouva rien à répondre. — Saint Fiacre et saint Yves prirent Saint î>Iathurin par le bras et le présentèrent aux autres bienleureux, qui commençaient à s'ennuyer un peu de la tnusique des Archanges et des Séraphins.
La compagnie poussa de grands éclats de rire aux dépens des huissiers. — Le marquis, cependant, commençait à s'impatienter.
Le jour commençait à baisser.
Le verre circulait plus rapidement entre les doigts des buveurs, et pour fêter la visite du noble seigneur, Jean le Chouan avait remplacé le piché par une bouteille d'eau-de-vie.
Au même instant, on entendit dans la cour un grand bruit de voix d'hommes et de chiens, qui criaient et aboyaient.
Un autre troupe de paysans, hommes, femmes et enfants, apportait le père Carnaval, que le lendemain, mercredi des cendres, on devait noyer dans l'étang d'Épinay en expiation de ses gloutonneries des jours gras.
C'était un mannequin en paille, — moitié femme et moitié homme ; depuis trois jours on le promenait dans les environs, et chaque ferme avait ajouté une pièce ou un chiffon à sa toilette. Son chapeau, dans le goût de ceux que portent les cerisiers, était enjolivé de rubans de toutes couleurs, et à son cou était passée une écharpe de bouts de saucisses, et de hoidons. Il avait une pipe à la bouche, pour montrer qu'il n'est point de fête sans tabac.
On l'installa en grande cérémonie à la place d'honneur, comme le squelette voilé aux banquets des Égyliens — seulement l'allégorie était moins triste ; — au lieu delà mort, c'était le simulacre de la joie qui présidait au festin.
Tout le monde se pressait autour du marquis, on voulait le voir et surtout être remarqué par lui. Cela établissait tout naturellement des relations et des précédents que l'avenir peut-être permettrait de rappeler utilement...
M. de Fayolle fut d'abord assez vivement contrarié de 2ette attention qui rendait plus difficile encore son entretien avec Yvonne. — Puis , prenant résolument son parti, il voulut profiter de l'occasion pour se populariser dans un pays où il était encore à peu près inconnu , et, apercevant dans un coin, perdu dans l'ombre, le petit
gars frais et vermeil, à la mine éveillée, qui avait pris son cheval au moment où il arrivait à la ferme, il lui commanda d'aller au château demander de sa part un panier de vin, pour célébrer le mardi-gras à la ferme de Jean le Chouan.
L'enfant partit, tout fier de l'importance que lui donnait la confiance de M. le marquis de Fayolle.
Pendant ce temps-là, on avait recommencé une seconde légende. Jean le Chouan, jaloux du succès que venait d'obtenir Mathurin Jarry, racontait l'histoire du merveilleux poisson de saint Corentin, se reproduisant miraculeusement, comme les saints poissons de l'Évangile, et servant pendant plusieurs années à défrayer la table du roi de Bretagne et des seigneurs de sa cour...
Profitanl de ce qu'il n'était plus le point de mire de tous les regards et de l'attention qu'éveillait cette légende, le marquis s'approcha d'Yvonne, qui se tenait seule à Técart, assise sur un banc au coin de la cheminée .
—Yvonne! lui dit-il, il semble que vous ne me reconnaissiez pas... et cependant le secret que vous gardez fidèlement n'en doit pas être un pour moi... Cet enfant, qu'est-il devenu ?...
— Quel enfant?...
— Avez-vous oublié que je sais tout?... que le jour où le comte de Maurepas revint au château, la comtesse, après bien des hésitations, avait consenti à me suivre pour cacher les suites évidentes de sa faute ? Et si plus tard, elle refusa de voir l'infortuné couvert du sang de son mari, — si moi-même je fus forcé de m'expalrier pour échapper aux soupçons, ne pensez pas que j'aie ignoré le résultat de la maladie feinte de votre maîtresse... Cet enfant, je sais qu'il existe, et je conçois qu'on ait résolu de le cacher à tous, — excei>téà son père!
— A son père surtout, — répondit Yvonne d'une voix ferme, «— et j'ai frit un serment !...
— Yvonne, dit le marquis d'un ton suppliant, un tel serment serait impie... Les précautions qu'on a prises, je les comprends et je n'accuse personne... On a voulu me faire expier ma jeunesse folle et dissipée ; mais près de vingt ans se sont passés depuis cette époque ; j'ai lutté, j'ai souffert, je ne suis plus le même homme. Pourquoi ravir à cet orphelin mon appui ?... la fortune que je pourrais lui donner?... C'est l'abbé Huguet qui l'a élevé, je le sais.
— Eh bien ! c'est à l'abbé Huguet qu'il faut dire vos intentions, répliqua Yvonne vivement émue; quant à moi, je vous l'ai dit, j'ai juré... et sur un morceau de la vraie croix!...
Le marquis s'aperçut bien qu'il n'y avait rien à gagner sur l'obstination d'une paysanne bretonne liée par un serment de cette importance, mais l'idée même de ce serment exigé par Huguet, réunit tout à coup dans son esprit deux idées dont il n'avait pas saisi le rapport jusque là.
Il se souvint d'avoir entendu dire à Jean le Chouan, dans Tentretien qu'ils avaient eu précédemment, qu'avant Péchard, Huguet, avait été le recteur du village de Champeaux. Par conséquent, c'était lui qui avait dû recueillir l'enfant à sa naissance, — par conséquent aussi ce dernier se trouvait être le même que le Georges amoureux de sa nièce qu'il avait vu pour la première fois au café de l'Union, et dont lui avait parlé La Rouerie dans la nuit du bal qui précéda la lutte des gentilshommes et des étudiants.
Le blessé, dont la chute avait ému la sensibilité de Gabrielle, c'était donc son propre fils î
Dès-lors il n'eut plus besoin d'interroger Yvonne, — tout le secret lui était révélé; à son incertitude précédente, succéda seulement l'inquiétude du sort de Georges et le désir de le retrouver, ce à quoi il espérait dèslors arriver facilement.
Profilant du tumulte joyeux qu'excita Tarrivée du
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panier de vin qu'on venait d'envoyer du château d'Épinay, le marquis alla reprendre son cheval, et à la nuit tombante, repartit pour Rennes.