PARIS
A peine arrivé à Paris avec Huguet, Georges s'installa dans un modeste hôtel de la rue Mazarine dans l'intention de suivre les cours de la faculté de médecine. Mais le souvenir de Gabrielle le poursuivait toujours, Taffront était trop récent et la douleur trop vive encore pour qu'il pût maîtriser son attention et se livrer tout entier aux études scientifiques.
Les premiers jours de son arrivée furent consacrés à courir les rues de Paris, accompagné par Pabbé Huguet quelquefois: le plus souvent seul.
Il était abasourdi, émerveillé du bruit des voitures, de la foule qui se pressait en courant sur les places, sur les trottoirs et le long des rues étroites...
Quel contraste avec les rues verdoyantes de sa bonne ville de Rennes où Ton s'arrête à regarder une voiture qui passe, un chien qui aboie, où le moindre fait prend les proportions d'un événement de haute importance.
La révolution, commencée quelques jours auparavant sur la place des Gordeliers de Rennes, fermentait à Paris : le peuple se portait en foule aux élections des états-généraux ; des groupes nombreux péroraient et gesticulaient avec feu sur les places, aux portes des églises et des municipalités.
Dans le jardin du Palais-Royal, dix mille hommes parlaient cà la fois; le soir, les fenêtres étaient éclairées, on tirait des pétards, on lançait des fusées, et l'on dansait des rondes autour des feux de joie allumés dans les carrefours... C'était un jour de grande victoire pour le
peuple... et ces fêtes là se renouvelaient presque tous les soirs.
Un jour qu'il était venu voir le cortège des députés se rendant à l'assemblée, Georges reconnut Yolney, sortit du groupe, et lui tendit cordialement la main... le grand homme futur releva la tète, cligna des yeux, toucha sa main avec distraction et passa outre...
— Encore un aiïront? se dit Georges en éîoufl'ant un soupir... j'oublie toujours ce que je suis, ou plutôt ce que je ne suis pns...
Triste et humilié, Georges, le cœur gros, regagna le cabinet de lecture dans lequel il était allé passer chaque jour quelques heures pour ne pas désobliger Huguet.
Seul, assis à côté de lui, un sergent des gardes françaises, à peu près de son âge, penché sur ses livres, prenait des notes et paraissait complètement absorbé par son travail.
Ce y me homme qui fréquentait habituellement le même cabinet de lecture , se nommait Hoche, et devait s'immortaliser quelques années plus tard par la pacification de la Bretagne el de la Vendée.
— Quel est donc de travail qui vous passionne tant? demanda Georges en se rapprochant de lui.
— Je lisais l'Esprit des lois, dit Hoche en rougissant comme s'il eût commis une mauvaise action.
— Hier, c'était la littérature, aujourd'hui, la philosophie et demain la politique ou Thistoire... Est-ce que vous comptez devenir ofiicier général ? dit Georges en riant.
— Je suis et je serai sergent toute ma vie... si je reste militaire...
— Comment ! à vingt-un ans vous êtes sergent et vous n'irez pas plus loin! c'est impossible.
— C'est non seulement possible, mais encore certain, inévitable... je ne suis pas noble, je suis donc indigne de porter lesépaulettes d'or de rollicicr.
— Quelle injustice!
— Si vous étiez de la noblesse, vous ne diriez pas cela...
■— C'est possible, mais l'injustice n'en serait ni moins criante ni moins stupide.
— Que voulez-vous? c'est la loi^. il faut bien s'y soumettre, ou renoncer à la carrière... aussi, il me larde d'avoir fini pjon temps et de donner ma démission de sergent comme mes deux camarades, Marceau et Augereau.
— C'est dommage ! votre uniforme est joli, et j'ai ^:ouvent envie de m'engager pour le porter.
— Pauvre garçon ! gardez-vous bien de faire une pareille sottise ! si vous saviez combien notre organisation militaire est déplorable... cela fait vraiment pit ié î... je ne parle pas de l'usage ridicule de mettre à la tête d'un régiment, un marquis au maillot, ou un vicomte à la mamelle ; ils ont des titres, des parchemins, des privilèges: pétris d'une pâte particulière, ils sont venus au monde pour commander; nous, pour les servir; c'est la loi de la monarchie, et puisque nous ne sommes pas venus au monde du temps des républiques de Rome, de Sparte ou d'Athènes, il faut bien s'y sounietU'e ; mais ce qui m'indigne, et ce que probablement vous ignorez, c'est que sur les quatre-vingt-dix millions qui figurent au budget de la guerre. Messieurs les officiers en touchent quarante-quatre: les quarante-six millions qui restent, servent à la solde, à la nourriture, à l'entretien d'environ cent mille hommes; c'est-à-dire qu'un ofilcier mange tous les jours les rations de cent soldats... et encore, notre paie est-elle souvent absorbée par des retenues que messieurs les officiers gaspillent entre eux... la seule dépense que je puisse me permettre est une séance de dix centimes au cabinet de lecture.
Mais Hoche ne disait pas que, pour acheter des livres il brodait la nuit des gilets d'officiers qu'il vendait dans un café.
Un jour, au moment de sortir, îluguet renconlra le marquis de Fayolle qui montait son escalier.
' — Ali! je vous trouve, donc enfm, et ce n'est pas malheureux... Voyons, monsieur Pabbé, voulez- vous sortir, voulez-vous rentrer? j'arrive de Rennes exprès pour vous parler et je vous parlerai...
— Sortons, dit Huguet.
Le marquis le suivit :
— Me ferez-vous l'honneur de me dire, M. Huguet, pour quel motif vous cherchez à m'empêcher de retrouver mon fils, de le voir, de le connaître, de veiller sur lui?...
— De grâce, M. de Fayolle, ne me forcez point à vous répéter des choses pénibles pour moi... désagréables pour vous.
— Ah! parce que j'ai gaspillé follement les belles années de ma jeunesse, parce que dan? l'ivresse de la passion j'ai commis une faute grave... un crime si vous voulez, vous croyez que tout sentiment est mort en moi, et qu'il n'y a plus rien là , dit le marquis en se frappant la poitrine ; détrompez-vous. Tenez, il en est parfois des liommes comme de certains vins, qui ont besoin de vieillir et de se dépouiller pour avoir toute leur saveur, toutes leurs qualités. Eh bien! j'ai dépouillé !;; vieil homme, et la vue de ce pauvre enfant m'a ré>élé une passion que j'ignorais et que j'ai souvent raillée chez les autres : l'amour des enfants. — Je vous estime et je vous aime, Monsieur Iluguet, pour tous les soins, pour l'amour que vous avez donné à notre enfant. Aujourd'hui votre lâche est finie; souffrez que la mienne commence. Nous serons deux à l'aimer et à veiller sur lui.
— J'ai longtemps réfléchi à tout cela, dit Huguet ébranlé; peut-être serait-ce le plus sage parti dans les circonstances où nous sommes , et s'il ne s'agissait que d'une faute trop commune , hélas ! mais excusable jusqu'à un certain point, peut-être pourrais-je consentir à ce que vous me demandez. Mais sa mère, Monsieur, sa mère! La malheureuse n'a-t-elle donc pas encore assez souffert?
— Rassurez- vous, Monsieur, si je pouvais offrir une réparation, je l'offrirais complète; mais Georges ignorera toujours les liens qui m'attachent à lui: je ne serai que son ami , puisque je ne puis être son père. Voyons l'abbé, — dit le marquis en prenant le bras de Huguet, — parlez-moi de lui, de ses projets d'avenir, de son ambition... 11 doit en avoir. J'ai appris qu'il étudiait la médecine; croyez-vous que cette carrière réponde bien 1 tous ses goûts?
— Je l'avais espéré, dit Huguet: c'était selon moi la seule porte par laquelle il pût entrer dans la société... Un médecin est l'égal de tout le monde, et pourvu qu'il soit habile et savant, on ne lui demande pas sa généalogie. Mais depuis que nous sommes à Paris, il s'est lié av'ec un jeune sergent des gardes françaises, et il parle de se faire soldat.
— Ah ! par amour pour l'uniforme?
— Non , les motifs qu'il m'a donnés sont sérieux et touchants. Je cherchai à le dissuader en lui représentant tous les dangers et l'ingratitude de la carrière militaire. ~ Que voulez-vous, me disait-il, je m'ennuie de vivre seul , toujours seul ! . . . Un régiment est presque une famille, et puisque je n'ai pas de parents, je tâcherai du moins de me faire des amis.
— Laissons-le faire, dit le marquis; nous le ferons entrer dans mon ancien régiment de Forez, en garnison à Saint-Servan. Je connais tous les officiers. Le colonel, M. de Narbonne, est un de mes meilleurs amis: je le lui recommanderai. Et si, plus tard, comme on en parle,
B0U5 avons li guerre avec la Prusse, eh bien! je reprendrai du service, et il servira sous mes ordres.
Pendant ce temps-là. que faisait le père Martinet ?
Le lendemain de son arrivée à Paris , M. Martinet . toujours coiffé de son chapeau garni de toile cirée, enveloppé d'un manteau de gros drap bleu, et suivi de son compagnon et ami Sans-Gêne, se mit en route pour s'acquitter consciencieusement de la mission qui lui était confiée.
Gela se passait le 2 ou le 3 février de l'année 1789, vers huit heures du soir.
L'hiver fut très-dur cette année-là ; le froid descendit jusqu'à quatorze degrés au-dessous de zéro.
A.rrivé auprès de Saint-Sulpice, il se promena pen- \lani quelque temps dans la rue du Vieux-Colombier.
Ne trouvant pas la personne qui devait venir lui demar:dcr le paquet de papiers dont il était chargé, et qu'il devait remettre en échange d'un mot et d'un signe convenus^ il entra un instant, pour se réchauffer, chez un marchand de vins dont la boutique formait l'angle de lancienne prison de l'abbaye.
Debout devant le comptoir, ou assises à des tables rangées autour d'un grand poêle en fonte, plusieurs personnes pailaient de l'arrestation du marquis de Favras.
Un relieur nommé Morel , dont la boutique était à côté, racontait tout haute! à qui voulait l'entendre que, quehines jours auparavant, le marquis lui avait parlé à lui-même d'un projet de rassembler des troupes à Montargis , sous prétexte d'approvisionner Paris : de marcher sur Versailles, dissoudre l'Assemblée nationale, emmener à Paris les députés les mains liées derrière
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le dos, s'emparer de Lafayette et de Bailly; se porter ensuite au château des Tuileries, enlever le roi, la reine et le garde des sceaux et les conduire à Péronne.
Cette conspiration, disait-on, avait des ramifications nombreuses dans les provinces et embrassait toute la France. Ce qui donnait une grande autorité aux dires de Morel, c'est qu'ils étaient consig'?és tout au long dans le Journal de Paris du 23 janvier.
Indignation, colère et imprécations de toutes les personnes du café qui , avec des figures et des gestes peu rassurants, menaçaient d'accrocher à la lanterne, sans autre forme de procès, le premier conspirateur qui leur tomberait sous la main.
Martinet paya son verre de vin et sortit sans rien dire, mais en tournant le dos à la rue du Vieux- Colombier, et en faisant des réflexions qui ne manquaient pas d'un certain bon sens.
— Après tout, se disait-il, pourquoi M. Péchard m'a-t-il donné cette commission-là plutôt qu'à son bedeau et à son sonneur de cloches, qui sont meilleurs catholiques que moi? Ne serait-il point de la conspiration dont on parlait tout-à-l'heure? Et ces papiers si soigneusement cachetés, que disent-ils? Si ces gens-là avaient eu la curiosité de me fouiller, je passerais peutêtre en ce moment, un vilain quart -d'heure... Et se faire pendre sans savoir pourquoi , pour quelques méchants louis... ça serait bête. Dans tous les cas, la nuit porte conseil , attendons à demain.
Le lendemain , Martinet , qui pour une foule d'excellentes raisons, se souciait médiocrement d'avoir des démêlés avec la justice, eut la bonne inspiration de porter lui-même le paquet de papiers chez M. le préfet de police :
— Si ce sont, comme on me Ta dit, des pièces de procédure pour une grande succession, on me les rendra ; si au contraire il y a du louche, M. Péchard s'arrangera comme il pourra, ça le regarde; quant à moi,
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je ne veux point me fourrer dans des affaires que je ne connais point.
Le commis de la préfecture prit le paquet des mains de Martinet, inscrivit son nom et son adresse sur un grand livre et le congédia avec beaucoup de politesse.
Au milieu de la nuit, quatre hommes à figures sinistres entrèrent dans la chambre de Martinet , Tarrachèrent de son lit, et après l'avoir forcé à s'habiller, le portèrent dans un fiacre arrêté devant la porte de sa maison.
Martinet tremblait de tous ses membres et commençait à craindre de s'être jeté dans une méchante affaire par excès de précaution.
Après l'avoir laissé quelque temps seul dans u?. cabinet sans lumière, on le fit entrer par une petite porte dans une. grande pièce éclairée et richement décorée. Assis devant un bureau couvert de papiers et de cartons, un homme d'un certain âge fixa quelque temps sur Martinet un regard perçant, et après avoir parcouru des pieds à la tête l'ensemble de sa personne, il lui fit, de la main signe de s'approcher.
— Dites-moi qui vous a remis ces papiers , demanda le personnage d'un ton sec, et n'essayez pas de me tromper.
Alors, Martinet raconta naïvement et de la meilleure foi du monde, son entrevue avec Péchard à l'hôtel du comte de Favolle, son voyage, la conversation qu'il avait entendue chez le mai'chand de vin, ses scrupules et sa crainte de se trouver compromis pour une affaire dans laquelle il n'avait aucun intérêt.
— C'est bien, dit le pei^onnêige , vous avez agi avec prudence; reprenez ces papiers, ils n'ont aucune importance polili(iueet vous pouvez les remettre sans rien craindre à la personne qui doit venir les prendra;... Seulement, il est inutile de parler de l'entrevue que nous avons eue ensemble... et même, dit-il, en articulant lentement sur chaque parole, — voire indiscré-
lion pourrait avoir des suites fâcheuses pour vous... Au reste, je dois vous savoir gré du motif qui vous a fail agir , et vous dédomuiager pour le déplacement que je vous ai occasionné... tenez... prenez...
Et la main tendue laissa pendre une petite bourse de soie verte, à travers les mailles de laquelle les yeux ébahis de Martinet, virent briller des pièces d'or.
— Comptez-vous rester quelque temps à Paris? demanda le personnage.
— A ces conditions là, dit Martinet, j'y resterai tant qu'on voudra.
— C'est bien... Alors vous fréquenterez, les cafés, les spectacles, les lieux publics, vous vous mêlerez aux groupes, vous questionnerez au besoin... et rentré clies vous, le soir, vous écrirez tout ce que vous aurez vu ou entendu pendant la journée... allez...
Martinet sortit enchanté de l'entrevue: à peine dans la rue, il vida sa bourse dans le creux de sa main, et à la lueur d'un réverbère il compta cent beaux louis d'or.
— Péchard m'en a donné autant... Allons, je vois que je n'aurai pas perdu mon temps, et que j'aurai de quoi payer notre voyage, à moi et à Sans-Gène.
Ce n'est pas bien difficile, ce qu'il me demande là, ce monsieur, ni peut-être bien honnête, non plus... mais après tout, je ne connais point tout ces gens-là, moi, leurs alîaires ne me regardent pas... et pourvu qu'on me paie... bien... je n'ai rien à dire... dans tous les cas, ce métier là, vaut bien celui que je faisais, et c'est moins fatigant que de courir sur une mauvaise haridelle, les fermes, les foires et les marchés, la nuit, par tous les temps; vivre ici, ou en Bi^elagne, pourvu que je fasse u.ne petite fortune, ça m'est bien égal.
riN DE LA PREMIERE PARTIE.
lH:iJXiE>il- PALlTiE
Trois années s'étaient passées depuis les événements que nous venons de rapporter; nous sommes au premier jour du mois de janvier 1792.
Déjà sur plusieurs points de la Bretagne on commençait à voir çà et là, se réaliser les projets annoncés par la Rouerie; on pillait les diligences, on assassmait sur les routes les voyageurs isolés; on s'essayait à la guerre civile dans les campagnes, et l'impunilé augmentait chaque jour Taudace des malfuiteurs; les paysans groupés par bandes, la figure barbouillée de suie, fusillaient les maires, et brûlaient les drapeaux, les écliaipes aux couleurs nationales, les registres des paroisses, les titres de propriété, et les fermes des citoyens soupçonnés de patriotisme.
La municipalité de Rennes demanda au ministre de la guerre dix mille hommes pour rétablir Tordre et la tranquillité.
Le ministre de la guerre envoya le régiment du dixhuitième dragons, dans lequel Georges s'était engagé depuis plus de deux ans déjà , et dont le marquis de Fayolle venait d'être nommé général.
Des détachements de quarante et de cinquante hommes furent disséminés sur les points les plus menacés, à Vitré, Redon, Fougères, La Guerche et dans les communes environnantes.
Mais dans les villes, à Rennes surtout, la nohlesse parut se rallier franchement aux grands principes proclamés par l'assemblée nationale.
Était-ce par crainte du ridicule, par frayeur de l'isolement, pour se donner les apparences de sentiments patriotiques et généreux, était-ce conviction?
Je ne sais: mais M. Begasson de la Lardais accompagné de MM. du Sel, Le Vicomte aine et Provost de la Yoltais, lut au nom de quatre-vingts « ci-devant privilégiés )> la déclaration suivante, devant l'assemblée municipale réunie en corps dans la grande salle de rhôtel-de-ville.
c Messieurs,
)) Convaincus que tous les membres d'un état n'ont de droits que par la constitution et la loi, que la Nation est toujours libre de changer et de modifier ; que le premier lilrc de l'hommo en société est celui de citoyen; considérant encore que, dans un instant où une nouvelle administration va s'établir, l'intérêt public exige que tous les Membres du Corps politique fassent connaître leurs dispositions : nous déclarons nous soumettre à la Constitution et aux Lois établies par l'Assemblée Nationale, et sanctionnées par le Roi ; »
Dans un discours plein de dignité et de fermeté, le Maire répondit :
« Messieurs,
y) Dans ce moment trop attendu sans doute, où, rappelés avec vos concitoyens sous l'empire de la raison, de la justice et de l'humanité, vous recevez et donnez tout à la fois un éclatant témoignage des sentiments de paix et d'union qui n'auraient jamais dû s'altérer entre
nous, je ne me permettrai que l'expression d'un vœu qui devient aujourd'liui le vôtre, et auquel vous ne serez pas moins disposés que nous à faire toute espèce de sacrifices, excepté celui du grand intérêt devant lequel tout autre doit s'anéantir: l'intérêt de la Patrie.
)> Puissent à votre exemple , tous les ci-devant privilégiés de la Province, ralliés au plus tôt sous Thonorable drapeau de l'égalité civile, abjurer loyalement et sans restriction, des préjugés pernicieux et d'injustes prérogatives! Puissent-ils, renonçant comme vous à des prétentions sans fondement, et à ces titres usurpés que l'équité réprouve, se bien convaincre que la vraie constitution d'un peuple, la seule qu'il ne faille pas abandonner^ est celle qui, respectant l'humanité et consacrant ses droits, accorde, autant qu'il est possible, et les intérêts et les sentiments, rapproche entre eux et concilie tous les hommes!
» Puissent-ils en un mot, applaudissant du fond du cœur à l'abrogation si juste de toute distinction non méritée, n'ouvrir désormais leur âme qu'à l'ambition d'être utiles, ne plus chercher de bonheur que dans le bonheur piïljlic, et de gloire et d'illustration personnelle que dans la gloire et la prospérité de l'État?
» C'est alors. Messieurs, que sur les débris de nos antiques et trop funestes abus, nous verrons avec une égale satisfaction s'élever et s'affermir l'heureux édifice de la concorde et de la liberté. »
Et, sur ce qu'il a été représenté que les citoyens qui viennent de prêter serment se proposent de prendre la cocarde nationale,
L'Assemblai: a arrêté d'en envoyer une à chacun. A MM. Begassondela Lardais, du Sel, Le Vicomte aine et le Provost de la Voltais.
Et cette déclaration que nous avons reproduite parce qu'elle nous a paru peindre les idées et les passions politiques de cette époque, était signée de tous les princi- Daux noms de la noblesse de Bretagne : Huchet de
Cintré, de Lauzanne, le Président de Talliouet, Rosnivinien, de Pire, TufSn du Breil, de ]a Monneraye, de Kermarec, de Blossac, de Tredern, de Geslin, de Tremargal, du Halgouet, du Dezerseul, le comte de Fayollcs, etc.
Pour sceller la réconciliation et donner un témoignage éclatant de ses sentiments d'union et de fraternité , M. Provost de la Voilais donna un grand bal auquel il invita le général de Fayolle , les officiers supérieurs de son régiment arrivé de la veille, les membres du corps municipal, et les principales familles nobles de Rennes et des environs.
Une foule nombreuse emplissait les salons, mais malgré Fanimation de la fête, et la séduction irrésistible du plaisir, il était facile de voir, à l'air froid, contenu et méfiant de la bourgeoisie , aux grands airs hautains et protecteurs de Messieurs les gentilshommes, aux mines dédaigneuses des dames de la noblesse, —que l'égalité et la fraternité proclamées par FAssemblée nationale, étaient bien loin encore d'avoir pénétré dans les mœurs de la société.
— Il faut être poli avec les petites gens* disait M. de Cintré.
— Puisque l'intérêt de la patrie l'exige, répondait M. de Talhouet, sacrifions-nous.
— Comment pourrait-on gouverner le pays sans nous? ajoutait M. du Halgouet.
— Laissons-les faire, — disait M. de la Houssaye, ils seront trop heureux de revenir à nous...
— Et puis, observait U. de Boisguy, cela écarte les soupçons... En mettant une cocarde tricolore à son chapeau, M. de la Rouerie pourra courir la Bretagne et se concerter avec les principaux chefï" de l'association bretonne.
Au même instant, on put voir M. le marquis Armand Tuffin de la Rouerie, glisser comme un météore au milieu de celte réunion brillante , chamarée de broderies
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et constellée de décorations et de pierreries; — donner une poignée de main à celui-ci, un sourire à celui-là, dire quelques mois à l'oreille de M. de Mongaudry, s'entretenir quelque temps à voix basse avec M. de Tinteniai: dans l'euibrasure d'une croisée, et disparaître avant que sa présence eût pu être remarquée ou commentée.
Au reste, tous les regards se portaient sur le générai de Fayolle en grand uniforme , qui entrait escorté par tous les oniciers de son régiment.
Malgré les projets de fusion de M. Provost de la Voltais, la iioblessc et la bourgeoisie se tenaient comme nous l'avons dit au commencement de ce cliapUre, cantonnés aux deux extrémités du salon. Georges remarqua Gabrielle causant dons un groupe avec la vieille baronne de Tinlcniac, ^l. de Tinteniac et quelques dames de la noblesse.
La jeune fdle leva un instant les yeux sur lui et tourna la tête sans paraître remarquer les épauletles de capitaine gagnées depuis quelques mois, et dont il était si fier.
— Est-ce que vous l'aimez toujours, capitaine? demanda le général bas à l'oreille de Georges.
— On n'oublie jamais iout-à-lait, général, que l'on a été jeune.
— C'est bien... dit M. de Fayolle, suivez-moi.
Et, le prenant par la main, le général vint le présenter au comte de Fayolle, son frère, à Gabrielle, et à plusieurs membres de sa famille. Tous les regards se portaient de Georges sur le général , et semblaient lui demander rexplicalion de cette plaisanterie.
Quelle fantaisie vous pousse, M. le Marquis, de venir nous présenter le premier venu? Puis, il se fait autour d'eux un silence glacial :
Au premier regard qui se posa sur le sien, le maîlieureux cai)ilaine comprit que les portes de ce monde lui éViient pour toujours fermées... Honteux, confus, hu-
milié, il sentait une sueur froide perler sur «on front, un frisson courir par tous ses membres ; ~ il se demandait comment sortir de la situation ridicule où venait de le placer la tendresse irréfléchie du marquis.
Le général offrit son bras à Gabrielle , et la tirant à l'écart •
-Tu n'as pas l'air de voir mon jeune capitaine?... Te crois me rappeler cependant que vous vous êtes connus...
— Autrefois... je crois que oui... mais il y a de cela si longtemps...
— Et l'on vieillit si vite, à ton âge...
— Mais, d'ailleurs, je n'ai point oublié M. Georges... je me souviens même qu'un soir, avant de partir pour Paris, vousmeparlâtes de son père que vous connaissiez.
— Aussi, depuis, son père n'a pas cessé de veiller sur lui..
— Ah! et comment se nomme-t-il?
— Ceci, ma chère enfauij est encore un secret.
~ Un secret , qui ne lui perm.et pas de donner son nom à son fils... je ne comprends pas... mais en ce cas, mon oncle, pourquoi nous l'avoir présenté?
M. de FayoUe fronça le sourcil et s'éloigna sans répondre.
La jeune fille avait, en souriant, posé le petit bout de son ongle rose sur la blessure qui saignait encore au fond du cœur du marquis. Elle venait de lui rappeler que, quoi qu'il pût faire, son fils ne serait jamais qu'un paria, un déshérité, un bâtard condamné à vivre seul Une femme, une compagne qui lui ouvrît les portes du monde , c'était la seule chose qu'il désirait et qu'il ne nouvait lui donner...
Le soir, perdu dans l'ombre, Georges attendit la fin du bal pour voir Gabrielle monter dans sa voiture, et un instant après, il suivait du regard la gracieuse silhouette de son corps, découpée par la lumière, sur les vitres de l'hôtel...
C'est une lâcheté que je fais là, se disait-il; mais personne ne m'a vu, personne ne la saura.
Le lendemain, fier de ses épaulettes, Georges voulut revoir la petite chambre qu'il avait occupée rue du Fourdu-Chapitre; ses anciens amis du café de l'Union, Jouault et Belin venaient d'être nommés capitaines de la garde nationale ; ils parlèrent ensemble des succès de Chassebœuf à l'Assemblée nationale , de Bernadette et de Moreau qu'il avait revus à l'armée...
On lui apprit le mariage de mademoiselle Gabrielle de Fayolle avec M. de Tinteniac; les préparatifs de la noce, la corbeille venue de Paris, et tous ces mille petits détails de la vie intime qui aliment les conversations des petites villes... Les époux, aussitôt après la noce, devaient faire un voyage en Italie, puis revenir à Rennes habiter l'hôtel Fayolle. Le comte occuperait une aile du bâtiment, et le corps du milieu serait réservé aux grandes réunions de la famille... La baronne de Tinteniac faisait pour cette fêle recrépir et réparer le château qu'elle possédait sur la route de Rennes à Vitré.
Au même instant , ils sortirent devant la porte du café pour voir passer Gabrielle à cheval, escortée de son père et du baron de Tinteniac ; les danois et les lévriers ouvraient la marche en gambadant, et les laquais, en grande livrée, fermaient la marche du cortège.
Une heure après, Georges montait à cheval, galopait jusqu'à Yieux-Yiel, embrassait son vieux père Huguet, et revenait le lendemain à Rennes, où, seul avec le général, il demeurait chargé du commandement du détachement formant la garnison.
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