LE CLUB DE RENNES
Déjà la Révolution , comme un torrent, tombait des hauteurs de la Montagne, menaçant d'entraîner tous les débris de la vieille société.
Quoiqu'on apparence, indifférent et résigné, le clergé n'avait pas perdu sans un profond chagrin ses grands biens et ses privilèges.
Il jeta un long cri d'alarme et se leva en masse, quand parut la nouvelle constitution civile du clergé.
Alors, il répandit avec une profusion étonnante des mandements incendiaires, des bulles, des ordonnances ; fulmina l'anathéme et la damnation éternelle, et accusa de schisme, d'hérésie, d'intrusion, d'apostasie, de sacrilège , de simonie , — les prêtres qui juraient fidéhté à la Constitution.
De ce moment, les campagnes se soulèvent; des paysans armés commettent des crimes isolés, mais se rattachant tous à une même pensée, convergeant tous vers un même but.
Disséminés sur les points les plus importants de la Bretagne et de la Vendée, les prêtres fouiUent adroitement le terrain, flattent les intérêts blessés,- les croyances froissées, et préparent de longue main ce brigandage si fameux sous le nom de CnouANNEmE.
Cette guerre fut-elle ainsi nommée, à cause des quatre frères Chouan dont le nom est assez commun dans cette partie de la Bretagne, et qui, les premiers, acquirent une triste célébrité? ou à cause du chathuant, du chouan, dont le cri leur servait de signal?...
C'est ce que les vieux chouans eux-mêmes n'ont pu nous dire.
Mais le clergé ne pouvait, comme au temps de Jules II, descendre dans l'arène , le casque en tête et l'épée au
poing: il lui fallait un moyen d'action sur les paysans simples et crédules qu'il avait soulevés.
Cet auxiliaire était trouvé : la noblesse, en général, était peu enthousiaste des bienfaits de la Révolution; et si quelques-uns étaient venus, avec M. Le Provost de la Voltais, réclamer devant la municipalité de Rennes le titre de citoyen; et se soumettre aux lois établies par l'Assemblée nationale, la plus grande partie n'avait vu s'évanouir qu'avec rage ses prérogatives et ses privilèges, et cherchait tous les mcvens de les reconquérir.
Les circonstances politiques étaient on ne peut plus favorables à l'accomplissement de leurs projets; le pouvoir n'était nulle part ; l'ennemi partout.
Dans cette cour, qui entretenait des correspondances avec l'Europe coalis Je contre nous ;
Dans les pétitions des Girondms;
Dans l'émigration , qui fomentait la résistance intérieure, payait la trahison, et laissait nos places fortes sans garnison, quand les Prussiens étaient à nos frontières.
Alors 3 blessée au cœur, la France avait rugi d'indignation , et des points les plus opposés était parti ce cri sublime :
La patrie est en danger !
La patrie est en danger, et les navires anglais croisent en vue de nos côtes laissées sans défense.
En Bretagne, les Chouans étaient fiers et arrogants; et malgré les protestations de }JM. Begasson de la Lardais, du Sel, Provost de la Voltais et ses amis, chaque jour, de nouveaux crimes, de nouvelles tentatives d'insurrection étaient dénoncées à la municipalité de Rennes par les districts environnants.
On saisissait chez le maire de Moisdon des cocardes blanches, un drapeau blanc, des armes et des munitions... A Mordelles, aux portes de Rennes, les paysans se soulevaient. A Redon, Saint-Brice, Louvigné, des rassemblements considérables parcouraient les cam-
pagnes, égorgaient les patriotes aux cris de : Vive le roi ! vivent les aristocrates !
Pas un bourg, pas un village, pas un hameau qui ne soit le foyer d'une insurrection partielle où il ne se commette des horreurs, et toujours à la tête des insurgés, ce sont des prêtres réfractaires qui poussent au meurtre et au pillage le pauvre paysan égaré.
Ces excès expliquent et justifient les précautions que dut prendre la municipalité de Rennes et la surveillance active qu'elle dut exercer.
Les églises des paroisses soulevées et les chapelles des religieux furent fermées « afin, dit le rapport du conseil municipal de Rennes , qu'elles cessent d'être plus longtemps le rendez-vous scandaleux des ennemis de la nation. »
Si le danger était pressant, la surveillance était active et la résistance opiniâtre.
Depuis la fuite du roi, des clubs s'étaient organisés dans toutes les villes.
Là se rassemblait cette fraction généreuse et intelligente du peuple qui avait formulé ses plaintes aux États-Généraux.
Affiliées au club des Jacobins de Paris et aux clubistes de Londres, les sociétés populaires d'Angers. Brest, Fougères, Rennes, Carhaix. Montfort, Lorient, Morlaix, Nantes, Pontivy, Quimper, Saint-Malo, Saint- Brieuc , Vannes , entretenaient une correspondance active, où l'on discutait tous les intérêts particuliers et généraux. Dévoûments obscurs et ignorés de patriotes qui, chargés par leurs concitoyens de veiller à l'indépendance du pays, exposent hardiment leurs vies et leurs fortunes, et envoient sur tous les points menacés, des armes, des gardes nationaux et des cartouches !
Le club des amis de la Constitution tenait sa séance à Rennes, dans la salle des Cordeliers.
C'était une grande pièce froide et nue, blanchie à la chaux.
A un iK)ut, dans un grand cadre de bois noir, la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. En face, un grand poêle de fonte servait plus à orner qu'à chauffer la salle.
Autour d'une grande table ronde, couverte d'un tapis de serge verte, sur lesquels étaient jetés çà et là des encriers de faïence, des canifs, du papier et les derniers décrets de l'Assemblée nationale, vinrent s'asseoir, sur des maigres chaises de paille, les citoyens Nouaïl, Dénouai, Joulain, Bouaissier, Monlillon, percepteur à Fougères; Martinet l'ardent, le fougueux Martinet, dont le patriotisme donnait la chair de poule aux modérés...
Il vous était permis de nier le soleil; à la rigueur, cela ne pourrait pas avoir grand inconvénient; mais si par mallieur vous aviez eu l'air de soupçonner sa pureti' et son incorruptihilitc, ou si vous l'aviez flétri de répitlièle de mod' rcy il vous aurait infailliblement passé son grand sabre au travers du corps.
C'était un de ces hommes que Robespierre luimême appelait ultra -révolulionnaireSj a un de ces hommes perfides que la tyrannie soudoie pour compromettre par des applications fausses ou funestes, les principes sacrés de nos Constitutions. »
Martinet, par sa naissance et ses antécédents, pouvait satisfaire les exigences les plus démocratiques; mais il avait à se faire pardonner les deux dernières années de sa vie, passées à Paris, dont l'emploi n'était pas suffisamment justifié, et qui même, nous devons le dire, était diversement motivé.
Or, dans ce temps-là, les actions les plus innocentes pouvaient être soupçonnées et envenimées: mais qu'était-il allé faire à Paris, le brocanteur campagnard, le marchand forain, l'usurier anonyme, enfin le petit marchand de vaches?
— Soumissionner des fournitures pour le gouvernement, se débarrasser de ses vieux préjugés et s'é-
clairer au flambeau révolutionnaire, ^- répondait Marlinet.
— Espionner ponr le compte des nobles, négocier des bons de la caisse de Galonné, confiés par Armand Tulïin de la Rouerie, — "assuraient les révolutionnaires ombrageux.
Au reste, s'il avait décrassé son esprit, sa translormalion pliysique n'était pas moins étonnante.
Ce n'était plus le paysan en blouse, marchant le menton sur la poitrine, la tête enfoncée dans son chapeau de toile cirée, et précédé de son barbet Sans-Gêne.
Son costume était propre, sinon élégant.
Une petite queue poudrée s'échappait de son grand chapeau à la française et frétillait sur le collet d'une longue redingotte orenat à taille courte ctàboutons d'acier taillés à facettes. Un giletdepiqué blanc etune culotte de satin noir, attachée aux genoux par de petite^^^oucles d'argent, et des bottes à retroussis jaunes, complétaient un accoutrement qui pouvait, au besoin le faire prendre pour un émigré ou pour un officier municipal.
Parmi les citoyens qui se pressaient dans le club, up- paysan de haute taille, couvert d'une peau de bique, se tenait debout, adossé à l'angle de la porte d'entrée, les deux mains appuyées sur son bâton. Il avait Tair somnolent et ennuyé, et ses petits yeux gris ne s'entrouvraient que pour se fixer sur Martinet avec une expression indéfinissable.
Le président Bouaissier ouvrit la séance.
— Le citoyen Martinet, dit-il, a la parole pour donner au club, communication d'une dépêche du comité de salut public.
— Citoyens, >— dit Martinet au milieu du plus grand silence, — le comité de salut public rend justice à notre patriotisme, mais votre aveuglement lui paraît étrange. Gomme l'araignée immonde, un homme a ourdi la trame d'une vaste conspiration, nous a enlacés dans ses filets, — et nous n'avons pas encore brisé dans la
coque l'œuf impur de la contre-révolution!... Dans toutes les villes, des chefs se concertent entre eux et nous ne les avons pas fait arrêter!... Des prêtres parcourent les campagnes et soufflent le feu de l'insurrection, et nous les laissons foire !... Le ci-devant marquis Tuffin de ia Rouerie est l'âme de ce complot, comment n'est-il pas à notre barre ? comment la loi n'en a-t-elle pas fait justice?. . . Le comité n'accuse personne, citoyens, mais il me prie de lui rendre compte de notre inaction.
— Citoyen, répondit Bouaissier en se levant, tu arrivef de Paris, mais tu sais ce que c'est que la Bretagne... Ici le patriotisme est ardent, sublime de dévoùraent, mais aussi le peuple des campagnes est aveugle, crédule et fanatique; la liberté lui brûle les yeux; il les ferme pour ne pas la voir... Quant à la Rouerie, tout le monde sait comme toi qu'il conspire, mais peut-être n'est-il pas aussi facile de l'arrêter que tu parais le supposer. . Tu ne connais pas Tufïïn de la Rouerie : — marcheur infatigable et toujours armé jusqu'aux dents, il s'en va de forêts en forêts, s'abrite sous la hutte du sabolier, passe les nuits dans les champs de genêts, dans les creux d'un chêne, sans prendre jamais deux fois le même gîte, sans suivre deux fois le même sentier. Demande des renseignements aux paysans, ils te tromperont et riront de toi. — La conspiration, nous le savons, étend ses ramifications par toute la Bretagne : mais dis-nous comment l'étouffer ?
Dans presque toutes les localités , les administrations sont suspectes, mais leurs membres sont trop influents, trop nombreux, pour qu'on puisse les faire arrêter tous à la foi<: nous manquons de troupes, et les gardes nationales refuseront certainement d'arrêter leurs parents, leurs amis, ou leur faciliteront les moyens d'évasion. Voilà les difficultés de l'entreprise, citoyen ; c'est à ton patriotisme éclairé à nous donner les moyens de les surmonter.
lûO LE MARQUIS
■— Citoyen , — dit Martinet, — je pense comme toi; l'entreprise offre les plus grands obstacles, mais il faut les vaincre... il le faut!.. . le salut public en dépend... et, si personne ne peut s'emparer de la Rouerie, moi je m'en charge !
Des applaudissements frénétiques répondirent à cette chaleureuse allocution.
La séance fut levée.
Martinet sortit, entouré des félicitations de ses nombreux amis , sans remarquer le paysan aux petits yeux, à la peau de chèvre et au nez crocliu. qui épiait tous ses mouvements et le suivait à distance respectueuse.
LE CHATEAU DE LA ROLEmE.
Le château de la Rouerie est situé dans la commune de Saint-Ouen-la-Rouërie, à une lieue d'Antrain, sur un mamelon assez élevé, d'où l'on découvre le pays de Sougeal, — Yieux-Yiel, - La Fontenelle, berceau de la chouannerie, — les hauteurs de Saint-Georges, qui ouvrent une communication avec toute la côte, depuis Roz jusqu'à Saint-Malo, et de là jusqu'à l'Angleterre.
Le château est tout moderne, comme son histoire.
Au milieu, sur le fronton triangulaire, s'étalent sur deux écus oblongs les armes de la Rouerie, — d'argent à une bande de sable, chargée de trois croissants d'or, les ailes du bâtiment, syméiriquement dentelées de granit bleu, se détachent fort bourgeoisement sur un affreux enduit jaune.
C'est une sorte de transition maçonnée entre le château et la maison de campagne, entre la noblesse et la bourgeoisie.
A droite en entrant, au milieu d'un bouquet de lilas, de sorbiers et d'acacias , une petite chapelle élève sa campanille qui se perd dans les branches d'un ormeau;
tout près, sont d'immenses écuries en briques, à grandes portes cintrées.
Devant le château s'étendent de beaux tapis de gazons où vient aboutir une avenue de vieux, chênes aux branches tordues et noueuses, formant une longue voûte de verdure jusqu'à la route qui mène d'Antrain à Saint-James.
Le château est au milieu d'un jardin dans le goût anglais, de proportions assez mesquines , défendu par un fossé sans eau, de quatre pieds de profondeur environ, dont les terres sont supportées par un petit mur qui vient mourir à fleur de terre , comme dans les fortifications modernes. — Des sentinelles échelonnées dans ce fossé préservaient le château de toute surprise.
Le 3 janvier cfe l'année 1792, à neuf heures du soir,
— quatre hommes assis devant la cheminée de la grande salle du château de la Rouerie , causaient, les jambes croisées ou les pieds sur les chenets.
Les portes étaient soigneusement fermées, et les volets calleulrés ne laissaient filtrer à l'extérieur aucun rayon lumineux.
Sur la table, encore couverte de sa nappe de fine toile blanche de Quintin, plusieurs bouteilles d'âges et de pliysionomies dilTérentes attestaient que le souper avait été copieux et les libations nombreuses. Ces quatre hommes étaient :
Le marquis de Fayolle, — son ami Armand Tufïïn de la Rouerie, Tintcniacet l'abbé Péchard.
— Messieurs, dit la Rouerie en reiioussant la tabîo,
— il est temps, je crois, de nous occuper du motif pour lequel nous sommes réunis. La révolution brise et renverse tout sur son passage... Je veux Tarrêler... Le trône croule ; je veux appuyer mon épaule pour le soutenir. — Je veux, dit-il en portant la main à son front, que la contre-révolution sorte de là, toute armée comme Minerve du cerveau de Jupiter.
— Ce n'est pas une petite besogne que tu entreprends là, marquis, dit M. de Fayolle.
— Je me sens de force à l'accomplir , répondit la Rouerie.
— Cela me semble difficile , reprit le marquis ; enfin continue.
— Vous savez si vous pouvez compter sur moi , dit Tinîeniac en se levant respectueusement.
— Je serai fier et heureux de pouvoir vous être utile à quelque chose. Monsieur le marquis, dit Péchard.
— Il y a deux ans , Messieurs, — quand je soumis à M. de talonne les plans de mon association bretonne, — l'entreprise, j'en conviens, offrait des obstacles sérieux, des difficultés à peu près insurmontables. On me conseilla d'attendre; j'attendis. Mais en suivant la révolution pas à pas, jour par jour, en tirant de ses fautes un avantage au profit de notre cause... je courais la Bretagne, j'étudiais le terrain... je plantais de loin en loin des jalons , des signes de ralliement autour desquels viendraient, à un moment donné, se grouper les défenseurs du trône et de l'autel. Il fallait réunir tous les mécontents, flatter tous les intérêts, toutes les passions, les grouper en un seul faisceau, les enlacer dans une vaste conspiration... C'est ce que j'ai fait... Sur ma tète, je réponds du succès! Toutes ces passions, toutes ces haines concentrées en un seul foyer s'enflammeront.. Puis, peu à peu, l'incendie gagnera toute laFrance.
Les yeux noirs de la Rouerie jetaient des éclairs, et, dans ce moment, il était admirable de fanatisme et de passion.
— L'idée est grande et belle, Messieurs, dit Tinteniac avec enthousiasme.
— Elle est sublime ! s'écria Péchard.
— Malheureux ! dit M. de Fayolle, c'est la guerre ci- .(ie que tu prépares!
— Qui veut la fin , veut les moyens, monsieur le marauis. dit Péchard.
— Et tous les moyens sont bons pour se défendre et combattre la révolution... dit la Rouerie... La révok:tion est puissante, armée et terrible, je le sais, mais elle a deux ennemis implacables, — la noblesse et le clergé; ils seront pour nous, deux alliés d'une force incalculable : l'un pour soulever les masses, Tautre pour les diriger... Le clergé crée une armée, la noblesse la commande...
— Et le bras de Dieu sera avec nous ! — dit l'abbé ; tant qu'on n'a fait que nous dépouiller des biens terrestres, nous avons courbé la tête avec résignation, el les yeux levés au ciel, nous a^ons dit : « Deus dédit... Deus abstulit sit nomen domini beuedictiim...-» Mais non contents de nous dépouiller, vous venez nous dire avec insolence... « Vous jurerez d'être fidèles à la loi et au roi... et de maintenir de tout votre pouvoir la constitution du royaume!...»— Raca!... soyez maudits!... Victimes innocentes , nous mourrons sur le parvis du temple avant que vos pieds aient profané le sanctuaire!. .
— Les maladroits !... — s'écria la Rouerie, — s'attaquer au clergé!... Mais ces gens-là n'ont donc pas la plus légère idée de sa puissance 1
— Ils ne savent pas, — reprit l'abbé, que par la confession, nous gouvernons le monde... Il n'est point de famille dont nous ne connaissions les secrets les plus cachés, car il n'est point de famille dont un membre au moins ne comparaisse devant le tribunal sacré de la pénitence...
— La Bretagne, j'en conviens, n'entend pas grand" chose à la politique, — dit M. de Fayolle, mais elle es religieuse avant tout, et avec le clergé vous pouvez fairii couler bien du sang...
— Eh! qu'importe, s'écria Péchard : le sang des impies est un holocauste agréable au Seigneur... Dieu combattra pour nous, et la Bretagne versera jusqu'à 1 1 dernière goutte de son sang pour défendre ses prêtres;
thti LE MARQUIS
car, Messieurs, c'est en Bretagne surtout , que le prêtre a conservé toute son influence ; avoir un prêtre dans sa famille, est la plus grande ambition du fermier breton. Pour envoyer son fils aux écoles, il se résigne et condamne sa famille aux plus dures privations... Et quand son fils revient du séminaire, la famille toute entière Fentoure du plus grand respect ; pour lui on achète du pain blanc , la mère ou la sœur aînée lui apprête ses repas qu'il prend seul, sans que personne le jalouse.
— • Maintenant, Messieurs, dit la Rouerie, permettezmoi de vous dire ce que j'ai fait : J'arrive de Coblentz. ' — J'ai soumis aux princes le plan de mon association bretonne, — ils l'ont approuvée, m'ont accordé tous les pouvoirs qui m'étaient nécessaires, et que je vous transmettrai en leur nom. Messieurs... Et alors on nous obéira sous peine de félonie et de trahison... Nous avons d'abord dressé une liste générale des mécontents en Bretagne : puis les noms de tous ceux dont les intérêts, les croyances et les sympathies ont été blessées par la révolution... Parmi ceux-là, nous avons choisi ceux dont les noms olTrent de plus grandes garanties ; ceux ^uipar leur position , leur entourage^ peuvent exercer une plus grande influence : ce seront là les chefs de l'entreprise, qui seuls se connaîtront entre eux. Dans chaîiue localité, ils choisiront un sous-chef, avec lequel ils se concerteront pour soulever le plus de monde possible, distribuer des armes et des provisions de guerre, puis ils se réuniront en comité dans chaque ville... Voici, jusqu'à présent, les jalons que nous avons placés, et autour desquels on devra se concerter... Maintenant, marquis, tu connais mon projet, dis-moi, si tu l'approuves...
— Je t'ai laissé parler jusqu'à la fin, répondit le marquis de Fayolle en se levant; car, avant de m'engager par une parole sacrée, il était de mon devoir de chercher à connaître le fond de ta pensée... Eh bien, mon ami, je te le dis avec un regret profoU"*.. pour l'entre-
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prise que tu tentes, il ne faut pas compter sur moi...
— Qu'est-ce à dire? s'écria Tinteniac en se levant, voudriez-vous nous trahir?
— Je ne vous répondrai pas , Monsieur, dit M. de Fayolle avec dédain; quoi qu'il arrive, mon ami TufiQn n'aura jamais de moi , j'en suis sûr, une pareille opinion.. . Il a dit toute sa pensée, je vais vous dire la mienne.
— Parle, marquis, nous t'écoutons, et si nous avons tort, nous sommes prêts à en convenir...
— J'arrive de Paris, j'y suis resté deux ans; là j'ai vu de près , et j'ai étudié avec soin cette cour que tu veux défendre, cette vieille société que tu prétends res taurer... Malheureux! tu tentes l'impossible, on n? ressuscite pas un cadavre... Comment, Tuffin, toi qui comme moi as jeté aux vents privilèges, fortune et noblesse pour suivre Lafayette et aller combattre comme simple soldat dans les rangs du peuple américain , tu veux te faire aujourd'hui le champion de grands seigneurs corrompus! tu veux te mêler à cette tourbe infâme de courtisans, de commis, de laquais, de traitants, de prélats, d'abbés et de courtisanes, qui tendent la main pour un bout de ruban ou pour un bénéfice, et scandalisent les honnêtes gens par leurs vices, leurs brigandages et leur insolence !
Mais tu ne vois donc pas le mouvement immense qui, sur tous les points, s'accomplit autour de nous! L'impulsion est donnée et reçue; la monarchie, comme un Dloc de granit détaché de sa base, roule sur le penchant d'une montagne escarpée...
— Je l'arrêterai!... dit Tuffin avec un mouvement d'orgueil sublime.
— > Il est trop tard... Il est passé, le temps où l'on pouvait espérer encore d'échapper à une destruction épouvantable... aujourd'hui une réforme profonde, politique et sociale; une régénération complète, radicale est nécessaire... Laissons-la s'accomplir...
— Les lâches seuls se mettent à l'abri à l'heure du
daiiger!... dit Tinleniac en défiant le marquis d'un regard indolent.
— Monsieur de Tinteniac, dit froidement M. de Fayolle, vous cherchez un coup d'épée; mais le moment est trop solennel pour passer le temps à des bagatelles... Puis, se tournant vers M. de la Rouerie : Marquis, ton projet est non-seulement une folie, mais un crime... Crois-tu donc que la nation, qui seule en ce moment défie l'Europe coalisée, ne saura pas triompher d'une poignée de paysans sans armes, sans chefs et sans expérience?
— C'est ce qui te trompe, dit la Rouerie; nous avons des armes, des provisions, des sommes considérables, des chefs déterminés à tout , et derrière nous l'Europe tout entière.
— Et ^ous voulez appeler l'étranger en France?
— Pourquoi pas? dit Péchard avec assurance ; cela s'est toujours fait chez nous... Quand un seigneur breton croyait avoir à se plaindre de son suzerain, il ne se faisait pas faute d'appeler à son aide les Anglais, les Espagnols ou les Français.
— Misérable! s'écria le général avec indignation; arrière ! . . .
Puis, le bras tendu vers la Rouerie :
— Tu étais mon ami... maintenant je ne te connais plus.
ÏV.
Le marquis sorti , les trois personnages restèrent un moment stupéfaits.
— L'ingrat î s'écria La Rouerie, avec lui seul j'aurais consenti à partager la gloire de mon entreprise... Il n'était pas digne de me comprendre. Quant à vous, Messieurs, puis-je toujours compter sur vous?
— Ma vie vous appartient, marquis, répondit Tinteniac, disposez-en comme il vous plaira.
— QuaDtà moi, dit Péchard, j'ai fait à Dieu le sacrifice de ma vie; quand il voudra m'appeler à lui, je suis prêt.
— Voici donc. Messieurs, ce qui me reste à vous communiquer, dit la Rouerie. — D'après les conventions arrêtées à Cob'.entz entre les princes et moi, je recevrai seul et directement les ordres des princes et les secours du cabinet anglais. Je vous les communiquerai ensuite, et vous aurez soin de trouver les moyens les plus prompts et les plus sûrs de les faire panenir à tous nos généraux; vous trouverez sur cette carte leurs noms et les circonscriptions qui leur sont attribuées.
Ce sont, dans la Mayenne, le prince de Talmont; pour Avranches, Granville, Saint-James et Pontorson, le marquis de Saint-Gilles. Lahaye-Saint-Hilaire soulèvera le pays entre Rennes et Dol, Hédé, Combourg et les paroisses environnantes. MM. de Labourdonnaye et de Sillz armeront le Morbihan ; les Dubernard et les Caradeuc, postés à Redon, communiqueront facilement avec les Palierne et Labérillerois, chargés du pays Nantais. Dubeauberil-Dumoland est chargé de Tarrondissement de Montfort; le baron Dampherné, du Finistère, et Charles Bois-Hardy des Côles-du-Nord. Mon neveu Tuffîn et vous, Tinteniac, vous verrez tous ces messieurs en personne; vous les tiendrez au courant des nouvelles qui nous parviendront, et vous leur ferez part des résolutions que nous aurons concertées tous les trois.
Berlin et Prigent nous faciliteront les relations avec Saint-Malo, et de là avec Jersey et l'Angleterre. Que dites- vous de mon plan. Messieurs?
— Il est d'une conception gigantesque, d'une admirable simplicité.
— De sorte qu'il obtient votre approbation?
— De tout point, marquis.
— Et vous êtes prêt à le seconder?
— Pp Jou.^ mes eCforis.
— Quant à vous, l'abbé, votre rôle est tout tracé, vous représenterez l'Église, et l'Église militante : vous ferez imprimer secrètement des petits livres religieux, des catéchismes, des oraisons, que nos prédicateurs répandront à.millions dans les campagnes : — Puis, pour la classe intelligente de la société, des proclamations dans lesquelles nous ferons connaître les intentions des princes: comme les prêtres non assermentés sont forcés de résider à Rennes, vous choisirez parmi ces messieurs ceux qui vous paraîtront les plus intelligents et les plus dévoués.
L'abbé donna son approbation par un signe de tête.
— Nous aurons ici une réunion générale, le 6 janvier, jour des rois, à minuit. — J'ai fait convoquer les principaux membres de Tassociation bretonne, à qui je communiquerai les plans que je viens de vous confier, — et les pouvoirs qui m'ont été conférés par nos princes légitimes.
— Le 6 janvier , à minuit.., nous y serons, ~ dirent Tinteniac et Péchard.
— J'oubliais une chose importante, dit la Rouerie : Voici le signe qui vous fera reconnaître de ces Messieurs, et auquel vous les reconnaîtrez.
11 remit à chacun un anneau d'or sur lequel étaient gravés ces mots : Dum spiro, spero.
—Aux gars des environs de Vitré et de Fougères, vous ferez voir cet emblème que vous pourrez faire fabriquer et distribuer à profusion.
Et il leur remit un morceau d'étoffe violette, au milieu duquel était brodé un cœur en écarlate surmonté d'une croix cramoisie, traversé d'une flèche rose et entouré d'une couronne de soie blanche.
— Puis, quand vous voyagerez la nuit, je vous engage, de peur de surprise , à vous annoncer du cri de la chouette que vous apprendrez facilement à imiter... Les différentes modulations vous serviront d'avertissement et de signaux... — ' Ainsi, le 6 janvier à minuit .
— Le 6 janvier à minuit, marquis !