‹ Le marquis de FayolleChapitre 14 sur 30 · UN MAUVAIS COUCHEUR · texte numérisé non relu

UN MAUVAIS COUCHEUR

Il pouvait être environ huit heures du soir , Chaudeboire ronflait toujours avec le calme dune conscience tranquille.

Quelques minutes se passèrent.

Malgré Timmobilité dans laquelle il se tenait, Martinet ne se sentait aucune envie de dormir. Rassuré peu à peu parle silence qui se faisait autour de lui, il leva timidement la tête comme la tortue hors de sa carapace.

La lune, brillant dans le ciel sans nuage, éclairait capricieusement la chambre à travers une fenêtre sans rideaux. Le fusil de Jean le Chouan, le grand couteau de Chaudeboire brillaient sur une table en face du lit...

Un instant il eut la pensée de se laisser glisser dans la ruelle et de s'évader à travers les champs; la fenêtre donnait sur le jardin, elle ne pouvait être bien élevée.

— Vous ne dormez donc pas?... demanda Jean le Chouan.

— Au contraire , dit Martinet en se renfonçant sous les draps.

— Ah ça!... vous connaissez donc M. le marquis de la Rouerie?

— Beaucoup.

— C'est lui qui vous a donné le scapulaire que vous portez?

— Oui.

— Comment donc disiez-vous dans le club qu'il fallait l'arrêter?

A cette interpellation si directe, Martinet comprit qu'il devait quelques explications.

— J'ai dit au club qu'il fallait l'arrêter, parce que je savais qu'on avait l'intention de le faire... et si je ne m'en étais pas chargé, on en aurait nommé un aptr^»,

— Ah!... Et M. Nouaïl, avec qui vous étiez?..;

— Justement ! c'était un municipal qu'on avait désigné pour m'accompagner,pour me surveiller au besoin.

— De sorte que vous êtes content d'en être débarrassé?

— Très-content... Je ne crains plus qu'il parle contre moi.

— Pour ça , dit le chouan , il n'y a plus de danger.

— Eh bien! dormons.

— Dormons... dit Martinet tranquillisé.

Il se fit de nouveau un silence profond, qu'interrompaient seuls les ronflements consciencieux de Chaudeboire.

— Est-ce que tu dors, Chaudeboire? demanda Jean le Chouan en élevant la voix.

— Quoi? dit Chaudeboire.

— Ne m'as-tu pas dit que le tambour battait à Rennes, et que la garde nationale s'assemblait quand vous êtes partis?

— Oui, les rues en étaient pleines

— Tu as vu du canon?

— Oui, une pièce.

— Et où allaient-ils?

— Mais, à Saint-Ouen... dit Chaudeboire à moitié endormi.

Il se fit un silence.

— Est-ce que vous dormez , monsieur Martinet? demanda Jean le Chouan en poussant du coude son camarade de lit.

— Hein?... répondit Martinet comme réveillé en sursaut.

— Et où alliez-vous donc comme çà en voiture?

— A Antrain... vous le savez bien.

Et qu'est-ce que vous alliez faire à Antrain?

— Je vous l'ai déjà dit, j'étais envoyé par le club.

— Pour faire arrêter M. le marquis?

— M. de la Rouerie n'avait rien à craindre; i! éUii averti.

s 62 LE MARQUIS

— Ah ! et par qui?

— Par moi, donc. Ce matin je lui ai envoyé un exprès pour l'avertir de l'arrivée des gardes nationaux.

~ Hé bien!. — dit le chouan, nous n'avons phi-^ -^"'à dormir.

— Oui, ditMartmet, dormons.

Un instant nprès Jean le Chouan reprit :

— Mais, une fois à Antrain, qu'est-ce que vous comptiez donc faire?

— Assembler le conseil municipal et faire attendre l'arrivée des détachements de Rennes et de Fougères.

— Ah ! oui. Et après ?

— Je me serais mis à leur tête, et nous aurions été tous ensemble au château.

— Mais puisque vous aviez fait prévenir M. le marquis?

— C'est justement pour ça. Je voulais être sûr de ne pas l'y trouver.

— C'est malin tout de même, dit le chouan... Ah ça! vous avez donc quitté le pays, qu'on ne vous voyait plus jamais par ici?

■— Oui, j'ai voyagé.

— Dans quel pays? sans être trop curieux.

— A Paris.

— M. le comte y avait été aussi^ lui, à Paris... Le comte de Maurepas... vous savez bien... qui fut assassiné dans un petit bois, à la porte de son château...

— Oui, j'ai entendu parler de cela... il y a longtemps.

— Plus de vingt ans.

— Bonsoir... dit Martinet , j'ai envie de dormir.

— Et moi aussi... Puis après quelques minutes : — Quel métier que vous faisiez donc là , à Paris?

— Je me promenais.

— Joli état... Mais on dit que vous êtes riche, vous, monsieur Martinet *?

— Moi! Jésus! je suis gueux comme Job.

— Haï que ça n'est point vrai... et que je voudrais bien avoir le fond de la valise que vous avez trouvée pas bien loin de chez nous.

— Quelle valise?

— Ah! quant à ça, je ne Fai pas vue. Mais y en a qui disent qu'elle ressemblait beaucoup à celle de Al. ie comte... de M. le comte de Maurepas.

— Bonsoir, dit Martmet.

— Vous avez raison, monsieur Martinet, faut dormir... quand on a la conscience tranquille. Faudra se lever matin; nous avons encore près de quatre lieues d'ici à Saint-Ouen. Il est temps de se reposer.

— Oui... il en est temps!

Martinet venait enfin de s'endormir, quand il sentit une main large et lourde se poser sur sa poitrine.

H sauta à terre, et regardant le chouan d'un air égaré :

— Que voulez-vous?

— Le coq chante , dit le chouan en se jetant en bas du lit et saisissant son fusil... Il est temps de se mettre en route! Et toi, Chaudeboire, allons, debout.

Chaudeboire fit entendre quelques grognements, se frotta les yeux de ses poings fermés, et les ouvrit enfin.

En un instant, les trois hommes furent prêts à partir, et. Suivis des autres, prirent à travers les champs pour se rendre à Sainl-Ouen, qui allait devenir le théâtre de grands événements.

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