LE JOUB DES ROIS
Le 6 jan'^ier à huit heures du soir, les principaux chefs de la conspiration arrivèrent de tous côtés au château de la Rouerie.
Une table immense et richement servie occupait dans toute sa longueur, la grande salle du château. A
Tune des extrémités, en face [de la porte d'entrée, on avait placé, sur une colonne entourée de guirlandes, le buste de Louis XVI, pavoisé de drapeaux blancs fleurdelisés.
En face, au milieu de deux bannières en velours grenat à crépines d'or, était un grand crucifix sauvé du pillage de quelque église.
Autour de la table vinrent s'asseoir, MM. de Boisguy, de Bondeville, Labourdonnaye, Caradeuc, Boishardy, Lamotte, Dampherné, qui avait à sa droite le prince de Talmont; Desilles, Picot-Limoelan, Tinteniac; puis encore l'abbé Péchard et une vingtaine de prêtres, non conformistes. La Rouerie se plaça au dessous du buste de Louis XVL
La table était servie avec une profusion campagnarde, les vins les plus variés circulaient en abondance; les têtes s'échauffaient, chacun annonçait hautement et fièrement ses projets, ses espérances, ses prétentions.
Au dessert, la Rouerie se leva et demanda à expliquer à l'assemblée ses projets et les moyens qu'il comptait employer. Tous applaudirent avec enthousiasme.
— Messieurs, — < dit la Rouerie, je dois avant tout vous donner communication de mes pouvoirs. Je prie mon ami Loysel de vouloir bien en faire lecture.
Loysel déroula un parchemin scellé aux armes de France; il lut :
COMMISSION DONNÉE AU MABQnS DE LA RODERIE PAR LES PRINCES FRÈRES DE LOUIS XVI.
« Les princes, frères du roi, considérant que le bien de la province deBretagne et le service de samajesté, exigent que le chef de l'association bretonne ait en même temps le pouvoir nécessaire pour diriger les troupes de ligne, des maréchaussées et autres militaires et gens armés de cette province, leurs altesses royales ont conféré et confèrent an marquis de la Rouerie, colonel au service de France depuis le 10 mars 1777, et ancien ofllcier-
général au service des États-Unis d'Amérique, la commission et le pouvoir de donner en leurs noms, les ordres que les circonstances lui paraîtront exiger; tant aux maréchaussées qu'aux troupes de ligne q-aelconques et gens armés de cette province ; ordonnons à tous les fidèles sujets qui y sont demeurés, de quelque état et condition qu'ils puissent être, de le reconnaître comme muni desdits pouvoirs et d'obéir aux ordres qu'il leur donnera en cette qualité, soit avant, soit pendant le cours de la contre-révolution. Le tout, sous le bon plaisir du roi et jusqu'à ce que les princes, frères de sa majesté, jugent à propos de révoquer et d'annuler la présente commission.
» Leurs altesses royales, persuadées de la nécessité de ramener au même but, et de faire concourir avec un effort salutaire les efforts de tous ceux qui seront employés dans la bonne cause, voulant d'ailleurs écarter et détruire les soupçons que l'arrivée des troupes étrangères en Bretagne paraît y inspirer, désirant et jugeant à propos que dans le cas de Tarrivée de ces troupes ou de toutes autres, leurs chefs entrent en relations avec celui de l'association bretonne, pour que ces chefs se conduisent en tous points de concert avec lui, relativement au bien des affaires du roi, au rétablissement du pouvoir légitime et à la conservation de ses propriété?, etc.
a A COBI.ENTZ.
n Signé : Louis-Stahislas-Xavïer; Charles-Philippe.
» Contresigné : Courvoisier. »
— • Voici en outre , messieurs, plusieurs brevets en blanc, contresignés de leurs altesses, qui autorisent M. le marquis de la Rouerie à nommer à tous les grades et à conférer toutes les dignités dans les armées catholiques.
La Rouerie se leva, et, désignant de sa main le buste de Louis XYl :
Messieurs ,
Le projet pour lequel je demande l'appui de votre courage et de votre intelligence, est le rétablissement de notre malheureux roi sur le trône de ses ancêtres... la conquête de tous nos droits et de nos prérogatives, et la défense de notre sainte religion.
L'assemblée accueillit cet exorde par des acclamations frénétiques.
— Que la France, poursuivit-il, courbe son front sous le joug d'athées, d'impies, de brigands, d'assassins, qui se disent patriotes, c'est une honte ineffaçable. Mais la Bretagne tout entière se soulèvera contre une pareille lâcheté, et chassera les misérables qui la déchirent et s'engraissent de ses dépouilles.
— Bravo 1 bravo! Mort aux patauds!... Vive le roi!...
— Oui, malheur à vous ! reprit Tuffm, électrisé par les applaudissements. — Malheur à vous , scélérats, qui trahissez notre pays, renversez les autels, pillez les temples et les châteaux, volez les biens des nobles et du clergé !... Malheur à vous qui bannissez, persécutez, égorgez les vertueux ministres d'une sainte religion ; à vous qui osez porter une main sacrilège sur la plus ancienne monarchie de l'univers, insultez, outragez, calomniez le plus juste des rois, le plus ami de son peuple, le plus honnête homme du royaume!... Malheur à vous qui brisez tout, et dont l'aveugle rage se noie dans le sang des plus honnêtes citoyens, à qui vous faites horreur!...
Les bravos les plus enthousiastes accueillirent cette peinture peu flattée des bienfaits de la révolution.
— C'est à vous. Messieurs, qu'est réservé l'honneui de mettre fin à un pareil brigandage. Voici le plan que j'ai tracé, et que leurs altesses ont approuva
Tous les regards se portèrent sur lui.
— jeter un pont sur la Loire, réunir nos efforts à
ceux des Vendéens, associer toutes les haines que la révolution a suscitées... des Sables d'Olonne aux rochers du Calvados, réunir dans un même effort, tous les efforts des cœurs généreux, fondre dans une même volonté, et diriger vers le même but, tout l'Occident de la France, la population la plus riche et la plus guerrière... la Normandie et la Bretagne... Pousser jusqu'à Paris le flot de ses populations irritées, pendant que les armées de l'Europe coalisée entoureront nos frontières î
Certes, Messieurs, si F^ieu protège une noble entreprise, nous devons compter 5ur le succès, nous qui défendons ce qu'il y a de plus ..acre au monde : — le trône et Tautel. Les circonstances politiques sont on ne peut plus favorables à l'accomplissement de nos projets. Le roi a juré la constitution, mais des lettres ccmfidentielles aux cabinets de Vienne, de Berlin et de Coblontz, ont rassuré les puissances sur ses véritables intentions... Le traité de Pavie a réglé les bases de la coalition contre la France ; le 25 août dernier, l'empereur Léopold, le roi de Prusse et l'électeur de Saxe ont eu à Pilnitz une entrevue à laquelle le comte d'Artois a assisté.
L'Angleterre, notre fidèle alliée, nous ouvre les bras, et met à notre disposition, ses trésors, ses arsenaux, son armée et sa marine. L'Europe est pour nous, mais c'est du centre, Messieurs, que doivent partir tous nos efforts, c'est au cœur qu'il faut frapper l'hydre révolutionnaire !
Comme les nobles de la Bretagne, les gentilshommes de l'Anjou et du Poitou, tous alliés, tous parents, se tiennent enfermés dans leurs châteaux, et forment un faisceau contre lequel viendra se briser la rage démocratique.
Voilà mon but. Messieurs, voilà le moyen que je compte employer ; si vous approuvez le choix des prince.s si vous me croyez digne de vous commander : jurez avec moi :
« Fidélité au roi 1 »
Toutes les mains droites se levèrent : et toutes les bouches jurèrent :
Fidélité au roi!.. Haine aux démocrates... Soumission aux ordres des princes, et dévoûment à Passociation bretonne !..
En ce moment on heurta fortement à la porte.
Tous les conjurés restèrent la main levée, l'œil rond de surprise et la bouche béante.
La Rouerie alla ouvrir, passa la tête par la porte entrebâillée, et échangea quelques mots avec un paysan couvert d'une peau de chèvre.
— Messieurs, dit-il, en rentrant, on m'amène un espion envoyé par la municipalité de Rennes.
— Un espion !.. où est-il?
— Ici... C'est Jean le Chouan qui Ta conduit. Il demande à me voir. N'êtes-vous pas d'avis de l'entendre avant de le faire pendre, Messieurs ?
— Oui. . . faites entrer l'espion.
La Rouerie retourna à la porte.
— Jean ! . . cria-t-il au chouan, faites entrer. Martinet parut; tous les yeux se fixèrent sur lui. Sans
se déconcerter, il promena sur l'assemblée un regard calme et tranquille.
— Que demandez-vous, monsieur ? dit la Rouerie.
— Je désirerais parler à monsieur le marquis de Is Rouerie, répondit Martinet.
— C'est moi.
Martinet adressa au marquis des signes d'intelligence.
— Que veulent dire ces signes. Monsieur ? demanda la Roiierie d'un ton dédaigneux.
Martmet eut l'air étonné de n'être pas compris.
— Vous pouvez parler hardiment: ces Messieurs que vous voyez sont tous mes amis, et je n'ai de secret pour aucun d'eux... Qui êtes-vous?
— Pas grand chose, monsieur le Marquis, pas grand chose, dit Martinet d'un air gracieux, mais si petit que
je sois, il y a bien parmi ces Messieurs quelqu'un qui (loi l me connaître... quand ça ne sérail par exemple que le digne monsieur Péchard que j'aperçois là-bas, au bout de la table... demandez lui qui je suis... Il y a bien vingt ans (|ue nous nous connaissons.
Comment vous nommez-vous? reprit le marquis tl'un Ion bref.
— - Je me nomme Martinet, monsieur le marquis, le père Martinet... pour vous servir, si j'en étais capable.
— Ah! vous vous nommez Martinet... dit le marquis en accentuant chacune de ces paroles et regardant fixement Martinet. — Je vous connais.
Marlinet tressaillit sans que sa figure trahît la plus légère émotion.
— Vous arrivez de Paris et vous êtes envoyé en Bretagne par la Convention...
— C'est possible. Monsieur.
— Et vous osez l'avouer devant moil s'écria la Rouerie avec un geste de mépris.
— Monsieur le marquis a sans doute oublié que je venais pour une confidence importante, et non pour parler devant une assemblée.
— Vous pouvez parler, je n'ai rien de commun avec un homme de votre espèce.
— Eh bien! Monsieur, reprit Martinet en faisant un eiTort, — je vais tout vous dire : Mais rappelez-vous, monsieur le marquis, que c'est vous qui me forcez à dire devant celte noble assemblée des choses que je n'avais voulu confier qu'à vous seul.
— Encore une fois, Monsieur, finissons!... dit la Uouëric avec un geste d'impatience.
— Eh bien! Monsieur, puisque vous l'exigez absolument, je vous dirai donc que votre conspiration est découverte!...
Tous les yeux se clouèrent sur les yeux de Martinet, toutes les oreilles burent ses paroles.
Martinet continua sans paraître le remarquer :
— Comment cela s'est-il fait?... Je ne sais; mais le comité de sûreté générale tient tous les fils de voire associaiion bretonne. Quand votre ami Latouche voulut négocier les derniers bons de caisse de Galonné, que vous lui aviez adressés par votre neveu Tufîin, — Danton l'avertit de ne point s'immiscer dans cette affaire , sous peine d'être regardé comme suspect et arrêté comme tel. Le ministre de la justice me fit proposer de me rendre en Bretagr e pour déjouer votre conspiration. Je refusai pour des raisons à moi connues, et qui vous son^ étrangères. Alors Latouche accourut chez moi les larmes auy yeux, me pria et me supplia d'accepter cette mission.
« La Rouerie est mon ami d'enfance , me disait-il ; comme c'est peut-être par mon imprudence que ses projets sont découverts, il m'accusera de l'avoir dénoncé, me méprisera, et Je me reprocherai toute ma vie d'avoir causé sa perte... Courez le prévenir : il est grand temps; sauvez sa vie et celle de ses amis. »
Malgré cela, je refusai, monsieur, quand il ajouta :
« Mais vous seul pouvez le sauver; si vous refusez, la mission va être immédiatement confiée à un autre , et alors il est perdu!... »
Voilà, monsieur le marquis, pourquoi j'ai accepté cette mission en Bretagne, ce que j'allais avoir l'honneur de vous dire si je vous avais trouvé seul, et ce que je ne pouvais vous dire sans divulguer un secret qui n'était pas le mien.
— Grand merci de l'intention, monsieur, — dit la Rouerie avec un sourire ironique. — Si ces messieurs le permettent, je vais vous en témoigner ma reconnaissance bien sincère... Un des droits de la guerre , c'est de faire pendre réciproquement les espions... Que voulez-vous qu'on fasse de ce drôle, Messieurs?...
— Ce qu'il vous plaira, marquis...
— Qu'on le pende.
— Haut et court...
— A mort le pataud!...
Tontes ces opinions émises à la fois ne purent arracher Martinet au sangfroid qui ne l'avait pas abandonné un seul instant.