‹ Le marquis de FayolleChapitre 16 sur 30 · LA SURPRISE · texte numérisé non relu

LA SURPRISE

Pourtant, malgré son impassibilité apparente, Martine! sentit son cœur remutr légèrement dans sa poitrine, - un nuage passa sur ses yeux, et il sentit une sueur froide sur son front.

Qui donc avait pu, au fond de cette campagne, informer la Rouerie d'un secret qu'il croyait ignoré de tous?

La position devenait inquiétante; s'il était repoussé par les chouans comme entaché de républicanisme, que diraient les républicains s'ils apprenaient que plusieurs fois déjà il les avait trahis?...

Aucun bruit ne venait du dehors; le détachement des gardes nationaux qu'il avait laissé au moment où ils partaient de Rennes, pouvait larder de quelques heures encore; etd'icilà... La mort de son ami Nouaïl et la conversation de Jean le Chouan, son camarade de lit, ne lui permettaient pas d'espérer de bien vifs témoignages de sympathie de ce côté... Évidemment, la Rouerie le sacriliait à la crainte de paraître, aux yeux de ses amis, avoir des intelligences parmi les républicains.

Toutes ces idées passèrent dans le cerveau de Martinet au milieu des cris de l'assemblée, rapides et lumineuses comme Téclair au milieu du bruit de la foudre.

La foule s'était éloignée de lui comme d'un pestiféré.

Martinet ùi de la main signe qu'il désirait parler.

L'assemblée entière se lut; on ne pouvait refuser quelques minutes d'attention à ce malheureux qui allait mourir.

— Plusieurs fois déjà, dit Martinet, les municipalités des communes euvii onnantes, Bazouges, Dol, Pon-

torson , Fougères et Vilré , ont voulu vous faire arrêter dans votre château?

— Vous devez le savoir mieux que personne, répondit la Rouerie.

— Et chaque fois, reprit Martinet, n'avez-vous pas reçu, par un mendiant, une lettre dans une canne creuse?

— D'où savez -vous?...

-=- Ces lettres , d'une écriture qui vous était inconnue, n'étaient-elles pas toutes signées : — Un ami?...

— D'où tenez-vous ces détails, monsieur? demanda la Rouerie.

— A qui les avez-vous confiés, Monsieur le Marquis ? A personne, je le jure ! . . .

— Il est probable que de son côté cet ami avait un égal intérêt à garder ce secret.

— Vous le connaissez ?. . .

— Intimement. . . cet ami, »— c'est moi ! . . .

Tous les yeux passèrent de la figure de Martinet sur celle de la Rouerie pour voir quelle impression produirait cette révélation imprévue.

— Cela prouve une chose, dit la Rouerie, — c'est que la police de la Convention est un peu moins mal faite que je ne l'avais cru. Combien vous ont coûté ces renseignements ?

— Ce que vous avez donné ce soir à l'homme qui vous a donné une lettre de moi.

— Ce soir?...

— Ce soir.

— Cette fois, cher Monsieur, vos sbires sont en défaut... je n'ai rien reçu...

— Rien reçu !... s'écria Martinet...

A cette brusque révélation , ses traits se décomposèrent, son regard devint vitreux et ses lèvres blanchirent... il voulut parler, sa langue se refusait à articuler ses paroles... Il ne put que bégayer quelques mots sans suite, interrompus par les éclats de rire de la noble assemblée.

La Rouerie fit un signe: le cercle s'élargit autour de Martinet.

Cliaudeboire parut...

Martinet frissonna de tous ses membres.

Il n'y avait plus d'espoir: c'était la mort, et la mort au bout d'une corde à moins qu'il ne fut saigné comme son ami Nouaïl.

Celte brusque et terrible apparition le galvanisa pour ainsi dire. Et par un effort de volonté suprême, il rappela à lui toute son énergie, toute son intelligence :

— Monsieur le marquis, dit-il d'une voix légèrement émue, je vous demanderai la permission d'ajouter quelques mots.

— Parlez ! dit la Rouerie en lui tournant le dos.

— Permettez-moi de vous dire, monsieur le marquis, que vous n'êtes pas ici à la hauteur de votre rôle. Un chef de parti ne s'amuse pas à des bagatelles. Qu'est-ce après tout que la mort d'un homme quand il s'agit du succès d'une entreprise telle que la vôtre? Après moi, la Convention va dépêcher un autre agent que vous ne connaîtrez pas. Maintenant que vous savez qui je suis, que je vous ai fait connaître le but de ma mission , vous n'avez plus rien à craindre de ma part , et je ne pourrais vous nuire quand même j'en aurais l'intention. Enfermez-moi... faites-moi épier, et au premier soupçon, tuez-moi; vous aurez toujours le temps... Mais d'ici là, certain de n'être pas surveillé, vous pourrez pousser plus vigoureusement vos projets.

— Nous ne revenons jamais sur une parole donnée, monsieur, dit la Rouerie en se tournant à demi et laissant tomber un regard de mépris par-dessus son épaule. On a dit que vous seriez pendu, vous serez pendu.

— Comme vous voudrez, monsieur, dit Martinet avec une apparente résignation. Je suis en votre pouvoir et vous êtes maître de ma vie. Mais vous perdez une occasion que vous regretterez toujours. Veuillez prendre la peine de m'écouter. En vertu des pouvoirs qui m'on!

été confiés, je puis requérir à voloiité la force armée et les autorités civiles et judiciaires. Comprenez-vous?... Voulez-vous tenter un coup-de-main ou opérer un débarquement sur un point désigné?... Je laisse se morfondre les autorités , et je dirige sur un point diamétralement opposé les troupes que Ton me confie.

— Ainsi donc, vous trahiriez la Convention qui vous paie?

— Qu'importe? si je vous sers.

La Rouerie tira le cordon d'une sonnette. Un laquais entra et remit à la Rouerie une grosse canne en bambou.

— Ma canne! s'écria Martinet, je suis sauvé!... Brisez celte canne, Monsieur le marquis, et voyez ce qu'elle contient.

— Voyons, dit le marquis; la justice avant tout... Je ne veux point punir un homme qui nous aura servis.

Le marquis prit le billet, et après l'avoir lu :

— C'est bien toi qui as écrit ce billet?

— Oui, Monsieur le marquis , c'est moi, dit Martinet d'une voix tremblante et mal remis de sa frayeur.

— Il est facile de s'en assurer... Voyons, assieds-toi à cette table et écris les mêmes mots que contient ce billet. Nous verrons bien si l'écriture est la même.

Martinet s'assit sur le bord d'un fauteuil, prit la plume qu'on lui offrait et essaya de tracer quelques mots; mais la plume picotait le papier et sautillait entre ses doigts crispés par la frayeur qui le tenaillait depuis un quart d'heure.

— Maintenant, dit le marquis, signe.

Martinet mit sa signature au bas des lignes qu'il venait de tracer.

— Voyons, dit la Rouerie, en comparant atlentive ment les deux écritures... Voyez, Messieurs et jugez, dit -il en les remettant aux personnes assises à ses côtés.

Les caractères étaient horriblement contrefaits , et il était impossible de trouver la moindre analogie entre

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ces mots tremblés et l'écriture simple et déliée du billet.

— ^laître coquin, s'écria la Rouerie, ce n'est pas la même main qui a écrit ces deux billets... Ah î tu voulais encore nous tromper...

— Monsieur le marquis , sur ma part du paradis, je vous Jure...

— Tais-toi... Qu'on me débarrasse de ce fripon. — Fais onirer Jean le Chouan et ses deux amis, dit la Rouerie.

Jean le Chouan entra suivi de Chaudeboire et du Grand-Fumeur.

— Emmenez-moi ce drôle et qu'on n'en entende plus parler, dit la Rouerie en montrant Martinet.

Les chouans le prirent au collet et l'entraînèrent hors la salie.

— Songez i>iou, monsieur le marquis... dit Martinet en essayant de se retourner. ..

La porte violemment poussée interrompit ses observations.

Sous prétexte de comparer scrupuleusement les pièces du procès, Péchard prit les deux billets de Martinet et les serra précieusement.

— Qui sait? dit-il, ces autographes pourront peutêtre nous servir un jour.

En sortant , Martinet se rappelait la manière prompte et expéditive dont les chouans se faisaient justice, et toute la confiance qu'il avait montrée dans le salon l'abamlonna quand il se vit aux mains de bêtes brutes qr.i ne savaient qu'exécuter sans comprendre les ordres qu'on leur donnait... Il devint livide de peur et sentit ses jambes se déi'ober sous lui.

Jean le Chouan prit une corde, y fit un nœud coulant, la jeta au coude Martinet, et l'attirant fortement à lui :

— Allons, mon bon ami, il faut nous suivre s'il vous plaît.

— Mes amis, dit Martinet, je suis un chrétien comme vous, et je demande à me confesser.

— Sa raison me paraît juste, dit le Grand-Fumeur, qui eut Tair de réfléchir.

— Bah! dit le chouan, quand le pataud ferait quelques années de purgatoire, il les mérite bien.

— Yère, m'est avis! dit Chaudeboire.

— Mais je suis en état de péché mortel , mes bons amis; c'est l'enfer qui m'attend... je vous demande en grâce de me donner un confesseur.

— Te repens-tu de tes péchés?

— Oh! oui, soupira Martinet.

— En ce cas , fais ton acte de contrition , tu as le temps d'ici jusqu'au jardin.

Martinet les suivait le plus lentement possible ; ses yeux fouillaient les ténèbres et interrogeaient tous les sons pour y chercher un reste d'espérance... Rienî...

Un jeune chêne s'élevait seul sur un fossé, au milieu d'un massif de broussailles.

— Ce n'est pas la peine d'aller plus loin, dit Jean le Chouan, en désignant l'arbre. Voilà qui fera bien notre affaire.

— Ah! mes amis, mes bons amis, criait Martinet d'une voix lamentable. . mais je suis un chouan , moi; un brave chouan comme vous autres... Nous avons trinqué ensemble et vous m'avez baptisé... J'ai nom Patte- Saignante... On ne pend pas un camarade.

— Eh bien! dit Jean le Chouan, tu as encore peutêtre un moyen d'wi réchapper.

— Lequel, mon ami? parlez, je vous en prie... tout ce que vous me direz, je le ferai.

— Avoue que c'est toi qui as assassiné mon maître, h\ . le comte de Maurepas, pour le voler.

— Ah! monsieur le Chouan, s'écria Martinet, sur if on salu.^ "éternel, je vous jure que ce n'est pas moi.

— Puisque tu veux mourir sans demander pardon à Dieu, dit le Chouan, ça te regarde... Chaudebon^e, baisse une branche.

Et pendant que Chaudeboire grimpait sur le fossé :

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— Veux-tu avouer, oui ou non?... c'est le seul moyen de faire ton salut en ce monde.

— Oui, c'est moi qui l'ai tué, dit Martinet qui s'accusait d'un crime imaginaire , dans l'espoir d'apaiser la colère du chouan ou de gagner du temps en faisant sa confession.

— Alors faut espérer que le bon Dieu te pardonnera, dit Jean le Chouan en jetant un bout de sa corde à Chaudeboire.

Le malheureux Martinet, perdant tout espoir, poussait des cris horribles; il s'élança sur Jeanle Chouan et rétreignit de toutes ses forces.

Chaudeboire tira par un bout la corde qu'il portait au cou, et le força de lâcher prise.

— Le cher ami s'ennuie , dit Jean le Chouan ; mes gars , dépêchons-nous !

Le Grand-Fumeur grimpa en haut d'un jeune chêne flexible et élancé comme un jonc, et, se suspendant à la cime par les deux mains , lui fit décrire un quart de cercle.

Jean le Chouan saisit une des branches, et leurs poids réunis firent fléchir l'arbre à une hauteur convenable.

Martinet les regardait faire d'un œil consterné.

Chaudeboire noua sa corde à l'une des branches les plus élevées.

Les Chouans se jetèrent de côté.

L'arbre reprit sa position verticale , emportant Martinet, dont les deux mains crispées s'attachaient à la corde et l'y tenaient suspendu par un effort désespéré.

— Au revoir! s'écria Chaudeboire.

Jean le Chouan et le Grand-Fumeur s'éloignèrent en riant.

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