‹ Le marquis de FayolleChapitre 18 sur 30 · ARRESTATION · texte numérisé non relu

ARRESTATION

Nous croyons devoir expliquer en quelques mots, la disparition de la Rouerie et de ses complices.

A peine Jean le Chouan et Chaudeboire étaient-ils sortis avec Martinet, qu'un chouan, placé en sentinelle, vint avertir la Rouerie, qu'un détachement de bleus et de gardes nationaux marchait sur le château.

Aussitôt vous eussiez vu tous ces preux, ces Tranche- Montagnes qui, tout-à- l'heure, devaient bouleverser la

France, et , d'un coup d'épaule , renverser la Constilulion... décrocher lestement leurs épées et s'envelopper à la hâte de leurs manteaux.

— Ouvrez les portes! .. cria la Rouerie indigné; — ceux qui veulent partir sont libres...; mais je jure Dieu que les brigands qui viennent ici piller et incendier, vont trouver à qui répondre.

Honteux d'un premier mouvement de surprise, les conjurés demandèrent des armes.

On monta des fusils cachés dans les souterrains, on distribua des sabres, des cartouches, — des charrettes renversées devant les écuries , servirent à improviser une barricade ; derrière les arbres, dans les fossés qui entourent les jardins, se cachèrent des chouans armés : — et dans chaque embrasure des fenêtres deux conjurés se tenaient prêts à faire feu.

Cependant, deux hommes, envoyés en reconnaissance, vinrent dire qu'il ne s'agissait plus de repousser une poignée de gens mal armés et sans discipline ; que les gardes nationaux étaient au moins cinq cents, ils avaient reconnu un fort détachement de dragons suivi de quatre pièces de canon.

Résister, c'était se perdre infailliblement, donner l'éveil aux autorités, exciter leurs soupçons et activer la surveillance.

Aussitôt on fait disparaître du château tout ce qui s'y trouvait de compromettant, et les conjurés s'esquivèrent par les souterrains qui avaient une issue assez loin dans la campagne.

Les gardes nationaux, fes bleus et les dragons ne pouvaient revenir de leur surprise.

— C'est une mystification? s'écria l'un d'eux. Depuis huit jours ils font bombance dans ce château ; toutes les provisions, tout le gibier, toute la volaille des marcl:^'-' est accaparée pour le château delà Rouerie...

— y Ils y sont encore, dit un autre.

— S'ils étaient sortis, on les aurait vus !..-

DE FAYOLLE IW

— 11 y a des trappes et des cachettes...

— Brùlons-les comme des rats. . .

— Enfermons-les comme des renards dans leurs terriers!...

— Du feu! crièrent les plus exailés!...

On apporta de la paille et des genêts secs au milieu de la grande salle du château.

Martinet prit une chandelle sur la cheminée , la flamme aussitôt monta jusqu'au plafond et noircissait déjà les arabesques dorées.

— Citoyens! s'écria Georges en écartant le cercle des gardes nationaux; vous trahissez la révolution... Tous les nobles vont crier au brigandage : les paysans vont se soulever, se joindre aux chouans, et brûler à leur tour les propriétés des patriotes ! . . .

L'argument était irrésistible, l'élément propriétaire dominait parmi ces braves défenseurs de la constitution.

On éteignit le feu; Georges, avec une douzaine de gardes nationaux, sortit du château pour continuer ses recherches, et entra dans l'écurie.

Deux beaux chevaux anglais étaient restés attachés au râtelier.

En soulevant des bottes de paille, ils trouvèrent les selles et les brides qu'on y avait cachées.

Évidemment, la Rouerie ne pouvait être loin.

— Au fond, cachée dans l'obscurité, et habilement dissimulée dans l'épaisseur de la muraille, Georges aperçut une petite porte basse et étroite.

Il essaya de l'ouvrir. La porte résista...

— Ils sont lâl... dit Georges à voix basse; veillez en dehors 1

Quelques gardes nationaux se détachèrent du groupe et sortirent.

En effet, pour ne pas livrer aux autorités tous les plans de l'association, les noms des conjurés, les pièces émanant des princes et du cabinet anglais, la Rouerie cl Tmleniac s'étaient enfermés dans une chambre

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écartée, avaient brûlé tous les papiers et n'avaient voulu s'éloigner qu'après s'être bien assurés qu'il ne restait aucune trace, aucun vestige accusateur. En voulant gagner le souterrain par où s'étaient échappés îes conjurés , Tinteniac et la Rouerie le trouvèrent occupé par les dragons, rebroussèrent chemin et n'eurent que le temps de se jeter précipitamment dans cette pièce qui servait à serrer les selles et les harnais.

— Nous sommes pris dit la Rouerie.

— Pas encore ! dit Tinteniac. Ils ne nous auront que morts...

— Le moment n'est pas venu, dit la Rouerie... Ils n'ont plus de preuves contre nous, nous serons mis en jugement, et pendant qu'on instruira notre procès, nos amis pourront peut-être nous délivrer.

En ce moment, on frappait violemment de l'extérieur, à la petite fenêtre.

La porte fut enfoncée à coups de crosses de fusils; Georges passa son bras et arracha violemment les planches crevassées.

La Rouerie était debout, les bras croisés, calme et impassible.

— Que j'aie du moins la consolation d'en tuer quelquesuns, s'écria Tinteniac en se jetant la tête baissée au milieu des assaillants.

Il fut aussitôt couché à terre et désarmé. Georges s'élança dans la cachette.

— Voilà mon épée. Monsieur, dit la Rouerie, sans .aisser voir la moindre émotion.

Au bruit de la lutte, les gardes nationaux qui gardaient le château étaient accourus... Tous poussaient des cris de triomphe , en reconnaissant la capture importante qu'ils venaient de faire.

— Chacun son tour... monsieur le marquis, dit Martinet en ricanant à la face de la Rouerie.

Georges plaça la Rouerie et Tinteniac au milieu d'un peloton de grenadiers, de gardes nationaux et de dra-

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gons et rentra avec Martinet au château pour se concerter avec les chefs de rexpédition sur les mesures à prendre pour conduire les prisonniers jusqu'à Rennes.

Pendant ce temps-là les discussions étaient vives et animées dans le salon du château. Les uns, parmi lesquels étaient Martinet, voulaient qu'on fusillât, à l'instant même, Tinteniac et la Rouerie dans la cour du château : c'était, disaient-ils, le plus prudent et le seul moyen peut-être de rendre toute évasion impossible.

— Il y a quinze lieues d'ici à Rennes, disait Martinet, et il est impossible que nous ne soyons pas attaqués ce matin aux environs d'Antraiu ou cette nuit en arrivant à Rennes.

— Si l'on veut , dit le lieutenant de gendarmerie Cadenne, je réponds sur ma tête que je conduirai Messieurs de Tinteniac et la Rouerie à la Tour-le-Bat avant la nuit close...

— Combien faut-il d'hommes?

— Un homme de cœur et moi.

^-Comment?... crièrent une douzaine de voix en

chœur...

— Permettez I... dit Cadenne, ceci est mon secret; je ne doute du patriotisme de personne; seulement Messieurs, je vous dirai que dix fois déjà j'aurais arrêté la Rouerie si quelqu'un de nous ne l'eût averti...

— Le misérable ! cria-t-on.

— Nommez-le !... disaient les autres.

— C'est ma conviction, dit Cadenne, — des preuves, je n'en ai pas... Mais nous avons autre chose à faire ici que de chercher les traîtres...

— Oui ! oui î dit-on de toutes parts...

— Veut-on me confier, dit Cadenne, MM. de Tinteniac et la Rouerie? — Je réponds de leurs personnes sur ma vie...

Une acclamation universelle lui conféra les pouvoirs les plus étendus.

Il fit signe à Jouault et au sergent Vatar, qui rédigeait alors le Journal de Rennes, et qui s'était fait remarquer parmi les ennemis les plus violents de la noblesse et du clergé.

Tous les trois sortirent ensemble.

Un instant après, Jouault et un autre garde national, galopaient vers Antrain, montés sur les chevaux trouvés dans l'écurie du château, pendant que Cadenne et Vatar ouvraient les Ugnes serrées du peloton, au milieu duquel Tinteniac et la Rouerie étaient emprisonnés.

Après s'être assurés que les prisonniers n'avaient pas d'armes cachées :

— Messieurs, leur dit Cadenne, le sergent Vatar et moi, nous allons vous conduire à Rennes...

— Seuls ? demanda la Rouerie.

— Seuls, tous deux, — répondit Cadenne. — Seulement, je dois vous prévenir, qu'à la première tentative d'évasion, à la moindre résistance, — nous vous faisons sauter la cervelle... Marchez devant, Messieurs, et surtout n'oubliez pas une chose...

— Laquelle?...

— Ne vous trompez pas de chemin...

Tinteniac prit le bras de la Rouerie, et ils se mirent en marche.

Derrière eux, Cadenne et Vatar suivaient le pistolet au poing.

Un quart-d'heure après, une petite voiture couverte, enlevée par deux vigoureux chevaux de main , partait d' Antrain et arrivait à Rennes au milieu de la nuit.

l'hôtel d'artois.

Les chouans commençaient à inspirer des craintes sérieuses :

Huit mille Vendéens venaient de s'emparer de Bressuire; la commune de Saint -Malo avait acquis la certi-

tude que les émigrés, réunis à Jersey, entretenaient des intelligences sur les côtes.

On voyait, la nuit, des feux allumés, sillonnant comme une ligne télégraphique les hauteurs de Cancale à Roz, Moidrey, jusqu'à Granville.

On parlait vaguement d'une descente vers la pointe de Cancale.

Les principaux rassemblements étaient dans la forêt du Pertre, dans celle de Fougères, dans les bois du Prince près de Vitré.

Les chouans campaient sous des huttes faites de branches fichées en terre, dont les extrémités, enlacées au commet, étaient recouvertes de gazon.

Mais la difficulté était d'approvisionner tous ces genslà. Forcés par la nécessité, tous les moyens étaient bons.

On mettait à contribution les fermiers des environs :

— à celui-ci on prenait sa plus belle vache ; — à cet autre, un cheval qu'on allait vendre à une foire voisine ;

— celui-là fournissait tant de boisseaux de blé.

Une autre bande passant le lendemain, renouvelait la réquisition de la veille, puis quand la faim les chassait du bois, ils allaient par compagnies sous le nom de - Chasseurs du roi, —faire leurs excursions un peu plus loin.

Les plus hardis s'approchaient des villes et faisaient remettre par des mendiants, aux riches propriétaires, des invitations de déposer une somme de... à un endroit désigné.

Si la somme ne se trouvait pas au jour dit, le malheureux était signalé à la vengeance des chouans , qui ne se refusaient pas entre eux ces sortes de services. Les métairies étaient incendiées, à moins que le fermier ne payât pour son maître, et alors on lui donnait une quittance (( pour valoir ce que de raison. »

Depuis quelque temps déjà, l'administration municipale de Rennes était informée de menées contre-révolutionnaires tentées sur les agents de l'autorité.

Des recrues avaient été faites à l'hôpital milit.ùre ; —

on avait vu la nuit, les royalistes faire l'exercice dans les jardins de l'hôtel d'Artois ; — de l'argent avait été distribué chez M. de Farcy-Cuillé, etc., etc.

De nombreuses arrestations venaient d'être faites dans la ville.

C'étaient Charles ElUot, René Maleuvre, Catherine Bahuno, femme Farcy, et quinze autres, prévenus « d'embauchage contre -révolutionnaire et coalition conspiratoire, formée contre les patriotes, et princ-palement contre la ville de Rennes, contre l'ordre et la sûreté de l'état... »

La nuit même de l'arrestation de la Rouerie , vers quatre heures du matin , plusieurs chefs de chouans étaient réunis dans une des salles de l'hôtel d'Artois.

Au milieu d'une grande pièce, dont les volets étaient soigneusement calfeutrés, on voyait ouvertes, des caisses de sabres, de fusils, de pistolets anglais, des balles, des cartouches, des coffres béants dont les guinées ruisselaient sur le parquet...

Et accrochés aux lambris ou empilés dans un coin du salon, des uniformes vieux et neufs de grenadiers, de gardes nationaux ou de dragons que les chouans endossaient à l'occasion, pour rejeter sur les patriotes tout l'odieux de leurs expéditions, ou se mêler dans leurs rangs pour connaître leurs projets et les dénoncer aux chefs de l'association bretonne.

Deux prêtres, non conformistes, assis à une grande table couverte de papiers, de scapulaires, d'agnus Dei, étiquetaient et adressaient à leurs correspondants de Bretagne, des ballots de pamphlets catholiques.

C'étaient :

Des prières pour se préparer au martyre.

« Une lettre envoyée miraculeusement par notre Seigneur Jésus-Christ, écrite de sa propre main, et trouvée depuis Arles jusqu'en Languedoc, avec le signe de la croix, — qui ^'ait été expliquée par un enfant de sept ans, lequel auparavant n'avait jamais parlé. »

Plusieurs proclamations des princes.

Des catéchismes.

Des croix bénites et des médailles reçues du Saint- Père, sur lesquelles venaient infailliblement s'amortir les balles des bleus, ou qui, en cas d'accident, servaient de passeport auprès des bienheureux saint Pierre et saint Mathurin.

Ci et là, causaient MM. de Garadeuc, de Bondeville, de Lamotte et autres, sortis des premiers de l'échauffourée du château de la Rouerie.

Monsieur Aimé du Boisguy, ce jour-là, en verve de belle humeur, racontait à l'auditoire émerveillé les petites facéties que ses gars faisaient aux patauds des environs.

L'histoire des percepteurs, auxquels on chauffait les pieds, après avoir pris l'argent de leurs caisses; les dihgences pillées, les maires pendus avec leur écharpe îrico ore à l'arbre de la liberté : les questions données sur un trépied rougi au feu ; les oreilles coupées ; les joyeuses nuits passées dans les fermes nationales, que Ton brûlait en parlant ; les têtes clouées aux arbres ; les patriotes enterrés vivants ou marqués au front d'un fer rouge, en forme de fieur de lys.

C'était un agréable conteur que ce monsieur Aimé de Boisguy, et l'assemblée entière paraissait prendre un plaisir à la narration de ces joyeusetés royalistes.

Toul-à-coup on heurta à la porte d'une manière convenue, il y eut un moment d'inquiétude, puis on réfléchit que ce devait (Mre un fidèle ; — la porte s'ouvrit...

L'abbé Péchard entra pâle, effaré, — sa soutane tachée de boue: il arrivait au galop du château de la f^ouërie, et venait de faire quinze lieues à franc étrier.

On pressentit un grand malheur et tous les regards se portèrent vers lui avec anxiété...

— Messieurs... — dit Péchard, d'une voix haletante, la conspiration est découverte, la Rouerie et Tinleniac viennent d'être arrêtés et conduits à la Tour-le-Bat.

— Il faut les sauver ! s'écria M. de Boisguy.

— Comment? s'écrièrent à la fois MM. de Caradeuc et de Bondeville.

— Je crois avoir trouvé un moyen, dit Péchard en s'asseyant, et c'est pour vous demander votre assistance que je suis venu vous trouver.

— Parlez, l'abbé, dit monsieur de Caradeuc, que faut- il faire?

— Il faut, je crois, dit Péchard, d'un ton sententieux — opérer une puissante diversion... agiter les communes environnantes.

•— C'est facile, dit Bondeville.

— Nécessairement, ajouta Péchard, les troupes, cantonnées à Rennes, iront se porter en masse sur les points menacés...

— C'est évident...

-- Quand il n'y aura plus à garder la Tour-le-Bat que des gardes nationaux... nous nous rendrons facilement maîtres de la place, en glissant, parmi eux, de nos amis qui faciliteront l'évasion des prisonniers.

— C'est tout simple, dit Caradeuc...

— Le succès ne me paraît pas douteux.

— Je l'espère, reprit Péchard — seulement il faut se dépêcher, il n'y a pas une heure à perdre, la justice révolutionnaire est expédilive, il faut la devancer : écoutez-moi bien... c'est demain dimanche; le père Huguet...

— Un intrus...

— Un apostat...

— Un révolutionnaire, c'est tout dire... doit prêcher à la grand'messe de Vieux- Yiel...

— Il faut l'en empêcher...

— Les troupes, envoyées à Saint- Ouen, sont fatiguées et vont passer la nuit au château de la Rouerie ; elles ne sont guère à plus de deux lieues de la paroisse de Yieux-Viel ; il faut les empêcher de revenir à Rennes, et les attirer au secours de l'intrus...

— C'est bien... mais comment les avertir?...

— Vous allez monter achevai, monsieur deBondeville et le premier paysan que vous trouverez dans les environs du château se chargera de la commission...

— Soit, je ne demande pas mieux. . . mais on enverra un détachement de cinquante hommes au secours de Huguet et cela suffira pour en imposer aux paysans...

— Voilà précisément ce qu'il faut empêcher, dit Péchard... Vous trouverez à Vieux -Viel, Chaudeboire, le Grand-Fumeur, Fleur-dc-Rose et une douzaine de gars que j'ai envoyés devant... Ils sonneront le tocsin à Sougeal, brûleront quelques fermes de loin en loin et tireront des coups de fusil pour attirer les bleus de ce côté-là...

— Je comprends... dit Bondeville.

— Mais ce n'est pas tout encore, continua Péchard : — Si je suis bien renseigné, une partie du détachement commandé par le capitaine Georges doit, en rentrant à Rennes, faire évacuer le couvent des Bénédictines, au milieu de la forêt... Il faudrait aussi occuper les bleus de ce côté-là...

— Je m'en chargcroi volontiers, dit Caradeuc.

— J'avais compté sur vous. Monsieur... Dans un petit cabaret, qui est à l'entrée du village de Fouillard, vous trouverez Jean le Chouan avec quelques-uns de ses gars, les autres seront éparpillés dans les champs voisins...

— C'est convenu, Tabbé, je me charge de diriger Tathique.

— Moi , messieurs, je serai au couvent où m\nppellentles devoirs de mon ministère... Nous tâcherons de tramer les formalités en longueur jusqu'à la tombée de la nuit... et alors...

— Alors, ajouta monsieur de Bondeville, nous tâcherons qu'il en rentre à Rennes le moins possible... votre projet me semble habilement combiné, l'abbé!... Mais cependant, s'il faut vous parler francliement, je

crains qu'il ne soit d'une exécution difîicile ou même impossible.

— Comment cela ?

— Le général FayoUe est à Rennes..

— Je le sais...

— En l'absence de ses officiers, il restera seul chargé du service...

— Sans doute.

— C'est un homme actif, intelligent...

— Après...

~ Il connaît, il apprécie toute l'importance de l'arrestation de la Rouerie... Il a fait longtemps la guerre, il connaît toutes les ruses du métier...

— Eh bien?

— Eh bien , il me semble impossible qu'il ne prenne pas toutes les précautions nécessaires pour déjouer les lentatives qu'on pourrait faire pour la délivrance de son prisonnier...

— J'ai prévi: tout cela, dit Péchard d'un air mystérieux.

— Mais j'y pense, dit monsieur de Caradeuc : Fayolle et la Rouerie ont été amis pendant longtemps.

— Très grands amis, ils ont fait ensemble la campagne d'Amérique, et ne se sont presque jamais quittés.

— Ne pourrait-on pas, dans la circonstance où nous sommes, tirer parti de cette grande intimité? Un ami des frères Fayolle, vous par exemple, l'abbé, ne pourriez-vous pas voir le marquis, vous adresser à son cœur, à sa raison, et lui représenter chaleureusement toute la cruauté qu'il y aurait à laisser monter sur l'échafaud son meilleur ami, quand sa vie ne dépend que de lui?

— D'abord, dit Péchard, cette tentative me rendrait suspect aux yeux du marquis, et puis, je suis d'ailleurs convaincu qu'elle serait sans succès... J'ai un moyen plus puissant, un moyen plus infaillible d'agir sur le général...

— Quel est ce moyen?

DE FAYOLLE Wl

— Vous me permetlrez, messieurs, de ne vous le confier qu'après le succès... En attendant, faites ce que nous avons arrêté...

— A cheval ! messieurs, dit Bondeville en se levant.

— A cheval ! répétèrent Caradeuc et Lamolte,

l'intrus.

Le lendemain , la grand'messe sonnait à l'église de Vieux-Yiel , quand Jean le Chouan , Ghaudeboire , Fleur-de-Rose, Cœur-de-Roi et le Grand-Fumeur, échappés la nuit précédente du château de la Rouerie, y arrivèrent après une marche de plusieurs heures.

Ge jour-là, le bourg offrait un coup-d'œil étrangement animé.

Les maisons étaient pleines, et par toutes les portes sortaient des paysans endimanchés, avec des branches de laurier à leurs larges chapeaux enjolivés de cheniUes de toutes couleurs.

Hommes et femmes allaient, venaient, se croisaient, se heurtaient, s'abordaient d'un air à la fois niais et mystérieux. La plupart étaient armés de fourches et de bâtons ; les uns chargeaient leurs fusils rouilles, d'autres portaient des faulx emmanchées à rebours.

Les cabarets étaient trop petits pour contenir les buveurs; on s'attablait sous les hangars, dans les celliers, dans les granges , en dépit des glaçons qui pendaient aux toits de chaume, en dépit du manteau de neige que 1p. nuit venait d'étendre.

Un grand événement devait , ce jour-là , se passer dans le bourg de Vieux-Viel.

Huguet, curé constitutionnel de Vitré, avait été envoyé par M. le Goz , évoque de Rennes, pour combattre dans l'esprit des paysans les doctrines de Péchard, qui avait refusé le serment exigé par la Constitution.

Plusieurs fois déjà , la messe avait été interrompue par des cris et par des injures. Tout le monde quittait l'église quand Huguet montait en chaire ; puis, voyant qu'ils demeuraient impunis, les paysans s'enharriirent peu à peu : on complota d'arracher l'intrus au moment où il irait de l'autel à sa chaire.

Suivant les plans tracés par la Rouerie, Péchard courait les campagnes , excitait les haines de ses anciens paroissiens, les menaçait de l'enfer, s'ils souffraient plus longtemps parmi eux un intrus, un apostat.

Pour achever de les décider, il avait promis de dire la messe ce jour-là... non plus la nuit en cachette, sur un mauvais autel fait de planches jetées sur deux barriques modestement recouvertes d'un drap de lit , à la lueur de deux maigres chandelles et avec de la résine pour encens... mais une belle grand'messe avec l'étole et la chasuble dorée des grandes fêtes , — sur le bel autel peinturé, devant saint Joseph et sainte Anne, qui ressemblaient si bien à des personnes naturelles!

Il voulait se faire encenser à la barbe de Huguet , chanter un Te Deum à la fin de la messe, et enfin l'écraser par une bénédiction.

Péchard avait, en outre, des projets beaucoup plus sérieux , dont nous venons de parler dans le chapitre précédent.

Huguet dit sa messe, que Ton n'osa pas interrompre; seulement, on affectait de rire et de tenir contre l'intrus des propos grossiers et injurieux.

Il descendit de l'autel, 1 air doux , le front calme , et monta en chaire.

Alors les curieux qui, par scrupule, s'étaient tenus dans le cimetière pour ne pas écouter la messe, — tous !cs gars des paroisses voisines, appelés au son du tocsin, qui s'étaient donné rendez- vous à Vieux-Yiel, entrèrent en foule dans l'église, qui se trouva bientôt pleme.

Huguet se leva dans sa chaire.

Sa noble figure pâle, ses cheveux longs, blancs, cet

air calme et tranquille de Thomme qui a passé la plus grande partie de sa vie à penser et à prier pour ses semblables, rappelaient ces belles têtes pleines de dignité, que les peintres prêtent aux apôtres du Christ.

— « Mes frères , dit-il d'une voix calme et pleine d'onction, je ne suis point venu au milieu de vous prêcher la haine et la guerre; je vous apporte, au contraire, les paroles de paix et de consolation que notre Sauveur répétait sans cesse à ses disciples : — ■ Aimez-vous les uns les autres? — La religion, mes frères, bénit et pardonne; — le fanatisme jure, maudit et cherche à armer le frère contre son frère. Quand la piété craintive, quand les âmes faibles ou abusées, quand des ambiteux vous disent que la foi est menacée, ne les croyez point, mes frères ; ce n'est pas à la crainte qui exagère , à la faiblesse qui s'abandonne aux opinions d'autrui, ni aux passions irritées, qu'il faut vous en rapporter.

» Vous avez entre les mains les divines Écritures , les symboles que l'Église a rédigés pour servir de vc^hi de croyance à tous les chrétiens... Et quand vous verrez, mes frères, qu'il n'y a pas un mot, une syllabe , un iota de retranché dans toute l'Écriture sainte; quand vous verrez vos modestes pasteurs vous prêcher les mêmes mystères, la même morale, vous administrer les mêmes sacrements, diree-vous et croirez-vous de bonne foi que la religion de nos pères soil changée?»

En ce moment, Péchard parut à la porte de l'église; tous les paysans s'écartèrent humblement pour le laisser passer.

Montant sur une chaise et désignant du doigt le prédicateur, qui s'arrêta interdit :

« — Mes frères, cria Péchard d'une voix pleine de violence et de passion, méfiez-vous de ces loups qui viennent à vous couverts de la peau des brebis 1 N'écoutez pas ces faux prophètes qui ont toujours le miel à la bouche et le fiel dans le cœur!.. N'écoulez pas ces ambitieux qui, parés de nos dépouilles, viennent pour

prêcher la douceur el la charité ! . . . Tu parles de cha rite el de fraternité, prêtre apostat, quand le crime triomphe, quand Timpiété est honorée...

» },lalheur à toi ! prêtre imposteur, qui viens insultei le Seigneur jusque dans son temple I... Malheur à toi!... mauvais pasteur, qui veux livrer au loup le troupeau qui fest confié!...

» Damnation sur ceux qui prêchent miséricorde et compassion envers les impies î C'est par le fer et le feu qu'il faut combattre le monstre de l'idolâtrie!.. Ddmnation sur toi! misérable intrus, qui viens prêcher le mensonge jusque dans la chaire de la vérité ..

Huguet voulut répondre.

— » Qu'on l'arrache du temple qu'il souille par sa présence!... s'écria Péchard, pâle de colère et d'indignation... Qu'il soit dépouillé de ses habits sacerdotaux qu'il est indigne de porter, et que son corps maudit soit dévoré par les chiens!.. »

Les chouans essayèrent d'arracher Huguet de la chaire. Alors se mettant à genoux, et les yeux levés au ciel :

— Pardon, Seigneur, pour ceux qui marchent dans les ténèbres... grâce pour les malheureux que l'on pousse au mal!... La vérité, — dit-il aux chouans qui voulaient l'entraîner, — ne doit pas céder au mensonge... jusqu'à la mort, j'annoncerai la parole du Seigneur. . . Que sa volonté soit faite 1 . . .

■ — Dehors! s'écriait Péchard, — jetez-le hors du temple!..

Les chouans détachèrent ses mains qu'il tenait cramponnées, et l'arrachèrent violemment hors de la chaire... Mais, dans la lutte, sa tête avait porté contre l'angle d'une boiserie, et des lignes de sang ruisselaient ?ur sa figure pâlie...

On l'entraîna hors féglise: une foule furieuse l'entourait en poussant des cris de mort.

Arrivés hors du bourg à un endroit où le coteau commence à s'abaisser;

— A genoux ! dit Cliaudeboire en le jetant à terre d'un coup de bàlon, et demande pardon à Dieu d'avoir voulu nous damner...

— Pardonnez-leur, Seigneur, dit le prêtre, le front dans la neige, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font.

Pendant que les chouans furieux se jetaient sur l'abbé Huguet, —Jean le Chouan, pâle et immobile, se tenait à l'écart, les deux mains appuyées sur le canon de son fusil planté devant lui.

Le cri de douleur et d'agonie que poussa le prêtre en tombant, le remua profondément; cet homme, que ses amis assassinaient, — -il le connaissait depuis trente ans, — il avait eu pour lui une admiration, un dévoûment sans bornes. Il l'avait vu au château d'Epinay, aimé et estimé .. il connaissait la vénération dont il était Tobjet à Vitré et dans les environs.

— Assez... les gars!... — dit- il en écartant les plus acharnés, — on ne tue pas un prêtre comme un pataud!

Un moment surpris, les chouans s'éloignèrent honteux et embarrassés.

Jean le Chouan, prenant sur ses robustes épaules le corps de Huguet évanoui, remonta vers le bourg.

A ce moment, Péchard et M. de Bondeville placés à la fenêtre de l'une des maisons du bourg dont la vue dominait au loin toute la plaine, aperçurent la masse des bleus qui accourait vers Vieux- Viel.

Aussitôt les cris:- — Les bleus! les bleus! partirent de tous les côtés à la fois; les femmes (r': les enfants se sauvèrent effrayés, pendant que cachés derrière les haies, les chouans échangeaient quelques coups de fusils avec la troupe.

— Soutenez-les, dit Péchard à M. de Bondeville, moi j'ai affaire d'un autre côté...

Et sautant sur un cheval qui l'attendait à la porte, il partit au galop.

LE5 BIÎNÉDICTINES.

Nous venons de montrer la contre-révolution soulevant les campagnes, arrachant de pau\res et malheu reux paysans à leurs travaux paisibles, à leur vie dtî misère et de privation, et faisant un appel irrésistible aux croyances religieuses, à l'obéissance passive. Façonnés dès l'enfance à croire et à obéir, les habitants des campagnes s'étaient rangés aveuglément sous les ordres des nobles et des prêtres.

La méfiance et la haine qu'ils avaient contre tout ce qui leur venait des villes, les tenaient en garde contre toutes les doctrines révolutionnaires prôchées et affichées par les municipalités.

Voyons maintenant, dans quels lieux surtout, la contrerévolution préparait ses moyens d'action.

La grande loi sur laquelle reposait l'ancienne constitution sociale, était l'inégalité dans les partages. Loi injuste s'il en fut jamais, mais nécessaire à la conservation du principe aristocratique qui groupait autour du trône les riches et les puissants.

Après avoir posé en principe l'égiilité des citoyens, l'Assemblée nationale dut en poursuivre l'application et descendre par suite dans ces cloîtres, gouffres immenses où s'engloutissaient sans aucun bénéfice pour la société, les richesc4^s extorquées à la crédulité des fidèles.

On devait y retrouver ces cadets trop pauvres pour s'acheter un régiment ; malheureux que l'orgueil des familles ensevelissait au fond du cloître afin de ne pas avoir à rougir au grand jour, — et condamnait à la paresse, à la luxure et à la gourmandise des moines.

Il fallait aussi délivrer ce> religieuses trop pauvres pour acheter un mari, ou ass(;z malheureuses pour avoir aimé sans l'autorisation paternelle, ces sœurs que des

frères opulents privaient de toutes les félicités mondaines pour les condamner aux ennuis du cloître.

Dès lors, toutes les portes des couvents durent s'ouvrir devant l'écharpe municipale, les commissaires des districts percèrent ces ombres mystiques...

Tout fut prisé, inventorié, et couché tout au long sur les registres de la nation.

Aujourd'hui, c'est l'inventaire des vases d'or et d'argent : — • hier, c'était dans les greniers le recensement des rentes de la communauté : — demain on estimera le mobilier...

Ce prie-dieu devant lequel on a passé de si douces heures pleines de consolations... — trois francsc

Ce grand Christ auquel on offrit ses peines... ses chagrins, comme il offrit à son père le supplice qu'il endura pour les hommes... — un franc cinquante.

Cette petite statue de la Vierge à laquelle on a confié ses plus intimes secrets, toutes ses douleurs, ses joies, ses espérances... trente centimes...

Tout... jusqu'à cette maigre couchette aux draps blancs... — six francs.

Puis, d'une main indiscrète, le municipal soulevait le voile religieux, et inscrivait sur ses registres les noms de: Nolre-Dame-des-Anges, — sainte Marie-Céleste, — sœur Angélique, —Marie-Madeleine... ~ noms mystiques que îes anges seuls devaient inscrire au livre de vie.

Mais n'allez pas croire que la tourière ouvrit docilement les portes à toute sommation municipale.

Certes, parmi les sœurs, plus d'une avait tressailli de joie en apprenant que les grilles de la prison allaient tomber, qu'elle pourrait aller et venir selon sa fantaisie, entrer dans le monde ou s'isoler, prier Dieu selon les élans de son cœur, au lieu de s'astreindre à réciter, aux heures et aux jours fixés, ces formules consacrées et peu comprises qui dessèchent le cœur et luent la oeDséc...

D'autres aussi se rappelaient en souriant de mystétérieuses pensées, des espérances brisées, des amours étouffées et mortes dans le secret du cœur: tendres souvenirs tristes et doux à la foi !

Mais, habituées à obéir, dressées à courber leurs volontés devant les ordres de religieuses âgées dont le cœur était mort à toute affection, elles se cramponnaient à de vaines formules, à des usages consacrés par le temps.

Ainsi, elles avaient leur habit à défendre ; — l'honneur de leur corporation leur ordonnait de résister à des autorités qu'elles ne reconnaissaient pas... Puis, l'espérance du martyre, la pensée d'attirer sur elles, pauvres femmes, toute la colère d'hommes forts, terribles et armés de foudres révolutionnaires, colorait leur avenir des splendeurs du martyre.

Tous ces établissements religieux devenaient des foyers d'insurrection, où les prêtres insermentés trouvaient un asile assuré ; le comité central était organisé à Paris, où aboutissaient tous les fils épars de cette vaste conspiration sacerdotale.

De ces cloîtres, l'insurrection s'étendait peu à peu à la cabane du paysan, pour venir se briser contre le scepticisme des villes... car il est à remarquer que, dans toutes les cités, dans tous les centres de population, les individus, mieux éclairés sur les intérêts généraux, embrassèrent la révolution avec enthousiasme et que ses ennemis ne réussirent guère qu'à soulever les crédules habitants des campagnes.

Enfin, les menées du parti prêtre devinrent si publiques, que l'administration départementale dut prendre des mesures de répression, et ordonner l'évacuation de tous les établissements religieux... Quelques-uns obéirent, d'autres, parmi lesquels les Bénédictines de la forêt de Rennes, déclarèrent qu'elles ne céderaient qu'à la violence.

Nous l'avons dit, sans doute il était triste pour les

hommes éclairés, pour les penseurs, pour les honnêtes genSj qui formaient la majorité de l'Assemblée nationale, d'avoir à sévir contre les communautés religieuses.

Certes, il y avait, dans le nombre, bien des philosophes, bien des matérialistes — pour qui le catholicisme n'était rien qu'une idolâtrie funeste aux hommes; — mais il y avait aussi de sincères chrétiens, des catholi- ({ues mêmes de cette vieille opposition gallicane qui avait amené peu à peu la chute de l'église ultramonlaine, — qui voulurent seulement dégager le blé pur de l'ivraie, faire table rase des vieux abus, dans le seul but de pouvoir ensuite reconstruire solidement l'édifice éternel des libertés religieuses et politiques. — C'est pourquoi nous n'avons voulu rien dissimuler de ce que ces mesures avaient eu de terrible et cependant de nécessaire.

Le jour où l'on apprit qu'un commissaire de la municipalité de Rennes s'avançait avec des soldats pour faire évacuer le couvent des Bénédictines de la forêt de Rennes , fut pour beaucoup de ces pauvres femmes un jour de désespoir mortel.

Parmi elles, les imaginations exaltées se reportaient aux persécutions souffertes par la primitive Église... Les saintes brebis devaient teindre de leur sang les marches de l'autel et souffrir, victimes expiatoires, des crimes et des fureurs révolutionnaires.

On s'apprêta à mourir avec décence, avec dignité, ~ ot peut-être avec quelque pompe.

Le couvent prit un air de fête et de bonheur, les autels furent parés de dentelles blanches; sur la tête des saints on mit les plus belles couronnes de perles, de rubans et de fleurs. Les murailles, les dalles furent recouvertes de riches tapis; on briila l'encens; on répandit les fleurs à profusion, et Ton déploya tout le luxe des grandes cérémonies religieuses.

Ce jour-là, Péchard, accouru en grande hâte du bourg de Vieux-Viel, officiait en grande cérémonie ; la

messe dite, il monta en chaire... Bon ou mauvais, il savait combien l'exemple agit puissamment sur les masses ; de longue main, il connaissait toutes ces pauvres recluses, et il avait exalté leur imagination et préparé leur esprit à la résistance.

— « Mes sœurs, dit-il, d'une voix douce et pleine de persuasion, — accoutumés à goûter sous le gouvernement des princes chrétiens, les douceurs d'une vie tranquille, qui de nous se serait attendu à voir se renouveler contre le christianisme toute la îureur des anciennes persécutions?...

Mais quelle persécution peut intimider celui qui craint véritablement Dieu?

Celui qui rêve les splendeurs éternelles du paradis, méprise également les terreurs du démon et les me- /laces du monde .. On ferme les yeux sur la terre pour les ouvrir dans le ciel. L'Antéchrist menace, mais Jésus protège el défend... On détruit notre corps, mais notre âme déploie ses ailes, et, loin de la terre, va jouir de la gloire éternelle.

Oh ! mes sœurs ! remercions nos ennemis, car leur rage aveugle et insensée nous donne le bonheur céleste, qu'un seul péché pouvait nous faire perdre. Épanchez vos cœurs dans le souvenir des récompenses qui vous attendent.

C'est en sortant de ce bain sacré avec une splendeur immortelle, que nous entendrons tous, ces paroles de Jésus-Christ nous présentant aux anges et aux saints :

« Voici mes fidèles et mes colombes bien-aimées, elles marcheront avec moi au milieu d'une blancheur céleste, parce qu'elles sont dignes de ma gloire!...

Cependant, les paysans des environs , prévenus que des soldats allaient chasser les religieuses du couvent, étaient accourus de tous côtés; cinq ou six cents mendiants, dont la plus grande partie servait dans les compagnies de Jean le Chouan, pressés dans la cour, allongeaient leurs bras décharnés vers une sœur converse, qui leur distribuait la soupe pour la dernière fois.

Tout à coup , la foule se retourne et pousse un cri sourd de colère et d'indignation ; une compagnie, composée de grenadiers, de dragons et de gardes nationaux venant de Saint-Ouen, descendait la colline qui domine le cloître , escortant trois grandes charrettes traînées par des bœufs, et venait prendre position aux abords du couvent.

Les commissaires municipaux, le procureur-syndic^ les officiers de la troupe et de la garde nationale, suivis de quelques soldats, traversent la foule ébahie, silencieuse, et heurtent à la grande porte.

— Que voulez-vous ? demanda la tourière en se montrant par le guichet grillé.

— La supérieure du couvent ?

— • Elle est en prières, Messieurs...

— Ouvrez cette porte...

Les municipaux entrèrent dans un grand parloir, Lallé de marbre noir et blanc.

Au fond, à travers les jours d'une grille en bois, recouverte d'une serge noire^ ils virent toutes les sœurs à genoux, la face contre terre... Une voix disait lentement ces paroles du Psalmiste :

« 0 Dieu ! jusques à quand l'ennemi te couvrira-t-il d'opprobre, et l'adversaire mépnsera-t-il ton nom à jamais ?

» Tu as brisé la tête du Léviathan , tu l'as donnée en nourriture au peuple des habitants du désert... A toi est le jour, à toi est la nuit... Tu as établi la lumière et le soleil.

, Souviens-toi de ceci, que c'est l'ennemi qui a blâmé r Éternel et qu'un peuple insensé a outragé ton nom...

))ODieu! lève-toi... débats ta cause, souviens-toi de l'opprobre qui t'est fait tous les jours par l'insensé.

» N'oublie pas le cri de tes adversaires, le bruit de ceux qui s'élèvent contre toi monte continuellement. »

Pendant que les religieuses psalmodiaient en chœur ces lamentations bibliques, Georges, assis dans uf coin

du parloir, le coude sur ses genoux, le front dans ses mains, semblait abîmé dans de douloureuses pensées.

L'abbé Huguet l'avait élevé dans cette religion du pauvre et de l'orphelin; ces hymnes lui étaient connues; il en avait bien des fois admiré les inspirations divines; - et il fallait maintenant briser ce qu'il avait adoré, frapper de faibles femmes dans leur asile pacifique, — en apparence du moins, — et pour retremper son courage dans cette œuvre , il n'avait rien que cette ferveur républicaine du temps , qui poussait les braves aux frontières contre les étrangers et les traîtres, mais qui se trouvait souvent irrésolue et désarmée devant les faibles débris d'une société expirante.

Il maudissait peut-être , en ce moment , cette épaulette que son courage avait méritée; il se demandait si, dans sa haine pour l'ancienne société , il n'y avait pas un ressentiment personnel et intéressé du malheur de sa naissance... les premiers souvenirs d'un amour trahi... Puis, secouant la tête pour en chasser une idée pénible :

— Aura-t-on bientôt fini d'ouvrir ces grilles? s'écria Georges en se levant.

Dans ce moment là , on vit paraître une femme élancée et pâle, mais belle encore.

C'était l'abbesse des Bénédictines, autrefois comtesse de Maurepas.

Elle était vêtue d'une longue robe noire, et un voile blanc tombant jusqu'à terre cachait presque entièrement son visage que les larmes avaient si longtemps sillonné.

Elle ouvrit elle-même les portes de la grille, en saluant avec une dignité froide.

— Je vous demande pardon, Messieurs, de m'être fait attendre... Mais nos prières étaient commencées, et les règles de la maison nous défendent de les interrompre pour quelque motif que ce soit... Qu'y a-t-il pour votre service, s'il vous plaît?

— Madame, — dit le procureur-syndic, — vous connaissez l'arrêté du département qui ordonne d'évacuer les maisons religieuses ? 11 vous a été notifié en temps et lieu.

— C'est vrai, Monsieur.

— Pourquoi n'avez-vous pas obéi?

— Nous avons juré fidélité à Dieu, Monsieur, et nous ne devons obéir qu'à lui.

— Vous savez quelles font nos intentions en venant ici, Madame?

— Je les connais.

— Vous comprenez , Madame , que toute résistance est impossible , et qu'il faut sortir d'ici aujourd'hui même.

— Nous ne sortirons pas. Monsieur.

— Nous serions désolés. Madame, d'employer la violence contre vous; ne nous y forcez pas, je vous en prie.

— Faites votre devoir. Monsieur; le nôtre est de souffrir pour la gloire de Dieu. Nous sommes de faibles brebis consacrées au Seigneur; lui seul peut briser nos liens... Que sa sainte volonté soit faite.

Elle rentra dans fintérieur du cloître.

Alors un des officiers municipaux saisit les barreaux de la grille et la secoua avec violence.

Quelques dragons se joignirent à lui, et bientôt il n'y eut plus de barrière entre les soldats et les religieuses.

Prosternées à genoux, et se couvrant la figure de leurs mains, elles chantaient des cantiques sacrés.

Toutes les nonnes se serrèrent les unes contre les autres comme un troupeau de brebis effarées.

— Soldats! cria le procureur-syndic.

Georges étendit l'épée qu'il tenait à la main, et fil signe aux soldais de rester.

— Mes sœurs, dit-il aux religieuses avec émotion, ne craignez rit n , nous ne sommes pas venus ici pour vous faire violence, mais pour vous protéger. L'Assemblée nationale a ordonné que les couvents seraient fer-

20i LE MARQUIS

mes, parce qu'ils servent d'asiles à des conspirateurs qui prêchent partout la résistance aux lois, et arment les citoyens les uns contre les autres. Péchard voulut parler.

— Qu'on arrête cet homme! s'écria le procureur-

syndic.

— Je m'offre comme victime expiatoire ; puisse ma moi t servir à apaiser la colère des méchants! dit Péchard en fixant sur Georges un regard menaçant.

Quelques dragons avancèrent et se saisirent de lui.

Les nonnes effrayées se couvrirent de leurs voiles el se pressèrent plus fort autour de l'abbesse qui promenait sur l'assemblée son regard impassible.

— Mesdames, reprit Georges, il n'y a ici ni victimes, ni bourreaux, on vous a trompées, si Ton vous a promis les honneurs du martyre : nous aimons et nous respectons la religion autant que vous... Ce que la loi a brisé, c'est l'esclavage, ce qu'elle a voulu détruire, c'est la tyrannie des abbesses et des abbés... c'est le fanatisme des mauvais prêtres.

Pauvres femmes mortes au monde, nous venons soulever la pierre de votre tombeau... Pourquoi mourir quand Dieu nous fait vivre? Vivez donc pour aimer el pour prier...

Quelques sœurs soulevèrent légèrement un coin de leur voile se hasardèrent à regarder Georges, croyant lai trouver la laideur repoussante du démon ; mais en ce moment ses grands yeux noirs brillaient d'enthousiasme ; il y avait dans sa parole un entraînement irré- - sistible. 11 avait trop souffert pour ne pas se sentir profondément ému en voyant ces malheureuses victimes d'une société à la fois caduque et impitoyable.

•Quelques instants après, il reprit :

— Vous êtes libres, mes sœurs !... La loi a brisé les liens imposés par la contrainte ou par l'erreur... Ne peut-on prier que dans l'ombre des couvents, et Dieu at-il défendu à ses créatures, Tamour et la charité?...

Ainsi, ne craignez rien ! venez vous ranger sous la protection de la loi... Venez!... vous êtes libres!...

Quatre des plus jeunes avaient complètement écarté leur voile et regardèrent Georges avec une appréhension qui disparaissait peu à peu à sa voix pleine de douceur et de sympathie.

— Vous Tentendez, mes sœurs, dit l'abbesse d'une voix affaiblie : Vous êtes libres... de par la loi... Vous êtes libres d'aller où vous voudrez et de faire ce que bon vous semblera... Celles qui préfèrent les plaisirs faux et menteurs du monde aux douces et saintes joiesdu cloître, la terre au ciel, l'enfer au paradis, peuvent se retirer... les portes sont ouvertes!... elles sont libres î . . .

Les quatre religieuses se regardèrent et se levèrent tout-à-coup, entraînées par un élan spontané...

— Malheureuses 1... s'écria l'abbesse, en joignant les mains avec désespoir.

Les gardes nationaux leur tendirent les mains et s'écartèrent pour les laisser passer.

Les autres religieuses, grandement scandalisées, se cachèrent le front dans leurs mains; puis, TinsUint d'après, comme si elles eussent cédé à un sentiment de curiosité insurmontable, elles se hasardèrent à regarder en face les dragons et les gardes nationaux; et au lieu de bourreaux terribles, elles furent toutes surprises de rencontrer çà et là, dans les rangs des gardes nationaux, des visages de connaissance qui leur souriaient et leur faisaient signe de céder.

— Venez ! reprit Georges encouragé par ce premier succès; venez 1... les grilles sont tombées... Vous êtes libres! Tout ce que vous avez perdu, tout ce que vous avez laissé en passant les portes de la prison... vos parents, vos frères, vos anciens amis, sont parmi nous; vos mères, vos sœurs, vous attendent avec anxiété, comme si vous reveniez d'un long et douloureux voyage.

Le mot de liberté, toujours si magnifique pour des

oreilles habituées aux grincements des verroux, gonflait doucement leurs poitrines... Aux chastes émotions de la famille, leur imagination excitée par la solitude, ajoutait peut-être les souvenirs plus tendres d'amours contrariés, de passions d'autant plus vivantes qu'on les avait combattues davantage.

Toutes les religieuses se levèrent... Les gardes nationaux poussèrent un cri de triomphe.

L'abbesse levant les yeux au ciel, se laissa tomber à genoux, avec un désespoir qui toucha profondément les témoins de cette scène, et pourtant ils n'en pénétraient pas le motif.

— Allez, mes sœurs, dit-elle, et que le Seigneur vous pardonne un instant de faiblesse et d'aveuglement.

Puis, comme poussée tout-à-coup par un sentiment de ferveur religieuse...

-- Quant à vous, dit elle en fixant sur Georges un regard irrité... Quant à vous qui venez insulter Dieu jusques dans son temple...

Elle allait maudire... un sentiment qu'elle ne pouvait comprendre l'arrêta... Une certaine ressemiilance la frappait dans les traits du jeune homme.

Malgré lui, Georges, de son côté, se sentait tressaillir d'une émotion étrange et inconnue jusque-là... mais, ce n'était pas le moment de discuter avec l'abbesse : il conunanda aux troupes de faire évacuer le couvent.

— Quant à moi, s'écria l'abbesse j'ai juré à Dieu de mourir ici et j'y mourrai...

La tourière et deux ou trois vieilles religieuses brisées par cinquante ans de pénitence, se rapprochèrent d'elle en poussant des sanglots.

L'abbesse s'écria, comme en parlant à elle-même avec amertume :

— Sans doute Dieu ne méjugeait pas digne de commander à une communauté de fidèles ; pour guider ces brebis sans tache, il eût fallu soi-même être sans faute et sans souillure! J'avais cru que l'immensité de mon

repentir avait pu racheter mes fautes,... mais c'était encore une illusion de l'orgueil ! L'autorité qu'on m'a donnée ici, je ne m'étais pas aperçue, malheureuse? qu'on l'avait accordée à ma naissance et à ma fortune. . Ainsi, allez, mes sœurs, abandonnez une pauvre pécheresse... Ce qui arrive était dans les desseins de la Providence et devient un témoignage de sa justice.

— Oui , mes sœurs ! s'écria Péchard , s'adressant à quelques-unes des religieuses qui, touchées du discours de l'abbesse, allaient revenir près d'elle,... — dans ce que nous voyons ici, il faut reconnaître la main de Dieu î

L'abbesse le regarda avec surprise ; alors Péchard qui, bien qu'au milieu des dragons avait trouvé le moyen de se rapprocher de Georges, lui toucha légèrement Tépaule. — Georges se retourna.

— Capitaine Georges, dit Péchard en élevant la voix avec intention, — je vous prie de veiller avec soin sur madame l'abbesse, elle a droit à vos égards... à votre protection...

En entendant prononcer le nom de Georges, la supérieure s'élance vers lui,... rejette brusquement son voile en arrière : appuie fortement ses deux mains sur ses épaulettes, et approchant son visage du sien , elle le contemple avec amour, avec extase,... toute son âme passe dans son regard...

— Georges!... on vous appelle Georges , dit-elle d'une voix haletante. .Vous avez été élevé par Huguet, n'est-ce pas ?... à Vitré?... répondez-moi... C'est lui... lui! C'est vous qui me persécutez !... C'est vous qui me chassez de l'asile, où j'espérais oublier et mourir 1 .. . Oh ! mon Dieu ! mon Dieu... vous n'avez donc pas encore pardonné 1... Votre sainte colère n'est pas désarmée... frappez-moi toujours, accablez-moi, mais pardonnez-lui ! le malheureux enfant ne soupçonne pas le crime dont il est l'instrument aveugle... Adieu... je prierai pour vous..

Elle se jeta vivement en arrière... Un solJat la prit

dans ses bras et l'emporta dans une des oitures qui attendaient à la porte du couvent... Georges, étourdi, stupéfait, regardait sans comprendre...

Péchard s'approcha, et lui touchant légèrement le bras : Savez-vous quelle est cette religieuse que vos soldats vont entraîner ?

— L'abbesse?... demanda Georges.

— L'abbesse est madame de Maurepas, votre mère... Georges tressaillit...

Pâle et tremblant d'émotion, il attendait un signe, un regard bienveillant...

— Capitaine? garde à vous! les chouans 1 cria le lieutenant qui était allé faire une reconnaissance dans les environs du couvent.

Aussitôt, on vit poindre des points noirs, çà et là, au milieu d'un grand champ de genêts , et les cîmes des branches trembler de loin en loin...

En même temps des coups de fusil partirent des deux côtés à la fois.

Georges court pour se mettre à la tête de ses hommes et diriger l'attaque...

Aussitôt il est frappé par derrière, renversé, cloué à terre : un genou s'appuie sur sa poitrine... Une main caleuse pèse lourdement sur son front : la lame froide d'un couteau effleure la peau de son cou...

Une tête noire et hideuse se penche sur sa figure , et il sent passer sur sa joue une respiration haletante...

— Il élait temps... dit une voix qu'il crut reconnaître... M. Georges, relevez-vous...

En tournant la tête, Georges aperçut une masse noire qui se perdait en courant à travers les branches et les troncs d'arbres...

On fit la chasse aux chouans sans en trouver aucun : on eût pu croire qu'ils étaient rentrés sous terre...

Le premier mouvement de Georges fut de chercher l'abbesse... elle avait disparu... la voiture était vide...

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