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LA FORÊT DE RENNES

Cependant de longues heures s'étaient écoulées en recherches et en pourparlers : le jour commençait à baisser quand les prisonnières et leur escorte se mirent en marche.

A cinquante pas du cloître environ, le Ueutenant qui composait l'avant- garde avec une douzaine de grenadiers, crut apercevoir des ombres qui traversaient rapidement les clairières de la forêt, et disparaissaient dans les hautes bruyères qui bordent la route.

Il s'approcha du sergent, et se penchant à son oreille :

— Sergent, dit- il, allez prévenir le capitaine qu'il se tienne sur ses gardes et qu'il serre les charrettes de près... Je crois que nous allons bientôt entendre les chouettes chanter.

Le sergent partit, et l'avant-garde s'avança au petit pas, Tarme au bras, l'œil aux aguets, et fouillant, autant que le permettait l'obscurité, les touffes de houx et les broussailles qui encaissaient le chemin creux, le long duquel ils cheminaient.

A peine arrivés au sommet qu'on les avait vus descendre le matin, ils entendirent le cri de la chouette, mais timide et étouffé.

— Halte î... dit le lieutenant, je savais bien que nos oiseaux n'étaient pas loin, et je présume que la nichée doit être perchée sur les arbres de la route. . . Ils attendent que nous soyons au bas de la côte pour tomber sur nous, quand nous traverserons le ruisseau.

Le détachement se mit en mardie sans autre accident.

Une heure après, la nuit était noire à ne pas se voir à cinq pas...

Un vent violent fouettait une pluie fine et froide, les

rhemins étaient glissants et bourbeux ; à chaque pas , soldats et gardes nationaux s'enfonçaient jusqu'aux genoux dans de larges flaques d'eau qui coupaient les chemins.

On comprend la victoire et la gloire quand les armes ctincellent aux rayons d'un beau soleil... Mais la nuit, trempé par la pluie, pataugeant dans la boue, c'est tout au plus si on a le courage de se laisser vivre.

L'énergie et le courage s'en vont à la pluie, comme les couleurs d'une étoffe mal teinte.

Enfin, le petit détachement, trempé jusqu'aux os, brisé de fatigue, allait sortir de la forêt de Rennes; le village de Fouillard était à cent pas de là.

Georges suivait de loin^ soucieux et pensif, cherchant à se rappeler les paroles de Tabbesse, et retrouvant, pour la perdre aussitôt , une espérance longtemps caressée , un rêve de bonheur longtemps attendu.

Tout-à-coup une centaine de chouans montrent la tête à travers les broussailles et font feu presque à bout portant.

Huit à dix gardes nationaux tombent; les autres, surpris, veulent riposter; mais leurs fusils, mouillés par la pluie, manquent presque tous.

Les dragons franchissent le fossé, fouillent l'ombre avec la pointe de leurs sabres, pour trouver un ennemi invisible: les grenadiers croisent la baïonnette et attendent.

Alors, trois ou quatre cents chouans, qui se tenaient couchés à plat ventre dans les bruyères et les champs de genêts, se lèvent, sortent de leur embuscade, se glissent sous les chevaux qu'ils éventrent, et, dix fois plus forts que les bleus , assomment , fusillent ceux qui essaient de se défendre, et poursuivent les autres qui s'échappent à travers les champs.

Les chouans dételèrent les charrettes, se partagèrent les chevaux, et ne furent pas peu surpris de ne rencontrer que trois ou quatre vieilles religieuses édentées, au

lieu dune centaine de jeunes vierges éplorées, levant les bras au ciel, et implorant leur secours contre la brutalité des bleus.

Les religieuses, protégées par le détachement de dragons, avaient pris les devants et n'étaient plus qu'à une lieue de Rennes, au moment où les chouans avaient attaqué le convoi près du village de Fouillard.

La fusillade avait cessé, les bleus étaient en fuite.

Le Grand-Fumeur battit le briquet , Chaudeboire ramassa des fougères sèches et mit le feu à un grand champ de genêts.

Les chouans se prirent par la main et dansèrent en chantant, à la lueur des flammes qui ondulaient, courbées par le vent.

Qu'on se figure cinq ou six cents paysans en sabots, couverts d'une peau de chèvre, coiffés de bonnets rouges, la figure barbouillée de suie, les cheveux gras et huileux, dansant et gambadant au milieu d"un nuage de fumée.

~ Bien du plaisir, mes bons gars, amusez-vous, dit Péchard qui profita de l'occasion pour s'évader et se rendre à Rennes.

Quelques-uns se détachèrent pour aller mettre à contribution les fermes voisines et rapporter des volailles , du cidre et des andouilles.

— Le diable est malin, dit Chaudeboire, qui parfois visait à l'esprit ; — il a eu soin de garder pour lui les nonnes les plus gentilles, et de ne nous laisser que celles qui ne pouvaient plus pécher.

— Chaudeboire! dit Jean le Chouan d'un ton sévère, il est bon déjouer, mais pas avec ces choses-là...

Puis, se tournant vers les chouans :

— - Amusez-vous les gars, moi, j'ai affaire ailleurs!

11 emplit de paille un grand sac qu'il sangla sur son cheval, et prit dans ses bras l'abbesse comme il eût fait d'un enfant.

— Passez votre bras dans mon turban (ceinture en

coton rayé), madame la comtesse, et ne craignez rien, dit-il, en donnant un coup de bâton sur les flancs de son bidet qui partit au grand trot.

En passant par les landes de la Bouëxière et de Marpiré, il peut y avoir environ deux lieues de la forêt de Rennes à la ferme de la Haie, qui appartenait à Jean le Chouan.

La nuit était noire, une pluie froide et pénétrante n'avait pas cessé de tomber pendant toute la journée. Brisée par la fatigue et par les violentes émotions de la journée, la comtesse s'était évanouie quand Jean le Chouan arriva près de la porte de sa ferme.

Yvonne jeta de grands cris en reconnaissant son ancienne maîtresse.

— Jean, dit-elle, pose Madame sur mon lit.

— Et la chambre ?

— Ne sais-tu pas qu'elle est occupée par ce pauvre M. Huguet!

— Tais-toi ! dit Jean le Chouan en arrêtant ce dernier nom sur les lèvres de sa femme de peur qu'on ne l'entendit.

Il alla chercher un grand fauteuil qu'il plaça devant la cheminée, y posa Tabbesse, qui, soignée par Yvonne, ne tarda pas à reprendre ses sens.

— Mon fils ! où est mon fils!., demanda l'abbesse en revenant à elle.

— Ah! Jésus! s'écria avec intention Jean le Chouan, Madame a perdu la raison!... Qu'est-ce que vous faites ici, vous autres ?

Et il mit à la porte les gens de la ferme, attirés par le bruit de son arrivée et le singulier spectacle d'une religieuse amenée en croupe sur un cheval.

Puis, quand il fut seul avec la comtesse:

— Vous seriez mal en sûreté. Madame, dans cette ferme ouverte à tout le monde... je vais vous faire préparer une chambre au château d'Épinay, où mes amis et moi nous veillerons sur vous.

— Au château d'Épinay! s'écria Hélène avec un mouvement de frayeur.

Puis laissant retomber sa tête sur sa poitrine : - Encore cette expiation, mon Dieu... faites, je vous en prie, que ce soit la dernière I

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