LA TOUR- LE-BAT
La nouvelle de l'arrestation de Tinteniac et de la Rouerie jeta la consternation parmi les royalistes, et stimula l'énergie des patriotes. On se groupait au coin des rues , on s'arrêtait devant les portes pour se conter la grande nouvelle.
Le soir, il y eut des feux de joie et des lampions allumés aux fenêtres, et sur la place de l'hôtel-de-ville.
La Rouerie avait paru jusque-là se jouer des arrêtés municipaux et de tous les détachements envoyés à sa poursuite. Au moment où on le croyait cerné dans son château de Saint- Ouen, on le voyait apparaître dans le Finistère, dans les Côtes-du-Nord ou le Morbihan.
Il était à craindre pour les chefs, que cette arrestation ne diminuât le prestige dont l'avaient entouré jusque-là la confiance des princes émigrés à Coblentz, — — ses apparitions subites au moment où on le croyait le plus éloigné, — son sang-froid dans le danger, et surtout la haute intelligence avec laquelle il avait tendu les fils de cette vaste conspiration.
D'un autre côté, les malheureuses tentatives des royalistes du Finistère et de l'Ardèche commandaient la plus grande circonspection. Quarante-trois insurgés venaient d'être conduits dans les prisons de Quimper.
Du Faillant, qui s'était mis à la tête de deux mille paysans, et proclamé gouverneur du Bas-Languedoc et des Cévennes, avait été massacré et ses troupes étaient dispersées.
Mais aussi l'irritation causée par les prêtres qui refusaient le serment à la Constitution, par les couvents que
l'on faisait fermer, avaient produit dans les campagnes une profonde agitation dont il fallait profiter.
Les Prussiens venaient d'envahir la Champagne.
Le Poitou, la Bretagne et la Vendée n'attendaient qu'une occasion... La contre-révolution grondait sourdement et tout annonçait une formidable explosion.
De leur côté, les administrations municipales, développèrent sur tous les points une activité, un courage et une énergie admirables.
Dans les chefs-lieux, dans les sous-préfectures, dans toutes les petites villes, les gardes nationales s'organisèrent, des clubs se fondèrent, l'idée révolutionnaire rayonna sur tous les points , et au fanatisme religieux opposa l'enthousiasme patriotique qui pouvait seul sauver la France.
C'était à Rennes surtout que les haines étaient vives; que les partis étaient violents. On se mesurait de l'œil; on se montrait du doigt.
Les menaces et les provocations s'échangeaient; — chaque soir et chaque matin, derrière le Thabor ou sur les Buttes Saint-Cyr, des duels nombreux avaieni; Heu entre la bourgeoisie et la noblesse.
Cependant l'exécution encore récente d'EUiot, de Malœuvre et de madame de Farcy, avait causé parmi les mécontents une vive impression de crainte, et donnait les inquiétudes les plus graves sur le sort des prisonniers; et, en outre, on annonçait l'arrivée prochaine de deux commissaires envoyés en Bretagne par Danton avec des pouvoirs illimités.
D'ailleurs, MM. de Tinteniac et la Rouerie étaient deux hommes trop dangereux pour que la révolu tiOii encore timide et ombrageuse , ne prît pas à leur égard les mesures les plus sévères.
Ce qui les menaçait^ c'était un jugement du tribunal révolutionnaire, — l'échafaud, — la mort dans les vingtquatre heures... et par suite la consternation de leurs aniis,— l'anéantissement du parti tout entier..
Il fallait donc les sauver... et les sauver à tout prix..
Pour cela, deux moyens se présentaient:
La force ou la ruse ..
La force, il n'y fallait pas songer
A la moindre menace, à la première tentative d'insurrection, le redoutable tribunal s'assemblerait, et quelques heures après leurs têtes tomberaient sur la place publique...
Restait la ruse...
Le marquis, ou plutôt le général FayoUe, comme nous l'appellerons désormais, était occupé à écrire, le dos tourné à la porte... Péchard entra sans se faire annoncer.
— Vous ici I chez moi ! s'écria le général au comble de l'étonnement : — Savez-vous bien, monsieur Tabbé, que je connais toutes vos équipées, et que je pourrais... que je devrais vous faire arrêter et fusiller dans les vingtquatre heures...
— Ce serait mal reconnaître, monsieur le marquis...
— 11 n'y a plus de marquis... l'Assemblé nationale a aboli les titres et les privilèges de la noblesse,- appelez-moi général.
— Ce serait mal reconnaître , reprit tranquillement Péchard , le service important que je suis venu avec l'intention de vous rendre.
— Un service à moi ! vous ! dit le général, en dissimulant mal son mépris pour le personnage : — Nos affaires n'ont rien de commun, j'imagine...
— Peut-être.
— Que voulez -vous dire?., voyons; expliquez-vous? parlez!..
— Monsieur le général ignore probablement que le couvent des Bénédictines de la forêt de Rennes a été évacué hier soir d'après un ordre du procureur-syndic de la commune ?
— C'est vrai... je l'ignorais, cet ordre ne m'a pas été communiqué; au reste cela regarde la municipalité
— Alors, cela m'explique votre absence.
— Ma présence n'était pas nécessaire.
— C'est vrai; mais je croyais que monsieur le général aurait pu y être attiré par certains souvenirs...
Le général pâlit légèrement. Le souvenir d'Hélène venait de se retracer à sa mémoire.
— De quel souvenir voulez-vous parler? dit-il en regardant fixement Péchard.
— De ceux que vous vîntes rappeler un jour à madame la comtesse de Maurepas, la supérieure... dit Péchard, en soutenant sans baisser les yeux, le regard du général.
Le général ne répondit pas.
— Il y a deux ans de cela, reprit Péchard, — je fus sans le vouloir, témoin de l'entrevue que vous eûtes avec elle devant Huguet, son directeur.,. Je crois même en avoir déjà parlé à monsieur le marquis, un soir... la veille de son départ pour Paris...
— C'est possible, dit le général avec une indifférence affectée... est-ce elle qui vous envoie?..
—Non, mais j'ai pensé que la sachant malheureuse et persécutée, vous seriez heureux de la protéger.
— Si le couvent a été évacué hier, la comtesse doit être à Rennes ce matin...
— Elle devrait y être... mais..j'ai appris... on m'a dit que le détachement commandé par le capitaine Georges avait été attaqué la nuit dernière à la sortie de la forêt...
—Georges a-t-il été blessé?..
— Je ne le crois pas, général,
— Et l'abbesse?
— Madame la supérieure a été enlevée par les chouans. — Du moins on me l'a assuré.». — etcoi:duite...
—Où cela?..
— Vous aurez de ses nouvelles à la ferme de Jean le Chouan^ à une demi-lieue du château d'Epinay... Une ferme, visitée jour et nuit par des soldats et par des
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paysans insurgés, n'est pas un asile bien sûr et bien convenable pour madame la comtesse de Maurepas...
— C'est bien, dit sèchement le marquis, je donnerai des ordres pour qu'on veille sur elle., et d'un geste, il congédia Péchard.
Il n'eut pas l'air de comprendre : Il n'était pas venu pour donner au général un avis charitable... ce qu'il voulait, ce qu'il fallait à tout prix, c'était éloigner le général, le forcer à quitter Rennes, pendant quelques heures au moins; dans le cas où des obstacles imprévus viendraient contrarier son projet longuement et savamment combiné.
Aussi, bien qu'à regret sans doute, il se résigna à commettre un gros mensonge, justifié du reste, par la pureté l'intention :
— J'ai oublié de vous dire, général, que madame la supérieure avait été blessée dans l'attaque, par une balle perdue; et que, craignant de mourir sans vous avoir vu, elle m'a chargé de vous dire qu'elle désirait vous confier un secret, que vous seul deviez connaître...
Le général se croisa les bras et, regardant fixement Péchard :
— Est-ce un piège pour me faire fusiller par vos chouans?..
— Je puis ne pas partager toutes les opinions politiques de M. le général, dit Péchard, mais je suis incapable de commettre une trahison... Votre mort d'ailleurs ne ferait pas triompher la cause que j'ai embrassée...
— - C'est bien... dit le général, laissez-moi... Péchard sortit.
Resté seul, monsieur de Fayolle se promena quelque temps les maia«i derrière le dos, plongé dans de profondes réflexions...
Un instant après, il sortit, se rendit à la Tour-le- Bat et se fit conduire à la cellule de la Rouerie.
Le marquis était assis sur une mauvaise chaire ea
paille les coudes sur les genoux et la tête dans les deox mains.
Au bruit que lit la clef grinçant dans la serrure, il se retourna.
— Ah ! c'est toi, dit-il, tendant la main au général;— merci de ne pas m'avoir oublié... je t'attendais...
— Écoute-moi, dit le général en s'asseyant, et causons comme deux vieux amis...
~ Qui vont être séparés pour toujours, n'est-ce pas? < — Cela dépendra de toi...
— Voyons... parle...
— Ta conspiration est découverte, tu as été pris les armes à la main...
— Je serai jugé, condamné et exécuté; après?... Ce n'est pas, je présume, pour me faire ces contidences là, que tu as pris la peine de te déranger?
~ Depuis deux ans, nous sommes ennemis politiques, mais, pendant vingt ans, nous avons vécu de la même vie, partageant tout. . fortune, plaisirs, aventures et dangers. . Tu es l'ennemi le plus dangereux, le plus terrible delà cause que je défends et, comme juge, je le condamne... mais, comme ami, je veux te sauver...
Je suis, tu le sais, partisan fanatique de la liberté, du progrès, de l'émancipation des masses; mais, quand je vois la liberté, coiffée du hideux bonnet rouge, dresser des échafauds et marcher les pieds nus dans le sang... je frémis, j'ai peur de me tromper : j'hésite, je doute, je ne sens pas en moi celle conviction, cette soif ardente qui brave tout pour arriver à son but... le but est trop loin de mes yeux, je ne le vois pas assez clairement...
Tu le vois, marquis, je me juge avec calme, sans passion... Maintenant parlons de toi... Je connais tes projets...
— Je ne les cache à personne...
— Tu veux introduire l'étranger sur le sol de la France...
Je veux consolider le trône qui chancelle, sauver
une monarchie de dix-liiui ^iècies, et balayer devant moi toutes les immondices révolutionnaires.
— C'est-à-dire, remplacer la terreur rouge par la terreur blanche; couper les têtes au nom du roi, au lieu de les couper au nom de la Convention nationale...
~ Je veux! dit la Rouerie avec la fièvre de l'enlhousiasme, venger la noblesse opprimée, volée, insultée, assassinée... Je veux punir le crime... œil pour œil, dent pour dent, c'est la loi du talion, ce n'est pas nous qui avons commencé...
— Crois-moi, la Rouerie, la passion t'aveugle... un homme d'État doit savoir se placer au-dessus des hommes et des choses de son temps... Eh bien, ton ambition, ton rêve, est plus que de la folie; c'est un crime aux yeux de la raison, de l'humanité... Au nom de la vieille amitié qui nous unit depuis Tenfance, fais comme moi... au lieu d'allumer l'incendie de la guerre civile, cherchons à l'éteindre...
— Qu'est-ce à dire?... toi qui me connais, qui devrais me connaître... tu viens me proposer de trahir mon parti... de me ranger du côté de nos bourreaux ..
— Non, fais comme moi... tenons-nous à l'écart les bras croisés et laissons passer l'orage...
— Prends garde , marquis , dans les circonstances où nous sommes, l'inaction est de la lâcheté... et la lâcheté n'est ni dans ton caractère ni dans le mien... Je comprends ton hésitation, tes scrupules, mon ami. La cause que tu sers est mauvaise, tu dois le sentir comme moi. Tu rougis d'être le complice d'une poignée de scélérats, la honte et l'opprobre de l'humanité. Mais moi, j'ai ce que tu n'as pas : la foi qui transporte les montagnes, et renverse en se jouant tous les obstacles. Je combats pour tout ce qu'il y a de beau, de grand, de sacré dans le monde... Dieu et le roi I
— Quant à Dieu , marquis, il saura bien se défendre sans nous. Pour le roi, c'est autre chose... N'oublions pas que, des premiers, nous avons combattu pour l'in-
dépendance américaine, et qu'à cette heure, grâce à nos efforts peut-être, rAmérique est une république dans laquelle les hommes ne s'égorgent pas entre eux.
— Eh! je te l'ai dit cent fois, marquis, tu confonds toujours un peuple neuf, primitif, avec une nation civilisée et façonnée depuis des siècles aux traditions et à l'obéissance monarchique. Il y a là un prestige tout puissant dont il faut savoir se servir pour gouverner.
— Et si ce prestige est détruit , comment feras-tu pour le ressusciter?... Ni toi, ni moi, nous n'avons pas pour mission de gouverner les hommes en ce monde ; c'est bien assez déjà d'avoir à nous conduire. Ce que je vais te dire est étrange pour un ancien militaire; mais, depuis que mes passions plus calmes me permettent d'écouter la voix de la raison, le sang me fait horreur, quel que soit le motif pour lequel il est répandu. Je ne veux pas défendre mes convictions avec la hache du bourreau ; la guillotine est un moyen de propagande que je repousse et déplore amèrement. Je ne sens pas en moi le stoïcisme farouche et impassible de Brutus... Pour sauver mon fils ou mon ami, je ferais tout, même une lâcheté , même un crime. Je ne veux pas, je ne peux pas te laisser monter sur l'échafaud . . . Non , cela n'est pas possible ! mon cœur se révolte à cette pensée... Oh 1 ma situation est horrible!... Il faut en finir. Écoute-moi, la Roiierie, tout ce qu'on peut faire pour sauver son ami, je le ferai pour toi. Demain, dans une heure peut-être, tu seras jugé et condamné...
— Je suis résigné à tout.
— Dans tous les cas , sous un prétexte quelconque , j'obtiendrai que l'exécution soit remise à demain. .. et, cette nuit, nous fuirons ensemble.
La Rouerie, l'œil humide, prend la main de Fayolle et la serrant fortement.
— Merci, Fayolle, merci... tu es toujours mon ami. — ■ Toujours!... mais à une condition.
— Ah ! dit la Rouerie en dégageant sa main et rele-
vant la tête avec fierté, — il y a une condition?... et laquelle?
— C'est que tu vas me jurer de renoncer pour toujours à tes projets de guerre civile... c'est que tu me suivras en Amérique.
«— Impossible.
— Tu refuses?
•— Je refuse...
— Gomment, malheureux! quand, pour te sauver, je sacrifie ce que j'ai de plus cher, de plus précieux au monde : ma cause, mon nom , mon honneur, ma vie peut-être... quand la guillotine est dressée... tu ne veux pas!...
— Non... je te tromperais; si je te faisais un serment, j'y manquerais.
— Mais , pauvre fou , son?:e donc...
— Assez!... pas un mot de plus... J'ai fait depuis longtemps à cette noble cause le sacrifice de ma vie, je ne veux pas la racheter au prix d'une lâcheté!... Que tes juges me condamnent... je suis prêt... et puis, veux -tu que je te dise toute ma pensée... je ne crois pas mourir encore... Non, il est impossible que Dieu abandonne celui qui s'est sacrifié au triomphe de sa cause...
— La Rouerie!...
— Adieu î
— Adieu!... dit le général en se levant; adieu !
La porte de la cellule se referma derrière lui, et la Rouerie se retrouva seul en face de la mort.