LE SOUPER
Le comte causait avec l'abbé Huguet. — On annonça M. de Tinteniac et la baronne de Tinteniac, sa mère.
La baronne avait une fierté digne du onzième siècle; elle n'était jamais si joyeuse que quand elle trouvait l'occasion de faire voir son mépris pour les petites gens.
Coiffée de ruches de dentelles, inondée de bouillons de soie, noyée de brouillards de blonde, elle était jolie encore, malgré ses cinquante ans, et avouait ses péchés sans trop de scrupules.
Mais, depuis quelque temps, ne sachant plus que faire, slle avait étudié tous les blasons et toutes les généalogies de la Bretagne, la province de France la plus riche en gentilhommerie.
Au souper, l'occasion était trop belle pour que la baronne ne crut pas devoir faire parade de ses connaissances héraldiques et généalogi-jues. Après avoir rappeléies
noms, les alliances, les armoiries et l'origme des pi'incipales familles de la Bretagne, la baronne^ par une transition adroite et flatteuse, finit par demander au comte de Fayolle s'il n'avait pas reçu depuis peu des nouvelles du marquis son frère.
— Il est toujours en Amérique avec M. de Lafayette, répondit le comte, — < et ne sais quand reviendra » comme dit la chanson.
— S'il revient jamais 1... — observa Péchard.
— Nous n'aurons pas, j'espère, le cnagrin de voir s'éteindre un des premiers noms de la Province , dit Tinteniac.
— A moins que M. le comte, son frère , ne songe à se remarier., dit la baronne, car lorsqu'on n'a qu'une fille..
— Le nom de la famille se perd, — dit le comte, en riant, — et je ne voudrais pas que cela fût par ma faute. Si l'on n'avait plus de nouvelles de mon aîné, baronne, je vous demanderais conseil là-dessus.
— Les desseins de la Providence sont impénétrables, dit gravement Péchard, — et quelque étrange qu'ils nous semblent d'abord , remarquez qu'ils sont toujours motivés par quelque cause mystérieuse. Ainsi, admettons, — ce qu'à Dieu ne plaise, — la mort de M. le marquis, ne serait-il pas possible de trouver dans sa vie passée des fautes qui nécessitent cette sévère expiation ? Les égarements de sa jeunesse , par exemple , — ses folles prodigalités, — ses duels nombreux...
— Gardons-nous d'avoir une telle pensée à l'égard du marquis, répondit Huguet, — mais^ comme vous le dites, — l'expiation comme la récompense est nécessaire dans ce monde, ou dans l'autre. C'est, à mon avis , la meilleure preuve de l'égal ité des hommes, parce qu'elle repose sur la justice de Dieu.
— L'égalité dans l'autre vie... dit Péchard.
— Pourquoi pas dans celle-ci... répliqua Huguet.
a Les mortels Gont égaux : — Ce n'est pas la naissance... »
— C'est Voltaire qui l'a dit, Messieurs, dit lecomte, avec cette banale condescendance de certains seigneurs du temps qui visaient à la popularité. Et il cita toute la tirade à laquelle Fabbé Péchard applaudit avec réserve.
— Nous sommes tous un peu grisés, observa-t-il, par cette fièvre de liberté et d'égalité; mais prenez garde que l'amour de l'égalité n'est ordinairement qu'une jalousie des cœurs bas contre tout ce qui est noble et beau.
Huguet allait répondre. Le comte de Fayolle ne lui en laissa pas le loisir. Les privilèges ont fait leur temps,
— dit-il; l'homme du peuple, le paysan, le savant ou l'industriel, sont à mon avis cent fois plus utiles à la société que le gentilhomme gaspillant follement son temps et sa fortune.
— Ainsi, par exemple, monsieur le comte, dit Péchard, d'après un tel système, vous consentiriez à donner votre fille au premier venu ?
— Sans doute, s'il était honnête homme, et s'il occupait une position honorable.
Georges et Gabrielle échangèrent un regard triomphant.
— Prenez garde, monsieur le comte, — dit Péchard,
— ce serait peut-être aller un peu loin.
— Comment cela?...
— Sans doute... sûre à l'avance de votre consentement, mademoiselle Gabrielle pourrait peut-être faire tel choix qui serait loin de vous être agréable.
Tous les yeux se portèrent à la fois sur Georges et Gabrielle. La jeune fille, rouge de honte, tenait ses yeux cloués sur son assiette; Georges embarrassé de la tournure que prenait la conversation, promenait ses doigts sur la table avec un mouvement nerveux.
— Cela n'est pas à craindre, dit le oomte en les regardant alternativement l'un et l'autre.
— D'ailleurs, dit la baronne, bon sang ne peut mentir, Georges et Tinteniac se mesuraient du regard.
Huguet, étranger à ce qui se disait autour de lui, suivait le fil de ses pensées.
— Supposons, dit Péchard en clignant de l'œil et donnant à ses paroles une accentuation ironique , — car ceci n'est qu'une simple supposition... que la fille d'un homme de votre rang, et pour faire une supposition improbable, que mademoiselle Gabrielle, par exemple, encouragée par de tels principes — sortis de la bouche paternelle, entraînée peut-être par une fausse générosité, commette l'imprudence d'écouter.... mon Dieu !.... M. Georges que voici, — supposez même que le mal soit allé jusqu'à des aveux, des serments, si vous voulez... Je serais curieux de savoir de quel œil M. le comte de Fayolle verrait ces enfantillages?...
— Ah ! ça, l'abbé, -— dit le comte, qui avait peur de comprendre, — que nous chantez-vous là?
— D'ailleurs, — dit Tinteniac, — à quoi bon toutes ces suppositions ? Est-ce probable? est-ce possible?
— Je ne sais pas, — reprit Péchard, ^^ jusqu'à quel point cela est vraisemblable ; — mais je maintiens, moi, qu'il n'est pas absolument impossible — qu'un jeune homme, dont l'esprit a été dépravé, le jugement faussé par une mauvaise éducation, — s'aveugle au peint ..
—D'aimer ma fille! dit le comte... Voyons, Péchard, expliquez-vous plus clairement.
L'inslinct du gentilhomme reprenait déjà le dessus dans une question personnelle.
Tout le monde se sentait embarrassé.
, On se leva de table.
Huguet, qui n'avait rien compris jusque là au manège de son adversaire, et qui ne pouvait croire qu'on parlât du pauvre orphelin confié à ses soins, pressa lui-même Péchard de tout dire, et ce dernier raconta tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il supposait encore.
Georges leva la tête sous tant d'affronts :
— Et après tout, dit-il, quand cela serait.... mon-
sieur le comte ne disail-il pas tout à l'heure, qu'il donnerait sa fille à un homme du peuple... Et que suis-je donc moi?
— Toi? dit Péchard, pauvre garçon! tu n*es pas même un homme du peuple. . . Tu es un enfant trouvé ! . . .
Ce mot tomba comme un soufflet sur la joue du malheureux Georges.
Il resta un instant les yeux fixés à terre, pâle, immobile, frémissant de honte etd^ colère.
— Vous êtes cruel, monsieur, dit Huguet en regardant fixement Péchard : il n'est pas généreux de reprocher à ce jeune homme un malheur dont il est innocent.
~ Eh ! mais, — observa la baronne, — séduire une noble fille, ce n'est pas si maladroit; c'est une manière commode de se faire un nom... quand on n'en a pas.
L'abbé Huguet prit le bras de son élève et l'entraîna hors la salle. Sans doute, en insultant ainsi, publiquement, ce malheureux enfant trouvé, Péchard n'était poussé que par l'intention très-louable d'éclairer Gabrielle sur la légèreté de sa démarche, d'éveiUer l'attention du comte, ou de mortifier Huguet dans la personne de son élève : cependant, qui pourrait répondre que les passions de Thomme ne fermentaient pas sous la soutane du prêtre, que, sans le savoir peut-être, il jalousait un bonheur que son état lui faisait un crime de jamais connaître.
C'est ce que la suite nous apprendra peut-être.
LR PÈRE MARTINET.
Comme ils passaient devant l'office, un petit homme en blouse bleue et coiffé d'un chapeau de paille recou- \ert d'une toile cirée, se leva précipitamment de table, et saluant respectueusement Huguet :
~ Vous retournez à Vitré, monsieur le recteur. Si vous le permettez nous ferons roule ensemble.
— Volontiers, père Martinet, — dit Huguet avec distraction.
Le père Martinet siffla son chien qui fracassait la vaisselle de l'office; et tous trois sortirent du château d'Épinay.
Martinet qui, plus tard, jouera un rôle important dans ce récit, était un homme de trente-six ans environ ; il avait les jambes torses comme un basset, le nez crochu, les yeux petits, caves et inquiets.
— Il faisait toutes sortes de métiers : courait les fermes des environs, changeait des chiffons pour des épingles, vendait de la mercerie, troquait pour de méchants mouchoirs mauvais teint, les beaux cheveux de paysannes; achetait des chevaux, des moutons et des vaches, qu'il engraissait gratis dans la forêt et dans les rigoles des grands chemins.
Il connaissait les secrets, les besoins et les ressources de tout le monde, et prêtait, à des taux fabuleux, aux paysans gênés, des fonds pour le compte de certains banquiers de Rennes et de Saint-Malo.
Il était partout et toujours suivi d'un mauvais barbet noir, sale et crotté, qu'il appelait Sans-Gêne, — à cause de ses façons gourmandes et familières.
Le marchand de vaches savait lire et écrire; — il se flattait même d'avoir été clerc d'huissier ; — aussi , les paysans, en lui parlant, l'appelaient monsieur Martinet, — et par derrière, c'était le père Martinet, — capable de vendre son père pour un écu de six livres.
— C'est de drôle de monde, voyez-vous, que ces gens du château, — dit Martinet en cherchant à deviner la pensée de l'abbé Huguet, — ça vous donne à boire ei à manger, je ne dis pas; mais, dans le fond, ça vous regarde toujours de sa hauteur. — Je rends quelques petits services à M. le comte... Il a bien voulu m'inviler à diner aujourd'hui, mais à l'office, comme de rai-
son. M'est avis, à moi, que vous n'avez pas beaucoup mangé à la grande table. Les plats nous arrivaient comme si on les avait faits pour nous... Ah I nous avons bien dîné à l'ofTice, — moi et Sans-Gêne.
Le bdrl'et, comprenant cju'on parlait de lui, répondit yar un grognement de satisfaction.
— C'esi vrai, dit Huguet se parlant à lui-même , — sous les formes de la politesse la plus caressante , tous ces nobles ont, au fond du cœur, un orgueil qui vous blesse (l ^ous irrite.
— Ça n'empêche pas, dit Martinet en clignant de l'œil de faire avec eux . de temps en temps, de bonnes petites affaires... Mais qu'est-ce que vous avez donc, jeune homme, ajouta-t-il en s'adressant à Georges; vous n'avez pas l'air bien joyeux pour avoir dîné en si belle compagnie. Est-ce que vous ne seriez pas content du mariage deM''^ Gabrielle avec M. de Tinteniac?
— Son mariage? dit Georges,
— Dam! on en parlait à Toffice...
— Qu'est-ce que cela me fait, dit Georges en voulant jouer l'mdifférence la plus complète.
— Il est sûr et certain, dit Martinet, que M"« Gabrielle de Fayolle n'est pas faite pour épouser un... puis se reprenant, — un jeune homme qui ne serait pas noble, et riche à l'avenant...
L'abbé Huguet se hâta de parler de choses indifférentes, heureux encore en lui-même cependant de n'avoir pas à s'entretenir immédiatement avec Georges des événements qui venaient de se passer au château. Il ne put toutefois retenir, en causant avec Martinet, quelques observations sur l'inégalité des classes, assez hardies déjà pour l'époque dans la bouche d'un recteur; mais son cœur débordait d'amertume , et il fallait qu'il en manifestât quelque chose ^ — même pour son grossier compagnon de route.
Martinet, entrant dans ses idées, lui dit d'un ton confidentiel :
— Patience j monsieur le recteur, patience... ça ne durera pas longtemps... tout ce qui brille n'est pas or... et ceux qu'on envoie manger à la cuisine , ont souvent plus d'écus à leur service que les maîtres du château.
On arrivait à Vitré.
Martinet prit la route de Fougères pour se rendre à la foire du lendemain.
Georges suivit Tabbé Huguet dans la petite maison qu'ils occupaient tous deux à quelques pas de réglise.