LES SOUVENIRS
Quoiqu'il connût une partie de la conduite de Péchard, M. de Fayolle n'avait en réalité aucune crainte sérieuse qu'il cherchât à l'attirer dans un guet-apens; il connaissait ses relations, les liens d'habitude ou d'à-
mitié, comme on voudra, qui depuis près de vingt ans, rattachaient à la famille du comte de Fayolle son frère. Mais ce n'était pas pour lui seulement qu'il avait à craindre.
Le général appréciait toute l'importance de l'arrestation de la Rouerie.
Libre, il pouvait, avec son activité infatigable et cette puissance électrique que donnent des convictions profondes, une foi ardente, soulever les campagnes et allumer un vaste incendie qui embraserait la Bretagne et toute la France.
Sans lui, la chouannerie n'était plus qu'une insurrection partielle, morcelée, fractionnée, dont on devait nécessairement triompher dans un temps donné.
Il avait fait à Tamilié tous les sacrifices que l'amitié devait attendre; et, tout en déplorant les horreurs de la guerre civile , il n'avait plus qu'une chose à faire : laisser la justice suivre son cours et accomplir son œuvre terrible.
Il savait que le parti de la Rouerie tenterait tous les moyens de le sauver : la force, la ruse ou la corruption, etencasdesuccèsquelle responsabilité pèserait sur lui!.. Mais de Rennes au château d'Épinay ou à la ferme de Jean le Chouan , la distance n'était guère que de dix lieues; il ne s'agissait donc que d'une absence de quelques heures.
Pendant que le général ruminait toutes ces réflexions en se rendant de la prison à son hôtel , il rencontra le capitaine Georges qui venait lui rendre compte de son expédition et prendre ses ordres pour le service de la place.
— ' Capitaine , lui dit le général , je vous confie tous mes pouvoirs ; pendant mon absence, vous donnerez vos ordres et lirez tous les rapports qui vous seront adressés. Il est possible que l'on fasse quelque tentative pour délivrer la Rouerie et M. de Tinteniac; tenez-vous sur vos gardes... Je compte sur vous.
— C'est bien, général ; soyez tranquille.
— Au reste, le jour il n'y a pas grand' chose à craindre, et ce soir je serai ici.
— Voulez-vous que je fasse doubler les postes, général?
— Non, c'est inutile; il faut ménager la santé de nos hommes. Les pauvres diables font une rude et vilaine besogne.
Par prudence, le général crut devoir changer son uniforme d'officier de dragons contre l'habit à larges basques, moins élégant, mais aussi moins dangereux, des bourgeois de l'époque , et mettre dans ses poches une paire de pistolets à deux coups.
11 fit partir quelque temps avant lui un dragon dont il connaissait 'a bravoure et le sang- froid ; pour éclairer sa marche et lui venir en aide en cas d'attaque.
Le même soir, à quatre heures , il était au château d'Épinay. Du château à la ferme, les chemins étaient défoncés par la pluie et noyés de larges flaques d'eau; le général réfléchit qu'il ferait plus promptement le trajet à pied, et que d'ailleurs il avait à ménager les forces de son che^al.
Puis, tout-à-coup au moment de partir, il lui vint une réflexion qu'i' s'étonna de n'avoir pas faite avant de se mettre en route; Jean le Chouan faisait partie des bandes d'insurgés; il n'était pas prudent de se montrer à la ferme de la Haie. Il envoya son dragon porter une lettre à Hélène , et se décida à attendre la réponse au château d'Épinay.
Le château paraissait inhabité ; le général se promena quelque temps seul, regardant les murailles noires et triâtes du château; les jalousies pourries par la pluie pendaient disloquées; les fenêtres étaient sans vitres... L'herbe avait poussé dans la cour et dans les allées du jardin ; la ronce, le chèvre-feuille et la \ignc sauvage couraient sur les arbres fruitiers et s'acci reliaient aux
branches, comme les lianes folles des forêts vierges de l'Amérique...
La nuit commençait à tomber ; quelques étoiles épinglaient déjà le ciel mamelonné de gros nuages...
En retrouvant tristes et abandonnés, ces lieux qu'il avait tant de fois parcourus riants et fleuris, quand la passion chantait dans son cœur, le général se sentit accablé d'une tristesse profonde.
Tout son passé lui apparut radieux et coloré par les souvenirs de sa jeunesse.
C'était à cette heure qu'il arrivait au château ; il attachait son cheval à cet arbre... il voyait la chambre d'Hélène à travers ce massif de sorbiers et de lilas... Assis sur cette pierre , il passait de longues heures à attendre que les lumières s'éteignissent aux fenêtres du château... Que de fois, penchée à son bras, respirant l'air embaumé de la nuit, ils avaient ensemble parcouru ces allées, pendant que le rossignol chantait caché dans les feuilles...
A cette place , Hélène lui annonça qu'elle était mère...
n se rappelait tout... sa frayeur, ses angoisses, ses larmes séchées au feu de ses baisers... Qu'allait-elle devenir, l'épouse coupable ? De quel front soutenir le regard redoutable du comte, son mari, son juge?
Ces réflexions arrivaient un peu tard, mais c'est toujours ainsi : la raison ne commence à parler que le surlendemain.
Tous ces souvenirs se dessinaient avec netteté et précision dans son esprit... Il y avait de cela vingt ans... Mais qu'est-ce que vingt ans? — Un siècle dans l'avenir; un jour dans le passé...
Tout-à-coup, au bout d'un berceau de charmille, à deux cents pas de lui , le général crut voir, marchant doucement, sous les longs plis d'un suaire blanc, un fantôme...
Le général n'avait jamais eu peur. . Mais involon-
lairement ses séances chez Mesmer et ses soirées à Ermenonville chez le comte de Saint-Germain, lui revinrent à la pensée...
Dans la disposhion d'esprit où il se trouvait, les idées les plus bizarres, les plus folles, lui passèrent à Irc" vers la tête...
Un moment il crut aux apparitions surnaturelles des légendes : il resta immobile, tremblant, cloué à la même place; le fantôme approchait toujours...
Il fait un pas : un bruit de feuilles sèches crie sous ses pieds; l'apparition lève la tête, pousse un cri et tombe évanouie dans ses bras ..
Son rêve , ses souvenirs avaient pris une forme , un corps... C'était Hélène, Hélène qui, après un deuil de vingt années, venait, à la même place, demander à Dieu le pardon de sa faute...
En présence de cette douleur si vraie, de cette \ie brisée par un caprice de sa passion, le général se sentit profondément attendri.
Hélène ouvre les yeux, le reconnaît et, s'arrachant de ses bras :
— Laissez-moi... que voulez-vous?
— Ce que je veux ? vous défendre , vous protéger, veiller sur vous... J'ai appris ce matin que votre couvent avait été fermé hier.
— Oui* fermé... par vous; par lui.
— Pauvre femme ! dit le général en prenant une de sesmains qui pendait inerte et sans vie:— je vous ai fait bien du mal; j'ai brisé votre vie, et vous devez bien me haïr
— Non... j'ai appris par M. Huguet, tous les soins, toute la tendresse, toute la bonté que vous avez eue pour notre enfant et depuis, je ne vous hais plus... j'ai pardonné.
— Ah! je suis bien coupable envers vous! fauvre femme, pauvre mère délaissée! mais aussi, rai pelezvous donc mes prières, vos refus... vingt fois je suis venu en suppliant frapper à cette porte, et toujours elle
resta fermée pour moi... je partis en Amériffue ... je vous oubliai... que voulez- vous? j'étais indigne ou incapable deconnaîlre les joiesde la paternité.. .Pourquoi m'en faire un crime?le cœur a comme toute chose son enfance, son développement et sa maturité. On a fait de l'amour un enfant... c'est un contre-sens et une sottise que l'on accepte sans examen parce qu'elle est vieille... croyezmoij Hélène, l'amour a des rides, la patte d'oie au coin des yeux, et des poils blancs dans la barbe et les cheveux. . .Toutes nos affections, comme les ombres, croissent vers le soir de la vie.
Tenez... je vous le jure, Hélène, je ne vous ai peutêtre jamais tant aimée que tout à Theure à cette place, en me rappelant ce que vous étiez pour moi... Avezvous jamais songé que nos deux existences étaient pour toujours réunies, par une affection commune: un enfant?
— Voulez-vous savoir, répondit Hélène, à quoi j'ai pensé depuis vingt ans... à quoi je pense toujours? venez.
Elle le prit par la main , ils montèrent ensemble les marchesdegranit disjointes du perron sur lequel ouvrait la porte du grand salon.
— C'était, reprit-elle en baissant la voix, le treize janvier... le soir... à peu près à Fheure où nous sommes. Je savais qu'en me retrouvant enceinte le comte me tuerait. . . je ne voulaispas mourir. . . je devais fuir avec vous :Yvonne faisait les malles et portait mes bagages dans la voiture qui attendait dans la cour... j'étais près de la cheminée, assise en face de cette porte... je vous attendais... la porte s'ouvre... le comte entre... je me crus morte... je tremblai comme une feuille... je me jetai à genoux, priant et demandant grâce... puis c'est vous... vous sortez ensemble... j'entends un coup de feu, et un moment après, Jean le Chouan et Huguet rapportèrent le comte sanglant, pâle, la poitrine trouée par une balle... mort ..là... tenez ! je le vois encore... son spectre se lève et nous menace de son regard vide... Ah! mon Dieu >
DE TAYOLLE 227
mon Dieu î ayez pitié de moi ! s'écria Hélène en tombant à genoux et cachant sa figure dans sef deux mains.
Le général sentit une larme dans ses yeux et un frisson courir partons ses membres : une révolution subite venait de s'opérer en lui : insoucieux, sceptique et railleur, il se sentait tout-à-coup, confiant, attendri ; il retrouvait Hélène non plus comme à vingt ans, timide et d'une naïveté charmante, mais ennoblie parla souffrance, sanctifiée par la maternité... Son cœur qu'il croyait mort bondit dans sa poitrine...
— Relevez-vous, Hélène, dit-il, en la prenant dans ses bras : — il n'est point de faute que ne racliète un si long, un si douloureux martyre. — Et Georges avezvous pensé à lui?
— Toujours... mais de loin: en lui cachant la main tendue vers lui ; et me privant par pénitence, de son amour, de ses caresses d'enfant.
— Maintenant, c'est un homme et il expie cruellement le malheur de sa naissance : le monde le repousse pour une faute qu'il n'a pas commise.
■ — Je donnerais de grand cœur ma vie pour lui éviter un chagrin ; mais que pouvais-jepour lui? le reconnaître pour mon enfant ? mais c'était impossible, j'étais comtesse de Maurepas quand il vint au monde; et il n'avait aucun droit au nom et à la fortune des Maurepas... je n'avais pas le droit d'être sa mère.
— Vos scrupules sont trop honorables pour que j'aie la pensée de les blâmer... j'aurais agi comme vous... mais aujoura'hui nous avons des devoirs à remplir, une injustice à réparer.
— Comment?... parlez!... pour lui, je suis prête à tout; résignée à tout...
— Eh bien î ma chère Hélène, le monde ne finit pas aux limites de la Bretagne ; il est possible de trouver un coin de terre où les indiscrets ne viendront pas chercher à connaître les secrets de notre vie intime, et nous demander compte de notre passé... aujourd'hui d'ailleurs,
la France est tourmentée par une révolution qui menace de devenir terrible... On se tue, on se fusille, on s'égorge pour des motifs qui ne sont pas très-clairs dans mon esprit... Quittons tous la France; — non pas pour aller nous joindre aux émigrés ou aux ennemis de notre pays ; pour aller en Amérique chercher le repos et l'oubli, dans une cabane au coin d'un bois ou sur le bord de la mer... là, du moins, nous n'aurons pas à rougir de l'appeler notre enfant...
— Mais c'est impossible !...
— Pourquoi?...
— Je suis morte au monde... j'ai prononcé des vœux éternels.
— La loi les a annulés...
— Mais les hommes n'ont pas le droit de délier sur la terrCj les liens que Dieu a formés dans le ciel.
— Je respecte vos scrupules religieux, Hélène, et je n'entends pas grand'chose à la discussion des articles de foi... mais Huguet est votre directeur ; c'est un homme de bon conseil, demandez-lui, si en expiation de votre faute, vous pouvez...
— En commettre une plus grande encore, peut être.. .
— Non, vous sacrifier au bonheur de votre enfant... ■ — Je le consulterai... adieu...
— Au revoir...
Le général monta à cheval, et reprit la route de Ficnnes escorté par son dragon ; pendant ce temps-là , la nuit était tout-à-fait tombée. Le général se rappela qu'Hélène ne lui avait pas dit un seul mot de ce secret si important pour lequel il était venu. Si elle l'attendait, pourquoi avait-elle paru si surprise en le reconnaissant ?...
Pourquoi l'avait-il retrouvée au château quand elle devait l'attendre chez Jean le Chouan à la ferme de la Haie?...
Alors, il se dit que Péchard devait avoir le plus grand intérêt à l'éloigner de Rennes , dans l'hypothèse assez
vraisemblable où il voudrait essayer de délivrer Tinleniac et la Rouerie. Toutes ces craintes lui paraissaient en ce moment si claires, si évidentes, qu'il s'étonnait de n'avoir point commencé par faire arrêter Péchard, sauf à s'assurer plus tard que ses soupçons n'étaient pas fondés.
Le château d'Épinay est situé à environ une demilieue dans les terres : le chemin vicinal qui mène à la grande route de Rennes à Vitré , eet étroit et encaissé de chaque côté, de grands talus plantés de gros chênes noueux et rabougris^ dont les branches se mêlent aux fouillis de ronces, de houx, d'ajoncs et de hautes fougères...
Malgré son impatience, le général se \it donc forcé de tenir son cheval au pas... Le dragon marchait en éclaireur à cent pas devant lui :
Tout-à-coup, il entend un coup de feu : il lance son cheval, s'approche, et voit le dragon les bras pendants et la tête penchée sur le cou de son cheval : une longue perche jetée d'un côté sur l'autre des talus, barrait le chemin
Une forme plus noire parut s'agiter à travers les branches : à tout hasard, le général lâche un premier coup de pistolet et attend, le bras tendu...
Au même instant , un homme saute en croupe de son cheval, l'enlace avec un turban qui fait deux ou trois fois le tour de son corps, est noué sur ses reins, et lui serre les deux bras sur les flancs.
Le général se trouva enlacé avant même qu'il eût eu le temps de penser à se défendre.
Un second paysan sortit des broussailles, prit le cheval par la bride et le reconduisit vers le château qu'il venait de quitter depuis à peine un quart d'heure.
Pas un mot ne fut prononcé dans cette lutte étrange qui rappelait les guerres des sauvages^de l'Amérique.
Le général sentait toujours derrière lui , sur la croupe de son cheval, l'homme aui l'avait attaché
230 LE MARQCIS
par deux ou trois fois différentes, il crut entendre des cris sourds, un râle éloufîé... puis, deux bras s'enlacèrent autour de son corps et se raidirent dans une convulsion suprême... une tête s'afïaisa lourdement sur son épaule,., un soupir passa dans ses cheveux...
On entrait dans la cour du château :
Des paysans accoururent et apportèrent un fallot. Pour arracher le général de sur son cheval, on fui forcé de détacher les deux bras roidis qui le tenaient serrés comme dans un étau :
— Jean! c'est moi... cria une voix de femme se détachant du groupe : — es-tu malade..?
Le corps glissa de la croupe du cheval et tomba lourdement à terre .
• — Jésus Dieu! dit Yvonne en se jetant à genoux sur le cadavre de son mari, — mon pauvre Jean est mort!., mais reprit-elle avec un sourire d'une naïveté sublime : — Je suis bien rassurée sur son sort: il était er état de grâce, et monsieur Péchard m'a promis qu'il ressusciterait trois jours après sa mort..
— Crois-tu ça toi, Ghaudeboire, dit le grand-fumeur en baissant la voix.
— Hum., dit Ghaudeboire avec un mouvement de tête, faudra voir...
— Monsieur le marquis de FayoUe, vous êtes notre prisonnier... il ne vous sera fait aucun mal; mais je vous préviens qu'à la première tentative d'évasion je vous fais fusiller.
Le général leva la tête avec surprise : le son de la voix et les expressions formaient un contraste étrange avec la peau de bique et le feutre à larges bords qui cachait les traits du personnage.
Voyons maintenant ce qui se passait à Rennes, pendant l'absence du général
DE FAYOLLR 231
Devant une haute cheminée, dont le chambranle, supporté par deux élégantes colonnetles de marbre blanc, enroulées de festons et d'arabesques dorés, était enjolivé d'une mosaïque de marbres précieux, encadrés dans des moulures également dorées, — le comte de Fayolle, étendu dans un grand fauteuil, les pieds sur les chenets, les mains croisées sur son ventre, était plongé dans cette béate somnolence que procurent une digestion facile et un bon feu.
Il était quatre heures du soir: les volets étaient déjà fermés; deux grandes chandelles de suif brûlaient dans de lourds chandeliers d'argent massifs.
Pendant que le marquis son frère sacrifiait généreusement sa vie au triomphe des idées révolutionnaires, et luttait de toute son énergie contre la conspiration de la Rouerie, - le comte avait depuis deux ans déjà quitté son château d'Epinay qui l'exposait aux visite trop fréquentes des chouans et des bleus; — car, amis et ennemis étaient également à craindre dans ces malheureux temps, et si les chouans ne se retiraient guère d'une maison sans l'avoir pillée; — messieurs les gardes nationaux ne se faisaient pas faute non plus de mettre les fermes à contribution et ne se privaient de rien qui leur fût agréable.
Le comte ne sortait que le plus rarement possible de l'hôtel de son frère, et évitait avec le plus grand soin tout ce qui aurait pu non-seulement le compromettre, mais encore le faire classer dans tel ou tel parti ; son eS' prit sceptique et voltairien lui avait valu l'estime et la considération de la haute bourgeoisie, qui le regardait comme un homme bien ai:-dessus des préjugés de sa caste.
Par égard pour son nom, la noblesse lui pardonnait son égoïsme, et l'abandon qu'il faisait de son parti.
Dans l'embrasure d'une fenêtre, à l'autre bout du salon, Gabrielle travaillait à un ouvrage de tapisserie.
La nuit commençait à tomber, =— - les rues étaient désertes et mal éclairées par quelques réverbères qui fumaient de loin en loin...
Un homme ouvrit la porte du salon et entra sans se faire annoncer.
Le comte fit un mouvement de surprise et de mauvaise humeur qu'il ne chercha pas à dissimuler.
— C'est vous, Péchard!.. dit-il d'un ton plus impérieux que poli, - que demandez-vous?...
Péchard s'approcha de Gabrielle, la baisa au front et roula un fauteuil auprès de celui du comte.
— Vous a-t-on vu entrer? — demanda le comte en regardant si personne ne les écoutait.
— Je ne le pense pas, monsieur le comte, je suis entré par la petite porte du jartjin, qui donne sur Lamotte.
— Cette porte était donc ouverte? demanda le comte visiblement inquiet.
— Probablement par oubli ou par négligence du jardinier.
— Tous ces airs de mystères sont dangereux par le temps qui court, et ne me conviennent pas du tout... Tenez-vous-le pour dit, l'abbé. Je ne conspire pas, moi, et je ne veux avoir rien de commun avec ceux qui sont mêlés à ces affaires-là.
— Quant à moi, monsieur le comte...
— Il n'y a plus de monsieur le comte... Les titres de noblesse sont abolis. Je m'appelle monsieur de Fayolle, ou plutôt Fayolle tout court... Je ne connais qu'une chose, sachez-le bien, le respect aux lois et à la constitution.
— Cependant, il y a des circonstances...
— Pas de discussions, l'abbc,... vous chouannez, je lésais...
— Chouanner! moi! dit Péchard en levant dévotement les yeux au ciel : on m'a calomnié... J'ai cru devoir, il est vrai, pour des scrupules de conscience, refuser de prêter sermentà la constitution civile du clergé... mais delà, à m'enrégimenter dans les bandes de chouans, ilya tout un abîme...
— C'est possible, l'abbé... je ne demande pas ce que vous faites, je ne veux pas le savoir... Tenez, je vous parle sincèrement : je suis l'homme le plus tranquille et le plus inoffensif de la terre... je ne veux de mal à personne... à vrai dire, je ne suis d'aucun parti... qu'ils s'arrangent pour gouverner la France, ça ne me regarde pas... Je ne sais pas si vous vous souvenez de l'exécution de madame de Farcy sur le Pré-Botté, la guillotine était une chose nouvelle, tout le monde en parlait, je voulus la voir... Ah! l'abbé, quel spectacle! je faillis me trouver mal... mes pauvres jambes flageolaient sous mon ventre et refusaient de me porter... je rentrai me coucher et je fus plus de quinze jours sans sortir. . . C'est pour vous dire, l'abbé, que je suis malade de la peur de me compromettre... Je ne vois personne, je ne parle à personne... Aussi, Péchard, je vous estime infiniment^ nous sommes de vieilles connaissances, mais vous me ferez un grand plaisir en ne remettant plus les pieds à l'hôtel...
— Ah ! monsieur le comte, que vous avez bien raison ! Si tout le monde pensait comme vous , nous n'aurions pas à déplorer tant de crimes commis tous les jours.
— Je suis de votre avis.
• — Mais , par malheur, nous sommes tous plus ou moins solidaires dans la société, et le coup qui frappe un membre, plonge dans la désolation une famille tout entière.
— C'est vrai; mais il faut d'abord songer à soi.
—« Ainsi, continua Péchard, depuis longues années, vous caressiez un projet d'alliance avec M. de Tinteniac.
— J'en conviens... Mais aujourd'hui M. de Tintcniac est arrêté... je ne le connais plus.
— Cependant...
-Quoi?
— Si pareil malheur frappait votre frère , par exemple?...
— J'en serais désolé... car malgré ses idées un peu extravagantes, mon frère est dans le fond un excellent homme , et je l'aime beaucoup. . . Mais, avec la meilleure volonté, je vous le demande, là, entre nous, l'abbé, qu'est-ce que je pourrais faire pour lui?... — Par bonheur au moins , il a eu, cette fois, le bon esprit de ne pas se fourrer dans la conspiration de son ami la Rouerie.
— J'en doute... Mais les amis de la Rouerie sont habiles et nombreux.. Qui vous dit , par exemple , que , pour sauver leui chef, ils ne chercheront pas à s'emparei de M le marquis de Fayoile, pour se ménager un échange de prisonniers ou se livrer à une représaille terrible.
— Ho! le marquis connaît le métier de la guerre , et je le crois capable de se défendre.
— Je le crois aussi... mais on a vu souvent les généraux les plus habiles tomber dans des pièges... Ainsi, malgré toute sa prudence, si ce que je viens d'apprendre est vrai, votre malheureux frère...
— Eh bien?
— Aurait été arrêté par les chouans.
— C'est impossible... je Fai vu ce matin.
— Une personne sûre m'a affirmé qu'il était prisonnier à votre château d'Épinay.
L'abbé disait la vérité; seulement il avançait de deux heures.
— Quel malheur I mon Dieu !.., Mais que puis-je faire à cela?
— Ne pourriez-vous pas aider un peu ses amis à le sauver?
' — Le sauver! moi!... comment? Mais l'abbé, vous êtes fou? Est-ce que j'ai des intelligences av*»c les chouans ?
— 11 n'est pas question de cela. Seulement des personnes piudentes et sensées se sont dit : Que l'on nous rende WM. de la Rouerie et Tinteniac, etnous mettrons M. le marquis de Fayolle en liberté.
— Qu'on leur rende Tinteniac et la Rouerie , je ne demande pas mieux; mais est-ce que cela dépend de moi?... est-ce que j'ai quelque autorité au clab ou à la municipalité.
— J'ai un moyen , dit Péchard en se rapprochant du comte.
— Gardez votre moyen; je ne veux pas le connaître. Je ne veux, songez-y bien, me fourrer pour rien au monde dans toutes vos conspirations.
• — Mais pourtant , monsieur, vous ne pouvez pas abandonner votre frère.
— 11 est mon frère, mon Dieu! je le sais bien... et même un frère que j'aime beaucoup. Mais j'ai une fille aussi, monsieur... je suis père de famille, et avant tout, je me dois au bonheur de mon enfant.
— Sans doute, monsieur, sans doute... mais le moyen...
— Et S'il est découvert votre moyen , je serai regardé comme complice, arrêté, jugé et exécuté comme tel... Si ces messieurs m'avaient fait l'honneur de me^ consulter, je leur aurais conseillé de ne se point mêler de tout cela... Maintenant c'est fait.
— Oh 1 leur sort n'est pas douteux... Demain ils seront interrogf's, exécutés, et leurs biens confisqués au profit de la nation.
Le comte se di essa sur son fauteuil et s'assura que personne ne les écoutait.
— Si vous renvoyiez Gabrielle, monsieur, nous pourrions peut-être causer plus à l'aise.
— Non , dit le comte ; cela aurait un air de mystère
que les domestiques pourraient remarquer. Vous êtes très- compromettant, Péchard; mais il y a peut-être moins de danger devant ma fille. Parlez... quel esi votre moyen ?. .
Un mot tombé dans la conversation avait subitement modifié ses sentiments à l'égard de son frère.
— Le moyen imaginé par les personnes honorables dont je vous parlais tout à l'heure est excessivement simple, dit l'abbé. Vous rappelez-vous un grand jeune homme que Huguet vous amenait assez souvent au château d'Epinay ?
— Le capitaine Georges , — dit le comte avec un mouvement de lèvres ironiques, — mais quel rapport?...
-- Ce monsieur Georges était, vous le savez, amoureux de Gabrielle.
A ce mot , la jeune fille releva vivement la tète et chercha à prêter un sens aux quelques mots qui arrivaient à son oreille.
— Je m'en souviens.
— Il est aujourd'hui capitaine de dragons et chargé du commandement de la place pendant l'absence du général.
— Eh bien!... — demanda le comte qui ne comprenait pas encore.
— Les amis de la Rouerie ont, m'a-t-on assuré, l'intention de mettre cette nuit , de service , une douzaine de gardes nationaux dévoués à la bonne cause... et , si l'on pouvait seulement tenir le capitaine éloigné du poste à la tombée de la nuit, — un des sous-ofliciers le remplacerait et confierait à des hommes sûrs le poste de la Tour-le-Bât.
— Mais depuis longtemps nous ne voyons plus le capitaine Georges , et je ne vois personne qui puisse le retenir précisément à celte heure-là... En admettant toutefois , — ce qui n'est pas , — que je consente à ma rendre moralement complice de cette évasion...
— Qui pourra retenir le capitaine précisément à cette heure-là? répéta Péchard. — C'est en cela précisément que consiste le moyen que l'on m'a contié... et que je demande la permission de vous soumettre...
— Voyons... dit le comte baissant la voix et jetant sur la porte un regard craintif. .
L'abbé, par un mouvement de tête^ indiqua la jeune fille, qui commençait à s'apercevoir qu'on s'occupait d'elle.
— Gabrielle! dit le comte surpris.
— Qui veut la fin veut les moyens , — réprit Péchard. Je sais bien que vous n'avez rien à craindre des chouans; quand ils auront démoli votre château d'Épinay et brûlé vos métairies, ils n'en seront pas plus riches, ni vous plus pauvre pour cela... Mais je vous connais : vous êtes bon , sensible , et vous ne voudriez pas avoir à vous reprocher la mort de votre malheureux frère, quand il vous est si facile de le sauver sans courir le moindre danger...
— Eh bien! que faut-il faire? dit le comte, du ton d'un .'^mme résolu à prendre un grand parti.
— Oh! ce que l'on vous demande est bien simple; de peur de vous compromettre, et pour éviter tout soupçon de complicité , vous allez prendre votre canne et aller faire une petite promenade d'une ou deux heures au plus du côté du Mail ; vous pouvez même, en suivant la rivière, vous rendre tout doucement jusqu'au château de la Prévalais. Pendant ce temps-là , Gabrielle , restée seule dans ce salon . pourrait avoir une entrevue avec ce Georges, qui se trouverait là par un hasard que je me chargerais de préparer.
Gabrielle tressaillit ; — bien qu'elle n'entendît pas l'entretien, le nom de Georges était arrivé jusqu'à elle, et ce mot réveillait tout un passé que sa raison condamnait, mais que son cœur n'avait pu complètement oublier.
— Mais, dit le comte, laisser Gabrielle seule...
— Je serais là, monsieur... je serais là, dit Péchard...
— Je ne promets rien, dit le comte en se levant; je verrai... je réfléchirai... Dans tous les cas, l'abbé, soyez bien persuadé que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour sauver mon malheureux frère...
Puis, comme s'il eût complèlement oublié ce qui venait d'être dit, le comte prit sa canne et son clinpeau, et se dirigea vers le Mail en suivant les murs de la ville.
Resté seul, Péchard roula son fauteuil auprès de celui de Gabrielle.
— Ma chère enfant, dit-il en prenant doucement les mains de la jeune fille, et l'enveloppant d'un regard velouté : vous savez TalTeux malheur qui est arrivé?
— L'arrestation de M. le marquis de la Rouerie...
— El de M. de Tinteniac, dit Péchard avec intention. Il faut que vous nous aidiez à les sauver.
— Moi ! s'écria Gabrielle en le regardant avec la plus grande surprise.
— Vous, mon enfant... Celui de qui relèvent tous les empires, dit Péchard avec un accent prophétique, se plaît souvent à choisir les caractères les plus faibles pour l'accomplissement de ses projets.
— Pouvez-vous me dire au moins ce que j'aurai à faire? demanda Gabrielle en rougissant.
A quelques paroles interrompues de la conversation de Péchard avec son père, elle avait compris que le nom de Georges était en jeu; — maintenant, elle pressentait déjà la vérité.
— Nous ne vous demanderons rien que de trèssmiple et de très-facile, répondit l'abbé en souriant. 11 s'agit tout bonnement d'une entrevue avec Georges.
Gabrielle baissa les yeux avec embarras
— C'est un malheureux enfant que les mauvais conseils ont égaré... Les volontés de la Providence sont impénétrables, peut-être vous a-t-elle choisie pour ramener à elle cette brebis égarée...
— Mais, Tabbé, que dire pendant cette entrevue?... Vous savez que je n'entends pas grand'chose à la politique.
— Allons, dit Péchard en riant, vous parlerez d'autre chose... Mais soyez sans crainte, je ne vous laisserai pas souffrir longtemps ; la Tour-le-Bat est en face, et, au signal convenu, j'accourrai vous délivrer.
Péchard déposa un baiser sur le front de la jeune fille, et sortit en la laissant émerveillée du rôle que la Providence lui réservait dans les destinées de la monarchie française...
Le comte passa dans la chambre qu'avait occupée son frère, fît un triage de ses papiers, et jeta au feu ceux qui auraient pu le compromettre.
XYII.