LA SÉDUCTION
Gabrielle travaillait toujours assise à la place où Péchard l'avait laissée. Un instant après, la porte du salon s'ouvrit : un domestique annonça le capitaine Georges.
Georges entra : non plus gauche et décontenancé comme au bal de M. Begasson de la Lardais, mais timide et tremblant en face d'un ennemi qu'il n'était pas habitué à combattre : Mademoiselle , dit-il, ma visite doit vous surprendre... permettez -moi de la justifier... M. Péchard m'a écrit...
— Pour une affaire très-importante qu'il désire vous communiquer.
— Vous le saviez ?
— 11 sera ici dans un moment, veuillez, je /ous prie, prendre la peine de l'attendre.
Il entrait fier, la haine dans le cœur, la raillerie sur ies lèvres, bien décidé à se venger de l'entrevue chez les demoiselles de Renac, et des grands airs méprisants du dernier bal... et tout-à-coup, au premier regard,
au premier sourire, à la première rougeur de la jeune fille, toute sa fierté d'emprunt, toute sa crânerie amoureuse se fondit comme une goutte de rosée au premier baiser du soleil.
Malgré sa haine bien sincère pour la noblesse, il se sentait attendri en pensant à la générosité de Gabrielle qui, la première, l'avait aimé quand tout le monde le repoussait dédaigneusement... Et il se rappela son premier amour, si frais, si jeune, si naïf, si plein de confiance, ses rêveries sur le bord de l'étang d'Épinay, ses promenades à la ferme de Jean le Chouan... Tout, et rien... comme la vie, comme la jeunesse, comme l'amour...
Gabrielle avait jeté sur lui un regard, unseul, et ce regard avait suffi pour lui faire découvrir bien des choses.
D'abord, que le jeune homme portait avec une rare distinction son uniforme de capitaine, gagné sur le champ de bataille au milieu de la poudre et des cris déchirants des mourants et des blessés...
Ensuite, que depuis trois ans, Georges étaient grandement changé à son avantage ; ce n'était plus le petit jeune homme qu'elle avait connu, humble et soumis, tremblant de mal faire , et implorant la faveur d'un regard. Il portait la tête haute sans forfanterie, et son œil brillant annonçait cette audace, cette confiance en soi, cette énergie à laquelle le cœur des femmes ne résiste presque jamais.
— C'est à monsieur Péchard, que je suis redevable de votre visite, monsieur... dit Gabrielle, avec le sourire gracieux d'une jeune fille habituée aux manières élégantes du grand monde.
— Oui, mademoiselle, dit Georges, c'^st M. Péchard que vous devez accuser...
— Accuser 1 mais, monsieur, qui peut vous faire supposer qu'elle me soit désagréable?
— Tout, mademoiselle; notre passé, nos adieux, et la manière plus que froide avec laquelle vous m'avez accueilli au dernier bal...
DE FAYOLLE Ul
— Ah ! ce sont là les seuls souvenirs que vous ayez gardés de notre passé?...
— Ce sont du moins les seuls qu'il m'est permis de vous rappeler...
— Tourquoi?...
— Parce que je ne veux être ni ridicule, ni malheureux...
— J'ai donc été bien méchante envers vous ?
— Je ne prétends pas dire cela, mademoiselle; vous n'avez été que prudente et raisonnable... Vous avez compris la distance que la naissance avait placée entre nous...
— C'est-à-dire, que j'ai écouté les conseils de personnes plus âgées et plus éclairées que moi... Et c'est pour cela que vous me haïssez ?
— Moi, vous haïr !... mademoiselle... vous m'avez profondément humilié, j'en conviens, j'ai cruellement souffert à cause de vous, mais je n"ai jamais pu vous haïr...
— Vous l'avez donc voulu ?
— Cela vous étonne ?
— Quel mal vous ai-je donc fait ?
— Vous me le demandez !.. N'avez- vous pas flétri ma jeunesse en me faisant espérer un bonheur impossible?
— Est-ce ma faute, si...
— Non... aussi je vous ai pardonné... Nous étions enfants tous deux, et ni vous, ni moi, nous ne soupçonnions les exigences de la société dans laquelle nous étions appelés à vivre... aussi ^ croyez-le bien... Gabrielle... vous n'avez pas d'ami plus sûr et plus dévoué que moi ..
La jeune fille sourit en hochant la tête :
— Vous ne me croyez pas?...
— Le moins du monde... et si, demain, dans une heure, un ordre de la municipalité vous le commandait, vous nous feriez parfaitement arrêter et emprisonner, mon père et moi...
— Par bonheur j M. le comte est trop prudent pour me mettre jamais dans cette pénible situation...
— Qu'en savez-vous ! par le temps qui court eston jamais sur de n'être pas, sans le vouloir, complice de quelqu'un ou de quelque choses ?
^— C'est à cause de l'arrestation de M. de Tinteniac que vous me faites cette réflexion là?
— Eh bien! quand cela serait? votre dévouement dont vous me parliez tout-à -l'heure, irait-il jusqu'à le sauver de l'échafaud?
— M. de Tinteniac est mon ennemi politique, il y a entre son parti et le mien une guerre à mort... Si donc j'étais appelé à prononcer sur son sort je n'hésiterais pas aie condamner.. Quant à vous, Gabrielle, si votre vie était en danger, pensez à moi, appelez-moi... je ferai tout pour vous sauver, même un crime, même une trahison... mais pardon, mademoiselle reprit Georges en se levant, je m'aperçois que j'abuse de votre complaisance..
— Le temps vous parait long... dit Gabrielle d'un petit ton blessé...
— Mes instants sont comptés, mademoiselle, et je crains même de m'être oublié trop long-temps auprès de vous... je m'aperçois que depuis mon entrée dans ce salon, la pendule marque toujours quatre heures cinq minutes.. Je ne puis attendre Péchard davantage; dites-lui, je vous prie que demain je serai prêt à l'entendre..
Il allait sortir: Gabrielle se rappela Tinteniac elle rôle qui lui était tracé; elle pouvait bien faire un petit sacritice de coquetterie au salut de la monarchie IVançaise...
— Un mot encore.
Georges s'arrêta debout auprès de la porte : —Vous croyez n'est-ce pas que j'aime M. de Tinteniac!
— Ne deviez-vous pas l'épouser?
— Depuis trois ans., ne vous-êles vous jamais de-
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mandé pourquoi ce mariage n'était pas encore terminé ?
— J'ai pensé que les circonstances politiques..
•=- Seulement?., et que ma volonté n'était pour rien dans ce retard de trois années?., et si je vous disais moi qu'au moment d'accomplir le sacrifice , j'avais senti mon courage défaillir... si je vous disais que j'ai toujours pensé... à vous...
Georges la regarda avec surprise...
■ — A moi!., vous?., c'est impossible...
' — Reconnais:ez-vous cet anneau?., l'anneau de ma mère, que je vous avais donné?..
— Et que je vous rendis chez les demoiselles de Renac...
Pour examiner l'anneau de plus près, Georges prit du bout des doigts la petite main si coquettement tendue vers lui et l'approcha de ses lèvres...
Au lieu de se retirer brusquement, — froissée par le contact de sa bouche, il lui sembla que cette main avait légèrement pressé la sienne..
Ce bonheur inattendu, celte caresse inespérée le frappèrent comme la foudre; tout son sang reflua vers son cœur... il se sentit frissonner et pâlir...
Rouge de plaisir, Gabrielle le regardait avec un ineffable sourire.
Georges, pressant sa main, et de l'autre l'attirant fortement à lui :
' — Je t'aime... dit-il d'une voix sourde et voilée par la passion.
— Je l'aime... murmura la jeune fille bien bas, si Das qu'il pût à peine l'entendre.
Il fallait bien se sacrifier puisque le salut de la monarchie française était à ce prix là...
La porte du salon s'ouvrit: Péchard entra, en se roltant les mains d'un air de satisfaction.
— Je suis unpeuenrelard,dit-i!,d'un ton goguenard; mais je vois que vous ne vous êtes pas trop ennuyés en
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m'altendant. Vous avez parlé de vos petites amourettes. . . Allons... le péché n'est pas bien grand...
— • Vous m'avez écrit que vous aviez un secret important à me confier, dit Georges. Et je viens dans cette intention là...
Gabrielle fit un mouvement pour sortir :
— Vous pouvez rester, dit Péchard, il ne faut plus qu'il y ait un mystère entre vous...
Gabrielle alla s'asseoir à la même place où Georges l'avait trouvée en entrant.
— J'ai dit hier, à la supérieure du couvent des Bénédictines : Voilà votre fils, et à vous, Georges, voilà votre mère...
— Pourquoi m'a-t-eile repoussé, au lieu de m'ouvrir ses bras ?
— ^Pourquoi? la malheureuse pouvait-elle reconnaître pour son fils, l'homme qui venait la chasser de force du dernier asile que son repentir avait choisi ?
En consultant les registres de la communauté, j'ai vu que l'abbesse était veuve de M. le comte de Maurepas, qui mourut assassiné la nuit, à la porte de son château d'Fpinay, il y a environ vingt- cinq ans... c'est vrai... Si vous êtes le fils du comte de Maurepas, pourquoi vous a-t-on dépouillé de ce nom et de la fortune de votre père?... Si vous êtes venu au monde après sa mort, ce qui me paraît plus vraisemblable, je me demande pourquoi votre mère ne vous a pas reconnu pour son enfant et légitimé votre naissance par un second mariage?... Il y a sur votre naissance un mystère profond que je n'ai jamais pu découvrir... Deux personnes le connaissent... D'abord celui qui vous a élevé: M. le curé Huguet.
— Malgré mes supplications et mes larmes, il a toujours refusé de s'expliquer...
— ' Peut-être avait -il ses raisons pour cela.
— Une autre personne encore pourrait vous dire le nom de votre père...
DE FAYOLLE Sftb
— Cette personne?...
— C'est M. le marquis de Fayolle...
— Le général !
— Mon oncle!... dit Gabrielle...
— Il venait quelquefois visiter l'abbesse au couvent., c'est là que je l'ai vu la première fois...
— En effet, Georges, dit Gabrielle, je me souviens qu'un soir mon oncle m'a dit qu'il connaissait votre père...
— Cela m'explique ses bontés pour moi depuis trois ans qu'il ne m'a pas quitté un jour, dit Georges d'un air pensif...
— ■ Des bontés qui cependant n'ont pas été jusqu'à vous faire retrouver votre famille, dit Péchard d'un ton ironique... Pauvre enfant! j'admire avec quelle candeur vous accordez depuis votre enfance, toute votre confiance, toute votre tendresse, aux gens qui vous ont fait le plus de mal!...
— Non ! je ne croirai jamais que Huguet ou le général aient cherché à me nuire...
— Eh bien ! puisque Huguet refuse de parler, voyez le général, interrogez-le... Puisqu'il connaît votre père, qu'il vous conduise auprès de lui et tous deux vous irez ensemble revoir votre malheureuse mère...
— Elle a été hier enlevée par les chouans à l'attaque de la mi- forêt...
— Elle a été délivrée comme moi, dit Péchard, et pour vous prouver à quel point je désire que vous soyez heureux, je vais vous dire le lieu où vous pourrez la retrouver : elle est à la ferme de Jean le Chouan, dont j'espère, vous n'avez pas oublié le chemin...
— C'est un piège! dit Georges, vous voulez m'attirer au milieu des chouans !
— Hé? cela pourrait bien vous arriver... Le généra! n'a pas été si prudent que vous... et à l'heure qu'il osi..
— Le général?...
>— Est prisonnier au château d'Épinay...
— C'est impossible!... comment le savez-vous?...
— J'en suis sûr... eh ! dam, écoutez donc, mon ami, à la guerre comme à la guerre. . Les amis de M. de la Rouerie ont pris leurs précautions... et ils ont dit aux juges du tribunal révolutionnaire : Si la tête de M. de la Rouerie tombe sur la place du champ Jaque t ; la tête de M. le marquis de Fayolle tombera à la même heure dans la cour du château d'Épinay...
— Mon oncle I s'écria Gabrielle, oh! mon Dieu, comment le sauver!...
Geor^res pâlit.
— L'abbé, prenez garde ! vous conspirez, je le sais... Il y a longtemps que j'aurais dû vous faire fusilier... mais si vous avez dit la vérité, malheur à vous.
— Oh! je suis bien tranquille sur mon sort, dit Péchard, le Seigneur n'abandonne jamais ceux qui le servent... Et puis, moi, je ne suis pour rien dans ce qui se passe.. Je vous ai rapporté ce que j'ai entendu, voilà tout... il y a dans votre parli et même à la tête de votre parti, de très-chauds patriotes qui ne manquent jamais à nous informer de tout ce que vous dites, de tout ce que vous comptez faire.
•— C'est encore là une calomnie des royalisles.. .
— Une calomnie... je pourrais sans sortir de ce galon, vous donner la preuve de ce que j'avance, mais ces gens-là peuvent m'ôtre très-utiles et j'espère bien m'en servir à l'occasion...
— Voyez donc, comme le ciel est rouge? ditGabrielleen relevant et en ouvrantla fenêtre : on dirait un incendie.
— Je sais ce que c'est, dit Péchard — ■ le feu a pris à une bicoque qui fait le coin de la rue Saint-François et qui touche à la Tour-le-Bat...
•— J'y cours, dit Georges.
Au moment où il sortait, le comte entra.
— Vous avez vu l'incendie, monsieur le comte?...
— Oui, les rues sont pleines de monde... on parle de l'évasion de Tinteniac et de La Rouerie...
— Ils sont sauvés!., le ciel est avec nous, dit Péchard.
Georges était déjà dans la rue, courant à son poste et réfléchissant trop tard à la grave responsabilité qui pesait sur lui...
LE COUP d'État.
— Maintenant, Péchard, dit le comte, dépêchezvous do partir... prenez l'escalier de service, sortez par la pelite porte qui donne sur Lamotte et tâchez que personne ne vous voie...
On entendit un coup de pistoiet dans le jardin.
— Qu'est-ce encore que cela? dit le comte en ouvrant la fenêtre.
Tinteniac entra brusquement ; un pistolet à la main, les habits en désordre et tachés de sang. ■ — La Rouerie est sauvé 1...
— Mais ce coup de feu?...
— Une sentinelle me barrait le passage, je l'ai tuée... la douve de la Visitation est gardée... j'ai escaladé un mur... j'ai voulu fuir par la petite porte, elle était fermée...
— J'ai pris la clef, dit Péchard, la voilà... venez!...
— Écoutez!... dit Gabrielle en approchant roreille de la fenêtre.
Au même instant on entendit un bruit de pas cadencé dans la rue : puis la voix de l'olTicier commandant ses hommes et plaçant des factionnaires.
Les plus hardis pâlirent...
Le marteau retomba lourdement sur la porte de l'hôtel.
— Au nom de la loi! .. ouvrez!...
— Nous sommes tous perdus 1 s'écria le comte. Gabrielle courut se jeter dans ses bras...
Il se fit pendant quelques secondes un silence de
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mort. Des coups de crosses de fusils ébranlaient la porte delà rue...
— Des armes ! di^ Tinteniac, — armez vos domestiques, nous tiendrons quelque temps, vous vous sauverez pendant ce temps-là.
— Les domestiques ! dit le comte, ils se mettraient contre nous.
Les coups redoublaient : on menaçait d'enfoncer la porte.
— Faites ouvrir ! ditPéchard, et ne craignez rien... je réponds de vous sauver tous...
Tout le Lionde le regarda avec surprise, instinctivement rassuré par sa confiance et son sangfroid.
La porte du salon s'ouvrit à deux battants : Bouaissier et Martinet entrèrent, le chapeau sur la tête et ceinturés d'écharpes tricolores. Derrière, eux une douzaine de soldats se tenaient Tarme au bras...
Bouaissier tira de sa poche une grande feuille de papier et après avoir écrit quelques lignes :
— Péchard, prêtre réfractaire; Tinteniac, ci-devant comte de Fayolle, et demoiselle Gabrielle de FayoUe, au nom de la loi, je vous arrête comme accusés d'avoir préparé ou facilité l'évasion d'Armand Tuffin, ci-devant marquis de La Rouerie... Martinet, je vous confie la garde de ces prisonniers, vous m'en répondez sur votre tête. Je vais continuer mes recharches dans les autres partie se riiôtel...
— Poursuis tes recherches patriotiques, dit Martinet, visite avec soin les caves et les greniers... nous sommes ici dans l'antre de la contre -ré volutii)n... sur ma tête je réponds de ces prisonniers...
Bouaissier sortit.
Péchard s'approcha de Martinet et lui touchant légèrement répaule
— Me reconnaissez- vous? dit-il en baissant la voix...
— Oui, dit Marlkiet en laissant tomber du haut de <v? petite taille un regard dédaigneux : — Je vous re-
connais pour un ennemi de la constitution et pour un fauteur d'anarchie...
— Vous rappelez-vous un certain voyage que vous fîtes à Paris?
— Je m'en souviens.
— Vous plaît-il que j'en parle au tribunal.
— Comme il vous plaira.
— Et votre visite au château de La Rouerie, Tavezvous oubliée.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
— Je vais aider votre mémoire. Vous aviez été arrêté comme espion et amené dans la salle du conseil. Le marquis vous condamna à être pendu. Vous en souvenez-vous?
— Non , dit Martinet.
— Deux chouans vous emmenaient : vous rappelâtes au marquis plusieurs avis qu'il avait reçus d'un officier de la municipalité de Rennes, et tous signés « Un ami. 1
— Cela n'e^t pas vrai , dit Martinet avec un aplomb imperturbable.
— Et pour prouver que vous étiez bien réellement cet ami officieux , vous ne vous souvenez pas d'avoir écrit de votre main, devant moi , le même billet que le marquis venait de recevoir?
— £t ce billet... où est-il?
— Allons donc, dit Péchard, vous vous faites bien tirer l'oreille, compère Martinet. Reconnaissez-vous votre écriture et votre signature? dit-il en lui montrant un petit chiffon de papier jaune et frippé.
Martinet jeta autour de lui un regard inquiet, comme pour s'assurer que personne ne les écoutait.
— Voulez-vous nous sauver? dit Péchafd à voix basse.
— Comment?
— Bouaissier est dans les caves, enfermez- le.
— Et les factionnaires?
— Vous les mènerez à l'offlce, et pendant que vous les ferez boire, nous nous sauverons.
— Tous quatre? c'est impossible... D'ailleurs j'ai été dénoncé, et Ton a ordre de me surveiller.
— Vous ne pouvez rien ?
— Vous voyez bien que non.
— Alors, nous mourrons tous ensemble , car avant de sortir de ce salon, je jure de remettre au président du tribunal révolutionnaire ce billet, qui est une trahison écrite de votre main, signée de votre main. Vojons... le temps presse... décidez-vous.
Martinet devint horriblement pâle; son regard vitreux prit une expression ePfrayanie. Un signe, un geste, une seconde... il était perdu... la mort était làl... la mort en place publique , au milieu des clameurs et des huées de la foule stupide et furieuse.
Un moment il eut, comme dans le jardin de la Rouerie, la pensée de se jeter sur Péchard, de l'étrangler, de lui arracher le billet accusateur et de l'avaler. Ses idées tourbillonnaient confuses dans son cerveau; il avait le vertige.
— Eh bien 1 demanda Péchard.
— Mais c'est impossible ! s'écria Martinet exaspéré ; vous me perdez sans vous sauver. Attendez.
— Vous refusez?... c'est bien.
Au même instant, Georges entrait dans, l'hôtel à la Icliî d'un nouveau peloton de vingt-cinq hommes; la porte du salon s'ouvrit, il entra.
— Capitaine, dit Péchard en courant à lui, — j'ai fait à Dieu le sacrifice de ma vie, je ne demande rien pour moi... M. de Tinteniac est soldat, il subira les chances delà guerre... Mais, au nom du ciel, Georges, sauvez cette jeune tille; Georges, sauvez cette pauvre enfant qui n'a qu'une faute à se reprocher... colle de vou.^ avoir aimé. — Je vous ai dit qu'il y avait des traîtres dans votre parti : en voilà un devant vous. C'est lui qu'on a chargé de nous arrêter... Tenez... lisez!
voilà le billet qu'il écrivait au marquis de la Rouerie au moment où vous parliez de Rennes pour venir l'arrêter. Georges parcourut le billet et alla ouvrir la porte du salon. Sur un geste, deux soldats entrèrent.
— Conduisez cet homme au poste, dit-il en désignant Martinet.
— Capitaine! cria Martinet, vous violez la constitution... c'est à moi de commander ici... Je proteste.
Les soldats ne lui laissèrent pas le temps de formuler sa protestation.
Bouaissier accourut au secours de son collègue :
— Au nom de la loi que je représente, capitaine, vous rendre-/: compte au tribunal de cet abus d'autorité.
— Sergent, arrêtez «^et homme, dit Georges et con • duisez-les tous deux au poste. Je vous rejoins dans un instant.
Les soldats emmenèrentBouaissier comme ils avaient emmené Martinet.
— Maintenant, dit Georges, vous êtes tous libres? ne perdez pas de temps... partez viteî
— A charge de revanche, capitaine, dit Tinteniac, j'espère pouvoir un jour vous rendre la pareille., votre main.
— Vous ne me devez rien, dit Georges froidement, sans serrer la main que lui tendait Tinteniac, ce n'est pas à cause de vous que je trahis mon devoir et mon parti... Soyez-en bien convaincu.
— Oh! mon fils, le ciel te bénira î s'écria Péchard.
— L'abbé, allez vous faire fusiller plus )oin... soyez siir que vous ne l'échapperez pas longtemps... Quant à vous, M. le comte, j'avais à cœur depuis longtemps de reconnaître vos bons procédés pour moi... nous iiommes quilles.
— Nous nous reverrons, capitaine, répondit lô omle en enlraînant Gabrielle.
Georges î dit-elle d'une voix suppliante en '^ournanl la tête, et une main tendue vers lui.
Georges prit sa main et la pressa avec passion :
— Adieu, Gabrielle, adieu...
La porte se referma, il était seul.
— Maintenant, dit-il, à moi de me faire justice.
Il tira un pistolet de sa poche, s'assura que l'amorce n*était pas tombée, fit craquer le ressort et appuya sur sa tempe, le bout du canon.
Un cri de femme lui fit tourner la tête... Gabrielle était pendue à son cou.
— Voulez-vous vivre avec moi, ou faut-il que je meure avec vous ? choisissez. .
— Parlons î dit Georges en l'emportant dans ses bras.