‹ Le marquis de FayolleChapitre 23 sur 30 · JEAN LE CHOUAN · texte numérisé non relu

JEAN LE CHOUAN

Pour ne pas éveiller les soupçons qu'attireraient nécessairement cinq personnes voyageant la nuit, à cheval; le groupe se fractionna en deux parties: Péchard et Tintefiiac se rendirent au château d'Epinay pour rassurer leurs amis politiques, reconnaître l'état des lieux; et prévenir de ce qui s'était passé, Hélène et le général. f.e comte, Gabrielle et Georges allèrent passer le reste de la nuit au château de Marbœuf, situé un peu dans les terres, à moitié roate environ de Rennes à Vitré.

La nuit suivante tout le monde s'était donné rendezvous dans la grande salle du château d'Epinay, pour délibérer en com.mun sur le parti à prendre dans leur nouvelle situation.

Voyons maintenant ce qui se passait pendant ce temps-là au château d'Épinay.

Quand la mort de Jean le Chouan fut bien constatée, on porta son corps dans une grande salle basse ouvrant sous le balcon, et servant à la fois de cellier, d'office et

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a serrer les provisions. Le corps était étendu sur une coueile placée sur une couche de paille.

Deux petits cierges gros comme le doigt étaient allumés, Tun à la tête, l'autre au pied du lit A côté, sur une chaise, étaient soigneusement plies les habits de Jean le Chouan; sa grande gamache de toile blanche, son turban de coton rouge, son gilet de drap blanc à boulons de métal étoiles, sa culotte, sa veste de tiretaine brune, et son chapeau des dimancJies.

Yvonne agenouillée récitait les prières des morts :

Tout auprès, Ghaudeboire et le Grand-Fumeur étaient assis sur une botte de paille, un pichet de cidre entre les jambes :

— Yvonne, dit Ghaudeboire, voilà deux jours et bientôt trois nuits que vous passez à prier le bon Dieu .. m'est avis que vous ne feriez pas mal d'aller vous reposer un brin.

— Me coucher, doux Jésus ! mais il y a aujourd'hui trois jours que notre pauvre Jean est mort; et c'est cette nuit qu'il doit ressusciter avant que le coq chante.

— Vère; à ce que dit M. Péchard.

— Est-ce que vous n'auriez pas la foi, Ghaudeboire?

— Oh! si, j'ai la foi tout de même, mais v'ià déjà cinq ou six de mes camarades qui ont été tués par les bleus, Pierre Gouruil, Brise-Barrière, Sans-Peur, le gars Colichet et les autres... Je ne les ai jamais revus... ni personne...

— Ça, c'est vrai^ dit le Grand- Fumeur, faut être juste.

— Maïs, dit Yvonne, vous le savez bien, Pierre, qu'ils sont ressuscites dans la Vendée, en Normandie, et dans la Basse-Bretagne...

— Je ne dis pas non... mais pourquoi s'en aller dans un pays où on ne connaît personne et où personne ne vous connaît?...

— Oui, pourquoi? dit le Grand-Fumeur en bourrant tlegmaliquement sa pipe.

»h LE MARQUIS

— Demandez-le à monsieur P^chard, il vous le dira... c'est un saint homme qui en sait plus long que vous et moi...

— Je ne lui demanderai pas ce que je sais bien, ce qu'il me répondrait ; ce qu'il a promis maintes et maintes fois à Louis, à François, à Jean, à moi et à tout le monde... Je ne dis pas qu'il soit fautif, mais enfin, j'ai vu mes camarades morts, et je ne les ai jamais revus en vie; voilà ce qu'il y a de bien sûr, dit Chaudeboire...

— Ni moi non plus, dit le Grand-Fumeur, en battant le briquet sur une corne emplie de bois mort carbonisé.

— C'est qu'ils n'auront pas été en état de grâce, dit. Yvonne.

— Faut croire... observa le Grand-Fumeur.

— » Quant au pauvre Jean que voilà, y avait-il un homme plus envers le bon Dieu que lui?

— Non..

— Je n'en connais point.

— A-t-il jamais refusé de marcher contre les bleus ?

— Jamais.

— A-t-il jamais fait grâce à un pataud?

— Je ne le crois pas.

— Toujours le premier en marche, son fusil sous son bras et son chapelet à la main.

— Pauvre Jeanl c'était véritablement un boa chré tien.

— Et un brave chouan.

— Le voilà! Eh bien, qu'il se lève, qu'il vienne à moi et qu'il me dise : Bonjour Pierre... et je croirai tout ce qu'on voudra.

— Je ne peux pas croire qu'il soit mort... dit Yvonne, dont les yeux ne quittaient pas le visage de son mari ; il me semble toujours le voir ouvrir les yeux, el ia bouche pour nous parler.

— Pauvre Jean ! dit Chaudeboire, s'il en revient, il

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va me trouver là, car je réponds bien de ne le quitter, que pour le porter en terre.

— Soyez sûr, que le cher homme n'est pas mort... dit Yvonne inébranlable dans sa foi.

Péchard entra suivi d'une foule de paysans, hommes et femmes se pressant sur ses pas , pour le voir de plus près et baiser le bas de sa soutane. Pour ces bonnes gens, Péchard était un saint, et ses moindres paroles étaient reçues comme des articles de foi.

Il s'approcha lentement du lit de Jean le Chouan, souleva le hnceul qui couvrait le corps, prit sa main bleuie par le froid de la mort, et soulevant son bras d'une rigidité cadavérique :

— Seigneur, Seigneur, dit-il, les yeux au ciel, ayez pitié de nous, écoulez-nous.

Tous les assistants étaient à genoux, silencieux et priant Dieu.

— Chrétiens, mes frères, eussiez- vous fait autant de péchés qu'il y a d'étoiles au ciel, je a ous pardonnerais tout, pourvu que vous soyez repentants et confessés, a dit N.-S. J.-C, dans une lettre écrite de sa main; mais à ceux qui auront douté de mes paroles, à ceux qui auront refusé de combattre pour ma défense, j'enverrai grande famine, grande peste, guerre et grandes bêtes noires qui dévoreront leurs biens et leurs familles. Les démons mangeront les grains dans les épis, et ils entendront dans les airs des voix de réprobation.

Le Grand-Fumeur et le sceptique Chaudeboire n'étalent pas très-rassurés en ce moment.

— Seigneur, reprit Péchard, vous qui avez dit à Lazare : (( Surge et ambula... » Lève-toi et marche!... Rendez-nous ce martyr de la foi, et qu'il reste parmi nous jusqu'à ce qu'il ait mis .sous son pied les ennemis de votre saint nom.

Seigneur, Dieu fort, Dieu des armées î renouvelle les miracles qui signalent ta puissance, ressuscite les

fidèles et combats avec Ion peuple pour rexterminalion des bleus et des impies I...

Prions, chrétiens mes frères, pour que le Seigneur nous rende le corps et Tâme de notre ami Jean le Chouan.

Les prières dites, la foule s'écoula silencieuse et recueillie.

— Crois-tu, toi, Pierre, que le gars en reviendra? demanda le Grand-Fumeur.

— Je le verrons ben... dit Chaudeboire, avec un mouvement de tète significatif, mais en attendant, je ne bouge pas de là...

— Ni moi... dit le Grand-Fumeur... Passe-moi le pichet.

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