LES IMPORTANTS
Quelques pieds au-dessus de leurs têtes, dans le salon du château, les personnages importants du parti, la Rouerie, Bondeville, Tinteniac^ deux officiers anglais et quelques gentilshommes des environs, discutaient les chances d'une grande bataille qui devait se livrer à quelques jours de là.
Péchard entra.
De graves événements se préparaient, et tout leur faisait espérer un dénoûment décisif et favorable.
Les armées catholiques de la Basse-Bretagne devaient s'avancer en même temps, des deux côtés à la fois, par les roules de Rennes et de Dinan, avec les chouans du Morbihan, conduits par Cadoudal et Mercier de la Vendée, et se réunir dans les environs de Fougères, La Guerche et Vitré, aux Vendéens commandés par Bonchamps, d'Elbée et La Rochejaquelein, qui allaient traverser la Loire, marcher sur Granville, se joindre
aux cnouans d'Ille-et-Vilaine, faciliter le débarquemenl du comte de Provence qui, depuis plus de quinze jours. •Toisait en vue des côtes , soulever la Normandie et marcher sur Paris à la tête d'une armée de cent mille hommes, qui devait se grossir encore de tous les mécontents des provinces traversées.
— Il ne faut pas nous dissimuler, messieurs, dit la Rouerie, que nous n'avons pas comme nos amis de la Vendée, une armée disciplinée, aguerrie, habituée aux manœuvres et aux grandes batailles... Nos opérations se sont bornées jusqu'ici à de légères escarmouches, à quelques coups de fusil échangés contre des détachements de bleus ou de gardes nationaux des environs... Mais nos chouans voudront- ils tenir campagne et perdre de vue le clocher de leur paroisse?... Il est permis d'en douter... Dans cette partie de la Bretagne, le paysan est méfiant et goguenard avec un ton de bonnomie et de grande simplicité... Il me paraît donc difficile de pouvoir compter d'une manière certaine sur an soulèvement en masse.
— Vous avez raison, marquis, dit M. de Bondeville, en dehors de leurs métairies nos paysans ne voient bien, ils ne se passionnent que pour ce qui touche à leurs intérêts d'argent, et pour les élever jusqu'à l'abnégation, jusqu'à l'enthousiasme, il faudrait un grand événement, quelque chose d'inattendu. . un miracle !
— Nous l'aurons! dit Péchard, avec un geste et un accent prophétique : Je veux que demain la paroisse d-e (^hampeaux toute entière soit témoin d'un fait surnaturel... Je veux faire de chaque habitant un apôtre et un martyr de notre samte cause...
— Mais, dit la Rouerie avec une légère pointe d'ironie, cet événement dépend-il de vous seul, l'abbé?
— De moi seul.
— Et vous n'avez besoin ni d'aide ni de confident pour l'accomplissement de votre miracle?
— Je n'ai besoin de personne.
— Très-bien... ainsi donc demain...
— Demain, vous aurez dans ces paysans si apathiques et si indolents les soldats les plus déterm nés, les plus enthousiastes des armées catholiques...
— Dieu vous entende, Tabbé... Ainsi donc, Messieurs, à demain, dit la Rouerie en congédiant l'assemblée.
Sur un signe, ^DI. de Bondeville, Tinteniac et Péchard restèrent dans le salon.
— Maintenant, Messieurs, dit la Rouerie, parlons un peu des affni'^es qui nous concernent plus particulièrement. Nous voilà tous hors de danger, et même je l'espère à la veille d'un grand succès. Pouvez-vous nous dire à qui Tinteniac et moi, nous devons la liberté?
— C'est à Tabbé Péchard, marquis, dit M. de Bonde- Tille, c'est à lui seul qu'en revient tout l'honneur...
— Mon cher abbé, merci, dit la Rouerie, en serrant la main de Péchard... à charge de revanche.
— Le plus tard possible... dit Péchard en riant.
— Pouvez-vous nous dire le moyen que vous avez employé? Il est de ces choses qu'il est toujours bon de connaître.
— Ma ruse était bien innocente. . . je savais depuis longtemps déjà qu'il y avait entre l'abbesse des Bénédictines et le marquis de FayoUe un secret important... l'abbesse était ici; j'espérais qu'il voudrait la revoir... il est venu et M. de Bondeville l'a fait prisonnier de guerre...
— ' Comment! le marquis est ici! s'écria la Rouerie...
— Dans une chambre où j'ai placé deux hommes chargés de le garder à vue , dit M. de Bondeville.
— Faites-le venir de suite, dit la Rouerie, j'ai besoin de lui parler.
M. de Bondeville sorth.
— Le général parti, c'était un grand pas de fait, continuaPéchard : mais tout n'était pas fini, il fallait encore éloigner le capitaine chargé du commandement pendant son absence. J'employai auprès du second la même
ruse qui m'avait si bien réussi une première fois... Je savais le capitaine très-épris de mademoiselle Gabrielle de Fayolle..-je ménageai adroitement une entrevue... il était facile de prévoir une explication, des reproches, peut-être même un raccommodement... tout cela devait faire perdre du temps... ce qui eut lieu... Le capitaine absent fut remplacé par un officier de la garde nationale qui nous est dévoué; un moment après, par un hasard providentiel, le feu prenait à la bicoque en bois de la rue Saint-François ; le poste se porta pour éteindre l'incendie ; et pendant ce temps-là une main amie ouvrait les portes de votre prison...
— Ah! l'abbé ! s'écria la Rouerie avec chaleur, quand jaurai replacé le roi Louis XVI sur un trône digne de lui, je vous promets de lui rappeler ce trait de courage et de dévoùment à la monarchie... Quant à vous, mon pauvre Tinteniac, je crois me souvenir que vous aimiez mademoiselle de Fayolle.
— M. de Tinteniac a l'àme trop haut placée, dit Péchard, pour mettre un instant en balance un caprice amoureux et le triomphe de son parti.
— Tout pour le roi , Messieurs 1 N'est-ce pas notre devise? dit Tinteniac touché de la flatterie de Péchard.
— Plus tard , dit la Rouerie, nous pourrons, je l'espère , reconnaître dignement ce sacrifice... Écoutez... Ah ! c'est le marquis que l'on amène.
— Je vous laisse ensemble, dit Péchard, le général doit être furieux contre moi, et je ne me soucie pas d'entrer en explication avec lui.
Péchard et Tinteniac sortirent.
Le général entra.