‹ Le marquis de FayolleChapitre 25 sur 30 · RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

RECONNAISSANCE

En reconnaissant la Rouerie, le général recula de surprise :

— Gomment ! toi ici ' tu es libre 1 . . .

~ Et toi mon prisonnier... chacun son tour.,. Tu le voiSj marquis ; comme l'amour, laguerrea ses caprices... assieds- toi là et causons... Tu te rappelles, n'est-ce pas, la visite que tu me fils il y a trois jours à la Tour-le-Bat?

— Parfaitement...

— Tu m'aurais laissé guillotiner?...

— C'était mon devoir...

— J'ai préféré me sauver, c'était mon droit... maintenant, je suis maître de la situation... pour te prouver à quel point je suis sûr du triomphe de ma cau^e, et combien je crains peu toutes les forces réunies du gouvernement révolutionnaire, je te rends la liberté, moi, et la liberté sans condition... Pars, monte à cheval, retourne à Rennes, rassemble ton régiment, toutes les gardes nationales du déparlement et reviens à leur tête me déloger d'ici, si tu peux...

— Non... dit le général accablé : — je suis perdu, deshonoré... je suis indigne désormais de la confiance des braves gens de mon parti... on me croira incapable de commander... ou plutôt on me croira capable de trahison...

— Que peui-on te reprocher? il n'y a aucune preuve contre toi?...

— On connaît notre ancienne amitié,., et l'on dira que je n'ai quitté Rennes que pour faciliter ton évasion...

— Ta réponse est bien simple, et toute la responsabilité retombe sur l'officier chargé de te remplacer pendant ton absence...

— Le capitaine Georges ! s'écria M. de Fayolle en se levant.

— Sans doute... et je l'en remercie, car si tes ordres avaient été fidèlement exécutés, j'ai tout lieu de croire que je ne serais pas iri. .

— Oh! le malheureux' dit le général, qui comprit seulement alors toute l'horreur de sa position...

— Tu aimeiais mieux peut-être que je fusse sacritie à sa place ?. . ,

— Oh ! oui, cent fois! toi... et tous ceux de ton infâme parti 1...

— Général... vous oubliez !...

— Je n'oublie rien... tKns, fais-moi fusiller ici, sur le champ, car si un seul cheveu tombe de sa tête... je te jure, et je vous jure à tous, une guerre d'extermination , une guerre à mort î

— Tu divagues, marquis, la passion t'égare; tu as une manière bien simple de te tirer d'affaire ; fais passer le capitaine devant un conseil de guerre... si le capit<iine est innocent, le conseil l'acquitte; sMl est coupable, on le condamne et on le fusille, voilà tout...

— Mais enfin ! que s'est- il passé ?

— Oh ! rien de bien grave, d'après ce qu'on m'a raconté du moins, voici : le capitaine aurait reçu une invitation de se présenter à ton hôtel , et pendant qu'il s'oubliait en tête à tête avec mademoiselle Gabrielle, on venait m'ouvrir les portes de ma prison... au reste, si tu veux de plus amples détails, j'aperçois ton frère, M. le comte de Fayolle qui vient de ce côté, il pourra probablement te donner tous les renseignements que tu désires.

Monsieur le comte , dit la Rouerie en allant à sa rencontre ; j'ai des excuses à vous offrir sur l'occupation de votre château par moi et par mes amis, mais c'est dans un intérêt général, et j'ai lieu d'espérer que je pourrai vous indemniser prochainement de tous les frais de la guerre.

fS.

Le marquis sortit en laissant le général seul avec son frère.

— Depuis que j'ai fait la sottise de quitter Rennes pour venir ici, que s'est-il passé?... demanda U général; voyons, parle... et dis-moi toute la vérité...

— Voici : deux heures à peine, après que tu noue avais quittés, Péchard vient à l'hôtel... je le reçois trèsfroidement d'ahord, et je le prie poliment de passer la porte... tu sais comme il est parfois souple, insinuant, et peu sensible à un affront... il insiste... je consens à l'écouter... il m'apprend que tu venais d'être arrêté par les chouans. . . — Si la tête de la Rouerie tombe à Rennes sur la place publique, soyez sur, me dit-il, que le même jour, à la même heure, la tête de votre frère tombera dans la cour de votre château... voulez-vous le sauver? rien de plus facile... faites une promenade d'une heure, pendant ce temps-là , Georges viendra causer avec Gabrielle, et quand vous rentrerez, la Rouerie sera libre et votre frère sauvé... à ma place, qu'aurais-tu fait?...

— Continue...

— Je sors... une heure après, j'apprends dans la rue l'évasion de la Rouerie, je reviens à l'hôtel et, presque aussitôt, je vois entrer Tinteniac que Tûn poursuivait; je veux le faire partir, il est trop tard : la garde arrive, se fait ouvrir au nom de la loi. Martinet et Rouaissier entrent dans le salon, arrêtent Tinteniac et Péchard, puis Gabrielle et moi, comme complices de Tévasion de la Rouerie... nous étions tous perdus... tu étais arrêté, personne pour nous sauver... Comprends- tu notre situation?..

— Continue...

— Tout-à-coup, la porte du salon s'ouvre : Georges tnlre ; il fait arrêter Martinet et Rouaissier et les envoie au poste; puis, resté seul avec nous, il ouvre la porte en nous disant : — Partez! vous êtes libres!.. Libres! sauvés par lui que j'avais insuUé, chassé; par lui, que nous venions d'attirer dans un piège!.. Ah! vois-tu,

c'était admirable, sublime ! et je ne puis y penser sans que les larmes me viennent aux yeux...

— Ah ! tu le trouves généreux et sublime parce qu'il voas a sauvé la vie!,. Eh bien ! sais-tu ce que c'est que sa conduite aux yeux de la loi , de la justice et de la raison? c'est un crime, une lâcheté, une trahison! Le capitaine Georges a violé sa consigne, a manqué à touî ses devoirs de soldat; et, à l'heure où je te parle, le conseil assemblé le juge et le condamne à la dégradation... à la mort des traîtres...

— C'est possible... mais, heureusement le jugement ne sera pas exécuté.

— Comment ?

— Georges nous a suivis... nous l'avons emmené...

— Il a déserté son drapeau... deshonoré ses épaulettesl.. Ohl mon Dieu! ma faute fut grande sans doute, mais je l'expie bien cruellement !

— Voyons, réfléchis, que diable ! à ma place, qu'aurais-tu fait?.. Tinteniac est poursuivi et vient se réfugier chez moi... pouvais- je lui fermer ma porte et le livrer à ses bourreaux?... Et toi, est-ce que tu aurais laissé mourir la femme que tu aimes sans vouloir la sauver ou mourir avec elle?...

— C'est vrai, dit le général ; tu as peut-être raison : il y a, dans la vie, des circonstances terribles où l'on se trouve entraîné fatalement à trahir ses devoirs, à sacrifiersa vie et même son honneur. Après tout, je n'ai pas le droit de me montrer trop sévère envers lui , car je me souviens à quel prix j'avais offert à la Rouerie de le sauver : Et maintenant, qu'allez-vous devenir?

— Ce n'est pas précisément le mari que j'avais choisi pour ma fille; mais après un dévoûment pareil, nous ne pouvons plus le quitter... d'ailleurs, Gabrielle n'y consentirait jamais...

— Vous ne pouvez plus rester en France?

— Non ; je voulais te prier de demander à la Rouerie le moyen de passer en Angleterre,.

26Zi LE MARQUIS

— Nous verrons cela... j'ai depuis quelque temps un projet que je vais vous soumettre dans un instant.

— Maintenant, le capitaine désirerait te voir, te parler, pour ^expliquer les motifs de sa conduite. Le monde entier lui est indifférent, dit-il, mais il ne pourrait jamais se résigner à supporter un mépris ou même un blâme de son général... Sois indulgent à cause de nous, mon ami, car, si tu le condamnes^ je jurerais qu'aussitôt après nous avoir mis hors de danger, il retiendrait se constituer pjisonnier, se faire juger et condamner... Et alors, Gabrielle en mourrait, et moi, je ne survivrais pas à ma fille ! . . Veux-tu que nous te le présentions ?

'— Non, pas maintenant ; j'ai besoin de voir quelqu'un auparavant... Je vous ferai demander dans un instant.

En quittant son frère, le général passa dans une autre pièce où Hélène était occupée à causer avec Huguet.

■—Vous connaissez les chagrins, les fautes et les malheurs de noire passé, dit le général à Huguet, pensez- vous, monsieur, qu'il nous soit permis de les réparer par une union légitime? pouvons-nous donner une famille , un nom , au pauvre enfant que vous avez recueilli?

— Depuis la première visite que vous fîtes à madame, au couvent des Bénédictines, j'ai souvent réfléchi à la question que vous me faites en ce moment, répondit Huguet. Je fus alors, s'il m'en souvient, d'une grande sévérité pour vous; je le devais : dans mon esprit, l'expiation n'était pas suffisante... La religion, d'ailleurs, avait mis entre vous une barrière infranchissable. Mais aujourd'hui les circonstances ne sont plus les mêmes; la loi qui a fermé les cloîtres ne reconnaît pas de vœux éternels. Aux yeux de la loi, madame est donc parfaitement libre de contracter un second mariage. Mais reste pour vous le tribunal sacré de la cons-

cicnce. Je ne dois pas vous le dissimuler , la question est épineuse, délicate et a été longtemps controversée. « Entre nos prédécesseurs évêques^ dit saint Cyprien, il s'en est trouvé qui ne croyaient pas qu'on dût réconcilier les adultères, et qui leur fermaient absolument l'entrée à la pénitence ; cependant, selon les règles de la saine doctrine, et telle est d'ailleurs la pratique de l'Église, on doit réconcilier les adultères pénitents aussi bien que les autres pécheurs. »

Ainsi entre vous l'esprit doit se taire, c'est au cœur à prononcer. La grande loi de l'humanité est la charité, lamour de ses semblables, l'oubli et le pardon des injures; la base de la société , c'est la famille. A l'enfant que vous mettez au monde , vous devez un nom. une fimille, c'est là le premier, le plus saint des devoirs, c'est une loi de la nature. Tout père qui abandonne son enfant est un malhonnête homme. Pour la mère, c'est un crime dont son cœur ne l'absoudra jamais. Quant à Georges, nous avons dû cacher sa naissance pour ne pas m donner un nom qui n'était pas le sien, une fortune à laquelle il n'avait aucun droit. Le malheureux a bien soulTert d'une faute dont il était innocent.

Dans la crainte de révélations dangereuses, pour éviter les rapprochements fâcheux que l'on aurait pu faire entre la naissance de l'enfant et la catastrophe qui termina la vie du comte de Maurepas, je laissai pa^'Ser plus d'une année avant d'inscrire la naissance de l'enfant sur les registres de ma paroisse ; votre union pourrait donc, par conséquent , lui donner la qualité d'enfant légitime; et si, plus tard, madame, votre conscience vous reprochait d'avoir renoncé à vos vœux, vous auriez pour apaiser vos remords la bénédiction de vos petits-enfants.

— Punissez-moi, mon Dieu, car j'ai péché, dit Hélène en tombant à genoux; mais épargnez mon enfant.

Le comte, Gabriel et Georges entrèrent quelques instants après.

Hélène posa la main sur son cœur pour en comprimer les battements ; toute sa vie , toute son âme était passée dans son regard , qui embrassait Georges d'un ardent baiser.

Pâle et tremblant, Georges approchait sans oser lever lever les yeux , de crainte de rencontrer le regard irrité du général.

— Approchez , dit le général d'un ton sévère ; capitaine Georges, vous avez trompé la confiance que j'avais mise en vous ; vous avez manqué à tous vos devoirs de soldat , votre général vous condamne et vous déclare indigne de servir.

Georges tremblait de tous ses membres.

Puis changeant de ton et lui tendant la main :

— Mais tu as agi en honnête homme , tu as sacrifié ta vie et ton honneur pour sauver des malheureux ; c'est bien, mon ami, c'est bien. Ton père te pardonne; viens dans ses bras.

— Mon père I vous ! dit Georges en le regardant avec étonnement.

— Malheureux! ton cœur ne m'avait donc pas reconnu?... Embrasse-moi donc.

Georges se jeta dans ses bras, et tous deux restèrent quelque temps pressés dans une chaude et vigoureuse étreinte.

Les assistants pleuraient.

Puis le prenant par la main et le conduisant près d'Hélène qui , paralysée par la joie et l'émotion , ne pouvait ni faire un mouvement, ni trouver une parole :

-- Embrasse ta mère !

— Mon fils!... mon fils!... disait la malheureuse fenome d'une voix entrecoupée par les sanglots. — Pardonne-moi... pardonne-moi de t'avoir délaissé si longtemps... Ah ! tu ne sais pas... tu ne sauras jamais tout ce que j'ai soufïert...

— Maintenant, mes enfants, écoutez-moi, dit le général, honteux d'une émotion qu'il ne pouvait maîtriser

VE FAYOLLE ae»

et des larmes qui ruisselaient le long de ses joues : nous voilà tous réunis... ne nous quillons plus jamais... jamais!... Notre pairie nous repousse, fuyons-la .. partons ensemble !.,. allons en Amérique, nous trouverons au coin d'un grand bois, à mi-côte, un coin de terre où nous pourrons vivre tranquilles et heureux en nous rappelant nos souffrances passées...

l'ai tout préparé pour notre fuite; j'ai des chevaux et une escorte pour éclairer et assurer la route, et à la pointe de Cancale, un bateau nous attendra. . . nous pouvons partir, cette nuit, dans une heure, quand vous voudrez...

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