LE MIRACLE
Pendant ce temps-là, les chouans se répandaient dans la basse-cour du château, perçaient les tonneaux de cidre, saignaient les poules, les oies et les canards, allumaient le feu et s'apprêtaient à ripailler joyeusement.
Une heure après, quand le fricot fut cuit, messieurs les chasseurs du roi se pressèrent sur des bancelles autour de la grande table de la cuisine. Puis les pichets coururent au milieu des chansons, des cris, des rires et des jurons de la joyeuse assemblée.
Les uns parlaient de leurs fermes, de leurs labours, de leurs chevaux, de leurs récoltes... Les autres racon-
taient leurs prouesses des jours passés ; le thème variait peu quant au fond: c'étaient toujours des granges ou des maisons brûlées, des diligences attaquées, des percepteurs volés, des maires étranglés avec leurs éciiarpes tricolores; des patauds égozillés, ou pendus aux branches. Quelques-uns étaient enterrés vivants jusqu'au menton? et dans la têle qui sortait de terre on s'exerçait à tirer à la cible.
Quand la bande fut en joyeuse humeur, Péchard entra: on voulut se lever de table par déférence... il les engagea à continuer. — Après la besogne le divertissement, rien de plus naturel et de plus innocent... il consentit même à boire un verre de cidre, à la santé du roi!
Puis on s'étonna de ne pas voir assis à la place d'honneur, Chaudeboire et le Grand Fumeur... c'était un manque grossier de politesse, un oubli impardonnable que Péchard s'empressa de réparer, il s'empressa d'aller présenter ses excuses au nom de tous ses amis... chose incroyable ! et qui ne s'était jamais vue ! Chaudeboire et le Grand -Fumeur refusèrent de venir se mettre à table et de quitter le corps de leur ami Jean le Chouan! Le repas tirait à sa fin : la soicée était déjà très-avancée... il était près de minuit.
Péchard voulut verser lui-même le coup de l'étrier et offrit à la société plusieurs bouteilles d'eau-de-vie, de la part de M. le marquis de la Rouerie.
Chaudeboire et le Grand-Fumeur ne pouvaient refu ser de boire à la santé du Roi, de l'eau-de-vie offerte par M. le marquis de la Rouerie.
Péchard leur en versa deux larges rasades en les engageant à ne pas quitter un seul instant le corps de leur ami Jean... le miracle de la résurrection devait infailliblement s'accomplir pendant la troisième nuit... brisée par une veille de trois nuits, Yvonne s'était endormie sur la paille à côté en recommandant qu'on eût grand soin de la réveiller.
Péchard sortit... rentré à la cuisine, il engagea tout le monde à aller se reposer pour être frais et dispos le lendemain de grand matin^ et préparés aux grands événements qui devaient s'accomplir.
Depuis une heure environ, le château si bruyant et si agité avait repris son silence de mort et son air de désolation habituelle.
Péchard se leva seul et sans bruit, s'approcha de la grange, des hangars et des celliers... tout le monde dormait.
îl entra dans la salle basse où était placé le corps de Jean le Chouan... les deux cierges brûlaient en jetant une faible clarté... il approche sur la pointe des pieds, retenant son haleine, évitant de faire le plus léger bruit. .
Le Grand-Fumeur dormait la tête sur l'épaule et sa pipe dans la main...
Chaudeboire, accoudé sur ses genoux, ronflait en tenant son sabre à la mam.
Yvonne ne s'était pas réveillée.
Péchard se penche, prend dans ses bras le corps de Jean le Chouan ; souffle les deux cierges et part.
Mais il avait mal pris ses dimensions, un des pieds du cadavre effleure la joue de Chaudeboire.
Éveillé brusquement, le Chouan tâte le lit. . . le trouve vide. . . dans la pénombre de la porte restée ouverte, il croit apercevoir une masse plus sombre... A tout hasard, il allonge un grand coup de sabre dans l'obscurité... Aussitôt il entend un cri étouffé... un corps tombe lourdement avec un bruit sourd... Le Frand-Fumeur bat le briquet, vide sa corne dans un bouchon de paille et rallume les cierges.
Yvonne était debout au premier bruit.
Le corps de Jean le Chouan était à terre... de larges gouttes de sang conduisaient jusqu'à la porte et se perdaient dans les herbes de la cour.
Chaudeboire, Yvonne et le Grand-Fumeur s'inlern^gèrenl du regard... évidemment l'intervention du
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coup de sabre avait empêché raccomplissement du miracle annoncé.
Chaudeboire et le Grand-Fumeur s'en allèrenl, réveillant leurs amis et colportant la grande nouvelle... des groupes se formèrent çà et là... le doute s'infiltrait dans les esprits, et l'enthousiasme aveugle s'évanouissait comme les visions et les fantômes aux premières lueurs de la raison...