LA GACHETTE
Au point du jour, les sentinelles, disséminées acx environs du château, dans les genêts et les broussailles, crièrent :
— Aux armes I les bleus !
Aussitôt, les chouans , .si crânes et si fanfarons à table et le verre à la main , s'esquivent le long des haies et à travers champs.
Les personnages réunis au château , le général , le comte, son frère, Hélène, Georges et Gabrielle se dijent toutes leurs frayeurs, toutes leurs appréhensions, dans un regard furtivement échangé... Que faire? que devenir? où fuir? où se cacher? Dans la campagne ? mais les chouans n'étaient pour eux guère moins à craindre que les bleus !
— Voyons, dit le général, du sang-froid, ne perdons pas la tête ; Hélène et moi nous n'avons rien à craindre, nous allons les recevoir ; il doit bien y avoir dans les caves ou les greniers du château, quelque coin obscur, quelque endroit introuvable où cacher trois personnes?...
— Ici! dit Hélène, en ouvrant un placard placé à rùlè de la cheminée et faisant jouer un ressort caché dans les boiseries latérales; il y a un renfoncement ménagé daas l'intérieur du mur.
— Vous êtes le plus gravement compromis, et c/îst vous surtout que l'on doit chercher, dit le général, en prenant Georges par le bras et le faisant entrer dans la cachette.
— Prenez garde de faire un mouvement, dit Hélène, de crainte de faire trembler la tapisserie, nous serions tous perdus ..
Unetenture de laine à personnages, encadrée dans un châssis, tapissait les murs de cette chambre, qu'occupait habituellement Hélène avant et depuis sa sortie du couvent.
— Toi, dit le général à son frère, endosse la défroque d'un domestique, tu nous serviras; toi, Gabrielle, passe un jupon court de rayé , mets une coiffe de bazin, et à (on cou , un mouchoir de ChoUet à fleurs, tu seras la femme de chambre de Madame!.. J'entends les chiens qui aboient: on entre dans la cour... allez vite et tenezvous prêts à venir quand je vous appellerai.
Hélène et le général replacèrent avec le soin le plus minutieux les meubles dérangés, prirent chacun un fauteuil et se placèrent devant la cheminée : tous deux avaient l'air très-occupé; Hélène, à un travail de tapisserie, le général, à lire un volume de Voltaire.
Presque aussitôt, on frappait à la porte avec la formule consacrée :
— - Au nom de la loi ;
Le comte alla ouvrir sans se faire attendre :
Le général accourut l'air brave et souriant^ les mains tendues et paraissant heureux de la visite .
— Grâce à vous, messieurs, dit-il, je recouvre ma li- Derté : nos ennemis ont pris la fuite : cependant, assurez-vous qu'il n'en est resté aucun; fouillez le château depuis la cave jusqu'aux combles, et si vous trouvez un ctoiian caché, faites-le fusiller sur le champ... pas de p^^>cnniers, c'est le seul moyen d'en finir.
— Vous entendez, dit Martinet avec intention, si vous trouvez un chouan, auel qu'il soit, fusillez-le sur place.
Le général fit servir des rafraîchissements aux soldats et aux gardes nationaux, et invita les officiers, commandant le détachement, à le suivre dans la pièce où il avait laissé Hélène occupée à son travail de tapisserie.
— Joseph, dit-il au comte, mettez les couverts, servez du vin et des viandes froides ; dépêchez-vous î...
Le comte visitait le buffet, et débouchait les bouteilles pendant que Gabrielle rinçait les verres, plaçait les serviettes et aidait son père, assez gauche et emprunté dans ses nouvelles fonctions; — mais ici, le grotesque disparaissait sous la terreur...
— Voyons, messieurs, à table, dit le général d'un ton dégap^é, la marche a dû vous ouvrir l'appétit...
Hélène fit placer Martinet à sa droite ; le générai s'assit à sa gauche, et lui dit bas à l'oreille :
— N'ayez l'air de rien voir, de rien entendre...
Le comte et Gabrielle se tenaient derrière les fauteuils debout, attentifs, et la serviette sur le bras.
Martinet paraissait soucieux; de temps en temps il jetait de côté un regard soupçonneux, et sa petite queue frétillant sur le collet de velours de son habit marron donnait des signes visibles de sa préoccupation.
— Vous avez appris, général, l'évasion de Tinteniac et de laRauëric?...
' — Oui. . vous pourrez voir que les chouans ont passé la dernière nuit dans ce château à fêter leur délivrance.
— Vous connaissez la trahison du capitaine Georges à qui vous aviez laissé le commandement de la place pondant votre absence !
— On me l'a dit, et l'en ai été profondément affligé.
— Savez-vous que j'ai été soupçonné de complicité, traduit en jugement, et que malgré mon patriotisme bien connu, j'aurais été condamné, si je n'avais pris l'engagement d'arrêter le capitaine George ou de venir me reconstituer prisonnier...
— Vous saviez où le trouver ?
— Nullement; mais c'était un moyen de gagner du temps... Mais depuis, j'ai pris des informations, je me suis mis sur ses traces, je le suis pas à pas et j'ai enfin réussi à l'atteindre, dit lentement Martinet en regardant fixement Hélène dont les regards étaient constaoïment baissés... Je sais où il est... où il se cache... et avec quelles personnes il a voyagé...
Hélène pâlit horriblement...
Gabrielle se sentit chanceler ; et le comte du revers de sa main essuya les gouttes de sueur froide qui perlaient sur son front...
— Eh bien ! tant mieux ! dit le général, j'en suis enchanté, et si vous parvenez à l'arrêter, son jugement ne sera pas long, ce sera un traître de moins... Voyons, Joseph... verse donc à boire à ces messieurs, tu vois bien que les verres sont vides...
Le comte tremblait tellement que la moitié du vin coulait sur la table.
— Maladroit! cria le général, passe-moi cette bouteille, et va t'assurer à l'office que les soldats ne manquent de rien.
Le comte sortit en chancelant; quelques minutes plus tard son émotion allait le trahir. Un instant après, un sergent vint rendre compte des perquisitions faites dans le château.
— Eh bien? demanda Martinet.
— Nous avons cherché partout, et nous n'avons rien trouvé...
— Recommencez, dit Martinet, le capitaine est ici... je le sais, j'en suis sûr...
Le sergent sortit.
— Vous souffrez, madame, dît Martinet, en remarquant la pâleur livide d'Hélène . . .
— Je suis souffrante depuis quelque temps, balbutia Hélène...
- Depuis trois jours que nous sommes entre les
mains des chouans, nous n'avons pas pris une minute de repos, dit le général.
— Et vous n'avez pas quitté cette chambre? demanda Martinet.
— Pas une minute; nous étions gardés à vue...
— Alors, il est inutile que je la fasse visiter...
— Je le crois... cependant, voyez... cherchez...
Un second sous- officier entra : on n'avait pas été plus heureux la seconde fois que la première.
— C'est impossible! s'écria Martinet; quand je devrais démolir ce château pierre à pierre, je ne sortirai pas d'ici sans avoir arrêté notre capitaine... Voyons dit-il au sergent, faites entrer un homme et fouillez cette chambre...
On comprend l'acharnement de Martinet et de quelle importance était pour lui l'arrestation de Georges; il n'avait pas oublié le terrible billet que Péchard lui avait remis pendant sa première visite à l'hôtel FayoUe ; tôt ou tard on pouvait envoyer ce billet au tribunal révolutionnaire; à une preuve si évidente, que répondre? la trahison était flagrante, il était perdu...
Les recherches continuaient... le lit fut défait; les meubles déplacés, les placards fouillés... on ne trouvaitrien.
Hélène qui sentait ses forces faiblir voulut sortir.
— Restez, madame , dit Martinet avec autorité.
— Craignez-vous donc que madame ne cache le capitaine dans les plis de ses jupes? dit le général qui commençait à s'impatienter.
— J'ai mes raisons pour agir ainsi, général, dit froidement Martinet.
Arrachant la baïonnette du fusil d'un garde national, il s'en allait ch et là, sondant le plafond, frappant contre les lambris, et s'assurant qu'ils rendaient un son mat et plein. Puis ne trouvant rien de suspect, ce grand cilONen n'eut pas honte de se mettre à deux genoux sur le plancher, et de fouiller une à une chaque feuille du parquet... Rien!
— Allons, dit-il en se relevant, mes renseignements étaient faux ; on m'avait trompé.
Pendant qu'il laissait tomber ces paroles une à une et comme à regret, son regard, glissant sous ses sourcils fourrés, allait de Gabrielle à Hélène et revenait de celle-ci à celle-là.
Les deux femmes soulagées d'une oppression horrible, respirèrent librement.
— Je suis sûr qu'il est ici, reprit Martinet; cherchons encore.
Il fit enlever le feu de la cheminée , examina l'âtre eî s'assura que la plaque ne tournait pas sur elle-même , et ne communiquait pas avec la pièce de l'autre côté.
— Je vois avec quel soin, avec quels scrupules, vous vous acquittez du mandat qui vous est confié, dit le général, et j'en ren^lrai bon témoignage à l'occasion.
— Je suis heureux que Ton m'ait trompé, dit Martinet , et je vous prie de recevoir mes excuses pour ma longue et désagréable visite.
Les gardes nationaux et les soldats étaient déjà sortis. Furieux et désappointé , Martinet, qui n'avait pas quitté sa baïonnette, sondait avec la pointe les murs recouverts par la tapisserie.
Enfin il sortit.
A peine la porte s'était-elle refermée sur lui, que l'on vit la tapisserie trembler. Hélène ouvre précipitamment le placard et fait jouer le ressort caché dans la boiserie.
Martinet rentre crâne et triomphant, effrayant à voir.
— Tenez , dit-il en leur montrant la baïonnette qu'il tenait à la main et passant son pouce sur la rainure ; voyez... du sangl... il y a du sang... Il est là, derrière cette tapisserie.
Tout le monde était muet et consterné.
Les gardes nationaux rentrent, déchirent la tenture à coups de sabre ci l'arrachent par lambeaux. On trouva Georges dans sa cachette...
Par un effort de courage surhumain , le malheureux avait pu étouffer le cri de la douleur... La baïonnette était entrée dans sa poitrine... La mort avait éié instantajoée.