‹ Le marquis de FayolleChapitre 4 sur 30 · LE RECTEUR DE VITRÉ · texte numérisé non relu

LE RECTEUR DE VITRÉ

Aucune explication n'eut lieu entre eux ce soir-là. Quoiqu'il eût le cœur plein de compassion, Huguet affecta de se montrer froid et sévère, et ordonna à Georges de monter à sa chambre. Le pauvre amoureux, humilié, fut sur le point de se jeter aux genoux du prêtre et de l'interroger sur sa naissance ; mais on lui avait dit tant de fois qu'il avait été trouvé exposé sur le seuil d'une église, que rien ne pouvait lui faire penser que l'abbé en sût davantage. Quant à se plaindre longuement de sa situation, il était trop fier pour le faire, et aussi trop coupable, au fond, des malheurs de cette journée.

Resté seul, le recteur ne put dormir de la nuit. Il se représentait les attaques terribles de l'abbé Péchard contre lui-même et contre son élève, il se reprochait de n'avoir rien trouvé à lui répondre, effrayé qu'il était de sa propre imprudence.

— Mon Dieu ! se disait-il, serait-il vrai que tu daignes te manifester dans les événements de chaque jour, — comme le disait Péchard avec ses maximes de théologie banale î — Et moi, suis-je donc un prêtre indigne, moi qui pense que sur celle tprre l'homme possède toute

liberté d'agir, quitte à répondre après du mal qu'il aura pu faire? S'il en est autrement, si ta Providence intervient à toute heure, pourquoi tant de misères , et de crimes? Gomment serait-on libre^ au milieu d'un réseau de fatalités qui se dresseraient çà et là sur notre route? Il faudrait se résoudre à ne point faire un pas, à ne point émettre une idée, — il faudrait passer sa vie dans Timmobilité, comme un faquir de l'ïnde. Ohl non, il y a quelque chose qui compense les idées fausses, ce sont les nobles inspirations de l'âme ^umaine, — qui remontent à toi, mon Dieu.

Mais croire à une intervention matérielle de ta puissance, croire, par exemple que le marquis de Fayoîle serait mort misérablement en Amérique pour punition d'avoir tué en duel M. de Maurepas , voilà ce que je ne puis faire !

Et en admettant même que ta main frappe les grands crimes : qu'a fait ce pauvre enfant, qui ignore même toute la honte de sa naissance?

— Homme du peuple 1 ce serait encore quelque chose, disait Péchard, mais ce n'est qu'un enfant trouvé ! Je n'ai rien dit, moi, contre ces paroles, car peut-être eussé-je laissé échapper un secret plus terrible, — que nul ne soupçonne du moins.

Non, je ne crois pas à la fatalité; pourtant, par quel aveuglement me suis-je laissé aller à conduire si souvent Georges dans ce château d'Épinay, où eut lieu sa triste naissance? comment ce château lui-même se trouve-t-il appartenir, après dix-huit ans, au frère du marquis de Fayolle? comment arrive-t-ilque ce pauvre jeune homme, dans lequel je voyais toujours un enfant, devienne amoureux de la noble fille du comte?... Eh ! mon Dieu! c'est une série de hasards, voilà tout!... Ge ciiâleau, faute d'héritiers directs du comte de Maurepas, a passé dans la famille... dans la famille d'un meurtrier, c'est vrai, mais par suite d'alliances étrangères à tout cela. — Autre hasard î le comte de Fayolle

voit chez moi cet orphelin, le trouve aimahle, s'intéresse à lui, et, voulant se montrer au-dessus des préjugés vulgaires, m'engage à l'amener de temps en temps au château... — Quoi de plus naturel que tout cela!... L'amour entre deux enfants du même âge est un autre hasard bien simple, auquel seulement j'aurais dû veiller.

Maintenant, le mal est fait. Il faut éloigner Georges; je l'enverrai commencer ses cours à Rennes, car je ne veux pas en faire un prêtre... j'ai trop souffert moimême... Il étudiera la médecine, il se dévouera au soulagement de la souffrance humaine : c'est une autre sorte de sacerdoce, c'est une expiation aussi.

La honte de sa naissance ne lui sera pas un obstacle dans cette noble carrière : - c'est le prêtre, c'est le mè • decin, c'est l'avocat encore qui commencent à opérer une fusion salutaire dans cette société composée de castes... on ne leur demande pas d'où ils sortent, mais ce qu'ils valent. — Indépendant plus que tous, le médecin possède une autorité contre laquelle le monde ne peut se défendre ; la société tient à lui, et il ne tient pas à elle; c'est avant tout un savant et un philosophe : — dans la chambre même de son malade, au château comme à la chaumière, il est le maître, il est chez lui î

On ne le jette pas à la porte, celui-là 1

Le lendemain, l'abbé Huguet expliqua ses intentions à Georges, qui ne tarda pas à partir pour Rennes.

LE CAFÉ DE l'uNION.

Quand Georges arriva à Rennes, les idées révolutionnaires inconnues au château d'Épinay, fermentaient dans toutes les têtes, étaient pesées, discutées, analysées par tous les habitants diîs villes.

Le premier programme révolutionnaire est parti de la ville de Rennes.

Dès le 22 décembre 1788, le tiers- état de Bretagne avait formulé ses plaintes contre la noblesse et exposé nettement et avec énergie ces grandes idées, qui devaient plus lard immortaliser les travaux de l'Assemblée constituante.

Il demandait :

La souveraineté nationale. — La fusion des trois ordres de la grande famille du peuple. -- La délibération par tête ; — celle qui s'opérait par classe de privilégiés ne pouvant qu'anéantir Tesprit public, et soumettre vingt- cinq millions d'hommes aux volontés de quelques milliers d'individus. —Le salaire des députés payé par leurs provinces. — L'abolition des lettres de cachet. — La suppression des prisons d'État. • — L'affranchissement des serfs et mainmortables... — La liberté illimitée de la presse. — La suppression des quêtes des religieux mendiants et autres, « comme contraires à la décence et aux bonnes mœurs. » — La suppression de la vénalité des offices et des juridictions seigneuriales. — L'abrogation du Code criminel. — La réformation du Code civil. — L'extinction de la mendicité. — La loi sur la chasse, sur les écoles primaires. — « La nécessité pressante d'abolir la noblesse, » cri imposant et universel de toutes les paroisses de la sénéchaussée de Rennes. — L'abolition gratuite des chevauchées, quintaines, soûle, saut de poisson, baiser de mariée, chansons, transport de l'œuf sur une charrette, silence de grenouilles, — et autres usages de ce genre, aussi superstitieux qu'extravagants.

Qu'on juge de la fermentation que produisirent ces idées jetées au milieu des masses, et surtout parmi la jeunesse des écoles!

C'était au café de l'Union, sur la pi ace du Palais^ que se réunissaient, le soir, les jeunes gens des comptoirs, des écoles de droit et de médecine, et la plupart des mécontents de la ville.

Là, à la lueur d'une lampe fumeuse, au milieu d'un

image de fumée de tabac, on voyait, groupés autour de petites tables couvertes de toile cirée et chargées de bouteilles, des jeunes gens à la parole vibrante et passionnée, à l'œil brillant, aux gestes animés, discuter avec chaleur.

Dès les premiers jours de son arrivée à Rennes, Georges s'était lié avec les jeunes gens qui lui avaient paru le plus exaltés contre la noblesse.

En face de lui, à la même table, était assis un grand jeune homme de Morlaix, qui plus tard devait s'appeler le général Moreau et mourir les armes à la main contre sa patrie. — A cette époque, Moreau, par son audace et son sang-froid dans le danger, avait acquis une grande influence sur les étudiants de son temps, qui l'avaient nommé prévôt de l'école de droit.

A coté de lui, un jeune homme pâle et fluet, au front large et lourd de pensées, avec de petits yeux à demifermés, un nez recourbé sur une petite bouche aux lèvres minces, — Chassebœuf, — qui plus tard ne garda que le nom de Yolney.

En face s'épanouissait la face béate et rondelette d'un étudiant connu sous le singulier nom d/Omnes Omnibus. TuUiac, Marain Jouault, Blin, et une foule de jeunes gens à l'âme ardente et généreuse y causaient çà et là.

Tout-à-coup un sergent de royal-marine entra dans le café, l'habit débraillé et les cheveux en désordre.

— Bernadette 1... dirent plusieurs jeunes gens qui le reconnurent.

— Les infâmes ! s'écria-t-il en gesticulant avec violence, je ne serai heureux que quand j'aurai écrasé sous mon talon la tête du dernier des hobereaux!

Plusieurs de ses amis l'entourèrent.

-- Qu'as-tu?

— Tou-t à l'heure, dit-il, au détour de la rue Montfort, je me suis trouvé en face d'une douzaine de ces épées de fer. — L'un d'eux prétend que je l'ai heurté du coude. — Si je vous ai insulté, lui ai-je dit en dé-

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gainant, et lui montrant un réverbère je suis tout prêt à vous donner satisfaction — Mon cher, m'a-t-il répondu en me tournant le dos, je ne me bats pas avec un sergent.... Adressez-vous à un de mes laquais.... Furieux, j'allais lui passer mon épée au travers du corps, quand une bande de drôles à sa livrée m'entourent, me poussent, me bousculent, m'arrachent mon épée des mains , la brisent , m'en jettent les morceaux à la figure, et me mettent enfin dans l'état où vous me voyez...

— C'est une indignité!... s'écrie-t-on de tous côtés.

— Il faut que cela ait une fin.... dit Moreau en se levant, et laissant tomber son poing lourdement sur la table. - Il y a assez longtemps que le peuple, comme un chien soumis, se tient couché à plat-ventre devant les maîtres... Qu'il se lève à la fin et montre les dents!

— Oui, dit Jouault, il y a assez longtemps que leur orgueil nous écrase... Faisons voir aux gentilshommes que nous sommes des hommes !

— Et des hommes libres î ajouta Omnes. — Ne sommes-nous pas tous sortis des côtes d'Adam?

— Ceci est une question, dit Chassebœuf.

— Comment?

— L'étude des races a démontré que chacun des grands continents a eu sa création... ou, si vous voulez ne pas admettre la création, son éclosion d'hommes particulière. Il existe donc primitivement quatre races correspondant aux quatre parties du monde. Ainsi la race noire appartient à l'Afrique , le plus ancien des continents; la race jaune à l'Asie, la blanche à l'Europe, la rouge à l'Amérique. Dans le principe ces quatre portions du monde étaient séparées par les mers: chacune d'elles avait ses animaux et ses plantes parliculières. 11 faudrait peut-être même supposer une cinquième série d'organisation pour le monde détruit des Atlantes, dont Bailly a écrit l'histoire, et qui reparaît peu à peu à la surface des eaux de rAtlan/kjue sous

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forme d'îles considérables. Quant à ce qui est de la race dite Adamique...

— Où veux-tu en venir? interrompit Moreau en fronçant le sourcil. Penses-tu nous prouver que les gentilshommes soient d'une race supérieure?

— Ce n'est pas mon intention.

~ Eh bien! qu'importe tout cela? dit Bernadotte, j'ai été indignement outragé; j'en tirerai vengeance!...

— Et nous serons avec toi, s'écria Moreau.

— Il fera jour demain, dit Omnes-Omnibus. Laissez- Dous, en attendant, écouler les paradoxes scientifiques du brave Chassebœuf. C'est un homme qui a voyagé et qui a risqué sa vie plus souvent que nous tous; il est allé puiser la sagesse en Orient, il a vécu quatre ans parmi les Égyptiens et les Druses : il est bon à écouter pour des jeunes gens comme nous.

— Je n'ai encore que trente ans, dit Chassebœuf avec ce fin sourire qui, aidé du soleil d'Orient , avait déjà prononcé des rides sur les pommettes saillantes de son visage.

— Et tu viens de recevoir, dit Moreau se rasseyant, une belle médaille d'or de l'impératrice Catherine, pour ton voyage en Syrie : cela te rend plus indulgent à l'égard des grands de la terre.

— Tout jeune encore que je suis, dit Volney, j'ai beaucoup vécu, et les convictions qui me restent sont formées et irrévocables. Je souhaite que les tiennes aient une base aussi solide.

— L'origine de la noblesse est bien simple , dit Jouault, et il n'est pas besoin pour l'expliquer de remonter jusqu'au père Adam, — auquel Chassebœuf est bien libre de ne pas croire... — Dans les temps de barbarie, où la force brutale faisait loi, où chaque homme avait, à toute heure du jour, à défendre sa vie et sa chaumière, on avait besoin de se grouper autour d'un chef, de concentrer ses efforts et de donner la part la plus large à celui qui était le plus vaillant et le plus courageux. Mais

aujourd'hui, Messieurs, c'est la pensée, c'est Tintelligence qui gouvernent le monde ; c'est la loi qui protège tous les citoyens, et tous les hommes doivent être égaux devant la loi .. Plus de noblesse ! plus de privilèges ! plus de servitudes !

— Vive la liberté ! vive Fégalitè 1 — s'écria tout le café électrisé.

— Vive la liberté, en effet !... s'écria Volney, dont la voix grêle se perdait d'abord dans le tumulte, mais qui finit par le dominer... Quant à Tégalité, vous la réclamerez en vain. — Elle n'existe pas plus dans l'ordre moral que dans Tordre physique. Ce qu'il faut établir, c'est la fraternité humaine, c'est la solidarité de tous les membres de la grande famille sociale, autrement Tégalité n'est qu'un vain mot. Ce que disait Jouault tout à l'heure est vrai... mais d'une vérité banale.. La force seule ne constitua pas l'origine et le droit de la noblesse. Il faut compter aussi l'audace, le courage primitif, aventureux et souvent même la vertu des tribus militaires, qui vinrent, tout en les frappant, régénérer des civilisations dégradées, engourdies dans le vice et la lâcheté l Ceux qui ne savent pas résister à l'oppression méritent de la subir !

Un murmure d'incertitude courait dans l'assemblée. Cependant l'autorité d'un talent reconnu, les opinions avancées du journal la Sentinelle, fondé à Rennes par Volney, lui conciliaient encore Tattention...

— Paradoxe que tout cela! dit Bernadotte... A ce compte, j'appartiendrais à la race vaincue, et cependant je me sens plus brave que le lâche seigneur qui rient de m'insulter sans risque., à ce qu'il croit, du moins.

— Laissons de côté les questions personnelles, dit l'étudiant Omnes-Omnibus.

Chassebœuf, — recueilli en lui-même, promenait son regard perçant sur l'assemblée et n'était nullement disposé à céder un pouce de son système ni à répondre aux interruptions.

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— Il est évident, dit-il, que la constitution de la noblesse a été partout le résultat de la conquête, — • la race franke issue du rameau indo-germanique....

— Assez d'histoire, dit Moreau.

Cette fois, tout le monde cria silence à l'interrupteur.

— .... A conquis évidemment la plus grande partide la Gaule, où elle est venue importer ce système dit féodal, qui existe encore dans toute sa pureté parmi les tribus du Caucase.

— Allons, allons, garde cela pour ton livre (Volney s'occupait alors de ses considérations sur les Turcs), et passons à notre époque, dit Jouault.

— Hé bien, mes amis, dit Chassebœuf comprenant que ce n'était pas le lieu de développer tout son système, il en est des races d'hommes comme des races d'animaux, lesquelles s'abâtardissent et dégénèrent. C'est ainsi que le descendant du noble chien César devient un laridon digne à peine de mettre en jeu les tourne-broches.

Une salve d'applaudissements accueillit cette comparaison.

— Ne niez pas, dit Chassebœuf en s'animant, que les races militaires n'aient joué un beau rôle sur notre globe... Mais leur mission est finie. La destinée a frappé les plus nobles souches et il n'en reste plus que de faibles surgeons. La guerre et Péchafaud ont détruit cette race aitière, et, pour ce qui en reste, vous en aurez bon marché

— Enfin, dégradée ou non, dit Moreau, c'est encore la race conquérante qui nous opprime, et, de par h science, tu nous classes dans les populations inférieures el vaincues.

— De par l'histoire, prouverez-vous que vous n'avez pas supporté cet opprobre pendant un grand nombre de siècles? Et d'ailleurs, la nature elle-même a classé différemment les familles dans les espèces iden-

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tiques. Le cheval de labour n'est pas un cheval arabe; le noble lévrier est quelque chose de plus qu'un carlin, et de moins pour l'intelligence que le chien du berger. — Mais quelle est cette fantaisie de comparer Thomme à la bête? dit Moreau. Le courage est dans l'être fort et non dans l'être dégradé... Vous ne trouverez aujourd'hui, l'énergie, la force, la patience et le courage que dans les classes laborieuses...

— Qu'elles se lèvent donc, dit Chassebœuf, ces races que l'oppression a longtemps courbées, dont un dur labeur a noué les membres et déjeté la stature, dont la souffrance et la crainte ont contracté les traits, ou leur ont donné l'expression de la ruse! et elles se régénéreront à leur tour et ne transmettront plus à leurs enfants les signes physiques d'une longue servitude.

— Ainsi selon toi, dit Bernadotte, il n'y aurait que des natures difformes dans le peuple et parmi nous-mêmes.

— Vous autres, répondit Volney, vous appartenez à la bourgeoisie dont le type s'est déjà amélioré par suite d'une éducation relative et d'une aisance qui l'exemple des travaux les plus pénibles. Ensuite, voyez-vous, il s'est opéré bien des croisements d'alliance nobles et roturières, légales et illégales. Les seigneurs, en vertu de leurs droits ou de leur position, ont peuplé les villes et les campagnes d'une postérité déjà bien nombreuse; et n'y a-t-il pas souvent aussi des fantaisies inverses chez les nobles châtelaines ou chez les dames de la cour?...

— De telle sorte, dit Ouines-Omnibus, qu'il peut se trouver dans le peuple beaucoup de gens de noble race, et bien des manants parmi la noblesse!

Un éclat de rire général applaudit cette observation.

— A ce compte làj nous sommes près de nous entendre, dit Moreau.

Un groupe nombreux se pressait autour de la table de Volney, se dressant sur la pointe des pieds, poui' mieux voir et entendre.

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En face, Georges écoulait, assis seul à une table placée dans Tangle le plus reculé du café ; près de lui, un homme de quarante-cinq ans environ, également seul, prétait la plus grande attention aux paroles de Volney.

— Tenez, reprit Chassebœuf qui suivait toujours sa pensée à travers les interruptions, — vous voyez bien ce jeune homme, en face de moi; — et il désignait Georges, spectateur muet de cette discussion un peu avancée pour lui. — Eh bienl il est évident pour toat physiologiste, qu'il n'appartient à aucun des quatre types qui constituent le populaire de la France, — il n'est ni Gaël, ni Kimri, ni Celte, ni Ibère d'origine, — ce sont là les termes admis par la science, — ce n'est pas un gallo-romain, — ce qui est généralement le caractère de la race bourgeoise, — c'est un franc, c'est un gentilhomme..,

— Un gentilhomme! s'écria-t-on.

— Oh! de père et de mère, il n'y a pas de type plus pur.

Tous les yeux se portèrent sur Georges. Se voyant l'objet de Tattention générale, il se lève, s'apprcche du groupe, et s'adressant à Yolney:

— Vous parlez de moi. Monsieur?

— C'est vrai, dit Volney, je parlais de vous... Je ne vous connais pas, c'est, je crois, la première fois que vous venez à ce café?

— La première, en effet...

— D'après certains signes caractéristiques qui ne m'ont jamais trompé, je disais à ces messieurs que vous étiez de la noblesse.

— Vous vous trompez. Monsieur.

— En êtes-vous bien sûr?.... Comment vous nommez-vous?

— Je m'appelle Georges.

— C'est un nom de baptême cela, c'est votre nom ae famille que je demande...

Georges baissa la tête sans répondre.

-— Alors c'est un bâtard, dit ChassebŒuf avec Tindifférence, quant au sujet, d'un professeur qui fait une leçon d'histoire naturelle.

Georges sentit son front rougir, et la colère brillait déjà dans ses regards : — mais la réflexion, dans cette âme déjà forte, suffit pour arrêter sur ses lèvres une réponse provocante.

11 comprit que l'intention de Chassebœuf n'avait pas été de le blesser, — et d'ailleurs, la plupart de ses camarades savaient déjà qu'il n'était qu'un orphelin recueilli par l'abbé Huguet. Dans une telle réunion même, si au-dessus du vulgaire préjugé, son malheur lui devenait un titre à la sympathie générale.

Du reste, s'il y avait un côté blessant pour lui dans l'hypothèse du savant, est-il sûr que la supposition d'une illustre origine n'en compensât pas en partie l'amertume?... Il sentit cependant le besoin de dire en relevant la tête :

— Un bâtard, Monsieur, qui vous dit que je suis un bâtard? J'ai été exposé dans la rue et recueilli par charité. Mais croyez-vous que, dans ces temps de misère, il n'y ait pas d'honnêtes familles du peuple, réduites à abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir? Je sens en moi vibrer l'âme et la loyauté d'un homme du peuple; et quant aux indices donnés par la physionomie, c'est une rêverie folle qu'il faut laisser à Lavaler.

— Il ne s'agit pas ici de physionomie, dit Chasse bœuf peu touché de l'interruption et s'adressant à l'assemblée. Dans toutes les espèces animales, les diverses familles se reconnaissent à la forme particulière des pattes et des mâchoires. — C'est la forme du pied qui permet seule de distinguer l'homme des autres singes.

Un éclat de rire universel concilia de nouveau à l'orateur, l'attention de tout le café.

— .... Ou si vous voulez, des autres orangs, continua le savant avec le plus grand sérieux. Étudiez chez ce jeune homme les types irrécusables de la race

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franke. La main est large, — l'ongle est long et taillé en amande, ~ et pourtant les doigts sont effilés: le pied doit être bombé et courbé en arc par-dessous, ce qui est le propre des races militaires habituées ù l'usage du cheval.

— C'est bien cela, dit Omnes- Omnibus regardant le pied de son camarade.

— Les narines se dilatent dans la colère ; comme chez les carnassiers, le nez est fort, l'œil est perçant... Tels sont les signes les plus communs de la race pure... Presque toujours le front est fuyant, ce qui n'indique qu'une intelligence ordinaire...

— Allons , finissons , dit Jouault qui sentait ce que cette énumération avait de pénible au fond pour celui qui en était l'objet, au reste, Georges est de mon avis, nous savons tous qu'il n'aime pas les nobles , et cela nous suffit.

— Je les hais ! dit Georges, et si vous voulez connaître ma profession de foi, la voici ! — Je jure guerre à mort à la noblesse tout entière !..

A ce moment, le personnage assis en face de lui, qui jusque-là n'avait pas pris part à la conversation, s'approcha de Georges et lui touchant légèrement l'épaule :

— Vous avez tort, jeune homme ; si la noblesse de cour a porté la livrée de Louis XIV, agioté dans la rue Quincampoix, ou dansé aux orgies de Louis XV, n'oubliez pas qu'elle a tiré l'épée et versé son sang pour la liberté du Nouveau-Monde... Il y a dans la noblesse des hommes généreux qui veulent l'affranchissement du peuple et sont prêts à se sacrifier à sa cause.

— Lesquels ?

— Le marquis de Lafayette, mon ami... et moi.

— Votre nom, Monsieur ?

Ce nom dont le passé aventureux était connu de tout le monde, prononcé simplement et sans forfanterie pro-

diiisit une impression profonde sur celle foule tout à l'heure si bruyante et si passionnée.

— Messieurs, dit Moreau, n'oublions pas que nous avons à préparer pour demain des choses sérieuses...

Nous saurons plus tard ce qui fut résolu au sortir du café, où il n'était pas prudent de faire connaître ses projets.

l'hôtel fayolle.

Le soir de ce jour-là même, quelques heures plus tard, un bal splendide se donnait à l'hôtel Fayolle.

Arrivé depuis quelques jours, le marquis de Fayolle venait d'inviter toute la noblesse de Rennes et des environSj à une grande fête qu'il donnait pour fêter son retour.

Du milieu d'une rosace à ornements historiés, pendait un lustre en cuivre doré, chargé d'une profusion de bougies ; au-dessus de la cheminée en marbre blanc veiné, dessinée en arc d'amour, s'élevait jusqu'au plafond un trumeau encadré par un fouillis de branchages, de nids de touterelles et de canaris dorés, dans lequel se miraient deux grands bras en cuivre dorés, chargés de bougies.

Sur les fauteuils, sur les causeuses, sur le sopha en satin cerise et doré, se tenaient, raides, guindées, poudrées, peinturées de blanc de céruse et vermillonnées, ^s plus grandes dames de la noblesse bretonne. C'étaient Mesdames de Farcy, de Mué, de Genouillac, de Cornullier, de Garadeuc, Mademoiselle de la Bintinaye et Mademoiselle Gabrielle de Fayolle.

Autour d'elles, les élégants, les heureux de cette société priviligiée, en habit et culotte de satin aurore, gris perle ou gorge de pigeon, soigneusement poudrés, papillonnaient, pirouettaient, chiffonnaient avec grâce la dentelle de leur jabot, faisaient glisser du bras droit

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SOUS le bras gauche, et réciproquement, leur petit tricorne galonné, ou s'occupaient à maintenir la pointe en l'air, leurs épées à poignées de nacre ou d'ivoire. Parmi les plus élégants, on remarquait le marquis Tuflfin de la Rouerie, — dont le marquisat était fort contesté parmi la noblesse d'alors ; M?J du Maz-Lamotte, de Botherel, de Pire, d'Epinay, de la Salle, le comte de Fayolle. de laBourdonnaye, de Cintré, la Houssaye, etc.

Le marquis de Fayolle faisait les honneurs de son salon en homme façonné de longue main aux usages de la cour et du grand monde.

Tout le monde l'entourait : les femmes par curiosité, pour l'interroger sur ses galanteries qui avaient eu de l'éclat, sur ses voyages, — sur les merveilles de l'Amérique, sur ses aventures que l'on disait fort étranges.

Messieurs du Parlement trouvaient surprenant qu'un gentilhomme breton, de bonne maison, — au lieu de rester à défendre les droits et les prérogatives de sa province, eût été jusqu'au bout du monde prêter à des sujets révoltés le secours de son épée. — Qu'étaient les Américains, après tout ?... des sujets en révolte contre les Anglais leurs suzerains.

— L'esprit révolutionnaire est partout aujourd'hui, — dit M. de la Houssaye ; — il a tourné toutes les têtes, bouleversé tous les esprits, — et d'Amérique il vient passer jusqu'en Bretagne.

— Avez-vous lu le cahier des charges du tiers-état ? demanda M. de la Houssaye à M de Cintré.

— Je l'ai lu... dit M. de Cintré en se dandinant avec importance :

— H y a quelque exagération; ces gens-là demandent plus pour avoir quelque chose.

— Comment ! de l'exagération ? Dites plutôt de l'extravagance, de la folie ! s'écria M. de la Houssaye avec une indignation apoplectique. Vouloir nous faire contribuer aux dépenses publiques ! Vouloir taxer nos châteaux, nos parcs, nos jardins, nous faire payer les

fouages !... C'est violer la propriété... Demand-er une représentation aux États, égale aux deux nôtres ! Nous réduire à députer comme des roturiers ! à délibérer par tête encore ! C'est renverser la Constitution ! C'est ébranler le trône... Car nous sommes les soutiens du roi, Messieurs, et, quoique nous ne soyons que deux mille gentilshommes en Bretagne, c'est nous qui lui maintenons la province fidèle.

— Cela est évident 1 dit M. de Cintré.

— Cependant, observa M. de Pire, je serais d'avis quant à moi, qu'on leur fît peut-être quelques petites concessions, pour avoir la paix...

— La paix ! Des concessions à ces gens-là ; fi donc ! répondit M. de la Houssaye, ce serait s'encanailler.

— Messieurs, les circonstances sontpeut-clreplus difficiles que vous ne paraissez le penser, dit le marquis de FayoUe... Le peuple crie...

• — Eh bien ! c'est son rôle, dit M. de la Houssaye.

— Le peuple 1 - — dit M. de Boisgelin, — vous voulez dire une douzaine d'avocats et de marchands enrichis, qui s'en vont pérorant à tous les carrefours^ déclamant dans tous les cafés, parlant beaucoup de liberté, d'égalité, de droits et d'impôts, pour flatter les passions de la multitude, les exploiter à leur profit et usurper nos privilèges ?

— ■ C'est aussi mon avis, — ajouta M. de. Botherel ; une centaine de lettres de cachet nous auraient bientôt débarrassés de leurs criailleries.

— Des lettres de cachet! — y songez-vous, monsieur le comte? dit M. de laHoussaye; des lettresdecachet pour ces gens-là !... Mais que resterait-il donc à la noblesse?

— Mon cher, — dit M. de Fayolle en prenant le bras de la Rouerie, faisons un tour dans le bal, et laissons ces Messieurs se lamenter à cœur-joie.

■ — Et surtout taisons-nous , — dit Tuffin , ils nons croiraient devenus rèpubhcains pendant notre séjour en Amérique I

Tous deux s'arrêtèrent un instant à l'entrée de lo salle du bal.

Gabrielle, en ce moment, faisait face à la porte d'entrée et dansait une gavote avec M. de Tinteniac.

La Rouerie la contemplait avec admiration.

Le marquis de Fayolle suivit la direction de son re gard, et eut peine à reconnaître sa nièce, tant il la trouva embellie et comme transfigurée par l'animation du plaisir; puis un nuage passa sur ses yeux, et ses sourcils se contractèrent... Un souvenir venait de traverser son esprit comme une flèche.

— A quoi penses-tu , marquis ?

— A rien, mon ami,... j'oubliais... je regardais danser mes illusions de vingt ans.

— Gomment trouves-tu cette jeune personne en robe de satin blanc, qui danse avec M. de Tinteniac?

— Gabrielle?... ma nièce? — Je la trouve jolie.

— Gomment, jolie!... dis donc ravissante!... G'est la plus adorable personne que j'ai vue de ma vie... mais vois donc quelle coupe de figure gracieuse,... quel éclat, quelle fraîcheur, et dans le regard, quelle adorable expression de naïveté , de candeur et d'angélique beauté. .

— G'est vrai, elle a de beaux yeux !

— Que de grâce et de fierté dans ce nez droit et fin , aux ailes mobiles et rosées!...

— Oui... pas mal...

~ La bouche est un peu grande, peut-être, mais les dents! ..

— On dirait des perles, n'est-ce pas?

— Je suis sûr que sous la poudre, ses cheveux sont du plus beau blond. Oh! je donnerais dix ans de ma vie pour y plonger mes doigts et voir ses grands yeux humides s'arrêter sur les miens avec bonheur, avec volupté!...

— Tudieu, le gaillard! comme il prend feu ! Est-ce que, par hasard, tu serais amoureux, mon ami?

— Moi ! fit la Rouerie en protestant par un mouvement d'épaule; mais, à mon avis, celui qui sera aimé de cette jeune fille sera heureux entre tous les hommes, car c'est une des plus belles personnes qu'il y ait au monde...

— Oh 1 pour le coup, marquis, tu es fou ; elle est un peu frêle, ceci soit dit entre nous.

— C'est de l'élégance et de la distinction , mon ami, tiens, vois quelle grâce naturelle dans la pose, dans les manières !

— Comment peux-tu trouver de la grâce, dans une taille emprisonnée dans les lames d'acier d'un corset?

< — Pui3 elle a je ne sais quel petit air dédaigneux qui lui Gied à merveille ; on est tout heureux et tout fier, n'est-ce pas, quand elle veut bien vous regarder ?

— Décidément, marquis, tu m'ennuies avec cette petite... parle-moi franchement... te sentirais-tu des velléités d'épouser?

— Ah ! si j'avais vingt-ans de moins.

— Il t'en resterait encore à peu près autant.

— Si même je n'avais pas gaspillé si follement ma jeunesse!...

— Ah! dit Fayolle, il est certain qu'elle fut passab ement tourmentée, notre jeunesse... Te rappelles-tu ton duel pour la Beaumesnil de l'Opéra, qui refusait de t'épouser?

— Oh ! dit Tufîin , ton enlèvement de la petite Dufresne n'était guère plus raisonnable.

— Et ton duel avec le comte de Bourbon-Busset ;

— Aurais -tu oublié ce coup d'épée que tu donnas au chevalier de Mouchi pour avoir parlé légèrement d'une certaine petite parente dont le mari était à la Bastille... Tu ne n^'is jamais dit ce qu'elle était devenue...

— Ah ! dit le marquis eii passant la main sur son front, je n'aime pas à rappeler cette histoire... elle est tachée de sang!...

— Moi, ce sont toujours les aventures les 5)! us triste?

que je me rappelle avec le plus de plaisir... tiens, par exemple, cette grosse Présidente dont le mari est mort de chagrin d'avoir été trompe par moi...

— 11 est mort... mais au moins tu ne l'as pas tué.

— C'est un détail, car tu comprends parfaitement, que s'il l'eût exigé de moi, je n'aurais pas pu lui refuser cette légère consolation...

— Malheureux ! et les remords !...

— Ah ! tu penses donc encore à ce pauvre diable de mari, que tu tuas la nuit! dans un bois de sapins, à la lueur d'une lanterne?...

— J'y pense toujours...

— Au moins, ne va pas faire encore la folie de rentrer à la Trappe...

— ■ Oh î maintenant à quoi bon, la plaie est cicatrisée, je suis pour toujours guéri de la passion des femmes.

— • Bah , laisse donc ; est-ce qu'on guérit jamais de ces choses-là ?

— Je le crains bien... dit Fayolle. A chaque nouvelle déception , on se dit qu'on e^t à jamais revenu de ces contrées utopiques de l'amour... qu'on est las de courir après cet Eldorado qui nous fuit toujours, — ce mirage des illusions qui danse devant vos yeux, sans qu'on puisse l'atteindre... Comme on se rira sans pitié de. ces doux regards, de ces émotions feintes, de ces trompeuses paroles... Oh! les femmes! elles peuvent venir à présent avec leur attirail de fausseté , leur arsenal d'armes émoussées et impuissantes!...

Et tout-à-coup, avant que l'on ait même songé à .«;e mettre en garde^ on voit surgir de nouveau tous ces blancs fantômes de la jeunesse, dont le soufïle fait revivre mille pensées mortes, et reverdir l'arbre des douces croyances, dépouillé par Tautomne.

La danse venait de finir; le bal tirait à sa fin...

Le marquis de Fayolle emmena La Rouerie dans un petit salon à l'écart :

— Eh bien ! sérieusement , si ma nièce te plaisait à

ce point.... nous verrions. Quant à moi, j'en serais charmé... Je ne te vois d'autre rival que ce petit Tiûteniac.

— Je le connais beaucoup , il m'est tout dévoué.

— Quel homme est-ce?

—Honnête, chevaleresque et brave comme son épée..- S'il aime ta nièce, qu'il l'épouse, et sois sûr qu'il I5 rendra heureuse, si toutefois son bonheur dépend de lui, ce que je ne crois pas...

— Ni moi... alors veux-tu que j'en parle?

— Hum ! fit La Rouerie.

— Hum?

— Je n'ai rien dit.

— Mais qu'est-ce que tu penses?

— J'admire beaucoup mademoiselle de Fayolle, mais..

— Tu recules encore devant le mariage... Bah ! il faut bien finir... par en finir. Nous ne sommes plus trèsleunes, mon ami: mais qu'importe? tu épouses, et cela fait une seconde jeunesse!— On échappe au triste rôle de vieux garçon, — et l'on fait encore des conquêtes... en qualité déjeune mari.

— Fort bien ! mais écoute-moi ; — à son meilleur, à son seul ami, à son frère, on peut tout dire... Eh bien, je sais de bonne part que ta nièce a aimé quelqu'un... et mêmCj je te le dis entre nous, je crois que tu ne feras pas mal de conseiller à ton frère de la marier le plus tôt possible...

— Pourquoi cela?

— Je ne sais rien de bien sérieux , mais il court sur son compte des bruits de petite ville , des commérages de duègne, — des enfantillages...

— Enfin?... dit Fayolle inquiet.

— Mon Dieu ! rien , — reprit La Rouerie ; ■ — lu sais qu'entre nous ces choses -là n'ont aucune importance, mais les épouseurs sont parfois plus exigeants.

— Est-ce que ma nièce... ?

— Non. . . on m'a seulement parlé de fleurs échangées, de petits serments, de rendez-vous avec...

— Avec?...

—-Je ne sais qui... un bâtard, un enfant trouvé...

— Et c'est là ce qui t'inquiète?

— Que veux-tu, en vieillissant je deviens chaque jour plus jaloux...

— Si ce n'est que cela, j'interrogerai mon frère et nous reprendrons cette conversation...

Quel est ce bruit? demanda FayoUe en se retournant.

La danse avait cessé, et les femmes effrayées se groupaient tremblantes autour des danseurs réunis au milieu du salon... L'antichambre regorgeait de laquais, de gens de service, et d'une foule chassée de la rue et cherchant un abri dans l'intérieur de l'hôtel, dont les portes éclairées étaient restées ouvertes.

— A nous , messieurs ! à nous ! crièrent quelques gentilshommes en entrant dans la salle du bal : — Les étudiants font le siège de l'hôtel du comte de Lamotte.

On avertit ce dernier, qui répondit :

— Laissez, messieurs, laissez... Les bazochiens s'amusent à briser les vitres et à décrocher les réverbères.

On va salir les portes de mon hôtel pour consoler ce sergent de marine que j'ai fait châtier hier par mes gens !

— Eh bien ! a1lon=> tous à l'hôtel Lamotte ! s'écrièrent les gentilshommes, qui se répandirent, en habits de bal, dans la ville, suivis par leurs laquais armés.

11 faisait jour déjà.

L'expédition des étudiants, comme l'avait prévu M. de J.amotte, s'était bornée à briser quelques fenêtres ; la garde prévenue avait pu arriver à temps pour empêcher de plus grands dégâts.

Nous avons à raconter maintenant ce qui résulta de cette échauffourée, dont la cause, si petite en apparence, fut cependant le germe de grands événements.

YIÏ.

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