LA PLACE PUBLIQUE
Echauffés par la dispute, irrités par la haine, les partis ne devaient pas tarder à se rencontrer su: ia place publique.
Ce fut le 26 janvier 1789 que se joua sur la place des Cordeliers, le prologue du grand drame révolutionnaire.
Mais pour bien apprécier les faits, il faut savoir quelle était alors la position respective de la noblesse et du tiers-état.
Le tiers avait porté aux Etats de la Province deux demandes:
1'' Que le tiers-état, qui ne comptait à cette assemblée que quarante -deux députés , souvent nobles ou anoblis, et presque jamais librement élus, y fût représenté par un nombre égal à celui des deux ordres qui opineraient par tête.
2« Que les impositions supportées presque en entier par le tiers seul, fussent réparties entre tous les citoyens suivant leurs facultés.
Prévoyant bien que messieurs de la noblesse et du clergé ne feraient pas de bon cœur le sacrifice de leurs propres privilèges, le tiers-état avait formellement interdit à ses députés de prendre part à aucune délibération, jusqu'à ce que les États se fussent prononcés sur leurs réclamations.
Ce fut à cette occasion que Volney écrivait dans la Sentinelle du peuple.
(( Amis et citoyens, il n'en coûte pas plus de bâtir à neuf que de rebâtir du vieux ^ et l'on est beaucoup mieux logé. Nous avons toujours vu se repentir ceux qui, par économie, réparaient les baraques.
» Si nous ne rasons pas de fond en comble notre gothique constitution, nous aurons toujours une tour-
nure gothique, et nous devrions aussi rebâtir Rennes comme il était avant l'incendie.
» Les enfants qui regardent trop le fossé avant de sauter, prennent la peur et y tombent; si les quarantedeux n'avancent pas rondement, ils feront la culbute.
» Au lancer d'un vaisseau, tant que l'on tient la cheville, on est maître de la machine; mais une fois partie, il est trop tard pour revirer, et si les quarantedeux accordent le premier sou, il n'y a pas de raison de refuser cent millions.
)) Quand on veut prendre les oiseaux, il faut porter le filet tout fait, et les quarante-deux doivent porter le leur dans leur poche avec ces mots : — « Rien, ou signez... î
» On n'a jamais fait tant de choses avec si peu de mots, et NON est devenu l'art de gouverner.
» Quand les bons généraux ont de mauvaises troupes, ils mettent du monde à la queue pour sabrer ceux qui fuient, et pendant la bataille des États, les communes devront se tenir derrière, afin que si les quarante-deux reculent, elles les cassent sur place. — Mais que faire de ces gens cassés?... — Des nobles de Bretagne.
» La bataille des trente, si célèbre, ne fut qu'un combat de coqs pour le divertissement de la compagnie. Mais, la bataille des quarante-deux, s'ils ont du courage, sera comme celle des Suisses, qui secouèrent le joug des Allemands vingt fois plus forts qu'eux... »
Les États ouvrirent le 29 décembre. Le 30, le don gratuit fut accordé, et la régie provisoire des fermes fut ordonnée.
La noblesse et le clergé voulurent engager d'autres délibérations.
Le tiers-élal demanda à être entendu, on le lui refusa. — Alors il déclara n'avoir pas pouvoir de, délibérer sur aucun objet.
— «. Quelle fut, sire, notre surprise, — dirent la noblesse et le clergé dans leur mémoire ou roi, — lors-
5 h LE MAF.QDIS
qu'au lieu de nommer ses commissaires, l'ordre du tiers déclara qu'il était sans pouvoir pour concourir à une délibération, jusqu'à ce que l'assemblée eût entendu la lecture du cahier des charges « et y eût fait droit. »
» On se propose d'abolir les distinctions et les droits dont jouissent Tordre de la noblesse et du clergé !... On ose proposer aux deux premiers ordres de sacrifier l'influence que chacun deux a toujours eue dans les assemblées nationales!... Non, sire, le clergé de votre province de Bretagne, ni l'ordre de la noblesse ne peuvent consentir à un pareil changement. >
Contrariée de ces obstacles, la noblesse résolut d'avoir recours à l'intimidation. Sept ou huit cents laquais et porteurs, ivres et armés de bâtons, se rendent au Champs-de-Mars.
Le domestique de la commission des Etats pour la navigation intérieure, Dominique Hélandais, monte sur un banc et ht un long discours dans lequel il demande : le maintien de la constitution ; que leurs maîtres conservent leurs privilèges, et que le tiers les soulage des corvées.
L'orateur finit sa harangue en criant :
— On nous attend au parlement!— Vive la noblesse! Vive le pain à quatre sous !
Puis, l'assemblée se répandit par la ville en criant :
— ;Mort aux étudiants ! A la lanterne les bazochiens ! — s'il n'y a pas de bourreau, nous en servirons I...
La cour reçut ces étranges pétitionnaires et leur promit de délibérer sur leurs de nandes. Ils allaient se séparer, quand Hélandais aperçut à la porte du café de l'Union une douzaine d'étudiants.
— Haro ! haro ! ce sont des bazochiens !
Ils lancent sur les jeunes gens, des bûches que Ton venait de décharger devant les Cordeliers. Des gardes de la ville arrêtent quelques séditieux et les remettent à la maréchaussée qui les relâche à l'instant.
Un garde de ville veut arrêter un des valets qui venait d'abattre un étudiant à ses pieds. M. le marquis de Tremargat lui/ ordonne, le pistolet sur la gorge, de le lâcher.
Deux autres gentilshommes et un monsieur du parlement, en robe rouge, se fourrent dans la mêlée, maltraitent les gardes, trop respectueux pour le trouver mauvais, frappent à qui mieux sur les bazochiens, et par leur exemple, excitent le courage de lejurs laquais.
Avertis de ce guet-apens, Moreau, Berger et Ulliac accoururent au secours des étudiants.
Les nobles, un peu calmés, rougirent de s'être mêlés à la canaille, et apaisèrent les plus irrités; entin, M. le comte de Thiard envoya un détachement de chasseurs qui rétablit la tranquillité.
Mais le bon ordre n'était qu'apparent, chaque parti passa la nuit en préparatifs hostiles.
Ceci se passait le 26.
Le 27 au matin, le Procureur général, au nom du Parlement, ordonna aux officiers de justice de cesser toute information sur les troubles de la veille. Les laquais et les porteurs en conclurent qu'ils étaient sûrs de l'impunité et recommencèrent de plus belle.
De leur côté, les jeunes gens se réunirent sur la place du palais, l'épée au côté et le pistolet à la ceinture.
Au milieu des groupes, on voyait Moreau, Georges, Ulliac, Omnes, Blin, Jouault et les plus ardents, pérorer et gesticuler avec feu, et criant vengeance!
Le Parlement se rendait au palais en corps et en robes rouges.
— Messieurs, leur dit Moreau, vous savez que notre vie n'est pas en sûreté : nous sommes traqués et poursuivis par vos laquais, et vous protégez nos assassins!
— Tout-à-l'heure, ajouta Georges, un teinturier vient de recevoir un coup de couteau... Nous demandons justice. '
Une trentaine de gentilshommes sortirent au mêœe instant des Cordeliers, l'épée au poing et criant :
— Que demandent ces drôles?...
Plusieurs dames de la noblesse étaient aux fenêtres et montraient du doigt la jeunesse des écoles :
— Voyez donc, disaient-elles en riant, comme ils ont l'air méchant et terrible!... Ces enfants se blesseront... Vraiment, les parents ont tort de les laisser jouer avec des armes.
En levant la tête, Georges aperçut à une fenêtre, parmi ces dames, mademoiselle Gabrielie de Fayolle qui riait, causait et paraissait prendre le plus grand plaisir à ce spectacle.
Auprès d'elle, était accoudé sur le même balcon, M. de Tinteniac.
La place des Cordeliers où se passait la scène que nous essayons de peindre, »— et qui porte aujourd'hui le nom de place du Palais, — n'avait pas alors cette physionomie symétrique et régulière que lui ont donnée les constructions modernes.
Vis-à-vis la rue de Bourbon, qui conduit aux quais de la Vilaine, on voyait, comme on le voit encore, le Palais-de-Justice, commencé sous Louis XIV, sur les dessins de Jacques Desbrosses.
Les sommes que coûta ce temple de la bazoche, assez médiocre, en réalité, paraissaient si exagérées^ que Louis XVI, avec ses idées d'économie bourgeoise, regrettait que le grand roi ne l'eût pas fait construire en écus de six livres.
Mais rien n'était assez beau, assez grandiose pour messieurs du Parlement.
A gauche, en sortant du palais, on trouvait le couvent des Cordeliers (démoli en 1830), qui communiquait par un souterrain, au vieux couvent de Saint-Georges, agrandi sous Louis XV par la piété d'une dame de Lafayette, et converti depuis la révolution, en une caserne d'infanterie.
Un couvent de moines et un couvent de nonnes communiquant par un souterrain ! — Quel scandale cela devait produire trois ans plus tard!
Le reste de la place, formant un grand carré, avait gardé sa physionomie du moyen -âge : les boutiques n'étaient alors que les rez-de-chaussées humides et obscurs de maisons en bois et en torchis , avec de petites portes, lourdes et massives, des fenêtres étroites et de longues allées obscures.
En face du couvent des Cordeliers, — on voyait sur une petite enseigne de bois noir, deux mains enlacées , peintes en jaune; — c'était là le café de I'Umon, auquel nous avons déjà rendu visite.
C'est sur cette place, telle que nous venons de la décrire, qu'allait avoir lieu cette lutte étrange des jeunes gens de la bourgeoisie, — plutôt que du peuple, — contre ceux de la noblesse.
On se serait cru dans une de ces villes italiennes du moyen-âge, — où se livraient des combats entre les grandes maisons rivales, divisées par des haines purement politiques ou religieuses. — Ici un élément nouveau apparaissait, — deux castes ennemies se trouvaient en présence. Quant au peuple, il se divisait en deux partis, — les laquais du côté des nobles, les ouvriers du côté des étudiants.
Beau spectacle pourtant ! — offrant Fimage d'un tournoi chevaleresque, — sous les reg rds des nobles dames, qui encourageaient du regard leurs nobles e: vaillants champions, — tandis que les pauvres bazochicns n'avaient à attendre d'elles, que mépris et qu'injures.
Cependant Gabrielle avait remarqué Georges dans la loule qui s'était massée devant le café de l'Union. Elle se retourna avec crainte du côté de M. de Tinleniac : il avait déjà disparu. — Un instant apiès, elle l'aperçut sur la place, où il se mêla parmi les gentilshommes.
— Hors d'ici les lâches!... cria-t-il en faisant tournoyer son épée.
— Oui ! . . . répondit Georges avec amertume, — ceux là sont des lâches qui arment leurs valets pour nous assommer...
Les épées furent tirées, — les pistolets armés,
— Retirez-vous! M. de Boishiie, — dit Moreau avec sang-froid, •— votre mère est là au balcon, ne nous forcez pas de vous tuer sous ses yeux.
— Feu!... s'écria Tinteniac.
— Feu !... répéta Moreau.
Vingt coups de feu partirent en même temps des deux côtés 3DI. de Saint-Rivel et Boishiie, tombèrent morts.
Georges s'élança au premier rang et croisa l'épée avec Tinteniac. Celui-ci, plus expert dans l'art de l'escrune, écarta le fer, lui porta un coup droit et l'atteignit profondément à l'épaule.
Georges tomba.
Un mouvement tumultueux se faisait en ce moment dans la foule, de sorte qu'aucun de ses camarades ne put lui porter secours.
Bernadotte venait d'apercevoir le comte de Lamott(\
Perçant jusqu'à lui, il le prend à la gorge, le terrasse, et le tenant cloué à terre sous son genou, il broie la tête du comte avec le pommeau de son épée, brisée la veille, en criant : — Tiens^ lâche ! tu ne vaux pas un coup de pointe... Ah! tu ne veux pas te battre avec un sergent ! -— Eh bien ! le sergent va t'assonomer comme un laquais, comme un chien...
Puis, las de frapper, il le pousse du pied sans daigner l'achever.
De tous côtés, gentilshommes et étudiants accouraient au bruit et se battaient partout où ils se rencontraient; — chaque rue, chaque place, devint le théâtre d'un duel, et la mêlée ne cessa qu'avec le jour.
La nuit, les nobles enfoncèrent la boutique de Par-
mûrier Jourjon , brisèrent les banquettes des États , et se barricadèrent dans le cloître des Cordeliers.
Le lendemain, la place du Palais était pleine déjeunes gens, accourus de Saint-Malo et des villes voisines au secours des étudiants.
Enfin, grâce à TinterventiondeM. le comte de Thiard, la paix fut rétablie pour quelque temps, et les nobles consentirent à quitter le couvent des Cordeliers à des conditions assez insolentes, qui pourtant furent acceptées.