‹ Le marquis de FayolleChapitre 7 sur 30 · LES BÉNÉDICTINES · texte numérisé non relu

LES BÉNÉDICTINES

Rentré dans son appartement, le marquis se promena toute la nuit, le front soucieux et penché, les bras croisés sur la poitrine. 11 éprouvait pour le sommeil cet insurmontable dégoût que donnent les passions violemment surexcitées.

Oubliés pendant près de vingt années, chassés chaque jour par des distractions nouvelles, ses souvenirs se réveillaient tout-à-coup, vifs et pénétrants comme s'ils étaient de la veille... Jusque-là, le marquis n'avait guère attaché plus d'importance à cette aventure qu'aux mille bonnes fortunes qui avaient accidenté sa vie folle et dissipée. Une bonne fortune et un duelî M. de Fayolle ne s'étonnait pas pour si peu. . . Mais, le nom du château d'Epinay, la suppression de l'enfant, brusquement tombés dans la conversation, Tavaient violemment impressionné. Pour la première fois de sa vie, peut-être, il se prenait à réfléchir aux conséquences d'un caprice, d'une fantaisie...

Un mari tué ; une femme aimée, — un moment du moins, — • arrachée à une vie douce et tranquille, et ensevelie pour toujours dans l'horreur d'un cloître... Un enfant...

Qu'était devenu cet enfant?...

11 ne pouvait l'oublier, la comtesse était enceinte, — et même c'était afin de cacher une faute pour laquelle toute excuse était impossible, qu'elle s'était résignée d'abord à suivre le marquis à Paris.

L'arrivée imprévue du comte de Maurepas avait détruit leurs projets et précipité le dénouement de cette aventure sanglante.

Si l'enfant était mort en venant au monde, pourquoi avoir caché sa naissance ?... S'il était vivant, pourquoi ne pas lui avoir laissé le nom et la fortune des Maurepas?...

Pourquoi, enfin, tous ces biens étaient-ils passés dans les mains de son frère? ..

Le lendemain matin, le marquis sortait seul, à cheval, et se dirigeait vers le couvent des Bénédictines, qui se trouvait au milieu de la forêt de Rennes, à quatre lieues de la ville environ.

Les chemins étaient tristes et déserts, le vent se lamentait dans les grands chênes et les bouleaux, courbait les genêts, les bruyères et les ronces, et balayait une petite pluie froide et pénétrante.

Après avoir hermétiquement fermé son manteau et enfoncé son feutre sur ses yeux, le marquis mit son cheval au galop, et une heure après, il voyait à travers les arbres se dessiner les tourelles aiguës du couvent des Bénédictines.

Il mit pied à terre, passa la bride de son cheval dans un anneau de fer scellé dans la muraille, et heurta fortement à la petite porte.

— Qui frappe ?... demanda la tourière à travers le guichet grillé.

' — Que désirez-vous ?

— Voir madame la comtesse de Maurepas.

— Nous n'avons pas de comtesse dans cette maison, Monsieur ; — Il n'y a que des sœurs Bénédictines, et il n'est possible de leur parler qu'en présence de madame l'abbesse et avec sa permission.

Le marquis tira son calepin et écrivit son nom sur une des feuilles qu'il déchira :

— Veuillez, je vous prie, demander à madame l'abbesse quelle est celle de vos sœurs qui a porté le nom de comtesse de Maurepas ?

La tourière regard:! \-' marquis avec surprise et lui dit:

— Mais c'est l'abl ; se .'Ue-méme.

— ' Eh bien ! c'est à ciie que je désire parler : La tourière prit le papier et ouvrit la porte. Le marquis la suivit au parloir

Demeuré seul, il se trouva assailli par de douloureuses pensées.

Après vingt ans, son passé entr'ouvrait le sépulcre d'un cloître pour lui rappeler les fautes de sa jeunesse ; puis son crime se para des formes les plus séduisantes, les plus gracieuses...

11 retrouvait Hélène comme il l'avait vue à Paris, dans le salon de madame de Penguern, avec ses grands yeux, si doux et si tristes à la fois, comme si déjà elle eût pressenti tous les malheurs qui l'attendaient.

lin levant les yeux, il vit venir une femme, enveloppée d'une large robe noire, et la tête couverte d'un long voile blanc.

C'était comme un fantôme glissant sans bruit sur les losanges noirs et blancs du cloître.

Un grillage de bois, peint en noir, les séparait :

— Vous avez demandé à me parler, Monsieur, dit Hélène, en écartant légèrement son voile.

D'un regard, le marquis comprit toutes les souffrances passées de cette femme.

Ses grands yeux, cerclés de noir, étaient fatigués par les larmes; et une idée fixe avait creusé, entre ses soîircils, une ride perpendiculaire. Son nez maigri s'était légèrement recourbé sur ses lèvres serrées, et le menton paraissait plus vigoureusement accentué.

Dans ce regard froid, sur ces joues pâlies, il lisait une Uorté que rien n'avait pu dompter ; mais, sous ce masi\ue impénétrable, il lui était impossible de lire ce qui se passait au fond du cœur.

— Je vous demande pardon, Madame, d'avoir trou- IM la paix de votre solitude, dit le marquis, en s'efforçant de cacher son émotion; mais vous comprenez, j'espère, que je n'ai cédé qu'à un sentiment impérieux et irrésistible.

— J'ai moi-même hésité longtemps à vous recevoir, Monsieur, dit la comtesse d'une voix parfaitement claire; mais l'abbé Huguet, mon directeur, m'a fait

comprendre qu'une dernière entrevue était nécessaire.

— ■ Vous connaissez alors, Madame, le motif de ma visite?

— Je le pense, Monsieur.

— Voudrez -vous bien m'apprendre, Madame, ce qu'est devenu l'enfant?...

Une vive rougeur colora subitement le front de la comtesse.

— Impossible, Monsieur, dit-elle, en reprenant aussitôt toute son impassibilité.

— Permettez-moi, Madame, dit le marquis, avec une politesse froide et pleine de dignité, de vous rappeler que je ne suis pas tout- à-fait un étranger pour vous.

— Je le saiS;, Monsieur.

— Cet enfant, Madame, vous l'avez abandonné?

— Çà été la plus cruelle punition que le Ciel ait pu m'infliger.

Le marquis crut voir une larme dans ses yeux...

— Mais il avait j en venant au monde, un nom, une position, une famille... Pourquoi l'avoir déshérité de tout cela? Vous avez été bien cruelle, Madame 1

— N'est-ce pas, dit la comtesse avec un sourire ironique; à ce crime d'adultère, il fallait joindre le vol: jeter dans une famille, qui m'avait donné son nom, l'enfant d'un autre homme!...

— Et de quel droit , Madame, avez-vous puni cet enfant d'une faute qui n'était pas la sienne?

— • Je n'ai rien fait. Monsieur, que d'après les conseils de personnes plus sages et plus éclairées que moi.

' — Enfin, Madame, je ne veux point ajouter mes reproches aux remords que vous avez dû éprouver. Je suis seul coupable, et je veux seul réparer, autant qu'il sera en mon pouvoir, tout le mal que j'ai fait... Est-ce une fille?

La comtesse baissa les yeux et demeura impassible.

— Je veux lui rendre possible son entrée dans le

monde, dans le cas où ses goûts ne lui permettraient pas de passer sa vie dans un cloître,.. La comtesse ne leva pas les ^-eux.

— Si c'est un garçon, dit le marquis, en accentuant lentement ses paroles, et cherchant à pénétrer cette femme plus froide en apparence que les dalles de marbre du parloir, si c'est un garçon, je le placerai à Kergus (1), sous le nom d'un de nos parents éloignés; et peul-être qu'un jour il pourra, par quelque action d'éclat, effacer la tache de sa naissance.

La comtesse n'eut pas l'air de comprendre; seulement, un observateur plus attentif eût pu voir ses lèvres frémir et un frisson courir par tous ses membres.

— Mais, répondez-moi donc, Madame! dit le marquis, exaspéré de cette froideur glaciale , de cette insensibilité de statue; c'est de mon enfant que je vous parle!...

La comtesse laissa retomber son voile et fit un mouvement pour se retirer. Derrière elle la porte d'une cellule s'ouvrit.

L'abbé Huguet entra.

Les deux hommes se regardèrent en face un instant ; ils ne s'étaient pas vus jusque-là.

L'abbé Huguet ne connaissait le marquis que par ce qu'il en avait oui raconter au château d'Épinay.

Il le salua avec une dignité froide, et s'approchant de la grille :

»— Madame n'a pas de secrets pour moi, Monsieur, je suis son directeur... et elle m'a confié les douleurs de sa vie passée.

— Ah ! dit le marquis en le toisant d'un regard, — c'est vous, Monsieur, qui avez pu conseiller à une mère d'abandonner son enfant?...

— C'est moi, Monsieur» — dit Huguet avec fierté,

(1) C'était une école militaire où l'on plaçait les enfants nobloa , illégitimes ou sans fortune.

qui n'ai pas voulu que le fils d'un étranger héritât d'un nom et d'une fortune qui ne lui appartenaient pas... C'est moi qui n'ai pas voulu que l'enfant du crime souillât les saintes joies de la maternité...

Hélène cacha son front dans ses deux mains et laissa couler des larmes qu'elle ne pouvait plus comprimer.

— • Je crois, comme vous, à la nécessité d'une expiation, M. l'ahbé, — dit le marquis, voulant essayer la persuasion, — et je viens vous supplier de m'en donner la possibilité.

— Vous avez attendu dix-neuf ans, monsieur le marquis?...

' — Il n'est jamais trop tard pour se repentir, monsieur l'abbé.

^-Cest vrai. Monsieur; mais de quel droit venezvous réclamer un bonheur dont vous n'êtes pas digne?

— Monsieur!... dit le marquis avec fierté. — Puis se radoucissant tout-à-coup. — En venant ici, j'ai cru accomplir un devoir que me prescrivait ma conscience... J'ai offert une réparation, vous la refusez... Vous avez sans doute, pour vous montrer aussi sévère, des motifs que je ne connais pas... Mais, permettez-moi devons faire une dernière observation. — Dans toute la France, les esprits sont irrités, la lutte des parlements contre la royauté, peut amener une guerre civile... — Hier, Monsieur, le sang a coulé sur la place des Corde liers. .

— I^e sang a coulé!... dit Huguet en pâlissant.

— Les gentilshommes se sont battus contre le peuple et les étudiants... des deux côtés, il y a eu des morts et des blessés...

La comtesse poussa un cri étouffé et se sentit chanceceler...

Huguet prit son bras pour l'empêcher de tomber... et regardant le comte avec anxiété, il fut sur le point de tout lui avouer...

— Voyez, monsieur l'abbé, ajouta le marquis avec

émotion , — si vous voulez m'exposer à tuer mon fils, ou à être tué par lui...

— Votre lils ! dit l'abbé d'une voix attendrie et tendant à travers les barreaux une main tremblante...

Il s'arrêta tout-à-coup; il venait de voir Péchard qui sortait de la sacristie et se dirigeait de leur côté...

— Dieu ne l'a pas voulu !... ajouta-t-il en soutenant la comtesse qui s'affaissait, brisée de douleur. —Encore un sacrifice , madame , et Dieu veuille que ce soit le dernier !...

Huguet entraîna la comtesse brisée par la douleur et l'anxiété. Un instant le marquis les regarda s'éloigner. — Puis il sortit sans remarquer le salut obséquieux que lui adressait l'abbé Péchard.

— ■ Mais, disait Hélène à Huguet, d'un ton humble et soumis, — s'il connaissait son fils, ne serait-ce pas pour lui, un protecteur, un ami, un guide dans ce monde où vous ne pouvez plus l'accompagner ?

— Et que répondrait-il à son fils qui lui demanderait sa mère ?

— Que je suis morte... Ne le suis-je pas en effet !

— Prenez - garde , Madame I — dit Huguet sévèrement, vous pensez encore au marquis; vous l'aimez toujours.

— Ohl oui, mon Dieu, dit-elle avec désespoir, en tombant à genoux. . . — toujours ! . . .

— Le père de Georges, c'est moi, qui l'ai élevé, entouré de soins et d'affections depuis qu'il est au monde... Lui , c'est un étranger, un grand seigneur débauché qui veut se passer la fantaisie d'avoir un grand enfant... Eh bien! non! Il ne nous l'arrachera pas...

— Le sang a coulé hier, Georges est blessé peut-être; allez à Rennes, Huguet... ne perdez pas de temps... et s'il est malade, quoi qu'il puisse m'arriver dans ce monde et dans l'autre, appelez-moi... je ne veux pas qu'il meure sans me connaître , sans m'avoir pardonnée... je vous en prie, partez à l'mstant... partez !

PÉCIIARD.

Depuis longtemps déjà, il y avait entre Huguet et Péchard une haine sourde, une inimitié violente, qui s'était plus nettement dessinée, plus vigoureusement accusée le jour où Georges fut chassé du château d'Épinay.

Huguet avait pour Péchard, ce froid dédain, celte profonde indifférence, qu'ont les hommes supérieurs par l'intelligence et par le cœur, pour les natures mauvaises et les esprits bornés; ce sentiment, toutefois, n'allait pas jusqu'à troubler la parfaite sérénité de son cœur, et à diminuer Tamour immense qu'il avait pour l'humanité toute entière.

Le recteur voyait en Péchard une créature méchante, dont il se bornait à éviter le contact , sans chercher à lui rendre les coups détournés qu'il en avait reçus déjà.

Mais dans le crâne étroit de Péchard, la haine pour Huguet était devenue une passion profonde, un tourment continuel.

Il souffrait à la fois de cette supériorité qui le rapetissait à ses yeux, et de ce dédain qu'il sentait mérité.

Malgré ses fréquentes insinuations sur les croyances peu orthodoxes du recteur , et quoiqu'il eût énergiquement et savamment combattu plusieurs de ses opinions entachées d'hérésie , — Péchard n'avait pu détruire l'influence que ce dernier exerçait sur l'abbesse, — ce qui, par conséquent, le reléguait dans uue posilion secondaire.

Plusieurs fois déjà, il avait éveillé les scrupules de la comtesse, alarmé sa conscience, inquiété son esprit; et toujours, quoi qu'il eût pu faire, elle s'obstinait à garder Huguet pour confesseur, bien que Péchard fût le directeur de la plupart des autres religieuses.

Avec la finesse et la pénétration qu'acquièrent les esprits étroits, tournant sans cesse dans le même cercle d'idées, Péchard venait de comprendre qu'il y avait entre Huguet et la comtesse un secret terrible.

La mort de M. de Maurepas, tué à la porte de son château^ le soir même de son arrivée ; le silence de Jean-le-Chouan et de sa femme , qui avaient toujours refusé de répondre à ses questions... Cette ferme de la Haie, que la comtesse leur avait donnée en les renvoyant. . . Cette vocation subite, qui Pavait fait s'enfermer dans un couvent, à ving-deux ans , belle, riche, veuve, et sans enfant... Si encore, elle avait eu pour son mari une de ces passions violentes, qui rendent le monde odieux et la solitude nécessaire... mais tout le monde savait que leur mariage n'avait été qu'une affaire de convenance arrangée par les grands parents et subie par les époux.

L'arrivée du marquis au couvent et sa visite à la comtesse qu'il avait fort peu fréquentée, jetaient sur ces conjectures une demi-clarté.

Comment expliquer aussi cet amour si profond de Huguet pour Georges?

D'où venait-il, ce Georges ?... un enfant trouvé... Mais en y réfléchissant davantage, Péchard se disait : S'il était le fils de la comtesse, Georges aurait le nom et le bien des Maurepas... Pour quel motif la mère l'en eût- elle dépouillé?...

Les âmes inférieures, habituées à tout juger au point de vue de l'mtérêt, ne soupçonnent pas même chez les autres des sentiments dont elles-mêmes n'auraient jamais été capables. Le conseil de Huguet à la comtesse de ne point donner le nom et la foitune de son mari à un enfant étranger , — que cependant la loi des hommes eût reconnu pour légitime , était donc lettre close pour Péchard.

Il imaginait plutôt que l'enfant avait pu naître quelque temps après la mort du comte.

DE F^YOLLE 79

11 aimait à se dire même que Huguet pouvait bien en être le père.

Mais alors comment explicpier la visite du marquis de Fayolle au couvent ?

Enfin, il y avait sur tout cela un voile, qu'il espérait ne pas tarder à soulever; il se hâta de repartir pour Rennes , où il n'avait plus qu'à poursuivre une manœuvre déjà commencée.

XÎI.

l'entrevue.

Après quelques coups de feu et de grands coups d'épée échangés sur la place des Cordeliers, M. de Thiard, avec ses chasseurs, ayant fini par dissiper l'émeute, — des deux côtés l'on s'empressait de relever les morts et les blessés couchés sur la place du Palais.

Au coin delà rue Saint -François, Péchard avait aperçu deux étudiants qui portaient sur un brancard Georges évanoui par suite du coup d'épée qu'il avait reçu de Tinteniac.

— Pauvre enfant ! dit l'abbé d'un ton paterne, il expie cruellement les malheurs d'une éducation vicieuse... Je connais ce jeune homme , dit-il aux étudiants:— Il est de Rennes, seul, sans famille... Portezle, ici près, je vous prie, chez les demoiselles de Renac; — Ce sont de saintes filles qui auront pour lui tous les soins que réclame sa position.

Un quart d'heure après , Georges était couché dans une chambre, chez mesdemoiselles de Renac.

Un médecin pansait sa blessure, et Marianne, assise à son chevet, veillait sur lui, avec la touchante sollicitude d'une sœur de charité.

Marianne et Madeleine de Renac occupaient une petite maison entre cour et jardin , un peu au-dessous de la place sur laquelle est aujourd'hui la Préfecture. La

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cour donnait sur la rue qui longe la promenade dite la Mothe-à-Madame, et conduit au jardin du Thabor.

Il était midi ; Marianne était occupée à tricoter dans une grande pièce très-propre, servant à la fois de salon et de chambre à coucher, lambrissée à hauteur d'appui et tapissée d'un papier fond bleu, avec des fleurs impossibles et des oiseaux invraisemblables.

C'était une petite femme de trente ans . pâle, maigre el austère , vivant fort retirée et ne connaissant de la ville de Rennes, où pourtant elle était née, que le trajet de sa maison à Téglise, et de Téglise à sa maison.

Madeleine, de quelques années plus jeune que sa sœur, avait pour elle une amitié qui était presque de l'adoration; elle s'efforçait de l'imiter en tout et de s'effacer pour ainsi dire derrière elle.

Le lendemain, Georges était hors de danger, et sa blessure ne présentait plus beaucoup de gravité. En reprenant connaissance, il avait été contrarié de se trouver chez les demoiselles de Renac, qui appartenaient à la noblesse. — Cela pouvait le compromettre auprès de ses amis.

Son mécontentement redoubla quand il apprit que c'était parles soins de Péchard qu'il avait été transporté dans cette maison.

Georges était, et pour un motif qu'on n'a pas oublié sans doute, peu favorablement prévenu eu faveur de Péchard, dont il connaissait l'esprit cauteleux et dissimulé.

Mais il se rassura promptement : le médecin qui pansa la blessure, l'assura qu'il pourrait sortir sous quelques jours, en portant son bras en écharpe ; ce qui, dans les circonstances, n'était pas une petite satisfaction.

Un instant après, l'abbé Péchard lui faisait demander la permission de le voir.

Georges eût bien voulu éviter cette politesse suspecte, mais comment ? sous quel prétexte?... On avait eu pour lui, dans cette maison , les soins les plus affectueux et

les plus empressés... seulement, il souffrait de se trouver forcément lié par la reconnaissance à la caste qu'il abhorrait, — en ce moment surtout.

Péchard entra.

Georges tourna la tête et prit un air très-souffrant pour éviter toute explication.

Après quelques banalités dévotes sur les avertissements envoyés par le ciel, sur les châtiments infligés par le Seigneur à ses enfants bien aimés...

— Mon cher ami, — dit Péchard d'une voix doucereuse, que le premier coup qui vous frappe vous mette en garde contre les mauvais exemples et les conseils perfides qui vous précipitent dans la voie de la perdition.

• — Je ne suis point encore guéri, monsieur l'abbé, répondit Georges d'une voix faible. Les sermons me font mal... Une autre fois, si vous le permettez...

— J'ai quelques mots seulement à vous dire, mon enfant. — 11 y a deux sortes d'amis: ceux qui approuvent toujours, et ceux qui ont une voix sévère, de salutaires conseils pour les fautes qu'ils voient commettre.

Georges ferma les yeux et n'eut pas l'air de comprendre.

— Aujourd'hui, mon fils, nous vous voyons avec peine parmi les ennemis les plus acharnés du trône et de l'autel... Déjà le Seigneur vous a châtié... prenez garde...

— Eh! Monsieur, — dit Georges en rejetant brusquement la couverture, et le regardant avec des yeux brillantes par la fièvre, • — si je suis l'ennemi des nobles, si j'ai juré de les combattre jusqu'à la mort, ■ — à qui la faute ?' — Avez-vous oublié la scène du château d'Epinay?... Qui m'en a fait chasser?... Qui donc a égayé la noble assemblée de mes aveux surpris, de mes confidences écoutées?... Voyons, monsieur l'abbé, quand on est l'ennemi des gens, il faut avoir le courage de le leur dire en face.

— Moi, votre ennemi, Georges?... Ah! vous me con-

naissez mal; je n'eus jamais dans le cœur d'inimitié contre personne, contre vous surtout, l'enfant d'adoption du révérend ecclésiastique que j'estime et honore plr= que personne au monde, tout en déplorant souvent spi erreurs philosophiques...

Je vous aime, Georges, comme un fils bien-aimé. j'espère un jour vous en donner des preuves irrécusables... Seulement, alors, je dus me montrer sévère et impitoyable pour une faiblesse qui ne pouvait que vous rendre malheureux. Sans le vouloir et par la force des choses, vous vous trouvez fatalement entraîné vers une jeune fille appartenant aux premières familles du pays... J'ignorais à cette époque le secret de votre naissance... Aujourd'hui,..

■ — Aujourd'hui?... s'écria Georges en se levant à demi, et regardant Péchard avec un inexprimable sentiment d'anxiété.

— Aujourd'hui, — reprit l'abbé , — je n'ai encore que des soupçons, des pressentiments graves, à la vérité... mais j'attendrai d'avoir des preuves certaines, palpables, pour vous dire voilà votre famille... voilà votre mère!..

— Eh ! Monsieur, — dit Georges en se laissant retomber affaisé sur son lit, —que puis-je attendre de parents qui m'ont abandonné pendant près de vingt années ?

— Si c'est une faute, si c'est un crime, nous appellerons l'expiation par le repentir... Et si, comme je l'espère, votre nom vous le permet, je serai le premier à bénir votre amour.

— Mon amour?... dit Georges avec colère. J'ai pu aimer la jeune fille timide, l'ange que je rêvais ; mais je n'ai plus que du dédain pour la femme qui vient froidement s'accoucher à un balcon pendant que les hommes s'égorgent.

— Eh ! mon Dieu, mon enfant, qui peut sonder les replis mystérieux du cœur des femmes? Qui vous assure que Gabrielle n'a été attirée que par une curio-

site barbare ? n'y avait-il pas dans la foule quekp^i'un à 'ïui elle s'intéressait? Croyez-vous que la haine puisse remplacer aussi subitement une tendre affection dans le cœur candide d'une jeune fille?

—C'est vrai: M. de Tinteniac était là, dit Georges avec amertume.

— Mieux que moi, reprit l'abbé avec un sourire insinuant, — mademoiselle de FayoUe pourra vous expliquer le motif qui l'avait attirée à cette fenêtre.

Georges le regarda avec surprise.... La porte s'ouvrit.

Gabrielle parut, suivie de mademoiselle de Renac.

— Je vous laisse, dit l'abbé en sortant ; les devoirs d: mon ministère m'appellent au couvent des sœurs Bénédictines.

LES ADTEUX.

Dans cette chambre haute et froide, à laquelle l'ordre minutieux répandu partout donnait une empreinte austère, après la visite d'un prêtre et les émotions étranges que ses paroles avaient excitées dans l'âme du jeune homme, l'apparition de Gabrielle avait quelque chose de céleste.

Toute la méfiance de Georges, tout son ressentiment, toute son indifférence affectée disparurent comme un brouillard que percent les rayons du jour.

Qui n'a admiré, avec un charme mêlé de tristesse, ces Vieilles peintures de jeunes femmes du temps passé, dont la beauté fraîche et radieuse se détache sur le fond bruni d'une ancienne toile tout écaillée? L'œil est vert le sourcil trace un arc délié qui fait ressortir la blancheur mate du front, la chevelure d'or crespelée, fuit sur les tempes en boucles légèrement tordues, la bouche petite et ferme a pris la teinte du grenat, la

ligne majestueuse du nez révèle une haute origine ; — il y a dans ces figures quelque chose de Taïeule et quelque chose de l'enfant... Seulement elles sont un peu pâles.

Mademoiselle Gabrielle de FayoUe était déjà devenue telle, à force d'inquiétude et de douleur, — ou, peutêtre encore, à la suite des nuits passées au bal et des impressions du monde nouveau qui s'était ouvert de van; elle.

Ce n'était plus, dans tous les cas, la petite fille, a demi paysanne , courant les prés, avec Georges, qu'. l'accompagnait à la ferme, — si bien qu'il n'avait jamais pu songer, dans ce temps-là, à la différence de leurs conditions. La soie, le velours et les dentelles étaient aussi pour quelque chose dans cette transformation.

En voyant Gabrielle, Georges avait senti s'envole? ses dernières hésitations ; il tournait la tête vers elle, pâle, tremblant, embarrassé, n'attendant qu'un regard, qu'une parole pour demander grâce et ressusciter un amour qu'il s'était efforcé d'étouffer sous des déclamations furibondes et insensées.

Pourtant, la méfiance qu'il avait du résultat de l'entrevue officielle qu'on avait ménagée entré lui et la p.oble demoiselle le forçait encore au silence ; — il se représentait la honte de son expulsion du château d'Epinay, il se disait que toute avance de sa part serait une lâcheté, et qu'alors surtout Gabrielle aurait le droit de le mépriser.

Il attendait...

Marianne, tout en souriant de leur embarras, ne pouvait sans cruauté prolonger plus longtemps cette situation pénible.

— Assieds- toi, dit- elle à la jeune fille, nous avons à causer longuement. — M. Georges, ajouta-t-elle en se tournant vers le lit du malade, Gabrielle m'a confié tout ce qui s'était passé entre vous, et je l'ai priée de venir vous voir, parce que j'ai pensé qu'une dernière explica-

DE FAYOLLE i:i

lion entre vous était indispensable... Il y a quelques mois, Mademoiselle de Fayolle sortait du couvent, et ne soupçonnait pas même ce qu'était le monde, elle a pu, dans un moment d'oubli...

— Impardonnable ! dit Georges avec un ton d'imperceptible ironie...

— Vous laisser deviner des sentiments...

— Dont elle rougit à cette heure... N'est-il pas vrai. Mademoiselle ?. . .

Gabrielle détourna la tête avec un sentiment pénible.

— Ce n'est pas précisément ce que je voulais dire , Monsieur, reprit Marianne de Renac... mais, dont elle ne soupçonnait pas toute l'imprudence.

— Hé î mon Dieu, Mademoiselle, quelle imprudence y avait-il dans tout cela ? Des enfants qu'on laisse jouei* ensemble et qui se voient grandir sans y songer, qui jouent au mariage pour imiter les grandes personnes ! cela doit- il préoccuper des gens graves, des ecclésiastiques, des parents?... surtout quand les positions sont si différentes...

— Est-ce ma faute, à moi ! dit Gabrielle émue malgré elle en remarquant la pâleur de Georges.

— Je ne vous fais pas d^ reproches, Mademoiselle, vous m'avez témoigné quelque intérêt, j'y ai été trèssensible... et je vous jure que j'en suis infiniment reconnaissant. Mais, quant à vouloir prendre ce sentiment au sérieux, en faire le but de ma vie, mon rêvo de bonheur, je confesse que ce serait une folie par trop ridicule... Il ferait beau voir, vraiment, que Mademoiselle Gabrielle de Fayolle eût l'air de connaître un monsieur Georges !...

Qu'est-ce que ce M. Georges, s'il vous plait?...

Mais, je ne sais.... un pauvre diable, un enfant trouvé, élevé par charité au presbytère de Vitré. — Et c'est cela que Mademoiselle de Fayolle a honoré de ses bontés ? D'honneur ! elle avait le cœur bas placé... Oliî je l'avoue, Mademoiselle, il n'y aurait pas assez de

rouge pour cacher votre honte, votre humiliation...

— Malgré l'ironie et l'exagération de quelques-unes de vos paroles, dit Mademoiselle de Renac, je suis ravie de voir, Monsieur, que vous sentiez, d'après la position de Gabriel le...

— Qu'il lui est impossible de penser à moi !... je le comprends parfaitement, Mademoiselle... Il y a plus, c'est que Mademoiselle Gabrielle, eût-elle consenti à un pareil sacrifice, je ne pourrais l'accepter...

— Le monde, Monsieur, a ses exigences, qui souvent font taire la voix du cœur.

— Permettez, Mademoiselle, le cœur n'a rien à voir dans tout ceci... Mademoiselle Gabrielle eut pendant quelque temps la fantaisie de faire des visites à la ferme de Jean le Chouan. Le hasard a fait que nous nous sommes quelquefois rencontrés... Voilà tout... Ce serait, en vérité, attacher trop d'importance à ces enfantillages que de se les rappeler seulement une heure... Et j'ai trop bonne opinion de Mademoiselle pour la soupçonner d'une pareille faiblesse.

— Ainsi donc, monsieur Georges, je puis espérer que vous ne nous haïrez pas trop? — demanda Gabrielle, involontairement blessée de cette apparente résignation?

— Moi vous haïr. Mademoiselle 1... Maintenant je reconnais et j'avoue qu'il existe entre nous un abîme qui, chaque jour, se creuse davantage; vous êtes de la noblesse ; moi , je suis du peuple; — et il y a entre la no- Messe et le peuple un duel à mort... Le sang a déjà coulé, vous avez pu le voir, car vous étiez bien placée pour cela, et certes, ce n'est pas de ma faute si je n'ai point été tué par un des vôtres... Qui sait? par celui-là même que vous aimerez, que vous épouserez un jou r et par qui vous serez heureuse 1

— C'est possible. Monsieur, dit Gabrielle en s'efïorçant de retenir ses larmes.

— Je le souhaite. Mademoiselle, dit Georges.

— Ce qui me fait peine en ceci , — dit Mademoiselle

de Renac, — c'est de voir parmi nos ennemis, un jeune homme que la famille de Gabrielle avait reçu avec confiance et bonté.

~ Oui, — et qu'elle a ensuite chassé honteusement pour avoir eu Tinsolence de l'aimer... Mais, soyez sans crainte ; ami inutile , je ne puis être un ennemi bien dangereux.

— Ennemi! — s'écria Mademoiselle de Renac , — et pourquoi donc ce mot funeste ? On n'est pas ennemi de gens dont la position seule vous sépare. Allons, enfant que vous êtes, comprenez un peu que vous avez jusqu'ici mené une vie un peu sauvage. L'éducation que vous a donnée l'excellent abbé Huguet ne vous éclairait pas beaucoup sur les relations du monde. Son austérité bien reconnue, son amour de la solitude, son éloignement des choses vulgaires... Je parie que vous avez lu des mauvais livres. ..

Georges frémit d'impatience et se refusa à répondre.

Il sentait qu'il y avait du vrai dans ce reproche, — au point de vue du moins de la dévote; il avait lu en effet bien des livres de philosophie transcendante, dérobés la plupart à la bibliothèque du recteur. Les platoniciens l'avaient initié aux mystères du pur amour ; les poètes italiens de la Renaissance lui avaient rempli la tête de canzones et de sonnets langoureux ; les théosophes modernes l'avaient séduit par l'image des amours mystiques. — Mais un livre dont rimpre5>i''>n profonde dominait et absorbait tout cela, c'était la Nouvelle Héloise.

Les souvenirs brûlants de cette lecture ranimaient en ce moment son amour pour Gabrielle ; comme un courant d'air violent fait tout cà coup jaillir de grandes flammes d'un brasier qui allait s'éteindre.

Sa situation présente lui remettait en mémoire l'en- Irevue de Saint-Preux et de Julie gravement malade , avec cette différence que la scène se trouvait renversée.

Gabrielle, sans être aussi savante, s'intéressait beau-

sa LE MARQUIS

coup, de son côté, à ce pauvre jeune homme blessé à cause d'elle, et dont le visage pâli se détachait tristement parmi les ombres de l'alcôve. Elle maudissait intérieurement la sévérité de son amie, et oubliait peu à peu les conseils prudents de son père.

— Je n'oserai jamais lui redemander ma bague, ditciie d'une voix étouffée à l'oreille de Mademoiselle de Renac.

Celle-ci voulut profiter de Tamour-propre blessé du jeune homme, et lui dit sévèrement :

— Dans les circonstances où vous êtes placé, monsieur Georges, vous comprendrez aisément que Mademoiselle de FayoUe vous redemande Tanneau de sa mère, qu'elle vous a laissé garder après une scène d'enfantillage... C'est son père qui l'obligea cette réclamation.

Mademoiselle de Fayolle fit un signe de tête affirma tif, sans oser essuyer une larme qui coulait le long de ses joues

— ■ Gabrielle! s'écria Georges, perdant tout à coup le sentiment de fierté blessée où il s'était réfugié jusquelà; Gabrielle! cet anneau, par pitié, laissez-le moi!

— Il ne m'appartient pas, Georges, répondit Gabrielle.

— C'est l'anneau de ses parents, dit Marianne de Renac; si la petite Gabrielle a eu l'imprudence de vous donner cette bague qui lui était confiée, mademoiselle de Fayolle la sollicite de votre loyauté.

Georges tira l'anneau de son doigt, et dit gravement à mademoiselle ùe Renac : Je ne sais si le mot de loyauté n'est pas trop noble pour un pauvre garçon de mon espèce, — il me suffit de savoir que Mademoiselle redemande cet anneau... Le lui remettre en cette circonstance n'est que de la probité.

Gabrielle tourna vers lui , avec reproche, son visage mouillé de larmes. Renonçant à son rôle de grande et noble demoiselle, elle pleurait cette fois comme un enfant.

— Vous souvenez-vous, Mademoiselle, dit Georges

cnanl toujours l'anneau dans ses doigts^ des circonstances dans lesquelles vous m'aviez donné ce bijou? c'était à la ferme de Jean le Chouan... Yvonne ouvrit sa grande armoire de chêne pleine de linge ; je la vois encore... Elle déplia lentement et avec le plus grand soin ses vêtements- de noce et ceux de son mari... Vous le rappelez-vous, Gabrielle; c'était un grand habit de beau drap rouge à boutons de métal , une culotte courte àvec des boucles d'argent... Son costume de mariée, c'était une coiffe de bazin, un corsage et une jupe de cotonnade à larges raies... c'était affreux, nous trouvions cela charmant... si bien que nous eûmes l'idée de nous en revêtir; nous nous trouvions assez grands déjà pour avoir l'air de deux petits mariés.

Gabrielle sourit à travers ses larmes.

— Ce fut pour compléter notre déguisement que vous me fîtes passer au doigt cet anneau , que plus tard je ne voulus plus vous rendre... C'était bien un enfantillage , comme le disait Mademoiselle de Renac : voilà pourquoi je rends l'anneau : le voilà; reprenez-le... Maintenant je ne connais plus mademoiselle Gabrielle de FayoUe; elle est morte pour moi... elle n*a jamais existé.

— Merci, Monsieur, dit Marianne en saisissant la bague; je n'avais jamais douté de votre délicatesse.

Gabrielle suivit Marianne sans trop savoir si elle devait se réjouir du succès de son entrevue ou bien le regretter.

XÏV.

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