LA FERME DE JEAN LE CHOUAN
En sortant du couvent des Bénédictines, le marquis s'en allait fort irrité contre l'abbesse et l'abbé Huguet, son directeur.
Qu'ils n'eussent pas voulu introduire un étranger dans la famille des Maurepas, il comprenait ce scrupule
êO • LE MARQUIS
et même il trouvait dans cette délicatesse un motif d'estimer Huguet.
Mais vouloir lui imposer, à lui, une ligne de conduite, lui défendre d'aimer et de protéger cet enfant, et d'adoucir les malheurs de sa naissance, voilà ce qui le révoltait.
Enfin, il avait un fds, c'est tout ce quMl avait pu comprendre des paroles entrecoupées de Huguet.
Mais, ce fils, où le trouver?
La position exceptionnelle du comte son frère, les malheurs de l'abbesse, imposaient au marquis la plus grande réserve.
Il maudissait de grand cœur les abbesses elles confesseurs, — mais, au fond du cœur, peut-être n'était-il pas trop fâché d'avoir une difificulté à vaincre, un obstacle à surmonter.
Le marquis était une de ces natures qui ont besoin de lutte pour développer toute leur énergie, toute leur puissance.
Avoir un fils ! cette idée le poursuivait depuis plusiers années au sein de sa vie aventureuse, depuis surtout que les atteintes de l'âge commençaient à blanchir ses cheveux, — et quant à se ranger désormais sous le joug du mariage, il n'y songeait même pas.
Après quarante ans, disait-il, l'homme est fini. Mais avoir à cet âge un enfant tout élevé, tout grandi, un compagnon plus jeune, dans lequel on se sent revivre... Légitime ou non, qu'importe 1 Ce n'était pas au point de vue de son nom ni de sa fortune... c'est son cœur, son caractère, son esprit qu'il aurait voulu transmettre en héritage. Il comptait dans sa pensée l'âge que cet enfant pouvait avoir... Il faisait son poitrail, lui donnait des passions, des vices charmants, une santé de fer, surtout une fierté sauvage, un orgueil de race qui bondit à l'intérieur...
Tous les jeunes gens qu'il rencontrait sur son chemin, il les suivait du regard, et les examinait avec une expression de tendresse infinie...
Puis, las de Tinutilité de ses recherches, il rentrait abattu et se disait avec découragement :
— Tombé entre les mains d'un prêtre et d'une abbesse ! ils en auront fait un moine î
Comment fouiller tous les cloîtres et tous le? séminaires de la Bretagne?... Et puis, sous la soutane du prêtre, sous le froc du moine, ou sous la capote du soldat, tous les hommes se ressemblent à peu près.
Pour arriver à son but, il avait donc besoin d'une première donnée...
Le comte et la comtesse disparus, il devait rester encore d'autres personnes au château.
Le marquis ne tarda pas à apprendre que Jean, le domestique du comte, et Yvonne, la femme de chambre de la comtesse, étaient devenus fermiers dans les environs de Vitré.
Un matin, la neige tombait fine et serrée ; — le marquis partit de Rennes, au pas de son cheval, pour se rendre au vidage de Champcaux.
Vers le milieu de la journée environ, il trouva sur sa droite un petit chemin creux, et sur le bord de la route un grand chêne fOus lequel il s'était abrité pendant l'orage, un soir qu'il se rendait mystérieusement au château d'Épinay.
A tout hasard, le marquis s'engagea dans ce chemin, et un peu plus loin il aperçut la fumée d'une ferme, à travers un massif de châtaigniers.
11 mit pied à terre dans la cour , couverte d'une épaisse litière, au milieu de trois ou quatre chiens qui aboyaient.
A gauche, sous un hangar, des hommes pilaient, dans une auge en pierre, des ajoncs pour les chevaux.
Un homme d'une quarantaine d'années, en veste et culotte de gros drap brun mêlé, et coitïé d'un bonnet rouge, entrouvrit la porte de la maison, et fit signe à un garçon de ferme, qui vint prendre par la bride le cheval du voyageur.
Le marquis entra dans une grande salle blanchie a ja chaux, éclairée par une petite fenêtre, défendue en dehors par des barreaux de fer. De grandes armoires en chêne, brunies par la fumée et enjoUvée^ de ferrures de cuivre, propres et luisantes; des chaises en paille à peine dégrossies: — une grande table brillante et cirée, avec ses deux bancelles frottées; — à un bout, la batterie de cuisine en étain et en grosse faïence vernissée de couleurs éclatantes ; — à l'extrémité opposée, le chanteau de pain, roulé dans une nappe de toile jaune et recouvert d'une rage à pain en osier.
Sur les murailles, des images de saints grossièrement enluminées.
Et, accroché au-dessus de la cheminée, un fusil à deux coups à pierre, ce qui, pour le temps, était une chose rare et précieuse.
Çà et là, les poules becquetaient les miettes tombées de la table et, de temps en temps, les chiens quittaient leur chenil pour se faufiler auprès de la cheminée.
Cette maison réjouissait l'œil par l'aisance et la propreté exquise qui se remarquaient jusque dans les moindres détails.
Une femme à genoux devant la cheminée faisait de la galette de blé noir.
Le paysan alla s'asseoir auprès du feu, sur un banc adossé contre un lit de chêne à couvertures et rideaux de serge verte, — et reprit tranquillement une poignée de chanvre qu'il teillait, — pendant que le marquis jelait de côté son manteau et son chapeau couverts de neige.
Le paysan breton, en général, a pour les gens des villes une haine et un dédain profond, qu'il prend rarement la peine de dissimuler, à moins pourtant qu'il n'ait l'espoir d'en profiter. — Dans ce cas , il devient d'une politesse servile : — il est souple, liant, adroit, rusé, fripon et menteur.
S'ils sont entre eux d'une probité douteuse, les
paysans bretons n'ont pas de plus grand bonheur qu ■ de voler un villotin (habitant des villes).
Aux yeux des gros fermiers bretons, tout fonctionnaire , tout employé du gouvernement n'est qu'un laquais, quelque galonné qu'il soit.
Un paysan du Finistère cédera son fauteuil et la meilleure place au foyer, au mendiant qui viendra lui demander un morceau de pain; mais il n'ôlera pas son bonnet devant M. le préfet.
— Il y a loin d'ici au village de Champeaux? demanda
— Une demi-lieue à travers les champs, — quand on sait la route, — ■ répondit le paysan.
Le marquis feignit d'être très-fatigué, prit une chaise et s'approcha du feu.
Après quelques paroles sur le mauvais temps, il engagea la conversation sur le sujet qui loi tenait au cœur.
- — Avez- vous connu l'ancien propriétaire du château d'Épinay? — demanda-t-il au paysan.
— Monsieur de Maurepas ?. . . j 'étais son domestique. . .
Le marquis eut un mouvement de satisfaction: le hasard le servait à souhait ; — il examina attentivement les traits du paysan, — il ne le reconnut pas; — le temps avait recourbé son nez crochu, aiguisé son menton pointu et creusé ses petits yeux bordés de rouge, entre un front plus bombé et des pommettes plus saillantes.
Ce type traditionnel avait fait donner à sa famille le nom de Chouan, à cause de sa ressemblance avec le chat-huant.
— Le comte a eu, m'a-t-on dit, une fin bien malheureuse, — reprit le marquis en se rapprochant du feu.
■ — Bien malheureuse, • — répondit le paysan.
— Il y a de cela une vingtaine d'années?
— Environ...
— A-t-on appris au juste pourquoi la comtesse s'était enfermée dans un couvent?
— Pourrais-je savoir, sans être trop curieux, à qui j'ai l'honneur de parler? demanda le paysan.
— « Je suis le marquis de Fayolle, mon ami.
— Ah I dit le paysan, en ôlant respectueusement son bonnet; vous êtes le frère de M. le comte... Approchezvous donc... Yvonne, mets du bois dans le feu... Derrière, les chiens! — M. le marquis voudra bien me faire l'honneur de boire un coup de notre cidre? il n'est pas trop mauvais.
— De grand cœur... Je viens dans ce pays, oii mon frère veut se porter candidat aux élections, et pour me rendre à son château, j'ai voulu couper à la traverse... la neige s'est prise à tomber de telle force que je suis à tout hasard entré ici, sans savoir où, ni chez qui j'allais...
■ — Vous êtes ici chez Jean le Chouan, M. le marquis, à la ferme de la Haie, que nous a donnée madame la comtesse de Maurepas, dont vous parliez tout à l'heure, quand elle m'a marié avec Yvonne, son ancienne femme de chambre.
Le Chouan sortit après ces paroles
Yvonne fit remonter au plancher la cage à pain , fit glisser le dessus de la table, et servit très-prestement du beurre, des noix, des poires et des échaudés.
Jean rentra avec un énorme pichéf qu'il déposa sur la table.
Les deux hommes s'assirent au bout de la table, devant un âtre où pétillait un bon feu.
— On n'a jamais su bien positivement comment le comte était mort ? demanda le marquis.
— Jamais... — dit Yvonne,— on n'a eu là-dessus que des soupçons.
— C'est selon... — dit le Chouan en hochant la tête.
— Je vous ai toujours dit que vous vous trompiez , Jean...
— C'est possible, répondit Jean d'un air convaincu : je sais, ce que je sais !...
DE FAYÔLLE &j
— Le comte a-l-il parlé avant de mourir ?...
— Non, dit Jean, voilà comme ça s'est passé; après avoir soigné le cheval de M. le comte, j'étais allé me coucher dans un petit cahinet qui donnait sur les jardins. Au miUeu de la nuit, v'iàque je m'entends appeler.
— C'était moi qui cherchais du secours , répondit Yvonne.
— Nous descendons, reprit le Chouan, et nous trouvons madame la comtesse étendue sur le plancher du salon, qui se tordait, s'arrachait les cheveux et poussait des cris horribles.
— C'était une attaque de nerfs , dit Yvonne , et si nous n'étions pas venus, elle serait étouffée.
— Nous cherchons M. le comte partout... nous l'appelons... Personne... Enfin, je retrouvai à la cuisine ses guêtres et son manteau, que j'avais mis le soir à sécher devant le feu.
Le marquis se sentit frissonner à tous ces détails, que pourtant il accueillait avec une certaine avidité.
— 11 pouvait être à ce moment-là quatre heures du matin, continua Jean le Chouan. Je courus au presbytère, et je ramenai l'abbé Huguet, ■ — qui était avant M. Péchard recteur de Champeaux. Il s'enferma seul avec Yvonne dans la chambre de la comtesse... Une heure après, il montait plus pâle qu'un déterré. Puis, prenant la lanterne que j'avais laissée en rentrant tout allumée sur la table de la cuisine, il ouvrit la porte en me disant : — Suis-moi... A cent pas du châleau, dans ce petit bois de sapins à droite en sortant, presque au bord du chemin, nous trouvons M. le comte étendu à terre, la poitrine traversée d'une balle... De peur de se compromettre, l'assassin n'avait pas osé emporter son pistolet, que nous retrouvâmes à côté du corps.
— Et qui vous prouve que le comte fut assassiné ? ~ demanda le marquis.
— lUen, monsieur le marquis, dit Yvonne. — M. Huguet pensa, et nous fûmes tous de son avis, — que
96 LE MAUQLIS
M- le comte avait pu se tuer par suite de chagrins domestiques et de pertes de jeu considérables.
— Chacun a ses idées là dessus, dit Jean le Chouan d'un air capable ; —j'ai toujours cru, moi, qu'il y avait dans le pays des gens qui devenaient d'un jour à l'autre riches sans travailler. — Aujourd'hui ils portent sur \es épaules, dans une petite boîte en bois, du savon , de la résine, des épingles et des mouchoirs, qu'ils troquent contre des cheveux et de vieux chiffons, et six mois après ils achètent dans les foires , des chevaux , des vaches, et prêtent de l'argent à la petite semaine.
— Vous voilà encore avec vos idées sur ce pauvre père Martinet ! dit Yvonne.
— Je ne nomme personne, dit le Chouan ; mais je dis qu'il y a des fortunes bien rapides et bien singulières.
Le marquis leva les yeux au ciel et poussa un profond soupir en pensant qu'un innocent était soupçonné, et avait pu être accusé pour un malheur dont il était la cause.
— Et monsieur le comte est mort sans héritier? de manda le marquis en regardant tour à tour Yvonne et Jean le Chouan.
— Sans cela, dit le Chouan en riant, monsieur le comte de Fayolle, votre frère , n'aurait pas hérité du château d'Epinay...
Yvonne parut légèrement se troubler, et, pour éviter les regards scrutateurs du marquis, elle se leva de table et prit une brassée de genêts qu'elle jeta dans le feu.
— Évidemment, se dit le comte, le secret est -là...