‹ Le marquis de LanroseChapitre 4 sur 10 · LE MARI · texte numérisé non relu

LE MARI

Le marquis de Lanrose avait été trahi par sa première femme , mais il n’avait jamais joué le rôle d’un jaloux. Il découvrit par accident, sans le chercher, le secret de son déshonneur, tua sur le terrain un amant de sa femme, et apprit quelques jours après qu’il avait frappé dans une foule. Après avoir congédié son infidèle sans autre forme de procès, il prit un plaisir amer à ouvrir une sorte d’enquête sur [a perfidie dont il avait été victime. Il se prouva que les premières légèretés dataient de loin; qu’elles précédaient d’un an ou deux la naissance de son fils et qu’Adhémar avait peut-être des raisons capitales pour lui ressembler si peu. Le doute qui s’éveilla dans son ûme et qui faillit le rendre fou, était d’autant plus déchirant qu’il avait adoré l’ingrate et qu’Adhémar pouvait être de lui. Il descendit à des

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prières pour obtenir que Mme de Lanrose confessât la vérité, mais elle s’enferma dans un système de dénégations dont elle ne sortit pas même à l’article de la conversion et de la mort. Le mystère de cette naissance fut enseveli avec elle, et le meilleur gentilhomme du faubourg demeura réduit au calcul des probabilités pour savoir si l’héritier de son nom et de ses biens n’était pas fils d’un intendant appelé Cadet. Ce Cadet, ancien clerc de notaire, joli garçon, point sot, et fripon au delà du possible, avait joui trois ans des bonnes grâces de madame ; il se faisait chasser par monsieur à la suite des malversations trop évidentes, prenait le chemin de New-York avec un joli commencement de fortune et se laissait tuer dans une querelle de jeu sans léguer à personne un secret que M. de Lanrose eût payé cher.

Ces souvenirs dataient de bien longtemps, et le marquis n’y repensait plus guère. Après s’être passionné pour et contre son fils , avec l’intermittence que vous savez, il avait reposé sa tête sur cet oreiller du doute que Montaigne recommande aux sages, et il vivait sinon parfaitement heureux, du moins tranquille. Son fils ne lui inspirait plus qu’une indifférence bienveillante ; sa deuxième femme tenait bien la maison et lui faisait honneur dans le monde. Elle ne pensait peut-être pas comme lui sur tous les points, mais elle ne l’avait jamais heurté de front. La paix régnait dans le ménage ; on s’estimait l’un l’autre, et l’on jouissait pleinement de l’estime publique. Si les deux époux étaient attirés par leurs goûts dans des directions un peu différentes, la cordialité de leurs rapports n’en était pas visiblement

atteinte. Bref, M. de Lanrose, à la fin d’une vie active, agitée et quelque peu tourmentée, croyait toucher au port. Rassuré sur l’avenir de son bonheur domestique par la vertu et par l’âge d’Éliane, guéri de toute ambition, oublié des partis, assez riche et assez modeste pour que nulle révolution ne pût le priver du nécessaire , il croyait prendre ses habitudes définitives et régler le plan de sa vie jour par jour jusqu’au dernier.

Un matin, comme il allait monter à cheval pour la promenade, on lui remit une lettre de fort bonne apparence : vous savez que les lettres ont leur physionomie comme les gens. Celle-ci pouvait hardiment se présenter partout sans inspirer la méfiance à personne. Le papier de l’enveloppe était blanc, vergé, d’un tissu ferme ; point de cachet, mais une jarretière élégamment estampée à l’endroit où la gomme réunit les quatre coins. L’adresse, écrite à l’anglaise , sans faute d’orthographe , accusait la main d’une femme. Le marquis ouvrit sans défiance, et lut :

« Une personne charitable, qui s’intéresse à votre honneur, a le chagrin de vous révéler la chose la plus triste. Les sixième et neuvième commandements ont été violés plusieurs fois depuis huit jours par celle qui vous touche de plus près. Si vous voulez des preuves, suivez madame la première fois qu’elle se fera conduire à VAve-Maria , entrez-y discrètement après elle, et faites-vous indiquer la sortie du potager. Traversez l’impasse en droite ligne, poussez la grande porte que vous verrez devant vous, ou, si elle est fermée, faites-la enfoncer par le

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commissaire de police. Celui qui vous donne cet avis ne demande aucune récompense ; il aura la satisfaction d’avoir servi un orateur de la bonne cause et un représentant de l’idée religieuse et monarchique. Cette gloire , jointe au témoignage de sa 1 conscience, lui suffit. A. M. D. G. »

Ce n’était pas la première fois ni la centième que 1 le marquis recevait une lettre anonyme. Il en avait I été comblé, tant dans la vie privée que dans la vie 1 publique, et il avait pour ce genre de littérature le même mépris que vous et moi. Mais comme vous et moi, comme tous ceux qui devraient être blasés" sur ces petites infamies, il en était toujours légèrement troublé, quoi qu’il fit. On a beau se promettre en principe qu’on ne lira jamais un écrit s’il n’est ^ signé : ü faudrait un effort supérieur à l’énergie humaine pour déchirer ces malpropretés sans les lire.

Dès que l’enveloppe est rompue et le papier déployé, le premier mot qu’on lit vous oblige pour ainsi dire à voir le second et tous les autres.

Le marquis froissa le papier, le mit en boule et fut sur le point de le lancer dans la cour ; mais il réfléchit que ses gens le ramasseraient au plus vite, et craignit de donner cette pâture immonde aux conversations de l’office. Il mit donc le chiffon dans sa poche, pour le brûler au retour. Il haussa les épaules, se mit en selle et partit.

Chemin faisant, quoiqu’il trouvât indigne de méditer même un instant sur un accident si malpropre, I il y pensai ■ Il se demanda s’il avait des ennemis et ne s’en trouva pas un seul. Sa femme assurément n’en avait pas plus que lui. A moins qu’un mendiant

évincé, un mauvais pauvre effacé de la liste!... Le marquis s’avisa, dans son bon sens, que le jeu de la charité , comme on le pratique au faubourg, n’est pas sans quelque danger. La clientèle de saint Joseph, de saint Christophe et de tous les saints qui distribuent des bouillons et des cotrets se compose-telle exclusivement des plus belles âmes de Paris? Non certes. Or il est impossible de satisfaire tous ces gens-là ; il faut choisir entre eux, admettre l’un, repousser l’autre, et faire des mécontents. Et c’est presque toujours une femme du monde, un être singulièrement fragile qui se charge des éliminations. Et ces nobles imprudentes, sans souci des rancunes qu’elles ont éveillées, continuent à s’aventurer toutes seules dans l’escalier des mansardes ! Elles s’exposent par leur bonté aux vengeances qu’elles ont provoquées par leur justice. Car enfin, le misérable qui a écrit cette lettre anonyme et attaqué la marquise dans son honneur pouvait tout aussi bien choisir d’autres armes et l’attaquer dans sa personne. La marquise a bien tort de jouer ce jeu-là I Mais M. de Lanrose, après cinq minutes de réflexion, se rappela qu’il avait lu des lettres de mendiants sur le bureau de sa femme : elles n’étaient pas de ce style, ni de cette écriture, ni sur un papier si élégant. Ces pétitions écrites par les mendiants eux-mêmes ou rédigées par l’écrivain public, sont pour ainsi dire uniformes ; on les reconnaît non-seulement à la grossièreté du papier et au cachet de mie de pain, mais surtout à la rédaction et à la main. L’auteur de la lettre anonyme était certainement une femme, et une femme élevée dans un bon peiision-

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nat : l’écriture anglaise, déliée et couchée ne s’enseigne pas à l’école des sœurs.

Du reste, ce papier n’était pas de celui qu’on achète au détail par cahiers de six feuilles ; il sortait d’une bonne fabrique; il devait se vendre par ramettes dans quelque beau magasin de la rue de la Paix. Le marquis en vint malgré lui à chercher si Éliane n’avait pas éveillé quelque jalousie chez une femme du monde. Mais le monde était absent de Paris; il vivait depuis trois mois à la campagne, dans les châteaux, aux bains de mer. D’ailleurs ce style dévot, l’indication des commandements, la formule A. M. D. G. placée à la fin de la lettre en guise de signature indiquaient une origine spéciale et nullement mondaine.

Pour la deuxième fois , le marquis haussa les épaules et se promit d’oublier l’incident. Mais son esprit était lancé sur une autre pente où l’on ne s’arrête pas comme on veut. 11 n’en vint pas d’emblée â supposer que l’anonyme eût dit vrai. Il était si sûr de sa femme ! Mais, par une curiosité purement géographique, il se demanda où était V Ave- Mar ia. Y avait-il d’abord un couvent de ce nom? M. de Lanrose n’avait connu qu’une caserne. Elle était au Marais, dans un quartier perdu ; il se souvenait d’y avoir pénétré une fois, en 1818, pour demander l’adresse d’un officier de ses amis. Cependant la désignation peu militaire de la caserne indiquait sans nul doute un couvent sécularisé. Il se pouvait fort bien que le titre vacant eût été repris dans la suite par une maison religieuse.

« Dans tous les cas, pensa le marquis, je ne veux

pas savoir ou pose cet Ave-Maria. Un Lanrose ne se fait pas l’espion de sa femme. Fi donc! »

Par une association d’idées qui se fit toute seule dans son esprit, il repensa au temps de la première marquise de Lanrose. Il ne l’avait jamais épiée, et il s’en était cruellement repenti dans la suite. Mais comment aurait-il pu soupçonner une femme qui semblait l’adorer, qui, jusqu’au jour où elle fut prise en faute, avait mené de front son mari et ses amants! Une créature qui semblait ivre de lui, et qui se laissait presque tomber à la renverse lorsqu’il lui donnait deux baisers sur les yeux !

Il se dit, à cette occasion, qu’il avait peut-être négligé sa nouvelle femme. Les premiers jours du mariage lui revinrent à la mémoire; il revit des scènes charmantes, où Éliane semblait, elle aussi, prendre à cœur les moindres enfantillages de l’amour. € Nous avons bien changé l’un et l’autre. Est-ce ma faute ou la sienne? Ehl qu’importe? Coupable ou non, c’est toujours l’homme qui paye dans les ménages refroidis. »

Cette réflexion lui donna sur les nerfs. Or il était à cheval, et quand le cavalier a les nerfs agacés, il se venge toujours un peu sur sa monture. Le marquis tenait sous sa cravache un magnifique cheval anglais, né chez lui et célèbre dans les steepîechases : Antonio^ par Prince et Essler. Il le lança à fond de train vers le bois de Boulogne, par le Cours-la-Reine et les hauteurs de Passy. Les jeunes gens qui le virent passer et qui le reconnurent au vol se dirent probablement avec une admiration mêlée d’envie : « Voilà un homme heureux ; il a

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tout, naissance, fortune, esprit, célébrité, vigueur infatigable et jeunesse éternelle... sans compter que sa femme est une des plus belles de Paris!... »

Quant à lui, sa colère sourde et l’ivresse du mouvement l’avaient rajeuni de quarante-cinq ans tout juste : il revenait sans transition à la bataille de Leipsick. Le grand seigneur, le diplomate, le courtisan, l’orateur, l’artiste s’étaient effacés pour laisser reparaître un instant le chef d’escadron Lanrose. Il se revit à la tête de deux cents cavaliers, enfonçant avec l’énergie du désespoir une division prussienne. La bataille était déjà perdue; ces deux cents hommes étaient le reste d’un régiment taillé en pièces ; la charge du commandant Lanrose, qui coûta cher aux alliés, fut un trait d’héroïsme inutile. Cependant, l’Empereur félicita le jeune homme qui avait donné l’exemple d’un si beau désespoir. Ce souvenir se réveilla avec une incroyable actualité dans l’âme du septuagénaire : il se sentit emporté en avant, la main haute, le bras tendu, le sabre dans la position de prime, piquant droit devant lui, et chargeant une armée.... quelle armée? Il n’en savait rien lui-même, et il était furieux sans pouvoir dire contre qui. Peut-être contre les misérables qui calomniaient lâchement sa femme; peut-être contre d’autres ennemis de son honneur.

Un quart d’heure écoulé, ce grand feu s’éteignit. Le marquis, un peu haletant, avait rejoint la foule des promeneurs. On le saluait de tous côtés, les jolies femmes lui souriaient; quelques jeunes gens de son club lui rendaient leur devoir en passant, avec une amitié toute respectueuse. Il av^^it beau

sonder tous les regards; il ne sentit dans aucun cette pointe d’ironie où les maris trompés s’accrochent dix fois par jour. La fin de cette promenade fut comme un bain d’estime et de considération qui le rafraîchit et le calma. Il redescendit vers Paris au petit pas, le front serein, l’œil souriant, repas- . sant en esprit toutes les raisons qu’il avait de croire à la vertu de sa femme : l’éducation du couvent, les • idées qu’elle professait, la droiture de son caractère, la reconnaissance qu’elle ne pouvait manquer d’avoir pour lui. Il se représentait cette belle tête un peu hautaine et ces yeux aussi limpides que profonds.

Il aurait fallu, pour bien faire, que le marquis rencontrât Éliane en rentrant à l’hôtel. Mais elle était chez les pauvres, suivant son habitude. Ce léger contre-temps n’altéra ni la confiance ni la bonne humeur que M. de Lanrose rapportait au logis. Il brûla l’odieux billet sans le relire et fit même un effort pour l’efiacer de sa mémoire.

Éliane rentra vers cin'q heures et parut enchantée de trouver le marquis au salon. Elle lui tendit le front par un mouvement tout spontané, elle l’entretint de mille sujets avec calme, avec ordre, sans montrer cet empressement ou plutôt cette trépidation qui trahit les femmes coupables. Elle ne dit pas un mot de ce qu’elle avait fait dans la journée : symptôme rassurant entre tous, car la femme qui veut cacher quelque chose a soin de raconter heure par heure ses actions, sauf une. Elle prépare, avant d’ouvrir la porte, un plaidoyer complet en faveur de son innocence, et elle se défend par mesure de pré-

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caution, sans que • personne l’ait accusée. La noble sécurité d’Éliane et le peu d’efforts qu’elle tenta pour justifier l’emploi de son temps achevèrent de rassurer le marquis.

Pendant deux jours il connut un bonheur nouveau pour lui; il savoura la quiétude. Jusqu’à la lettre anonyme, il avait eu si pleine confiance dans la vertu de sa femme qu’il n’avait pas joui de son repos ; on n’apprécie un bien que du jour où l’on a cru le perdre. La santé, si bonne en elle-même, ne fait aucun plaisir à l’Homme qui s’est toujours bien porté. Le travailleur à qui l’on mesure le sommeil entre deux pénibles journées, jette sa tête sur l’oreiller ou sur la paille et s’endort avidement sans goûter la douceur du repos. Mais qu’il s’éveille par accident au milieu de la nuit : il croit d’abord que l’heure du travail a sonné, puis il reconnaît son erreur et se recouche avec délices. C’est ainsi que le marquis de Lanrose se recoucha sur les deux oreilles, mais il ne jouit pas longtemps d’un repos si précieux.

Une seconde lettre arriva, suivie d’une troisième, et l’anonynk se mit sur le pied d’écrire tous les jours. Le marquis déchira la seconde lettre sans la lire ; il avait reconnu l’écriture. Il ouvrit l’autre par surprise en dépouillant son courrier du matin : le papier, l’enveloppe, l’écriture même était changée. Son premier mouvement fut de se mettre en fureur contre l’impudent coquin qui l’avait dupé, puis il se gourmanda lui-même, puis il jeta les yeux sur ce maudit papier et le lut malgré lui jusqu’au bout. C’était le journal détaillé de toutes les actions

d’Eure, depuis sa sortie de rhôlel jusqu a l’heure où elle était rentrée pour dîner. On l’avait suivie montre en main et sans la perdre de vue un seul instant, quoiqu’elle eût fait une partie de ses courses en voiture. Ce document commençait par la description exacte et détaillée de la toilette qu’elle portait. Le marquis ne put s’empêcher de reconnaître la toilette, car il l’avait vue. Il eut beau se crier à lui-même que la fidélité de cette description ne prouvait rien, que le dernier des passants pouvait noter dans ses moindres détails la toilette d’une femme qui sort à pied : sa confiance fut entamée.

On connaît le procédé de la littérature fantastique, depuis Hoffmann jusqu’à Erckmann. L’auteur commence par nous introduire à sa suite dans un milieu réel ; il étale à nos yeux des objets vraisemblables jusqu’à l’évidence, il nous présente un certain nombre d’individus que nous croyons toucher, tant ils sont vrais. Mais bientôt, quand le guide ingénieux s’aperçoit qu’il a désarmé notre défiance et que nous le suivons les yeux fermés, il ouvre une porte dérobée et nous fait franchir à notre insu le seuil qui sépare le vrai du faux, le possible de l’impossible. Nous ouvrons les yeux au milieu d’un monde qui n’est plus le nôtre, et nous nous demandons par quel tour de magie on nous a transportés là. Tout l’art consiste à obtenir notre assentiment dès le début, par une suite de propositions évidentes.

Le marquis brûla ce journal anonyme comme il avait brûlé les deux premières dénonciations, mais il s’en souvint jusqu’au soir, et quand sa femme

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reparut devant lui, les phrases réduites en cendres et les chiffres anéantis dansaient effrontément dans sa mémoire. Il s’en voulut un peu, et se reprocha une sorte de complicité morale avec les calomniateurs d’Éliane; cependant, malgré lui, il examinait sa toilette en pensant qu’il en lirait la description demain matin.

Éliane se méprit sur l’intention de ce regard ; il lui sembla que M. de Lanrose cherchait à épeler un secret dans sa physionomie. Aussitôt elle se mit à parler par contenance, et elle raconta l’histoire de sa journée qu’on ne lui demandait point. Pour un rien, son mari lui eût fermé la bouche : il est pénible de voir un être que nous aimons se livrer luimême. Ajoutez que l’homme le plus brave n’affronte pas sans peur un secret qui peut bouleverser sa vie. Il se remit un peu en écoutant le récit d’Éliane : elle avait fait tant de chemin, vu tant de monde, achevé tant d’affaires que les heures semblaient pleines jusqu’aux bords. Dans cette multitude d’occupations diverses, il n’y avait point de place pour le mal. D’ailleurs la voix de la marquise était bien assurée, elle portait le front haut; ses yeux ne se baissaient aucunement sous le regard paternel du mari.

Cependant elle leva la séance avec un peu trop de hâte. Le marquis paraissait d’humeur à causer longtemps avec elle et à prolonger la conférence intime jusqu’à l’heure du dîner. Ce fut elle qui paria d’aller faire une autre toilette et qui offrit à son mari de le jeter au club en passant. M. de Lanrose remarqua malgré lui que madame avait pris un goût passionné pour la promenade. • '

« Vous allez donc sortir encore? lui dit-il.

— Mais, sans doute ; comme tous les jours. C est ma récréation : ne l’ai-je pas bien gagnée ?

— Certes. Ce qui m’étonne, c’est qu’on ne meure pas à la peine quand on se repose en courant.

— C’est votre attelage rouan qui va courir, tandis que je prendrai ma provision de grand air. Ne fautil pas promener un peu ces pauvres bêtes?

— Si vous les consultiez, je crois qu’elles demanderaient à se promener plus matin.

— Pourquoi ne me dites-vous pas tout simplement de rester? Je garderai la maison, mon cher seigneur, et je filerai de la laine.

— Non, chère amie, allez respirer l’air des bois. Je ne vous demande pas de filer comme Lucrèce ; il me suffit que vous l’imitiez dans tout le reste. A sept heures, mon amour. Nous dînerons ensemble. »

Il la baisa au front, et demeura passablement troublé. Il lui sembla que la marquise avait piétiné d’impatience et que cette promenade lui tenait fort au cœur. Pour détourner le cours de ses idées, il poussa jusqu’au club, mais son doute l’y suivit. Les salons étaient déserts ; trois ou quatre jeunes gens groupés sur le balcon formaient toute la population de cette solitude. On lui serra la main, on lui offrit la meilleure place ; on s’informa s’il ne savait rien de nouveau. Cette simple question lui rappela que peut-être avant huit jours son déshonneur serait la nouvelle de Paris.

Il se demanda à ce propos si véritablement un mari était déshonoré par l’inconduite de sa femrnei

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Tous les raisonnements justes, sensés, éloquents même qu’il avait lus ou entendus contre ce vieux préjugé lui revinrent en esprit. « Eh ! jour de Dieu ! la honte est pour celui qui vole le bien d’autrui ; les volés ne méritent que la sympathie et l’estime. Depuis quarante ans et plus que cette idée circule dans les journaux et dans les livres, il serait trop curieux qu’elle ne se fût pas infiltrée dans les esprits. Elle doit avoir fait son chemin, et la preuve c’est qu’on ne me montre pas au doigt, moi qui ai été trompé dans mon temps plus effrontément que personne. Oui, mais j’ai fait un exemple et mis les rieurs de mon côté.

€ D’ailleurs, l’hi.stoire est vieille, et le scandale s’évente à la longue. Et puis, ma femme est morte ; elle a enterré ses torts et mon ridicule avec elle. Il est certain qu’un mari échappe à cette absurde responsabilité dès qu’il est veuf ou simplement séparé : on ne s’acharne qu’après les dupes en activité de service. Le monde est sot ; quand donc apprendrat-il un peu de logique ? Il pleurniche sur les malheurs domestiques de Molière, et il rit à gorge^déployée outes les fois que Molière met en scène un autre Dandin comme lui. La distinction du bien et du mal est encore livrée au caprice : on estime et l’on méprise les gens au hasard, sans savoir pourquoi. Un fils de bonne maison soufflette l’insolent qui conteste la vertu de sa mère ; il laisse entendre luimême que sa grand’mère a eu des caprices : quant à sa trisaïeule, si elle a obtenu les faveurs du roi Louis XV, il s’en vante ; il l’écrira dans ses mémoires! Ainsi la honte des nôtres se tourne en

gloire à mesure qu’elle s’éloigne de nous! Oui, mais par une autre absurdité, nous tirons plus d’honneur du mérite de nos pères à mesure qu’il s’efface dans la nuit des temps. Le descendant d’un écuyer d’Henri III est meilleur gentilhomme, à son compte, que le fils d’un héros de Wagram. Débrouillez-vous dans ce tissu d’injustices et de sottises qui est le code de l’honneur moderne ! Le monde me sait plus de gré de ma naissance que de mes mérites et de mes services personnels : j’ai pourtant fait plus de besogne à moi seul que tous mes ancêtres réunis. N’importe ! je suis pourvu d’une somme d’honneur qui me classe au premier rang ; il semble en équité que rien ne puisse me faire déchoir, sauf une action criminelle ou basse. Point : ma femme me trompe et je tombe de tout mon haut. Il est pourtant assez certain que je n’étais pas son complice ! Elle meurt, je me relève, et je reprends ma position dans l’estime publique. Mais je fais la sottise d’en épouser une autre, et me voici exposé de nouveau à toute la malveillance du monde si un être léger, faible, ingrat, oublie pendant dix minutes les bontés dont je l’ai comblé. Diable soit de l’honneur, idée nouvelle, importation barbare, que nous avons intronisée à la place de la vertu ! Les Grecs et les Romains avaient plus de bon sens : l’homme de bien, chez eux, n’avait pas d’autre affaire que de rester homme de bien. On lui savait peu de gré des hauts faits de son grand-père, mais on ne le mettait pas au pilori pour les sottises de sa femme I »

Le marquis lança son cigare sur le bitume du boulevard et se rapprocha du petit groupe qu’il avait

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déserté pour réfléchir à l’aise. Il tomba dans une conversation qui roulait sur les femmes. Toutes les fois que quatre Parisiens se trouvent réunis dans un club, vous pouvez parier à coup sùr que les femmes sont sur le tapis. Et, quand les femmes sont en jeu, les maris courent grand risque d’attraper une éclaboussure. On racontait de bonnes histoires, c’est-àdire des exemples mémoreibles de la rouerie des femmes et de l’imbécillité des hommes. Le ton du narrateur et la gaieté de l’auditoire prouvaient que la jeunesse française est encore à convertir et que la réaction entreprise en faveur des maris par les poètes du bon sens n’a touché que les cœurs de maris.

Cette vérité mélancolique apparut clairement à M. de Lanrose, mais il lui vint au même moment une réflexion consolante. Il fallait que la marquise fût encore irréprochable aux yeux du monde, pour qu’on fit de telles plaisanteries devant lui. Il se souvint d’un temps où ce genre de conversation s’arrêtait court à son approche. « On ose encore parler de corde en ma présence, donc le monde ne me tient pas pour pendu. »

Cependant l’hilarité de ses jeunes amis augmenta bientôt son malaise. Il revit en mémoire cette inscription funèbre dont les Romains tapissent l’extérieur de leurs églises ; « lîodië mihi, cras tibi : Aujourd’hui c’est mon tour, et demain viendra le vôtre. » Il rentra dans le salon de lecture et se mit à feuilleter les journaux. Avez-vous remarqué comme on lit mal quand on a l’esprit agité d’espoir ou de crainte ? R semble que les yeux ne communi-

quent avec le cen'eau que par un fil mince et fragile qu’il faut renouer à chaque instant. La moindre phrase du livre ou du journal ouvre ii l’esprit des avenues sans fin où il se précipite pour rejoindre son idée dominante. Une heure s’est écoulée, vingt pages ont glissé sous vos doigts, miroité sous vos yeux, et vous vous éveillez sans avoir rien lu qu’en votre âme. Il faut des textes bien étonnants, des nouvelles terriblement saisissantes pour nous arracher à nous-mêmes et remplacer notre préoccupation par une autre.

Ce phénomène se produisit pendant quelques minutes au profit de M. de Lanrose. Il découvrit au bas d’un grand journal une causerie datée de Gai^ ille et signée Alfred Saint-Chamas. Le chroniqueur n’avait nommé personne, il ne risquait pas même une seule initiale ; les personnages de son imbroglio étaient tous désignés par des signes algébriques. C’était M. de X et M. de Z, jeunes, brillants et braves, qui s’étaient battus à l’épée pour la jolie Mme de Y, tandis que M. de Y, tranquillement assis au fond de son hôtel, encaissait des millions de provenance lointaine. On indiquait à mots couverts une rivalité tapageuse entre Mme de Y et Mme de ***, femme du célèbre financier M. de *** et nièce de la toujours sémillante Mme de... Les évènements eux-mêmes avaient été embrouillés à dessein et compliqués de mille extravagances imaginaires. On voyait pourtant ressortir un certain fond de vérité ; les personnages s’accusaient par quelque trait saillant reconnaissable aux yeux des initiés, des amis ou des ennemis, Odoacre et Lambert, Yolande et Valentine étaient

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dépeints s’ils n’étaient pas nommés : on comprenait fort bien que le blessé, ce beau jeune homme célébré par vingt duels malheureux ne pouvait être que M. de Bourgalys.

Le marquis mit des noms sous tous les masques excepté un, M. Faflaux, qu’il avait oublié depuis longtemps. Et le déplaisir qu’il éprouva de cette lecture fit diversion pour un quart d’heure à ses soucis personnels. Mais il ne tarda guère à retomber dans sa rêverie. Un petit scandale sans noms, parfaitement inintelligible à quatre-vingt-dix-neuf lecteurs sur cent, ne le touchait pas d’aussi près que son honneur et son repos menacé. Ce qui lui resta dans l’esprit à la suite de cette lecture, c’est que Contran avait bien tort de s’endormir à Paris quand Valentine courait des dangers à Carville. Il se promit de semondre son jeune ami à la première occasion, et constata que lui-même n’avait jamais commis une telle imprudence.

Quand le moment fut venu de retourner à l’hôtel, il ne se souvint plus que d’une chose, c’est qu’il allait dîner en tête-à-tête avec sa femme. Son cœur battit avec force, au point qu’il dut se demander s’il était encore amoureux d’Éliane. Il frémit. C’est qu’en pareil cas l’amour aggrave terriblement le supplice. Il le savait par expérience, lui qui avait adoré sa première femme alors même qu’il la méprisait et la chassait loin de lui. La séparation qu’il s’était imposée par respect pour lui-même avait été un déchirement affreux. Il comparait cette sensation à celle du chasseur mordu par une vipère lorsqu’il arrache le serpent et la plaie avec lui. La douleur fut si vio-l

lente cpi’il ne se sentait plus capable de la supporter une seconde fois sans mourir.

Grâce à Dieu, il s’assura qu’il ne courait plus un tel risque. Il eut beau évoquer les meilleurs souvenirs de sa lune de miel, raviver les tableaux les plus séduisants, les émotions de l’amour heureux ne se réveillèrent pas en lui. Soit que l’âge eût éteint le feu de ses passions, soit qu’Éliane ne fût pas faite pour inspirer un attachement durable, il demeura persuadé que le cœur était hors de cause. Les distractions qu’il avait cherchées et trouvées hors du logis, ne lui laissaient rien à regretter de tout son bonheur légitime.

Toutefois, comme un tacticien qui fait servir ses erreurs mêmes au succès de la campagne, il résolut de mettre à profit la peur qu’il avait éprouvée. « Éliane, se dit-il, est une nature droite et fière, incapable des bassesses qui accompagnent si souvent l’infidélité des 'femmes. Elle a pu me trahir par amour pour un autre ; elle ne trahirait pas l’autre par un calcul de politique honteuse. L’infaillible moyen de savoir si elle est coupable est de jouer la passion auprès d’elle. »

Il hâta son retour, fit un bout de toilette, s’arma d’un front serein et attendit l’ennemi de pied ferme. Éliane, qui avait revu Contran vers le cèdre du bois de Boulogne, rapportait au logis un cœur bondé de joie et d’espérance. Elle comptait que le marquis aurait été retenu par ses amis et qu’il dînait au club ou ailleurs en compagnie : cinq fois sur dix, lorsqu’il sortait ainsi vers cinq heures, il écrivait du club pour s’excuser. La pauvre femme se rembrunit

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à la vue d’une belle tête souriante qui l’attendait à une fenêtre du salon. Le nuage qu’elle laissa paraître était dissipé lorsqu’elle descendit de voiture, mais M. de Lanrose en avait pris note. Il s’empressa au-devant d’elle et dit en la baisant au front :

« Mon cher amour, je ne me pardonnerais pas de vous avoir retenu à la maison : cette promenade a fait un miracle qui semblait impossible. »

Elle rougit ;

a A la vérité ! dit-elle. Et quel miracle, s’il vous plaît?

— C’est que vous êtes encore plus belle qu’au départ.

— Je reconnais bien là votre indulgence accoutumée.

— Ce n’est pas moi qui suis galant, c’est vous qui êtes adorable.

— Vous trouvez ? répondit-elle avec une pointe d’ironie.

— Je trouve et je prouve. »

Il étendit les bras vers elle avec beaucoup de grâce et remarqua distinctement qu’on avait peur de son baiser.

a Soyez sage 1 dit-elle en s’efforçant de sourire. On va nous annoncer que nous sommes servis. » Son mouvement l’avait rapprochée d’une porte. Elle brusqua une révérence et s’enfuit jusque chez elle, sous prétexte d’ôter son chapeau. La femme de chambre voulait la défaire des pieds à la tête et lui passer une robe décolletée. Ce n’est pas pour le vain plaisir de copier l’Angleterre que les Françaises

|d’un certain monde dînent toujours in a low dress : cette mode se défend par l’hygiène autant que par le style et l’esprit décoratif. En montrant leurs épaules autour de la table, non-seulement les femmes embellissent le repas, éveillent les plus délicats appétits et imposent la cravate blanche à leurs voisins par une sorte d’attraction harmonique, mais elles se protègent elles-mêmes contre la congestion des repas trop longs et des salles trop chauffées. Le corsage décolleté est d’obligation logique en hiver, à plus forte raison en été.

Toutefois, Éliane redescendit comme elle était montée, en toilette de ville, dans une robe de taffetas mauve qui la protégeait jusqu’au menton. La tendresse de son mari avait jeté l’alarme dans son âme. Elle était à cent lieues de se croire soupçonnée, mais elle craignait un danger tout aussi redoutable, au moins pour une femme de cœur. On n’arrive pas à l’âge de trente-six ans sans connaître l’éternelle histoire des ménages refroidis. On sait que l’indifférence, aussi bien que la passion, est sujette à s’oublier parfois, que le dédain lui-même a ses jours d’inconstance et que le plus grand désert conjugal est semé de quelques oasis. Éliane avait recueilli des observations, peut-être aussi des souvenirs, sur cette question délicate. Elle avait tout oublié le jour où une inspiration fatale la conduisit à l’hôtel de Mably : est-ce qu’on irait jamais chez un amant, si l’on se souvenait de quelque chose? Maintenant tout lui revenait en mémoire, les devoirs de son état, les réveils de l’amour, et le train des choses humaines. Elle frissonna dans tout son corps et en-

uo

LA VIEILLE ROCHE

via le bonheur de ces héroïnes du Tasse et d’Arioste qui pouvaient porter la cuirasse.

Cependant, le mari, plongé dans un fauteuil du salon, suivait mentalement les combats intérieurs de sa femme. Il avait mesuré l’effet de ses paroles, enregistré le trouble assez visible qui s’en était suivi. Il prévoyait qu’Éliane allait redescendre en habit de ville ; il préparait une réflexion sur cette toilette indue, et devinait la réponse qu’on ne manquerait pas de lui faire. Cet homme, supérieur en tout, mais aux prises avec un esprit qui n’avait rien de médiocre, pouvait combiner sa partie à coup sûr. Il tablait sur les réponses les plus adroites et la défense la plus savante : un bon joueur d’échecs ne compte pas sur les distractions de l’adversaire loi*squ’il le sait de force ; un beau tireur de salle, en présence d’un homme qui le vaut, s’attend aux meilleures parades et aux ripostes les plus directes. Passez-moi ces comparaisons qui semblent entachées d’une certaine irrévérence et qui surtout n’ont rien de très -senti mental. C’est que le sentiment n’est pas en jeu dans cette affaire : je vous ai dit que M. de Lanrose n’était plus amoureux de sa femme. Entre Othello et lui la différence est aussi radicale qu’entre l’Etna, par exemple, et le mont Blanc. Les deux sommets sont hauts, fiers et majestueux, mais l’un jette du feu, l’autre ne peut lancer que des avalanches de neige. Si le marquis se passionnait pour quelque chose, c’était pour l’honneur de son nom, la gloire de sa maison, la noble sérénité d’une vieillesse calme.

Exempt d’ailleurs de tous ces préjugés qui centu-

pîent le mal aux yeux d’un homme vulgaire, trop sage pour s’exagérer la portée d’un accident qu’il mesurait à l’avance, il ressemblait au propriétaire d’un édifice qui menace ruine, au commandant d’un navire qui a touché sur un banc de roches, au malade qui a craché le sang dans la matinée et qui attend la visite du médecin. Dans ces trois situations, un homme vraiment fort ne doit pas perdre la tête, mais on lui accorde le droit d’être bien ennuyé. Le marquis n’était que cela. Il s’apprêtait avec mélancolie à ausculter la vertu de sa femme ; il se mettait en devoir de sonder les fondements de son illustre maison ; il attendait le moment de descendre à fond de cale pour voir si l’honneur des Lanrose n’avait pas éprouvé quelque irréparable avarie. Au demeurant, nul parti pris, aucun plan de conduite : il était ellement préoccupé du mal qu’il ne songeait pas même au remède.

Madame entra dans le salon par une porte tandis que le maître d’hôtel en ouvrait une autre à deux battants pour annoncer le dîner. D’un seul coup d’œil, le marquis embrassa la toilette de sa femme et la préoccupation qu’Éliane pensait cacher. Il réprima un sourire amer et dit avec bonhomie :

« Votre robe est charmante, mais vous aurez bien chaud.

— J’ai craint de retarder le potage.

— Cher amour , les maris sont créés pour attendre. »

Ces propos ne ressemblent pas mal aux premiers pions que l’on pousse sur l’échiquier. Chacun commence à jouer son jeu avec circonspection, mais

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sans vif intérêt ; on n’en est pas aux coups de partie.

Le marquis offrit la main à sa femme, et non le bras. Il avait conservé quelques-uns de ces aimables usages auxquels les Français de notre temps ont renoncé. C’est que pour offrir la main à une jolie main de femme, il faut avoir la grâce innée ou acquise. Il faut aussi posséder ces mains blanches, fines et délicates qui sont des instruments de plaisir et non des outils de labeur. Le sens du tact se perd dans les sociétés modernes, à mesure que la loi du travail étend son empire sur les hommes. Notre peau s’épaissit, se colore et se crevasse ; il faut la cacher à tout prix : de là les gants, qui appliquent un cuir sur un autre et émoussent nos sensations.

Le marquis avait vu le temps où les gants ne servaient pas à cacher la main, mais à la protéger ; où la cour se dégantait par un mouvement unanime à l’arrivée du roi. Il conservait dans la vieillesse cette sensibilité intelligente qui est pour ainsi dire la clairvoyance du toucher. S’il ne savait pas lire à la mode des aveugles en promenant le bout des doigts sur une page en relief, il lisait joliment à travers la peau d’une femme et déchiffrait sans épeler ces télégrammes rapides et furtifs que le cœur expédie jusqu’aux vaisseaux capillaires. Rien qu’à toucher la main d’Éliane, il palpa directement la fi-oideur, la résistance et quelque chose encore, la peur.

La table était réduite à sa plus simple expression; mais, les rallonges ôtées, c’était encore une table de dix personnes. Les deux époux, assis face à face, étaient séparés non-seulement par la distance, mais

par le service à la russe, la corbeille de fleurs et les montagnes de fruits. Le maître d’hôtel en habit noir, et deux valets en livrée, renforçaient d’une barrière morale tous les obstacles matériels. Éliane se sentit comme fortifiée lorsqu’elle fut à sa place. On dîna lestement, suivant l’usage des maisons où l’on ne vit pas pour manger ; le repas était ce qu’il doit être chez un vrai gentilhomme, riche de père en fils, et qui laisse aux parvenus le faste et la bombance : un potage, un poisson, une entrée, un rôti et deux plats de légumes, un entremets sucré et du fruit. Un seul vin, mais de bonne race, ni trop fort ni trop léger, ni trop vert ni trop fait, mûr à point. Du reste, le marquis était de cette école qui dîne par acquit de conscience, en parlant d’autre chose, et, pour ainsi dire, les yeux fermés.

Il commença par amuser le tapis en se faisant raconter la promenade de la marquise, et les visages qu’elle avait rencontrés sur sa route, et les rares cavaliers qui l’avaient saluée au passage : tous ceux qu’elle nomma furent mis hors de cause, acquittés sans débats ; il était évident qu’ellb en oubliait un et que celui-là seul était à craindre. Mais qui ? M. de Lanrose reconnut tous les jeunes gens qu’il savait à Paris et qu’il rencontrait soit au club, soit à la promenade. Éliane aimait-elle hors du monde ? Assurément non. Passe pour la première marquise de Lanrose 1 Celle-ci était femme à forfaire, mais non à déroger.

Elle acheva son récit et son dénombrement avec une volubilité qui n’était pas de l’aisance, et s’empressa de passer parole à son mari pour changer la

Hinifi

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conversation. « Donc, pensa le marquis, mon interrogatoire la gêne : donc elle a vu quelqu’un qu’elle ne m’a pas nommé. Celui qu’elle a rencontré sur son chemin et qu’elle était si pressée de rejoindre, est le même à qui elle a consacré deux heures de sa journée. C’est un homme qui n’a rien à faire ; un homme que la marquise peut saluer à la promenade sans se compromettre aux yeux du monde et sans se livrer à ses gens. Un étranger , peutêtre ? Un amour ébauché avant le mariage, en Espagne ou ailleurs?... Eh! que m’importe le personnage? Il s’agit de savoir si ma femme est encore à moi. Prise par un Espagnol, ou par un Russe, ou par un Français de Paris, c’est tout un : mon sort est le même. Suis-je ou ne suis-je pas trompé? La question se résout par oui ou non ; le reste pur accessoire! »

a Et vous, monsieur, dit Éliane, qui crut rompre adroitement les chiens, qu’avez-vous fait? Qu’avezvous vu? Le club? Toujours le club? L’éternelle conversation qui recommence tous les jours dans cette étemelle compagnie, avec accompagnement du cigare éternel?

— Hélas ! vous l’avez dit. Mais éternel n’est pas le mot propre. Au contraire. Dites plutôt que le club est mortel. Je ne connais qu’un lieu plus ennuyeux au monde : l’Opéra.

— Bon ! Dites-moi donc alors, messieurs les hommes, pourquoi le club et l’Opéra vous attirent si fort?

— Que sais-je? L’habitude probablement.

— Soyez franc : l’habitude vous en paraît assez douce.

— Odieuse, sur l’honneur.

— On dit cela devant les dames, parce qu’on est Français et chevalier. Mais vous êtes bien heureux que personne ne s’avise de vous prendre au mot.

— Essayez !

— La femme est trop sage pour tenter l’impossible.

— Je ne m’adresse pas à votre sexe en général, mais à vous, chère amie, et je vous dis, parlant à votre adorable personne : Essayez de m’interdire le club et l’Opéra, et foi de Lanrose, je souscris

— Que le ciel me préserve 1 vous seriez trop malheureux.

— Au contraire.

— Eh, grand Dieu! que feriez -vous de votre temps?

— Je resterais chez nous.

— Toujours?

— Vingt-quatre heures sont tôt passées en belle et chère compagnie.

— Mais je sors, moi; vous le savez, j’ai mon club et mon opéra, qui, grâce au ciel, ne ressemblent guère aux vôtres.

— Je veux bien changer de plaisirs.

— Pourquoi vous moquez-vous?

— Qui vous le donne à croire?

— Il n’y a pas huit jours que je vous suppliais de courir les bonnes œuvres avec moi. Vous avez refusé tout net. Comment pourrais-je croire à un changement si brusque?

— J’ai réfléchi. Le bon graina germé.

— Je vous attends & l’œuvre.

LA VIEILLE ROCHE

— Vous m’y verrez bientôt.

— Dès demain?

— Ce soir même. Je m’incruste îi la maison, et si vous daignez m’y tenir compagnie, je me prépare à vous étonner. »

I Elle pâlit visiblement à l’idée de passer tout un soir en tête-à-tête avec son mari, mais elle n’eut pas l’esprit assez présent pour imaginer une défaite. En toute autre occasion, elle eût prétexté quelque devoir ou quelque affaire, mais elle était fascinée par l’autorité amicale et la fermeté douce de son mari. Les simples mots qu’elle venait d’entendre pesaient sur elle comme un fardeau; elle en était vaguement hébétée, et ce fut M. de Lanrose qui leva la séance, dix minutes après que les deux convives avaient fini de dîner.

Le café était servi sur l’admirable terrasse qui dominait le quai. Éliane se tint longtemps immobile et les yeux fixes dans un fauteuil américain, cherchant à déchiffrer la physionomie impénétrable du mari, qui vidait lentement sa tasse. Dans son trouble, ou plutôt dans ce violent désir de plaire qui est pour ainsi dire l’envers de la peur, elle oublia sa fierté ordinaire et présenta au marquis la boîte de cigares !

Le cigare qu’elle avait longtemps traité en ennemi lui apparaissait ce jour-là comme un allié précieux.

II sépare, dit-on, les maris de leurs femmes. Éliane faisait profession de le mépriser à l’ordinaire ; et pourtant il est avéré que le père Batéjins avait enfumé vaillamment le berceau de ses filles.

M. de Lanrose sourit, branla la tête, et remercia.

« Non, dit-il, j’aime mieux causer avec vous.

— Vous pourriez causer en fumant. Nous sommes au grand air.

— Votre indulgence me confond, chère Éliane.

Mais les choses que j’ai à vous dire sont trop directes et trop personnelles pour souffrir même un atome de fumée entre nous. t >

Elle réprima un mouvement d’effroi qui fut noté comme les autres. Rien n’échappait au regard du marquis.

« Asseyons-nous, dit-il, en faisant une place sur le banc qu’il occupait. » Le siège était étroit, et la toilette des femmes en 1858 prenait déjà de belles circonférences. Éliane s’approcha, mesura d’un coup d’oeil la place qui lui était offerte, et se retourna timidement vers le fauteuil à bascule qu’elle avait quitté par imprudence.

M. de Lanrose la saisit par la main et l’attira vers lui, tandis qu’il se reculait lui-même aux dernières limites ; cc Voyez, dit-il, l’espace abonde. On dirait, Dieu me pardonne, que vous avez peur de moi

— Quelle idée 1 »

Elle s’assit en détournant les yeux vers l’arc de l’Étoile où les dernières lueurs du jour s’effaçaient comme à la hâte sur quelques petits nuages clairsemés. « Au moins, pensa-t-elle, il ne me verra pas rougir, b Comme elle se rassurait par cette réflexion, un domestique parut avec deux lampes. Le marquis désigna un petit guéridon de pierre, planté dans ua massif à dix pas de lui et d’elle. Ce beau joueur se privait d’une ressource chère aux juges d’instruction ; la lumière. Il rendait un pion à l’adversaire,

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parce qu’il se sentait assez fort pour gagner la partie.

Les deux époux demeurèrent enfouis dans cette solitude profonde, absolue, mathématique que les millionnaires seuls peuvent se procurer au milieu de Paris. Aucun voisin sous leurs pieds ni sur leurs têtes, aucun témoin dans les hôtels de droite et de gauche que de grands murs tapissés de lierre isolaient parfaitement. Le bruit sourd des voitures roulant sur le quai étouffait toutes leurs paroles; les deux lampes ne servaient qu’à faire valoir l’obscurité toujours plus épaisse dans laquelle iis étaient plongés.

Le marquis s’empara d’une main de sa femme et reconnut qu’elle tremblait.

« Chère amie, lui dit-il à demi-voix, est-ce que cette nuit ne vous en rappelle pas une autre?

— Mais... beaucoup d’autres, monsieur. Toutes les nuits se ressemblent un peu, j’imagine.

— Non. Les étoiles sont toujours les mêmes dans le ciel, mais l’amour ne brille pas toujours également dans les cœurs.

— Est-ce un reproche que vous m’adressez, ou un aveu que vous me faites ?

— Ni l’un ni l’autre. C’est un regret que j’exprime, et bien sincèrement, croyez-le.

— Qu’avez-vous donc à regretter? Ne suis-je pas toujours la même?

— Oui, par la grâce et la beauté.

— Mais?... car il y a un mais, je suppose.

— Non. Je serais injuste si je disais que vous avez changé pour moi.

— Tout est donc pour le mieux. Car moi je vous

trouve toujours le même , c’est-à-dire le premier et le plus parfait gentilhomme de la terre. Ni votre esprit, ni votre personne , ni vos façons d’agir ne me laissent rien à désirer. Je n’ai qu’à remercier Dieu, qui me donne par vous le bonheur qui convient à une femme de mon âge.

— Une femme de votre âge mériterait un bonheur plus jeune et plus vif.

— Nullement ; je suis vieille, au moins par la rai-^ son et l’expérience, et je ne rêve rien au delà de ce que j’ai.

— Allons ! soit. Mais comment se fait-il que je sois toujours moi, que vous soyez toujours vous, et qu’à nous deux, chère enfant, nous ne soyons plus nous?

— Il ne me semble pas que notre intimité soit détruite à tel point qu’on en doive prendre le deuil.

— Cependant avouez que nous ne formons pas un couple comparable à celui qui passait de si bonnes soirées, à cette même place, il y a....

— Huit ans ?

— Vous l’avouez ! mais ce n’est pas répondre.

— Ma réponse dit tout ; elle contient aussi l’explication de ce mystère. Approfondissez ces deux mots, vous qui avez tant d’esprit : huit ans !

— Oui. J’ai vieilli ; voilà ce que vous voulez dire.

— Non ; c’est moi qui....

— Je proteste à mon tour. Vous êtes jeune, Éliane, et vous le serez longtemps encore, grâce au ciel. Votre beauté est de celles qui défient l’effort du temps , car elle réside dans la pureté des lignes, dans la noblesse du type, dans ce rayonnement

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qu’une ame admirable projette à travers un corps parfait. Vous n’avez jamais eu, pour moi du moins, cet éclat superficiel qu’on nomme la beauté du diable ; vous ne perdrez jamais cette splendeur du bien que j’appelle la beauté de Dieu. »

Tout en débitant ce pathos, le marquis tâtait délh catement le pouls de sa malade. Il surveillait aussi les grands yeux d’Éliane qui s’écarquillaient outre mesure et disaient assez clairement. : cc Si cet homme n’avait pas bu de l’eau rougie à son dîner, on pourrait croire qu’il est ivre. »

Il se fit un silence de quelques minutes, un silence plus éloquent, à coup sûr, que tout ce qui avait été dit. Rien n’est charmant comme ces petites lacunes dans la conversation des amoureux ; chacun les remplit à sa guise, et il se fait une incroyable accumulation de pensées riantes et douces sur un point imperceptible de la durée. Mais les silences d’un interrogatoire sont bourrés de menaces, de terreurs et d’angoisses. Ils ressemblent beaucoup à ce quart de seconde qui sépare, dans un duel, le signal des témoins et le premier coup de pistolet.

Éliane cherchait encore une réponse honnête aux propos trop aimables de son mari ; elle se demandait si vraiment le marquis était redevenu amoureux, si le bonheur coupable dont elle jouissait l’avait embellie par malheur aux yeux de tous les hommes. Elle pensait à ces insectes des pays chauds qu’une flamme visible trahit aussitôt qu’ils aiment, et désigne aux poursuites de tout un peuple également enflammé. M. de Lanrose profita du trouble oü il la voyait pour se pencher vers elle et lui donner

un baiser. Elle bondit sous cette caresse comme un homme sous un soufflet.

cc Diavolo ! pensa le marquis, la vertu de ma femme est devenue bien susceptible ; donc elle est bien malade.

— Je ne vous ai pas blessée ? lui dit-il.

— Oh non ! monsieur, mais vous m’avez saisie. »

Elle était debout ; il la prit par les deux mains et

l’attira à lui avec une douce violence. Elle se déroba à demi et reprit sur le banc la place qu’elle avait quittée. Le marquis se tourna tout entier vers elle et lui dit avec un regard qui perçait l’épaisseur de la nuit :

« Éliane, chère Éliane! Je voudrais vous ressaisir tout entière, retrouver en vous celle qui m’a rendu si heureux et si jeune autrefois. Lorsque je vous disais, ce soir, que le club, l’Opéra et tout le train de Paris me fatigue, je parlais sous la dictée de mon cœur. On est fou de chercher les distractions dans le monde et de laisser le bonheur à la maison. Ces riens tumultueux qui étourdissent mon désœùvrement sans remplir mon âme, je les hais. Je regrette les beaux jours que vous m’avez donnés, et je SUIS encore assez jeune. Dieu merci, pour espérer qu’ils vont renaître. Vivons ensemble , l’un pour l’autre, l’un à l’autre, chez nous, et soyons encore nous ! Vous ne répondez pas ?

— Hélas ! Que puis-je vous répondre? Ce n’est pas moi, c’est vous qui avez organisé notre vie ; vous avez paru lu trouver agréable jusqu’aujourd’hui. Quant à moi, je ne regrettais rien , je ne désirais rien ; il me semblait que mon sort était le plus en-

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viable du monde. Je me suis accoutumée à ne rien souhaiter que la paix, la considération et une bonne amitié conjugale. Et voilà que de but en blanc vous voulez que je rompe avec des habitudes de sept ansl La jeunesse était morte en moi, nous l’avions enterrée ensemble ; vous revenez à brûle-pourpoint frapper à la porte d’un tombeau, comme dans une maison habitée, et vous vous étonnez qu’on tarde à vous répondre : entrez ! Il est bien désastreux pour moi, pour vous aussi, que nous ayons vécu si longtemps loin l’un de l’autre. Vous vous êtes créé des plaisirs hors du logis ; j’ai dû, de mon côté, chercher des occupations. Elles me tiennent un peu ; je ne dis pas pourtant qu’on ne puisse s’en détacher, mais cela demanderait plus d’une minute. Permettez-' moi de me remettre à loisir d’une alerte si chaude. Ajournons à demain la suite d’un entretien qui me bouleverse et où vous-même vous paraissez fort ému. »

Le marquis était trop bien élevé pour répondre ce qu’il pensait. S’il avait joué cartes sur table, il aurait dit à madame :

« Que j’accorde un délai, et demain vous vous faites enlever, pour peu que votre amant soit jeune et qu’il y ait encore une chaise de poste à Paris; le dénoûment de la comédie est inévitable. » Au lieu de ce discours brutal, il lança une nouvelle déclaration, plus tendre et plus pressante que la première. Il se rapprocha de sa femme en se penchant si bas que son genou droit effleurait le sable de la terrasse, et, presque agenouillé, dans une attitude gênante mais non dangereuse (car il n’avait pas la

LE MARQUIS t)E LANROSE 153

goutte), il joignit les mains, prit sa voix la plus caressante et dit :

« Grande enfant! Tu sais que la vie est courte, et tu parles d’attendre! Pourquoi remettre au lendemain le bonheur qui nous convie aujourd’hui? Rappelle-toi les beaux jours que nous avons passés ensemble lorsque nous nous tenions lieu de tout, et que le monde, jaloux mais respectueux d’une félicité si pleine, avait peur de troubler notre tête-àtête éternel! Ne me dis pas que tu as oublié ces temps-là, qu’il faut y repenser et en reprendre insensiblement l’habitude! Je te confondrais par tes propres paroles et je te prouverais que l’amour est resté jeune et le désir vivace dans un repli secret de ton cœur! ®

Elle fit un geste d’étonnement qu’il arrêta en prenant deux mains firoides et en les couvrant de baisers.

« Rappel! e-toi! dit-il. C’était hier.... non; il y a huit jours, ou un mois, je ne sais, ma tête est un peu perdue. Je rentrais dans notre chère maison, dans ce nid où nous avons été si heureux, où nous le serons mille fois davantage. Tu étais seule au salon, tu m’attendais en rêvant à moi. Lorsque j’ouvris la porte, tu courus te jeter dans mes bras : tu me parlas du passé, de l’avenir, du ciel ; que sais-je , encore? Je t’adore! disais-tu. J’ai répondu je ne sais 'quoi.... Je t’ai paru froid peut-être. L’homme n’est pas toujours à la température de vos sentiments, ô belles exaltées que vous êtes! Mais tu m’aimais alors, donc tu m’aimes encore aujourd’hui; chère Éliane, répondsl

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— Je me rappelle, en effet, que souvent, bien souvent j’ai couru à votre rencontre avec l’empressement d’une amitié dévouée. Mon exaltation, comme vous dites, ne semblait pas vous ennuyer, car vous êtes poli ; mais elle vous étonnait visiblement un peu.

— Eh ! sans doute 1 je l’avoue. Au sortir d’un monde égoïste, froid, sceptique, railleur, on a les fibres du cœur serrées, pour ainsi dire, et la suavité des sentiments exquis nous étonne avant de nous charmer, lorsque nous revenons tout enfumés de ce maudit club. Mais je renonce et pour toujours à ces distractions oisives qui endurcissent l’homme et le ferment au bonheur. J’abjure entre tes mains toutes les habitudes qui m’éloignaient de toi, et je me livre tout entier pour la vie. Veux-tu me recevoir à merci ? Seras-tu plus impitoyable à mes peccadilles que Dieu ne l’est au crime lui-même ? Parle, j’attends ma sentence ; si tu es encore Éliane, tu me la donneras dans un baiser ! »

Le marquis était content de sa péroraison, et il ajoutait en lui-même ; « Tire-toi de là si tu peux ! » Il appuya la dernière tirade d’un geste franc, décidé, énergique. Ses deux mains s’allongèrent pour saisir Éliane par le cou.

Au même instant, une grêle de coups de pieds lui prouva que sa femme avait pris un parti extrême : on lui donnait le spectacle d’une magnifique attaque de nerfs. C’est ainsi qu'une actrice se jette dans le drame, lorsqu’elle n’obtient pas dans la comédie tout le succès qu’elle a rêvé.

Certes, M. de Lanrose n’était pas du bois dont on

fait les dupes. En cette occasion particulièrement, il conservait tout le calme de sa raison ; la lutte qu’il soutenait depuis une grande heure avait plutôt aiguisé que fatigué son esprit. Et pourtant il demeura dans le doute ; il n’aurait pas su dire si la crise était jouée ou sincère, causée par son discours ou dirigée contre lui, à seule fin de le réduire au silence. Éliane elle-même n’en savait rien, je crois. Le vrai et le faux se mélangent si intimement dans l’esprit des femmes coupables, qu’elles en viennent à douter si elles mentent, et dans quelle mesure. La marquise n’était pas de sang-froid, j’en réponds. Ce n’est pas de propos délibéré qu’une personne de cet ûge et de ce monde s’amuse à trépigner contre son bienfaiteur et son maître. Ajoutez que les soixante-dix ans du mari auraient donné à cette pantalonnade un caractère odieux.

Donc, Éliane était sincère en quelque chose ; le médecin qu’on fit chercher constata sans nulle complaisance qu’elle avait le système nerveux surexcité au dernier point. Mais comment expliquer qu’une femme incapable de maîtriser le mouvement de ses muscles, demeure en même temps maîtresse de ses paroles ? Elle parla beaucoup dans ses convulsions ; elle ne se borna point aux cris inarticulés qui ne compromettent personne ; elle plaça bon nombre de paroles qui ont un sens précis dans le dictionnaire. Celles-ci, par exemple : « Ah ! c’est trop ! le bonheur ! Armand, cher Armand, je vous retrouve ! Vous m’aimiez, et moi donc ! Recommencer la vie ! Dieu soit béni! De belles années, non! Je n’espérais plus! C’est un rêve! Lajoie m’étouffe! » Et una

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demi-douzaine de coups de pieds brochant sur le tout.

M. de Lanrose, en prodiguant les soins à cette malade, vraie ou fausse, s’escrimait à concilier les procédés divers dont il était l’objet. Quoiqu’il jugeât sévèrement sa femme, il répugnait à croire qu’elle le cros.sait comme un Géronte par simple divertissement. Mais, d’un autre côté, il avait beau s’armer de bon vouloir et d’indulgence, il n’arrivait pas à comprendre qu’Éliane fût étouffée par la joie comme elle le disait. Elle le saisit un moment par la tête et l’embrassa deux ou trois fois. O logique ! elle avait pris cette attaque de nerfs pour éviter d’être embrassée ! La conclusion du gentilhomme fut que l’amour ancien et l’amour nouveau, la sincérité et la rouerie, les bons instincts et les mauvais, la peur, le remords et tous les sentiments les plus contradictoires font un singulier carnaval dans la tête d’une jolie femme, lorsqu’ils s’y donnent rendez-vous.

Cela dit, il soigna la marquise jusqu’à trois heures du matin, en compagnie du docteur et de la camériste ; il ne la quitta point qu’il ne la vit endormie, et il se retira dans son appartement, où il ne dormit point de la nuit. Un instinct plus infaillible que les raisonnements les plus serrés lui faisait pressentir une solution prochaine. Il n’avait pris encore aucun parti, arrêté aucun plan, et pourtant il s’attendait à quelque chose de grave et il ne pensait pas que son incertitude dût se prolonger vingt-quatre heures.

La scène de la terrasse ne lui laissait aucun doute sur le point de fait : « Éliane est coupable ; donc, je n’ai plus de femme ; me voilà veuf pour la se-

conde fois ; il va falloir organiser ma vie en conséquence. La perspective n’est pas gaie ; car enfin, j’étais assez heureux et entouré d’une affection agréable, sinon sincère. Je reste seul : ma famille n’a pas de grandes consolations à m’offrir. J’ai une sœur à moitié folle, qui me rira au nez sous prétexte de me distraire; un fils.... est-il mon fils? Une bru... Mlle Gilot! Deux petits-fils, dont l’authenticité est subordonnée à celle de leur père ; et puis rien ! Des parents éloignés , comme Lambert de Saint-Génin, des amis comme Billefoix, Bourgalys, Mably. Tiens 1 Mably. Il faudra que je le découvre. D’après ce que j’ai lu hier, il a peut-être besoin de moi. Et qui encore? Peu de monde. Je n’ai pas même d’ennemis dont la haine me réchauffe en hiver.

« Il va falloir vivre en égoïste ; c’est piteux. Je m’y ferai peut-être. Mais je n’en suis pas encore là; il y a une crise à traverser, un mauvais pas à franchir. On s’accoutume à tout, au bout d’un certain temps. Je ne suis pas inquiet de mon avenir; il est assez borné, grâce à Dieu. Mais je frissonne à l’idée de ce drame stupide qui va peut-être se jouer demain. Du scandale, des cris, des reproches, des excuses, des batailles, des procès, des larmes, des pâmoisons, des articles du journal, des condoléances, un voyage forcé.... Dire que je vais peut-être recommencer le tour du monde, parce que Mlle de Batéjins a trouvé un monsieur plus joli que moi !

« Le stupide quart d’heure à passer! Je ne crains que cela : la transition. Être mort, c’est charmant ; le passage seul est désagréable. Être veut! 6 la

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LA VIEILLE ROCHE

bonne aubaine, si l’on pouvait en venir là sans assister à l’agonie d’un être aimé l Être un mari séparé de sa femme, le veuf d’une vivante 1 c’est encore un destin supportable. Mais la transition! Tout est là. Si ma femme pouvait disparaître sans bruit, dans une trappe, me lancerais-je à sa poursuite ? Hier j’aurais dit oui, et j’aurais dit une sottise. A quoi bon rattraper ce qu’on ne peut reprendre? Quant à lui, par exemple...., ah! monsieur! Vous aurez affaire à moi ! Ma femme, c’est mon bien ; qui me vole, m’outrage. Il n’y a pas au monde un affront plus sanglant, et, jour de Dieu!.,. Oui, mais suisje bien sûr qu’elle ait été séduite ? Je me rappelle dix aventures de ma jeunesse où ces nigauds de maris me reprochaient d’avoir pris leurs femmes... C’était bel et bien moi qui avais été pris, souvent même volé ! d

Il faut, bon gré mal gré, que je commente cette dernière réflexion du marquis : elle paraîtrait fausse sur le théâtre et serait probablement sifflée. C’est que le théâtre est un lieu où la vérité de convention obtient plus de crédit que la vérité vraie. Le spectateur assis dans un fauteuil d’orchestre exige que les maris trompés manifestent .un courroux uniforme : il a son type de jalousie incrusté dans un coin du cerveau, entre la rapière du scapin et le tablier de la soubrette. Un mari qui raisonne et discute le tort qu’on lui a fait, au lieu d’entrer en ébullition et de voir rouge^ est un personnage aussi invraisemblable qu’une coquette pleine de cœur ou un colonel avaricieux. Combien de temps a-t-il fallu pour nous faire accepter un officier de marine qui

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parle sans jurer par sabords et caronades? Un quart de siècle au moins. C’est tout au plus si dans cent ans le public routinier tolérera le jaloux équitable, raisonnable et imperturbable. Il existe pourtant : on le rencontre à chaque pas dans la vie ; il a sa place marquée dans ce récit familier des choses actuelles qui se nomme le roman.

Le sang-froid et la modération du marquis, dans un danger qui autorise le trouble et la violence, s’expliquent par bien des raisons. Son sang était rassis par l’âge, et d’un autre côté sa constitution restait assez énergique pour le mettre à l’abri des fureurs impuissantes, expansions fougueuses de la débilité exaspérée, que l’on constate chez les enfants malingres, les femmes et les vieillards. Il était encore assez fort pour se donner le luxe d’un beau calme.

Il avait eu d’ailleurs une jeunesse orageuse et compté ses succès par centaines. Or un homme ù bonnes fortunes, lorsqu’il est doublé d’un homme d’esprit, ne s’ébat point à travers les occasions du monde sans philosopher quelque peu. La doublure se livre à quelques réflexions, tandis que l’étoffe se laisse choyer par les femmes. Elle redit de temps à autre la familière et profonde sentence de maître François Rabelais ; « Autant nous en pend à l’œil. » Le don Juan marié qui s’indigne et fait rage le jour où on lui rend ce qu’il a donné aux autres est un sot et un ignorant, parce qu’il oublie la peine du talion, telle qu’elle est formulée dans le Deutéronome, chapitre xix, verset 21.

Considérez aussi que le marquis de Lanrose ap-

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partenait à sa caste, comme le mont Ventoux appartient au département du Vaucluse : il le domine, mais il en est. Or, cette caste, on peut le déclarer sans injure, a longtemps relégué la jalousie au rang des préjugés bourgeois. La noblesse de France, durant un siècle et demi, a beaucoup reçu de la monarchie : elle lui a beaucoup rendu en divers temps, et particulièrement sous Louis XV le trop aimé. Grâce aux mœurs de la cour, l’élite de la France en est venue alors à blâmer les fureurs jalouses; on a proscrit longtemps Tégoïsme conjugal comme un manque de savoir-vivre et un signe de mauvais goût. Les bons exemples de Louis XVI n’ont rendu qu’en partie à la morale du mariage l’autorité qu’elle avait perdue sous l’autre règne. Il est vrai que notre noblesse s’est retrempée ensuite dans un bain qui a raffermi ses vertus, mais on retrouverait encore çà et là, en cherchant bien, l’esprit de tolérance ou de superbe indifférence qui relâchait les liens de la famille en l’an de grâce 1750. Seulement, il y avait jadis sur cent maris trompés un homme qui prenait la chose à cœur et faisait esclandre ; aujourd’hui la proportion est renversée : on en compte un sur cent qui se résigne et rit de sa mésaventure, à la mode du bon vieux temps. Le marquis n’était pas homme à rire de son honneur offensé; non, certes ; mais sa colère n’avait pas ce je ne sais quoi d’ingénu et de farouche qu’un notaire, un commerçant ou un industriel met encore dans ces deux mots : ma femme !

Et pourtant, par un aul.'e côté, il se rattachait franchement à notre époque : les idées de justice

et de civilisation moderne régnaient dans cet honnête et bienveillant esprit. Ses passions se subordonnaient d’elles-mêmes au raisonnement : c’est par là que le dix-peuvième siècle se distingue surtout du seizième. L’instinct de la vengeance, qui était tout l’homme il y a trois cents ans, manquait chez lui. Il ne comprenait pas ce prétendu plaisir des dieux qui consiste à entasser un mal sur un autre, sans rien réparer ni guérir.

Il avait été plus jeune que la plupart de ses concitoyens, quoiqu’il vous semble à première vue que la jeunesse luit également pour tout le monde. Il avait eu la main vive et même malheureuse. Sous l’Empire, à vingt ans, il estimait que la vie d’un homme ne vaut pas un fétu, et il étendait cette théorie jusqu’à lui-même. Ses idées sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, s’étaient modifiées avec le temps. Il faisait toujours bon marché de sa personne dans les occasions où la vie n’était qu’un enjeu mis en présence de quelque bien supérieur; mais son cœur se soulevait à l’idée de faire couler le sang d’autrui. Singulière répugnance chez un homme qui avait enjambé six mille cadavres à la Moskowa, pour retrouver un camarade!

Mais son dernier souvenir de sang l’avait laissé sous une impression profonde. C’était rue Saint-Antoine, au mois de juin 1848. Le marquis était sorti de son hôtel avec un fusil à deux coups et cinquante cartouches à balle, sans uniforme; car depuis sa dernière députation, il s’était affranchi de la garde nationale. La compagnie qu’il vint renforcer avec dix autres volontaires, fut littéralement foudroyée

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