‹ Le marquis de LanroseChapitre 5 sur 10 · L.':c::T:zec by CjOOglt · texte numérisé non relu

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LA VIEILLE ROCHE

à la hauteur de l’église Saint-Paul. Les fenêtres tiraient sur la rue ; de la rue on tirait sur les fenêtres. M. de Lanrose aperçut un de ces malheureux égarés qui se penchait pour mieux viser, à la lucarne d’un cinquième étage. Il l’ajusta de bas en haut, en ligne perpendiculaire, le coup du roi! comme disent les chasseurs, et lui mit une balle dans la tête. L’homme tomba dans la rue, s’écrasa sur le pavé, et rejaillit de tout son sang et de toute sa cervelle sur ceux qu’il voulait assassiner. Le marquis poursuivit son chemin sans réflexion; il n’avait aucun scfupule sur la légitimité de son coup de fusil et l’évidence de son bon droit. Mais le soir, après l’action, dans son hôtel, lorsqu’un peu rassuré et passablement refroidi il se livra aux mains de son valet de chambre, il fut saisi d’horreur. Ce sang et ces débris informes faisaient un contraste odieux avec le drap fin de sa redingote, la toile de ses manchettes, le coutil anglais de son pantalon blanc. Le luxe qui l’entourait chez lui, la tenture du cabinet de toilette, les miroirs biseautés dans leur cadre à mille facettes, le petit lustre de Venise, la natte chinoise qui servait de tapis, les serviettes de Hollande et la vaisselle de vieux Saxe, tout semblait comme épouvanté de ce restant de carnage. La mort n’est jamais déplacée sur un champ de bataille; elle ne contraste avec rien. Les splendeurs mêmes du paysage et les plus aimables sourires du printemps s’accommodent bien vite à la situation et font un décor à souhait pour le drame. Quelques coups de canon et deux charges de cavalerie conforment les Vergers, les moissons et toute la nature à la néces-

isité du moment. L’homme est armé, vêtu, équipé pour donner ou recevoir la mort; tout ce qui peut lui arriver, heur ou malheur, est dans l’ordre. Mais à Paris, dans un hôtel confortable et magnifique, où tout est disposé pour la commodité de la vie et la satisfaction des yeux, au milieu des produits les plus raffinés de la civilisation et des merveilles les plus exquises de l’art, l’idée de la violence, des coups, du sang versé, des peaux trouées, des crânes aplatis détonne étrangement. « Ainsi donc, pensait le marquis en savonnant ses mains blanches, je viens de me comporter comme un Goth, un Franck ou un Osage, en plein milieu du dix-neuvième siècle, dans cette fleur de civilisation dont nous sommes si fiers. J’ai combattu pour mon droit qui était incontestable, j’ai fait mon devoir en défendant la société menacée par des fous. Mais n’est-il pas singulier qu’en 1848 un homme intelligent s’éclabousse de cervelle humaine pour réfuter un paradoxe inepte qui ne soutiendrait pas dix minutes de discussion? Fi du sang! Si l’on me reprend à en faire couler une goutte, c’est que j’aurai été contraint et forcé. Et pourtant si mon honneur était en jeu I.... Je retomberais dans la barbarie tout comme un autre, sauf à laver mes mains comme aujourd’hui. Ahl le monde n’est pas encore ce qu’il devrait être, et je mourrai, c’est trop probable, sans avoir vu la civilisation mûre à point. »

Cette impression s’incrusta profondément dans l’esprit du gentilhomme; elle s’identifia pour ainsi dire avec lui et répandit une couleur pacifique sur toutes ses idées. En plus d’une occasion, soit dans

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ses propres affaires, soit dans les querelles de ses amis, il fit preuve d’une sagesse et d’une douceur remarquables. Sans rien abandonner du bon droit, sans chômer au devoir, sans reculer devant le danger, il fit profession de tout concilier, et sa réputation de galant homme se rehaussa de franche et noble bonhomie.

Mais un mari, fût-il le plus irréprochable et le plus doux des hommes, n’est jamais sûr en se mettant au lit qu’il ne s’éveillera pas i’épée à la main.

l’éclat

Le marquis se leva à neuf heures , en se demandant pourquoi faire il s’était couché. Non-seulement la nuit ne l’avait pas reposé, mais elle ne l’avait pas conseillé, quoi qu’on dise, et il se retrouvait irrésolu comme la veille. Il fit prendre des nouvelles de sa femme, simple devoir de courtoisie qui n’engageait point l’avenir. On lui répondit que madame avait encore beaucoup souffert, mais qu’elle se sentait un peu mieux. Un tel renseignement n’était pas fait pour le mettre à son aise. II avait songé vaguement à trancher la question par une démarche loyale : entrer chez Éliane, lui déclarer en quatre mots les raisons qu’il avait de la croire coupable, et écouter sa justification. C’était peut-être la voie à suivre pour un homme qui voulait sortir de doute à tout prix. La vérité n’est pas une abstraction pure,

Diqitiz

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un être de raison. C’est une force active et souvent foudroyante, qui déroute les combinaisons de la ruse et de l’hypocrisie, et va quelquefois arracher un aveu au fond du cœur le mieux fermé. Il semble à bien des gens que deux affirmations contradictoires puissent lutter à armes égales et que la bonne cause l’emporte sur la mauvaise ou la mauvaise sur la bonne, selon que l’une ou l’autre a pris le meilleur avocat. Rien n’est plus faux : presque toujours il suffit d’un exposé naïf pour assurer le triomphe de la vérité, parce qu’elle brille de sa propre lumière ; mille quintaux de poudre aux yeux sont impuissants, dans la plupart des cas, à aveugler le juge le moins subtil. Le vrai, quand il n’est pas évident, est pour le moins vraisemblable. Pour renverser une objection, il faut les bras d’Hercule, si elle est juste; le souffle d’un enfant, si elle est mensongère. « Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous? » Dieu,, c’est la vérité qui se défend elle-même.'

Il y avait gros à parier qu’Éliane soutiendrait mal le simple énoncé de sa faute. Elle se troublerait, elle avouerait peut-être, et courrait au-devant d’une solution amiable en abdiquant ses droits sur le nom et la personne du marquis. Mais M. de Lanrose ne pensait pas que la fin la plus désirable justifiât les moyens indélicats ou violents. Le simple énoncé d’un soupçon, fût-il juste et fondé, est une offense; et le marquis se flattait de mourir sans avoir offensé une femme. L'état de la marquise centuplait l’odieux du procédé : aux yeux d’un galant homme, l’être faible devient plus inviolable et plus sacré à mesure qu’il croît en faiblesse.

Au milieu de ces réflexions tomba la lettre anonyme, ce pavé quotidien. Le marquis reconnut l’enveloppe entre toutes, quoiqu’on eût changé l’écriture et le format, et la couleur du papier. Il fit sauter le cachet sans hésitation et presque sans dégoût, tant il était avide de savoir.

La mystérieuse correspondante avait trahi son sexe par deux participes au féminin. Comme la veille, elle décrivait exactement la toilette d’Éliane ; elle suivait la marquise pas à pas, montre en main, et prouvait que sur vingt visites de tout genre il n’est pas difficile d’économiser deux heures. Les visites avouables étaient bien celles qu’Éliane avait avouées à son mari.

L’anonyme ajoutait un portrait du jeune homme, que M. de Lanrose ne reconnut point ; il est si malaisé de peindre un homme en quelques traits de plume ! Dix peintres mis en face du portrait le plus minutieux de Balzac, peindraient dix hommes différents. « Je ne sais pas son nom, disait la correspondante, car il n’est pas connu dans les lieux respectables où je l’ai rencontré, mais je suis sur la trace. On prend des informations dans le quartier, et l’on vous dira demain à quel hôtel correspond la porte secrète. Mais si vous êtes désireux de vous éclaircir dès aujourd’hui, arrivez avant deux heures au numéro 207 de la rue de Grenelle. Devant le portail du couvent, il y a une sorte de restaurant ou de cabaret hanté par les cochers et les domestiques du voisinage. Entrez là, vous verrez sans être vu, et vous n’aurez qu’à suivre madame. »

Ce dernier renseignement souleva le coeur du

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marquis. Il rougit à l’idée de se glisser dans un cabaret borgne avec la valetaille du quartier, et se dit qu’un gentilhomme assez bas pour descendre h cette tactique ne serait pas déplacé dans la compagnie des laquais.

Et pourtant il voulait savoir, et au plus vite. « Les misérables qui m’écrivent connaîtront demain, c’està-dire aujourd’hui, le nom de cejeune homme. S’ils le savent, ils le diront, et rien ne prouve qu’ils le diront à moi seul, car cet espionnage obstiné, cette délation suivie est l’œuvre d’une haine qui ne doit pas se contenter de peu. Tout Paris peut savoir ce secret dans vingt-quatre heures. Il faut donc que demain j’aie fait justice de deux personnes. Par quel moyen ? Dieu seul le sait ; il m’inspirera peut-être au bon moment. Mais je ne veux pas que le public soit mis dans le secret avant moi. Le marquis de Lanrose ne sera pas montré au doigt comme une dupe. »

En relisant la lettre, il s’avisa d’une idée. Entrer chez Éliane, s’informer tendrement de sa santé, l’entretenir de choses indifférentes, et tout à coup, sans préliminaires, lui jeter cet écrit comme un échantillon curieux de bassesse et de calomnie : ce n’était pas offenser la marquise, mais plutôt lui donner une preuve de confiance et d’estime. Or ce chemin menait au but aussi directement qu’un autre. Éliane se troublerait sans doute, et supposé qu’elle eût la force de se taire, son visage ne manquerait pas de l’accuser ou de l’absoudre.

Le marquis replia la lettre, "a mit en poche, et descendit.

Mais sur le seuil de l’appartement de madame, il • trouva la camériste debout, l’index appuyé sur la bouche, comme une statue du Silence.

1 « Monsieur, dit-elle à voix basse, madame vient

enfin de s’endormir. Ce n’est pas sans peine, ô mon Dieu ! Il a fallu deux potions calmantes.

— Bien ! répondit-il, veillez sur son repos. Je reviendrai. »

En descendant, il donna des ordres à sa maison y. pour qu’on étouffât tous les bruits. Mais il ne sut que faire de sa personne ; il sortit à l’aventure, sans savoir où ses pieds le portaient. Ses pieds suivirent naturellement l’impulsion de la pensée ; il fut presque étonné de se voir rue de Grenelle, entre le cabaret des cochers et des domestiques et la grande porte de VAve-Maria. — « Non, jamais, pensa-t-il, en prenant la fuite, Je ne pourrai me faire l’espion de mon honneur! »

Il revint à l’hôtel ; madame dormait encore, mais le déjeuner de monsieur était servi. Il se mit à table pour tuer le temps, mais il fut incapable d’avaler une bouchée : le doute lui serrait la gorge. Il se leva, prit son chapean et sortit. En traversant la cour, une sorte de pressentiment lui fit tourner la tête. Il crut voir un rideau s’agiter dans la chambre de la marquise ; il remonta : ses genoux ployaient ; on eût dit qu’il avait les jarrets coupés. La femme de chambre était toujours à son poste et madame n’avait sonné personne. Il entra cependant et s’avança sans bruit jusqu’au lit de sa femme. Éliane ne s’éveilla point; elle était étendue sur le dos ; son visage découvert et éclairé par un demi-jour assez franc, n’exprimait

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pas autre chose qu’un accablement mortel. « Allons, dit le marquis, j’aurai mal vu. » Il s’éloigna de nouveau et se promena dans la maison, dans le jardin, sur la terrasse, sur le quai, rentrant, sortant, questionnant, guettant le réveil d’Éliane pour la prendre au dépourvu, dans cette indécision crépusculaire qui paralyse l’esprit le plus alerte et le désarme. Il venait d’inventorier machinalement l’étalage d’un bouquiniste voisin, et il retournait aux nouvelles pour la dixième fois, lorsqu’il trouva toutes les portes ouvertes et la camériste occupée à ranger dans la chambre de la marquise.

« Et madame ? s’écria-t-il.

— Madame? Est-ce que monsieur ne l’a pas rencontrée ?

— Rencontrée où ?

— Mais dans l’escalier, monsieur, ou dans la cour. Madame vient de descendre, il n’y a pas cinq minutes. »

Il bondit jusqu’au rez-de-chaussée et rencontra son valet de chambre, un vieux serviteur et un homme sûr :

« Pierre 1 as-tu vu madame ?

— Oui, monsieur, comme elle sortait.

— Elle n’est pas sortie! c’est impossible!

— Pardon, monsieur. Madame a fait chercher M. le marquis, et ne l’ayant pas trouvé dans l’hôtel...

— Elle est à pied?

— Oui, monsieur le marquis, et madame ne doit pas être loin.

— A pied! dans son état! c’est de la dernière im-

prudence. Va me chercher Louise, et vivement. »

La femme de chambre accourut : « En vérité, lui dit le marquis, je ne comprends pas que vous ayez laissé sortir votre maîtresse, malade et brisée comme elle l’était.

— Monsieur, j’ai supplié madame, mais il n’était ‘ pas en mon pouvoir de la contraindre. Mme la marquise a parlé de ses pauvres, d’une bonne œuvre très-pressée, de.... Au reste, madame allait beaucoup mieux, car elle s’est habillée sans moi. »

Le marquis tira sa montre : il était deux heures moins un quart. « En effet, dit-il froidement, je me rappelle que madame avait une réunion de charité pour deux heures. » Il s’éloigna sans hâte, descendit l’escalier et traversa la cour à pas lents ; mais aussitôt que la porte de l’hôtel se fut refermée derrière lui, il courut comme un fou dans la direction de la rue de Grenelle.

Éliane avait devancé l’heure du rendez-vous quotidien. Sans chercher un alibi dans cinq ou six mansardes, comme elle faisait à l’ordinaire, elle se jeta dans une voiture de place, aperçut en passant le marquis de Lanrose qui piétinait sur le quai, et se fit conduire en droiture à l’impasse. Elle poussa la porte du jardin, tira le verrou et s’élança vers M. de Mably qui se promenait philosophiquement sous les arbres.

€ Tout est perdu! » s’écria-t-elle en se précipitant dans ses bras. Et les larmes de couler, et les nerfs d’entrer en jeu comme la veille.

Contran ne s’attendait pas à voir si tôt le revers de la médaille; mais il ne manquait ni d’aplomb ni

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de courage, et il sentit le besoin de rester calme pour deux. « Voyons, dit-il en asseyant la belle éplorée, on s’alarme souvent sans raison. Notre secret ne peut pas avoir été vendu ; nous n’avons pas de confidents ; nous n’avons pas été surpris ; nous n’écrivons pas.... vous n’avez rien avoué, cher ange?

— Plutôt mourir.

— Bon, tout est sauf.

— Oh! vous ne savez pas!

— Naturellement, mais je devine. Il a des soupçons, pas vrai?

— Lui? Aucun. Il est mille fois trop loyal pour supposer la trahison de ceux qu’il aime.

— Mais alors, mon amour adoré, je ne vois pas ce que vous pouvez craindre.

— Le danger le plus terrible aux yeux d’une femme de cœur. Il s’est repris d’amour pour moi !

— C’est qu’il est homme de goût et je me mets parfaitement à sa place. Que dis-je? J’y suis, à sa place.

— Vous plaisantez, malheureux! Vous ne comprenez donc pas? Il faut donc tout vous dire? Il faut vous le montrer comme il était hier, à genoux devant moi, suppliant, implorant, exigeant, rappelant les premiers et les plus doux souvenirs de notre mariage? J’ai pensé mourir d’épouvante, et j’ai écarté le danger pour un jour en excitant sa pitié.... Mais maintenant, que faire?

— Continuer, parbleu!

— S’il s’obstine?

— Obstinez-vous aussi.

— Vous ne le connaissez pas. C’est une volonté de fer et je ne suis pas la plus forte.

— Ah bah! Nous verrons bien.

— Voilà tous les conseils que vous avez à me donner?

— Et que diable voulez-vous que je vous conseille? C’est une question de ménage, cela; et, soit dit entre nous, vous auriez agi plus sagement en ne me la donnant pas à résoudre. Sur cent femmes dans votre position, il y en a quatre-vingt-dix qui courent le même danger que vous et qui s’en tirent, bien ou mal, sans le conter à personne. Un amant qui sait vivre admet aveuglément la fidélité de sa maîtresse, quelle que soit d’ailleurs l’invraisemblance de la chose dans certaines situations. C’est un acte de foi, absurde en plus d’un cas, mais assurément respectable. De quel droit venez-vous troubler ma conscience, jarnibleu? Laissons, laissons cela. Je vous aime, les yeux fermés; et vous?

— Moi, Contran, j’ouvre enfin les yeux sur l’horreur du précipice où nous sommes tombés ensemble. Quand revient-elle?

— Je ne sais pas. Bientôt, probablement. Mais ne craignez rien; elle n’est pas femme à tomber ici comme une tuile. Il faudrait de bien gros événements pour qu’elle arrivât à Paris sans m’écrire au moins vingt-quatre heures d’avance.

— Votre femme va revenir! Elle reprendra sa place dans cette maison ! Et qui m’assure qu’elle ne rentrera pas aussi dans votre cœur?

— Chère Éliane, c’est une chose impossible à prouver par raison démonstrative. Mais j’ai pris des

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