‹ Le marquis de LanroseChapitre 6 sur 10 · by CjOOgls · texte numérisé non relu

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mesures pour que nous puissions nous voir tous les jours en sécurité; je vous promets que vous me trouverez toujours semblable à moi-même; je suis prêt, d’abondant, à vous jurer fidélité. Ayez en moi la confiance que j’ai en vous, faites l’acte de foi dont je vous ai fourni le modèle, et comptez que je n’aurai garde de troubler le repos de votre âme en vous soumettant les questions de haute politique qui pourront s’agiter dans mon intérieur.

— Hé bien non ! cent fois non ! Ce ne serait pas vivre.

— C’est cependant la vie de tous les couples irréguliers.

— Dites alors que l’amour n’est qu’un infâme libertinage 1

— L’amour indépendant n’a jamais été mis au rang des œuvres pies. C’est une distraction qui a des agréments, puisqu’on la recherche, mais qui présente, si j’ose le dire, quelques côtés défectueux.

— Ohl vous me punissez cruellement de ma faute.

— J’en serais désolé, car en vérité je vous aime et je suis très-reconnaissant du bonheur que vous me donnez. La contrariété qui vous agite aujourd’hui ne vient pas de moi, mais de vous-même. Vous vous êtes méprise en croyant qu’une liaison purement sympathique abrogeait des engagements solennels. Elle les viole un peu, j’en conviens, mais elle ne les détruit pas. Donnez un coup de canif dans le contrat, donnez-en deux, donnez-en mille : le contrat ne s’en porte pas mieux, mais il subsiste. Votre erreur, chère Éliane, est de croire qu’un premier coup de canif soit un deuxième contrat.

— Tenez! L’esprit que vous faites est horrible.

— Ce n’est que du bon sens, hélas!

— Eh! bien, j’ai du bon sens, moi aussi, et une logique qui vaut peut-être la vôtre. Et voici les conclusions que ma raison me dicte, puisque vous trouvez agréable de faire une orgie de raisonnement aujourd’hui. J’ai commis un crime en vous aimant, mais je n’ai pas fait une bassesse. La bassesse serait de vous trahir avec celui que j’ai trahi pour vous et de vivre ballottée entre deux adultères. Vous-même, vous ne pouvez rester dans votre propre estime qu’en vous consacrant à moi sans réserve et sans partage. Le mari de deux femmes est aussi méprisable à mon sens que la femme de deux maris. Donc nous avons un parti à prendre, et sur l’heure, pour votre honneur et pour le mien.

- Mourir ensemble, hein?

— J’y ai pensé cette nuit; mais non, vous trouveriez peut-être que c’est payer trop cher quelques heures de récréation. Fuir ensemble et chercher loin du monde une retraite oü nous soyons exclusivement l’un il l’autre; voilà la seule résolution digne de vous et de moi.

— Je n’ai jamais compris pourquoi la femme, être mondain par excellence, aspire obstinément à vivre loin du monde. Ce n’est pas à vous que j’en ai ; Valentine est dans vos idées. Elle rêvait le mois dernier une solitude inaccessible; je lui ai laissé le choix, et elle a choisi Carville !

— Vous choisirez vous-même, mon ami.

— Je choisis, mon cher cœur, de rester où nous sommes, et dans l’état social oü des contrats irrévo-

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cables nous ont mis. L’enlèvement que vous rêvez serait une mauvaise action en partie double. Il causerait le malheur et peut-être la mort de deux personnes auxquelles nous devons respectivement tous les égards.

— Vous auriez pu vous en souvenir plus tôt!

— Je ne l’ai jamais oublié, soyez-en sûre. Autre chose est d’emprunter discrètement à un homme quelque parcelle de son bonheur sans qu’il se sente moins riche; autre chose, de le dépouiller de tout,' à force armée, sur la place publique. Au reste, je ne sais pas pourquoi j’ergote en casuiste sur une hypothèse inadmissible. Un mot suffit : je suis pauvre et vous n’avez rien : si nous quittions, vous votre mari, moi ma femme, il faudrait commencer par les voler : qu’en pensez-vous? »

Éliane n’eut pas le temps de réfuter cette raison, ce qui d’ailleurs n’eût pas été commode. Il se fit un grand bruit de cloches et de voix, les portes de l’hôtel s’ouvrirent avec fracas sur le jardin ; trois ou quatre valets accoururent en criant, et tandis que Contran marchait sur eux dans un premier mouvement de colère, la marquise effarée ramassa son ombrelle, son éventail de poche, son mouchoir et toutes les petites épaves qu’elle trouva sous sa main, gagna les grands massifs du fond, retourna la tête en fuyant, étouffa un cri d’effroi, ouvrit la porte secrète et disparut.

M. de Lanrose était sorti de sa maison avec colère, bien décidé à courir rue de Grenelle, à suivre l’itinéraire anonyme, à surprendre Éliane et à la punir, elle et son complice, s’en remettant pour les

détails à l’inspiration du moment. Il courut d’un pas agile et résolu jusqu’à la moitié du chemin, puis s’arrêta pour reprendre haleine, puis repartit d’un train plus raisonnable et d’un esprit un peu plus rassis. En essuyant la sueur qui ruisselait sur ses joues, il se demanda quelle figure il ferait aux yeux du monde, ou simplement à la rencontre d’un ami. Qui pourrait reconnaître dans ce vieillard haletant, courant, échauffé, furieux, lamentable et grotesque, le plus digne et le plus illustre représentant du passé ? Il eut honte de sa fureur et se dit qu’un Lanrose essoufflé, coudoyant les passants sur les trottoirs du faubourg, n’était ni dans son rôle, ni à sa place.

Cette réflexion fut bientôt suivie d’une autre qui la complétait. Le monde admirerait-il la conduite d’un gentilhomme qui suit sa femme, l’épie et la surprend, grâce aux révélations d’une lettre anonyme? N’y avait-il pas cent façons plus galantes de trancher le noeud gordien? Il y en ayait cent millej Il suffisait de poser franchement la question, dès le retour de la marquise, pour obtenir une réponse, c’est-à-dire un aveu, qui terminerait tout. Voila ce qu’il pensait, et pourtant il allait toujours, comme si une force supérieure à sa volonté l’eût entraîné rue de Grenelle.

En arrivant à la rue Saint-Dominique, il fit le geste d’un touriste emporté par une avalanche et qui rencontre un arbre à portée de sa main. L’hôtel de Mably était là, il pensa à s’y réfugier contre luimême. D’ailleurs, n’avait-il pas à causer de ce journal avec Contran? « Je me cramponnerai à lui jus

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qu’au soir : tant pis s’il me trouve maussade! Un galant homme accepte ses amis comme ils sont. Mais s’il était sorti? Alors... Ahl dame, alors c’est que la Providence veut que je suive mon chemin jusqu’au bout! »

Il sonna; la porte ne s’ouvrit pas immédiatement, à la parisienne. Le concierge, s’il n’avait pas d’ordres, avait du zèle et du dévouement. Au lieu de tirer le cordon, il vint lui-même pousser le pêne et reconnaître le visiteur. Il le reconnut si bien qu’il fut saisi d’une panique, et sans répondre à la question du marquis, il laissa la porte entr’ouverte, courut au timbre de la cour, sonna dix ou douze coups à la volée, et non content d’avoir donné l’alarme, se rua dans la maison. M. de Lanrose l’y suivit tranquillement, sans chercher le sens de cette terreur forcenée. Il supposa que cet homme avait perdu la tête, mais que Contran devait être au logis puisqu’on lui annonçait les visites, et plutôt dix fois qu’une.

Sous le vestibule, un grand laquais réveillé et peut-être averti par le concierge, se frottait encore les yeux quand le fantôme apparut. Il poussa un cri et se précipita dans l’antichambre, enfila les salons et tomba dans le jardin comme une bombe sans répondre à la question du marquis. M. de Lanrose suivit ce singulier introducteur, rencontra sur son chemin deux autres effarés qui s’enfuirent de môme, et déboucha enfin sur un perron où il s’arrêta quelques secondes, en homme qui craint d’être indiscret.

Malgré sa discrétion, il vit d’un seul coup d’œil

qu’il avait troublé un rendez-vous, qu’une femme s’échappait par le fond du jardin, qu’elle avait la tournure d’Éliane, et que Contran ressemblait à un homme foudroyé. Il s’expliqua la terreur de tous les pauvres diables qui l’avaient devancé pour avertir leur maître; il se rappela que sa femme avait aimé M. de Mably, et que lui-même avait compté cette rechute au nombre des accidents probables. Il devina l’itinéraire adopté par sa femme et comprit que certaine porte de la rue de Grenelle communiquait secrètement avec la rue Saint-Dominique. Et ces traits de lumière arrivant pour ainsi dire l’un sur l’autre l’éblouirent au point que, s’il n’avait trouvé la rampe du perron, il fût allé au-devant de son ancien ami, la tête la première.

Mais il se remit promptement et descendit d’un pas résolu vers Mably qui se consultait encore. Contran avait d’abord supposé que M. de Lanrose arrivait en ennemi, en homme qui sait tout. Il s’avisa ensuite que le marquis n’était entré chez lui que par hasard, et qu’il n’avait pu reconnaître Éliane. Selon le cas, il devait ou se croiser les bras et attendre de pied ferme, ou courir les bras ouverts au-devant d’un excellent ami. Dans le doute, il avait l’air d’un sot. C’est en ces occasions que le plaisir se paye, et quelquefois plus cher qu’il ne vaut. Ses yeux étaient invinciblement attirés par le marquis, et cependant son regard inquiet parcourait quelquefois à la dérobée le théâtre du rendez-vous. Il s’agissait de voir si la dame n’avait pas laissé de traces compromettantes. Justement le fameux carnet en émail de Limoges était encore au pied du banc. Le

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jeune homme le couvrit de sable, en affectant de regarder ailleurs.

Jusqu’aux premières paroles du marquis il fut réellement difficile de deviner ce qu’il savait et ce qu’il voulait. Son visage ne respirait pas la colère; on n’y lisait qu’une expression de tristesse, de bonté, de grandeur d’âme, et, le dirai-je? un embarras parfaitement visible.

Gontran balbutia le mot : Monsieur! mais d’un ton de voix si fade et si insignifiant que le marquis ne l’entendit pas ou n’y voulut pas voir le commencement d’une phrase. Il se croisa les bras et s'écria avec plus de tristesse et d’étonnement que de fureur : « Ainsi donc, c’était vous?

— Monsieur, reprit le comte d’un ton qui cachait mal son embarras, je ne sais... je ne m’explique pas...

— Vous comprenez fort bien et vous n’exigerez pas, je pense, que je vous dise le nom de celle qui sort d’ici. »

En même temps il écrasait d’un vigoureux coup de talon le pauvre émail enfoui sous le sable : « Ceci n’est rien, dit-il, je l’ai vue et elle m’a vu.

— Soit, monsieur; mais la distance est grande entre une démarche imprudente et... ce que vous semblez croire.

— Laissez donc! Est-ce que vous donneriez voire parole de gentilhomme qu’elle s’est rencontrée innocemment chez vous ?

Gontran s’apprêtait à répondre et peut-êtie à jurer. C’est la seule occasion où le parjure soit permis.

a Non! s’écria M. de Lanrose. Ne me répondez pas. Je ne veux pas placer un Mably entre deux infamies.

— Les violences sont inutiles, monsieur. Pensez ce qu’il vous plaira. Je suis absolument à vos ordres.

— Et! morbleu ! je le sais bien. Mais que voulezvous que je fasse de vous?

— Les lois de l’honneur sont connues.

— L’honneur n’a rien inventé qui répare le mal que vous m’avez fait. Un affront se venge.... à peu près. Est-ce qu’on raccommode un cœur brisé?

Certes l’outrage est grand, mais le crime de lèseaffection passe tout. Je vous aimais, Contran, je vous l’ai même prouvé. Ne vous excusez pas ! Je sais qu’on oublie tout devant l’occasion d’une bonne fortune. Moi aussi, j’ai eu des maîtresses dans le inonde, et plus que vous n’en aurez jamais, probablement. Quand je trouvais une femme à mon gré, je ne m’inquiétais pas du mari. Et pourtant jamais, non jamais, je n’ai sacrifié à mon plaisir une amitié comme la nôtre. Je me serais plutôt brûlé la cervelle. D’accord, nous n’étions pas intimes comme vous l’êtes avec Lambert ou Bourgalys, comme je le suis moi-même avec Laugrange ou Billefoix, mais je m’intéressais à vous comme à un fils, plus qu’à mon fils. Ah ! tenez, je vous veux mal de mort. C’est moi que vous choisissez entre tant de maris !

— Vous vous trompez, monsieur, reprit Contran d’une voix plus ferme. Ce n’est pas moi qui ai choisi ! Mlle de Batéjins...

— Oui, c’est vrai. Vous l’aimiez avant moi. Je

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l’ai prise sans m’enquérir de rien. On m’a dit que vous seriez désespéré, et j’ai passé outre. Admettons que vous avez pris votre revanche et que j’ai mérité ce malheur. Mais elle? que lui ai-je fait? L’ai-je épousée à son corps défendant? N’a-t-elle pas prêté librement, avec joie, ce serment qu’aujourd’hui...? Une femme que j’ai prise au plus bas de notre échelle pour l’élever au faîte! La fille d’un demi-manant de la Gascogne! Une malheureuse qui me doit tout, le nom, le rang, la fortune!... Hé bien non! Je n’ai pas le droit delà mépriser. Elle m’a rendu heureux tant que je l’ai rendue heureuse. Je la négligeais depuis longtemps. Elle est encore jeune et je vieillis. Elle vous aime enfin. Elle a fait en votre faveur ce que cent autres de notre monde ont fait pour moi dans ma jeunesse. Je ne les méprisais pas, celles-là; j’admirais leur dévouement et leur sacrifice héroïque ! »

Le comte s’était un . peu remis de son trouble tandis que M. de Lanrose arpentait le terrain, gesticulait et pensait tout haut. La dernière réflexion du malheureux marquis lui parut si étrangement philosophique qu’un sourire effleura ses lèvres. Le marquis saisit au vol ce jeu de physionomie et marcha sur le jeune homme, comme s’il avait voulu lui passer sur le corps :

« Oui, j’ai l’air d’un vieux fou, s’écria-t-il, parce que je mets un peu de raisonnement et de justice dans une affaire où le premier venu commencerait par tout casser ! On n’a jamais vu cela dans ce bas monde, un juge impartial dans sa propre cause! Voilà que j’innocente ou du moins que j’excuse tous

ceux qui m’ont mortellement offensé, vous comme elle, elle comme vousl Eh bien non! Vous, monsieur, vous avez fait une chose vilaine 1 Vous êtes marié ; vous avez épousé, grâce à nous, grâce à moi, une enfant digne de votre amour, de votra respect, et même, passez-moi le mot, de votre reconnaissance, et vous la trahissez pour une femme mûre qui, j’en jurerais Dieu, ne vaut pas le bout de son doigt. Vous la trompez ici, chez elle, sous un toit que vous aviez vendu aux usuriers et aux drôlesses, et qu’elle vous a racheté. Vous l’offensez non-seulement dans sa tendresse et dans son légitime orgueil, mais dans cette chose inviolable, qui s’appelle le foyer conjugal !

— Pardon, monsieur. Je vous reconnais le droit de juger comme il vous plaira ma conduite envers vous, et j’ai l’honneur de vous redire que je suis obstinément à vos ordres. Mais il n’appartient à personne, pas même à vous, d’intervenir entre M. et Mme de Mably. Nous avons autre chose à décider, ce me semble.

— C’est juste. J’oubliais presque que j’ai une satisfaction à tirer de vous. Satisfaction! le joli mot! Vous plaît-il de nous asseoir! Je ne suis plus un jeune homme, mon cher Gont..., monsieur de Mably, et je crains d’avoir encore vieilli dans cette matinée. Hé bien, que ferons-nous? que feriez- vous à ma place?

— Il ne m’appartient pas de vous donner un conseil. C’est à moi de vous suivre où bon vous semblera.

— Vous l’avez déjà dit. Avouez que le monde est

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sottement organisé, et que ce fameux progrès, dont on nous parle tant, a encore du chemin à faire! J’avais le droit d’entrer ici avec un révolver et de vous tuer net, vous et Mme de Lanrose. Je le savais, j’ai fait des lois, je connais donc celles qui sont faites. Je le savais si bien qu’en sortant de chez moi pour surprendre ma femme, j’ai repoussé deux pistolets chargés qui me faisaient les yeux doux. Il n’y a jamais eu d’assassins , grâce à Dieu, dans la maison de mes pères. La loi m’offre un moyen plus décent de punir deux coupables. Je peux faire un procès, conter mes peines à un avoué, déposer mes malheurs dans le sein d’un avocat qui intéressera les juges à mon sort en présence d’un public nombreux et de vingt-cinq journalistes. Moyennant quoi si le juge est sévère, ma femme et mon ancien ami feront deux ans de prison et payeront quelques louis d’amende. Voilà ce qu’on appelle une satisfaction légale, en l’an de justice 1858! Il est vrai que j’obtiendrais séparation contre ma femme sauf à lui laisser la jouissance de mon nom, qu’elle ira promener Dieu sait où! Si du moins nous avions encore le divorce ! Je m’en contenterais , foi d’honnête homme. Ma femme étant rayée de ma vie, la responsabilité de ses actions passées et futures ne pèserait plus sur moi. Vous n’avez pas lu, vous, le rapport du citoyen Treilhard sur cette loi morte, hélas ! et bien morte? C’est un chef-d’œuvre de bon sens, de droiture et d’équité! N’en parlons plus.

Reste une dernière solution qui ne résoudra rien, mais qui est la seule admissible dans l’état actuel de nos mœurs. Un duel I Ah 1 la sotte et ridicule af-

faire ! Cela ne prouve rien, car nous savons, vous, moi, nos amis, le monde entier, que tous les droits sont de mon côté et tous les torts du vôtre. Cela ne répare rien, car je reste outragé, malheureux et seul, quoi qu’il arrive. Cela ne punit rien, car nous portons sur le terrain des chances presque égales; c’est le hasard et non la justice qui fait jaillir votre sang ou le mien, et, cinq fois sur dix, l’innocent est frappé par le coupable. Cela sert uniquement à répandre dans le public les chagrins qu’un homme de cœur voudrait étouffer en lui-même. Voilà la seule ressource que nos mœurs et nos lois mettent à mon service ; encore le duel est-il plutôt omis que toléré pas les lois. Et pourtant nous sommes à peu près forcés de mettre l’épée à la main ; nous ne pouvons pas rester au point où nous en sommes ; il faut faire quelque chose. N’est-ce pas votre avis?

— Mon avis, monsieur, sera le vôtre.

— Enfin, connaissez-vous une autre solution?

— Non , monsieur.

— Mais elle est inepte, monsieur, cette solution ; inepte en général, et surtout dans l’espèce. Souhaitez-vous ma mort? Non, ma foi! Si vous aviez le malheur de me tuer, c’est à peine si vous oseriez me survivre. Quant à moi, je serais désolé de tuer un gentilhomme de votre nom , de votre esprit et de votre figure. Vous êtes l’allié de mes meilleurs parents, l’ami de presque tous mes amis, le mari d’une enfant que j’aime de tout mon cœur, et que pour rien au monde je ne veux mettre en deuil....

— Monsieur, reprit le comte avec une impatience visible, j’ai déjà eu l’honneur de vous dire que

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Mme de Mably était hors du débat. Il me semble que nous parlons beaucoup et que vous abusez du droit de me tenir en suspens. Tâchez donc, s’il vous plaît, de dire enfin ce que vous voulez de moi, si tant est que vous le sachiez vous-même !

— Ah! c’est ainsi? Eh bien, monsieur, je veux vous donner une de ces leçons qu’on médite sur un lit pendant deux ou trois mois. Et je crois opportun de vous l’administrer sur l’heure et sur place, afin que si ce soir on parle de Mme de Lanrose, on dise en même temps que je ne suis pas un mari complaisant.

— Soit. Un jardin n’est pas un terrain, mais qu’importe? Nous en serons quittes pour adjoindre un juge du camp à nos quatre témoins. »

M. de Lanrose bondit sur son banc ; « Cinq témoins! C’est un grand luxe de surveillance, monsieur, pour deux hommes d’honneur. Cinq confidents d’un tel secret!

— Un seul , si vous voulez. J’ai rappelé la loi et l’usage, mais j’accepte à l’avance votre bon plaisir, quel qu’il soit. Choisissez un parent, un ami... Ah! morbleu ! qu’est-ce encore ? »

Cette exclamation s’adressait au valet de chambre qui descendait timidement au jardin et semblait craindre d’aborder son maître. « Monsieur le comte, dit-il, c’est M. le baron de Saint-Génin. »

Gontran interrogea des yeux la figure du marquis.

« Pourquoi pas? » répondit M. de Lanrose.

Deux minutes après, Lambert descendit d’un pas tranquille et presque hésitant les degrés du perron. Il semblait avoir laissé sa turbulence à Carville. Au

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lieu de se jeter dans les bras de Contran, et d’écraser la main du cousin Lanrose, il conser\'ait une raideur diplomatique, et semblait épeler quelque hiéroglyphe sur le visage de ses deux parents. Les premiers regards qu’il rencontra ne le rassurèrent ni peu ni prou. Jamais le digne garçon ne s’était vu si froidement accueilli dans une maison amie.

« Tu arrives bien, lui dit Contran.

— C’en est fait, pensa-t-il ; voilà ce que je craignais : j’arrive mal.

— Tu vas me rendre le service de monter à mon cabinet et de prendre mes épées de combat!... Ah!... en passant, avertis mes gens que je n’y suis pour personne.

— Comment! tu veux ainsi de but en blanc... ?

— Va donc, que diable ! C’est un compte à régler qui n’admet point de retard.

— Il en sera ce que tu voudras, Contran ; mais tu as tort.

— Je le sais bien que j’ai tort, mais on ne discute pas les choses inévitables.

— Inévitables, pourquoi ?

— Tu n’as que faire de le savoir. Es-tu mon parent, oui ou non?

— C’est justement pour ça que...

— Ai -je un plus vieil ami que toi?

— Non, mon cher, et je jure sur l’honneur que mon amitié ne s’est jamais démentie!

— Bien. Alors, va chercher les épées; tous t’attendons.

— J’y vais, si tu y tiens, mais je persiste à te dire qu’il y a malentendu. »

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Gontran se contenta de lever les épaules.

« Cousin 1 reprit Lambert, qu’est-ce que ta femme t’a dit?

— Veux-tu bien laisser ma femme tranquille !

— Oh ! quant à ça!... Réponds : qu’est-ce qu’elle t’a dit?

— Elle ne m’a rien dit, puisque je ne l’ai pas vue ! Tu sais bien qu’elle est en Normandie. . . grâce à Dieu.

— Mais non; elle est à Paris.

— Oui, là, elle est à Paris, si tu y tiens. Mais va donc chercher les épées, éternel revenant de Pontoise!

— Ah ! tu m’en diras tant! Du moment où tu es si monté, je ne discute plus. Mais il faut des témoins, que diable !

— C’est assez d’un.

— Soit. »

Il haussa les épaules à son tour et s’achemina vers l’hôtel en roulant de gros yeux. Lorsqu’il revint avec les armes, le marquis et Gontran étaient assis face à face et l’attendaient en silence. « Voilà, dit-il, mais si je m’attendais à te trouver dans ces dispositionslà ! Enfin ! Dépêchons-nous, puisque tu dis que la chose est inévitable. » Il se mit en devoir d’ôter sa redingote. Le comte stupéfait l’arrêta du geste :

« Ah ça! mais, que fais-tu?

— Dame ! je mets habit bas, puisque tu veux abso' lument en découdre.

— Avec toi !

— Avec qui donc ?

— Et à quel propos, bon Dieu! te chercherais-ja querelle?

— Je ne sais pas, moi. Est-ce qu’on peut savoir? Est-ce qu’il y a encore des parents et des amis? Celui qui m’aurait dit, il y a quelques jours : Tu vas fourrer quatre pouces de fer dans la hanche de Bourgalys! »

A ce nom, le marquis de Lanrose devina le quiproquo. Il comprit que Lambert arrivait à Paris pour s’expliquer avec Contran sur l’esclandre qu’il avait faite; il supposa que Valentine était probablement en route, qu’une nouvelle série d’incidents allait compliquer les affaires, et qu’il lui importait d’autant plus de tirer aussitôt son épingle du jeu.

« Mon cousin, dit-il à Lambert, c’est nous qui vous prions de nous assister dans le règlement d’un compte pressé.

— Allons, boni vous et Contran! Contran et vous! mais, mon cousin, c’est impossible ! Vous, d’abord, vous êtes un homme qu’on n’attaque pas, une personne sacrée, un roi presque. Tu le sais bien, toi, là-bas : tu me l’as dit plus de dix fois. Qu’est-ce qui s’est passé ? Un mot dit pour un autre ? Une pique? Une histoire de club ou de femme ? Je mettrais ma tête à couper qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Embrassez-vous, sapristi ! et que ça finisse. Si Contran a eu des torts, il les reconnaîtra. S’il n’en a pas eu, il est assez gentil garçon pour les reconnaître tout de même. Eh, Contran ! »

Tandis que le pauvre garçon se dépensait en éloquence familière, le marquis et Contran se dépouillaient lestement et mettaient l’épée à la main. Lambert se jeta entre eux avec un désespoir à la fois touchant et comique. « Non, messieurs, criait-il, il

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ne sera pas dit qu’un cousin a servi à l’égorgement de deux autres. Je me moque d’un coup d’épée comme d’une pièce de six liards, quand c’est ma peau qui est en jeu. Mais vous! Mais toi! Jamais je ne pourrai permettre une chose pareille. J’aime mieux m’en aller. Mais ça serait pour moi la responsabilité la plus épouvantable! Seul témoin! Juge du camp, lorsque c’est un Lanrose qui se bat contre un Mably! Lardez-moi plutôt tous les deux; il n’y aura qu’un paysan de moins sur la terre, vertuchoux !

— Assez, mon bon ami! dit M. de Lanrose. C’est moi qui ai demandé raison à M. de Mably, et vous savez que je ne suis pas homme à chercher des querelles inutiles.

— Ah!... Mais encore faut-il que je sache ii quel propos, pourquoi, comment?

— Tenez-vous beaucoup à savoir?

— Dame! oui.

— Assez pour nous refuser votre assistance et nous mettre dans l’obligation de chercher un autre témoin?

— Ça, non. S’il y a un secret, je le garderai mieux qu’un autre. D’autant plus que vous ne me le dites pas, et alors....

— Contentez-vous d’apprendre, mon cher cousin, qu’après une discussion très-vive qui avait duré plus d’une heure, je me suis senti tellement agacé contre mon adversaire que je lui ai proposé la botte, séance tenante, à la vieille mode française, ni plus ni moins qu’un garde du corps. Ce sont les mœurs d’un temps oii l’on tirait l’épée pour un oui ou pour un non; aujourd’hui l’on fait son testament

avant de recevoir ou de donner une égratignure. Vous nous rendez service en permettant que nous nous égratignions ici devant vous ; mettez le comble à votre obligeance en nous laissant ferrailler sans distraction jusqu’à ce que l’un de nous ait mesuré la terre. »

En achevant ces mots, le marquis se mit en garde et s’escrima le plus correctement du monde contre M, de Mably. Gontran était ce qu’on appelle en langage de salle un tireur difficile. Il chargeait avec fureur, rompait par bonds, sautait, rompait, se dérobait sur le côté, affrontait le corps à corps, attaquait par des coupés, se découvrait à chaque instant, mais recouvrait le fer avec une telle vitesse qu’il était presque impossible d’introduire un coup droit dans son jeu turbulent et serré. C’était l’escrime romantique enseignée par Lozès et exagérée pour ainsi dire par le tempérament de l’élève. Le marquis, pur classique, élève des vieux académiciens de l’épée et perfectionné, s’il est possible, à l’école de Pons, jouait son jeu avec une précision mathématique ; on aurait dit un sage opposant une raison inébranlable aux paradoxes d’un fou.

Son regard, par une étrange anomalie, était beaucoup moins ferme et moins résolu que son bras. En général, un homme offensé combat avec les yeux autant qu’avec l’épée : le ressentiment de son injure et la conscience de son droit lui font, pour ainsi dire, une avant-garde et précèdent ses coups en leur frayant le chemin. Cette escrime du regard est si victorieuse que souvent le coupable est frappé dans son courage avant de sentir le froid de la lame.

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M. de Lanrose, par exception, n’avait pas l’air d’un chevalier qui venge l’honneur de son nom, mais plutôt d’un débiteur qui s’acquitte envers les préjugés du monde. Quelques efforts qu’il fit pour voir un ennemi dans son adversaire, il n’avait pas de liaine au cœur contre M. de Mably.

Si la pensée de l’homme est rapide dans son vol comme la lumière et l’électricité, le cœur a des mouvements moins vifs. C’est en vain que l’impression immédiate le précipite en avant, si l’habitude le retient et le tire en arrière. Le jour où vous tendez la main à un ennemi de vingt ans, vous sentez, malgré vous, un dernier levain de rancune fermenter au fond de votre âme. Si c’est un vieil ami qui par cas fortuit devient en cinq minutes votre plus mortel ennemi, vous le haïssez mal, ou plutôt vous l’aimez encore.

Il faut comme un délai moral pour que le fait le plus décisif développe ses conséquences logiques. Une seconde suffit au mécanicien pour renverser sa vapeur; mais il continue à courir devant lui pendant un siècle de plusieurs minutes, en vertu de la vitesse acquise. Donc le marquis jouait admirablement de l’épée, mais il se battait mal. Lambert vit deux ou trois moments où il n’aurait eu qu’à étendre le bras pour enferrer Mably, et où ce beau jouteur oublia de le faire.

, Le terrain était à souhait, parfaitement égal et ombragé par des massifs touffus. Contran tournait le dos à sa maison ; le marquis s’adossait au mur du fond ; il distinguait vaguement le perron et les fenêtres de l’hôtel. La porte dérobée n’était pas à dixl

mètres des combattants; elle offrait au vainqueur une retraite assurée, en cas d’accident grave. Mais les seuls accidents , pendant les trois premières reprises, furent des égratignures légères dont Lambert se prévalut en vain pour arrêter le combat.

On se remit en garde une quatrième fois, et le marquis engagea le fer avec vivacité, comme un homme qui veut en finir au plus vite. Il chargea l’adversaire à son tour et le poussa vers un massif de grands rhododendrons, où la fantasia du jeune homme allait être fort empêtrée.

Mais, au moment de profiter d’un si bel avantage, le marquis eut une distraction, son épée s’écarta de la ligne ; Gontran se fendit en arrière en allongeant le bras, et M. de Lanrose, abandonnant le fer, tomba lourdement sur le dos.

Aussitôt, Gontran et Lambert coururent à lui, mais il se releva par un effort énergique, fit signe à Saint-Génin de cacher les épées, et désigna du doigt le perron de l’hôtel où Valentine venait d’apparaître au bras de M. Fafiaux.

On avait bien consigné toutes les visites, sans exception, mais il n’y a pas de consigne qui arrête une maîtresse de maison devant sa porte.

L’arrivée de la comtesse en un pareil moment compliquait terriblement les choses, mais le marquis seul en mesura toutes les conséquences. Mably et Saint-Génin n’étaient occupés que de lui.

« A vous, d’abord! à vous, monsieur! disait le comte. Je trerûble que vous soyez sérieusement blessé!

— Jour de Dieu! disait Lambert en ramassant une

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épée sanglante. Mais vous en avez six pouces dans le corps !

— Ce n’est rien, répondit-il en s’efforçant de sourire. Je vous jure que le coup a glissé sur les côtes et que le corps n’est qu’effleuré. »

Il appuya la main sur la poche droite de son gilet, où le sang dessinait une tache un peu plus large qu’une pièce de cent sous. « Bon! dit-il, je sais ce que c’est. J’en ai vu bien d’autres. Saint-Génin, passez-moi donc ma redingote, s’il vous plaît. Mais vous, monsieur! qu’attendez-vous pour vous rajuster au plus vite? Ne voyez-vous pas qu’on vient? Cette pauvre enfant serait plus facile à tuer que moi : ménageons-la, je vous prie. »

Valentine et M. Fafîaux approchaient : les jardins de la rue Saint-Dominique n’ont pas un kilomètre de long. Les épées disparurent dans un fourré : les combattants réparèrent tant bien que mal le désordre de leur toilette. Ils étaient un peu haletants, un peu rouges et fort émus, lorsqu’ils se décidèrent à paraître ; mais Valentine n’avait pas l’esprit assez libre pour s’apercevoir de leur trouble.

Elle s’était enfuie de Carville après la malheureuse affaire de Bourgalys avec Saint-Génin, laissant derrière elle un tel scandale qu’elle n’eût pas osé reparaître toute seule devant son juge et son mari. L’oncle Fafiaux était pour elle un tampon destiné à amortir le premier choc. Ignorant les distractions absorbantes que (îontran s’était données et la quasi-solitude où il avait vécu, elle ne pouvait guère supposer qu’il fût demeuré sourd au grand tapage de Carville. La présence de Lambert à l’hôtel de

Mably présageait, à ses yeux, des explications redoutables. M. de Lanrose lui-même semblait être un arbitre appelé pour trancher les difficultés de la cause, à moins qu’il intervînt comme avocat, au nom de son fils et de sa bru. Il fallait donc au moins la présence et l’autorité vénérable de M. Fafiaux pour rassurer tant bien que mal la pauvre petite échappée.

Mais si elle tremblait un peu à l’abord de Mably, Mably tremblait beaucoup plus fort à son approche. Secoué de la tête aux pieds par les événements de la journée, il rapportait ce retour imprévu à son idée dominante. Pour que sa femme eût déserté Carville en si grande hâte, il fallait qu’elle fût plus ou moins informée de la conduite qu’il menait à Paris. Elle n’avait pas annoncé son retour, donc elle se flattait de surprendre un coupable. Et dans quel but s’était-elle flanquée de M. Fafiaux? Évidemment pour avoir un témoin de ses griefs, un écho de ses doléances, un allié en cas de guerre.

Les deux époux allaient donc l’un vers l’autre avec cette sage lenteur qui est le fruit de la prudence. Chacun d’eux eût volontiers ouvert ses bras tout grands, s’il avait été sûr de la réciproque.

Or, le joyeux baron de Saint-Génin semblait, si j’ose le dire, plus penaud à lui seul que son cousin et sa cousine mis ensemble. Sa conscience, si légère à l’ordinaire de la vie, était pour le moment surchargée d’iniquités sans nombre. Esclandre nocturne, bris de balcon, scandale arrosé de rhum, coup d’épée compromettant, il avait toute une collection de méfaits à son actif ; et surtout cette maudite décla-

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ration qui lui était échappée, bien malgré lui, dans le salon de la duchesse ! Valentine le haïssait mortellement depuis trois jours, et il voyait l’amitié de Contran suspendue à un fil.

^ S’il avait trouvé Mably seul, il eût pris les devants, confessé toutes ses sottises et peut-être arrangé les choses pour le mieux. C’est bien dans cet espoir qu’il était accouru, laissant M. Fafiaux et la comtesse aux prises avec les employés de l’octroi, dans la gare. Maintenant, il n’attendait plus rien que de la générosité de sa cousine. Et comme le regard de Valentine ne lui présageait rien de bon, il se mettait moralement en garde et ne disait rien pour être prêt à tout.

Le marquis ne souffrait pas encore beaucoup de sa blessure ; mais il pensait à toutes les conséquences qu’elle pouvait avoir pour autrui. Il tremblait que cette malheureuse tache de sang ne s’étendît au point de devenir visible. Le gilet était à l’abri "de tout regard indiscret sous la redingote boutonnée, mais un fil a bientôt fait d’en mouiller un autre, en vertu d’une loi physique qui se nomme capillarité, et le marquis portait un pantalon blanc. D’ailleurs, il se sentait peu solide sur ses jambes, et tout en demandant un appui au bras robuste de Lambert, il regrettait de n’avoir pas pris la porte dérobée, au risque de tomber sur le pavé de l’impasse. Cette gêne physique et morale, qui s’exprimait par un vif désir de s’en aller ou de s’asseoir, était compliquée par la mélancolie de ses chagrins personnels. « Où ma femme s’est-elle enfuie ? Que fait-elle ? Que deviendra-t-elle ? Osera-t-elle reparaître devant moi ?

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Si le malheur voulait qu’elle fit un coup de désespoir ? »

Il y avait donc en ce jardin quatre personnes sur cinq qui auraient mieux aimé n’y pas être, et sur cinq interlocuteurs on pouvait en compter quatre qui ne parlaient pas ni n’en avaient envie.

Seul entre tous, M. Fafiaux conservait l’aplomb que la médiocrité donne à ses élus. Il y joignait cette douce sérénité qui est pour ainsi dire le rayonnement des consciences pures. Il avait enfin le courage imperturbable d’un homme qui se sent appuyé par cent mille hommes et deux cents millions.

« Eh bien, monsieur le comte et très-affectionné neveu ! c’est ainsi que vous accueillez votre digne petite femme ? Ouvrez-lui donc vos bras ! Ces messieurs ont l’esprit trop juste et le cœur trop sensible pour se scandaliser des témoignages d’un amour permis. »

Gk>ntran fit les deux pas qui le séparaient encore de Valentine, et voyant qu’elle n’était pas irritée, mais simplement hésitante, il l’embrassa. Les deux jeunes époux respirèrent plus à l’aise après cette glace rompue. Le marquis prit ensuite la main de la comtesse et la baisa. Lambert la salua tendrement, mais Mably ne put remarquer ni la gêne de son cousin ni le regard hostile de sa femme : il était occupé, ce pauvre Contran ; M. Fafiaux le tenait par les deux épaules et lui frottait les joues, l’une après l’autre, contre son cuir ratatiné. Lorsque l’embrassade eut pris fin, tout le monde s’assit, au grand contentement de M. de Lanrose. Le comte retrouva un peu d’assurance et dit ;

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« Valentine, c’est bien aimable à vous de me sacrifier la fin de vos vacances. Vous me manquiez beaucoup, chère amie, et je me morfondais dans sette solitude.

— J’ai eu pitié, répondit-elle. La montagne est venue à vous...

— La montagne aurait mis le comble à ses bontés en m’annonçant son arrivée. J’aurais couru la chercher rue d’Amsterdam, et je l’aurais embrassée une demi-heure plus tôt.

— Vous pouvez dire une heure, car nous avons terriblement attendu nos bagages. On revient beaucoup vers Paris ; le temps est tout gâté en Normandie, et les trains regorgent de monde.

— Comment ! II y a une heure que vous êtes si près de moi et je ne le savais pas !

— Ce qui m’étonne, c’est que M. de Saint-Génin ne vous ait pas averti.

— Quel Saint-Génin ?

— Monsieur, répondit-elle, en désignant Lambert,

— Comment! toi! tu savais...?

— Mais je te l’ai dit... . non! j’ai voulu te le dire ; mais la conversation.... l’événement.... cette histoire, je dis bien, cette histoire que contait mon cousin Lanrose.,.. Du reste j’arrive à peine, ma cousine, et avec la meilleure volonté du monde, je n’aurais jamais pu vous l’envoyer à temps, »

Contran craignit que Saint-Génin ne lâchât une de ces lourdes imprudences dont il avait le monopole. Il l’interrompit donc en se tournant vers la comtesse : « Je vous ai, dit-il, c’est l’important. Les

bains de mer paraissent vous avoir réussi : voilà de fraîches couleurs et un adorable petit visage. J’espère que vous revenez satisfaite de Carville et que tout s’est bien passé jusqu’au dernier jour? »

Lambert pâlit. Valentine répondit sans se troubler :

« Je crois pourtant qu’il ne m’arrivera plus de vous quitter pour si longtemps. Les premiers jours m’ont paru longs et les derniers insipides. Avanthier, par exemple, j’aurais donné je ne sais quoi pour vous tenir sous ma main. »

Le comte pâlit à son tour et repassa dans son esprit tout ce qu’il avait fait l’avant-veille.. « Eh! reprit-il vivement, parlez-moi donc un peu de nos amis! Mme de Haut-Mont? Adhémar? Yolande?

Bourgalys? »

A chaque nom, Valentine recevait un coup dans la poitrine. « Mais, reprit-elle, vous les reverrez tous bientôt, et tels que vous les avez quittés. La duchesse est toujours bonne et charmante, sa nièce toujours florissante, et son neveu toujours occupé.

— Trop occupé! murmura M. Fafiaux d’un ton

doux. Il faut absolument que ce jeune homme se repose M. de Bourgalys est un peu souffrant.

— Vous voulez dire blessé, mon cher oncle?

— Je dis qu’il souffre un peu depuis deux jours. Il y a des blessés qui souffrent beaucoup plus que les autres. M. le marquis a dû le remarquer sur les champs de bataille.

Le marquis, pris à partie et même effleuré directement par le geste de M. Fafiaux, devint plus pâle que les Mably.

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« Ah! dit Gontran, je me rappelle; c’est toi, Lambert, qui m’as donné des nouvelles de Bourgalys.

— Lui! cria Valentine.

— Non, madame, dit le marquis en pinçant le bras de Saint-Génin. C’est moi qui ai conté l’événement à votre cher mari, mais sans aucun détail, car j’ignorais les circonstances.

— Mais, répliqua Gontran, Lambert doit bien savoir.... puisque c’est lui....

— Bah! respectons les secrets de cette folle jeunesse! »

Sur ce mot, M. de Lanrose se préparait à lever la séance, heureux d’avoir sauvé une situation délicate et respecté les illusions de cette jolie petite Mme de Mably. Mais M. Fafiaux le retint d’un air obséquieux et se mit à le retourner délicatement sur le gril. M. Fafiaux savait de bonne source le malheur de M. de Lanrose et l’histoire des lettres anonymes. Il devait même avoir un entretien ce soir-là, à l’hôtel, avec la femme aux yeux brillants, et apprendre le nom de l’heureux scélérat qui l’avait si bien vengé. Le vieillard ne doutait pas que le marquis ne connût la perdition totale de sa femme, et, depuis un (juart d’heure, il s’appliquait à chercher dans les yeux du fier Lanrose l’expression d’une bonne et profonde douleur. Or, l’âme du marquis n’étant pas assez transparente pour que le premier Fafiaux venu pût lire ce qui s’y passait, le bonhomme résolut de la tâter un peu et même au besoin d’y enfoncer la sonde.

« J’espère, dit-il humblement, que monsieur le marquis me permettra de lui demander des nouvelles de sa précieuse santé.

— Merci, monsieur Fafiaux, je vais bien, grâce à Dieu; et vous aussi, je pense?

— Tout à fait bien, dans mon humble sphère; mais qu’est-ce que la vie d’un pauvre vieillard comme moi? Il me semble en vérité que mon néant se rapetisse encore quand je lève les yeux vers les sommités sociales de notre temps. Et personne ne peut nier, monsieur le marquis, que la noble maison de Lanrose ne domine le siècle de toute sa hauteur. Les hommes ont la naissance, la fortune et le génie; les dames de cette famille exceptionnelle unissent toutes les grâces à toutes les vertus.

— C’est bien; c’est trop.

— Oh! je sais que la modestie couronne, pour ainsi dire, les mérites innombrables de monsieur le marquis. C’était par modestie que l’homme supérieur refusait, il y a quatre ans, de se mettre à notre tête. Monsieur le marquis n’a peut-être pas oublié mes instances obstinées et ses refus formels?

— Je vous ai répondu que j’avais assez bataillé et que j’aimais mieux rester tranquille.

— Le repos! oui, le repos! cette dernière ambition des vrais grands hommes. Charles-Quint l’a cherché vainement à Saint-Just; monsieur le marquis de Lanrose a su le trouver en plein Paris. Je suis heureux de voir que le monde lui-même est impuissant à troubler la paix d’une si belle âme.

— Le monde a le bon goût de me laisser tranquille.

* — Amen, amen, monsieur le marquis. Mais la tranquillité ne serait rien par elle-même. Vous avez mieux que cela, s’il m’est permis de le dire. Vous

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êtes légitimement et remarquablement heureux.

— Je le suis tout à fait, mon cher monsieur .Faûaux, quand on ne s’en vient pas me complimenter en plein visage.

— Hé bien, s’il vous déplaît que je parle de vous, souffrez au moins que je célèbre, quoique indigne, les mérites éclatants de votre respectable épouse !

— Grand merci, monsieur Fafiaux ; une fois pour toutes, merci!

— Je vais vous étonner en parlant de Mme la marquise, car elle m’a étonné moi-même, et c’est depuis un laps relativement assez court que j’ai pu la connaître telle qu’elle est.

— Ah! vraiment?

— Mme la marquise, lorsque j’ai eu l’honneur de l’approcher au château de la Balme, m’a d’abord intimidé par sa froideur et son air de dédain. Mais j’ai eu de ses nouvelles depuis, car elle a fait parler d’elle, grâce à Dieu.

— Plaît-il?

— Oui, j’en sais long. Cette noble personne, si fière et si majestueuse, s’humanise avec certaines gens. Que dis-je? Elle se livre.

— A qui donc?

— Aux pauvres, monsieur le marquis. Aussi son nom, le vôtre, est-il béni, vénéré, adoré sous le toit des indigents, dans les mansardes où l’on souffre, dans les hôpitaux où l’on meurt! »

Cette platitude fut soulignée d’un sourire béat et stupide qui dérouta les soupçons naissants du marquis. « Je suis fou, pensa-t-il. A quel propos cet homme serait-il mon ennemi? Je ne lui ai rien fait

ni rien dit de désagréable. Il est vrai que je i’ai méprisé à première vue ; mais cela lui est si bien dû, et il doit y être tellement fait ! »

.Valentine s’aperçut que l’oncle devenait importun, et elle vint au secours de M. de Lanrose ; « Monsieur notre ami, lui dit-elle, quel jour de cette semaine viendrez-vous dîner avec nous? Je suis bien, . bien heureuse de vous avoir trouvé chez moi en arrivant; aucune bienvenue ne pouvait m’être plus agréable, car je mets votre rencontre au nombre des meilleurs augures. »

Il répondit avec un sourire un peu forcé, mais plein de bonne grâce et d’amitié paternelle : « Vous avez mille fois raison, madame, si vous croyez que ce vieux cœur vous est sincèrement acquis. Votre bonheur m’est plus précieux que le mien, et j’aimerais mieux attirer cent orages sur ma tête que de voir un seul nuage sur votre front.

— Les nuages? Absents, Dieu merci.

— Le pigeon de la Fontaine en rencontra un sur la route; aussi jura-t-il bien de ne plus quitter son nid. Demeurez au logis, aimez, soyez aimée. J’ai presque des remords d’avoir gêné, par ma présence, les doux épanchements de votre retour. Allons, Lambert, allons! »

Valentine lui tendit la main qu’il prit de la main gauche et qu’il baisa, sans quitter le bras de Lambert. Ces paroles, ces gestes perdent leur couleur dans un récit tout nu : je voudrais vous les montrer et vous les faire entendre. Le marquis avait une voix sympathique entre toutes, et qui, dans l’expression des sentiments affectueux, devenait singulièrement

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caressante. Cet homme qui avait beaucoup aimé refleurissait pour ainsi dire en présence d’une femme aimable; il abondait en gestes enveloppants et en intonations veloutées ; c’était un charme de.le voir et un délice de l’écouter. Ajoutez que ses grâces étaient si respectueuses, si pleines de tact, si évidemment épurées de tout appétit personnel, qu’elles pouvaient s’étaler sans scrupule sous les yeux d’un mari.

Les femmes ont un instinct secret et délicat qui s’émeut en présence d’un homme qui sait aimer. Elles respirent avec une sorte de friandise un encens raffiné qu’on leur offre à distance. Ces divinités bienveillantes récompensent sobrement, mais avec une joie intime, tout hommage circonspect. Elles se révoltent contre l’expression d’un sentiment trop vif, car elles y voient presque une menace, une sorte d’attentat à leur vertu ou du moins à leur liberté. Mais elles ont des sourires exquis, des grâces molles, des ronrons de chatte pour le causeur modeste et désintéressé qui caresse leur petit cœur sans arrière-pensée de l’envahir. La comtesse de Mably rendait donc au marquis la monnaie de ses sentiments, monnaie légère et impalpable comme ces piécettes turques qu’un souffle fait voltiger, mais qui sont pourtant de l’or pur.

Pour définir d’un mot le sentiment qui unissait le vieillard à la jeune femme, disons qu’ils avaient l’un pour l’autre une amitié irréprochable et pourtant un peu plus tendre que s’ils avaient appartenu tous deux au même sexe.

€ Adieu, madame, dit le marquis en se dirigeant

vers l’hôtel; nous vous laissons à M. de Mably. »

, Elle se mit à rire et répéta avec emphase : « A M, de Mably? Vous ne l’appelez donc plus Gontran?

• — Pardon ! avec Gontran, voulais-je dire. Adieu, Sontran. »

Le comte rougit un peu, mais il fut obligé de répondre : « Adieu, cher ami !

— Ah 1 çà mais, dit Valentine en faisant face à son mari, vous êtes donc jaloux de M. de Lanrose! Vous lui dites adieu sans lui serrer la main? »

Gontran tendit sa main avec un embarras visible. Le marquis la prit en souriant et la serra. Il salua lestement M. Fafiaux et dit à Saint-Génin en le poussant vers le perron : « Maintenant, marchons vite : cinq minutes de plus, je retombais sur le dos. »

Ses jambes pliaient un peu; Lambert s’en aperçut. cc Appuyez-vous sur moi, dit-il ; n’ayez pas peur; la bête est dure. » Ils traversèrent l’hôtel, et le marquis aperçut vaguement sur sa route trois ou quatre figures de valets ahuris.

Lorsqu’ils furent enfin dans la rue : « Çà, mon cousin, dit Lambert, j’espère que vous allez m’expliquer. . . .

— Plus tard, mon bon ami ; trouvez-moi d’abord une voiture, si vous ne voulez pas me rapporter sur vos épaules. ®

Saint-Génin arrêta un coupé de louage qui regagnait sa remise; il y installa le marquis et donna l’adresse au cocher. « Maintenant, nous voilà comme chez vous et vous pouvez me dire....

— Un instant! Faite.s-moi l’amitié de déboutonner ma redingote et mon gilet.

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— Tiens! s’écria Lambert, ça n’a presque phis saigné. Vous avez de la chance, vous. Six pouces! *

— Je crains fort que le sang ait coulé en dedans, ce qui n’arrangerait pas les affaires. Descendez, s’il vous plaît, rue de Lille, et priez le docteur Ghatreuil de me venir voir au plus vite.... Ah!.,. Dites au cocher de demander la porte en arrivant chez moi.

— Mais, mon cousin..,, j’y pense !

— Quoi?

— Ma cousine !

— Quelle cousine?

— Ma cousine Lanrose, donc! Il faudrait la prévenir en douceur : elle va s’effrayer.

— Votre cousine est une âme forte.

— Je ne dis pas, mais elle vous aime tant!

— Allez au diable, Lambert, et faites ce qu’on vous dit! Vous voyez bien que je n’en peux plus, sacrebleu! »

Lambert prit ses jambes à son cou. « Ça va mal, pensait-il en courant. Pour que le cousin Lanrose, un homme si poli, se mette à parler gros, il faut qu’il soit bien malade 1 » ;

Cinq minutes après, le marquis entrait dans sa cour, et son fidèle valet de chambre accourait lui ouvrir la portière.

oc Madame n’est pas rentrée, n’est-ce pas? (

— Non, monsieur le marquis.

— Je le sais. Dis à Louise que madame est partie pour la campagne et qu’on n’a pas besoin de l’attendre aujourd’hui. Si pourtant elle rentrait à l’hôtel.... Mais non, c’est impossible. Paye le cocher.

Maintenant descends-moi avec précaution, je suis blessé.

— Blessé! cria le vieux domestique.

— Veux-tu te taire, animal? C’est un accident de salle d’armes; un fleuret qui s’est démoucheté.... rien de grave. Allons donc! Aide-moi, et sans pleurnicher, grand nigaud ! »

Pierre le soutint jusqu’à sa chambre et le déshabilla en poussant des hélas ! « Tu entends bien, dit le marquis; je suis allé à la salle d’armes....

— Chez M. Pons?

— Non, ailleurs; tu sais bien que je les fréquente un peu toutes, et il est inutile de compromettre un brave homme qui n’en peut mais.

— Oui, monsieur le marquis.

— J’ai fait assaut; mon adversaire ne s’est pas aperçu qu’il avait brisé le bout de son fleuret.... non! de son épée. Tu sais bien que nous tirons toujours avec des épées, n’est-ce pas?

— Oui, monsieur le marquis.

— Et dans le feu de l’action, il m’a touché sans voir que son coup de bouton était un coup de pointe, ou à peu près.

— Mais qui donc, ce maladroit-là?

— Peu t’importe ! et il m’importe à moi que personne ne le sache. Le pauvre garçon est assez malheureux de l’accident. Ah ! voici M. de Saint-Génin. Laisse-nous.

— Mon cousin, dit Lambert, le chirurgien m’emboîte le pas; il sera ici à la minute. Ça va-t-il im peu mieux?

— Un peu.

— Alors, pendant que nous sommes seuls, expiiquez-moi donc en trois mots.... AhI mon Dieu! au secours! il est mort! »

Le marquis de Lanrose avait laissé tomljer sa tête sur l’oreiller.

ou CE BON M, FAFIAUX RÉCOLTE CE QU’iL A SEMÉ

Après le départ du marquis et du cousin Lambert, M. et Mme de Mably respirèrent. Gontran put espérer que Valentine ignorerait toujours sa trahison ; il admirait malgré lui la noble énergie de ce vieillard qui souriait la mort dans l’âme, et peut-être aussi dans le corps, plutôt que d’attrister une jeune femme heureuse. Les indiscrétions de Saint-Génin n’étaient pas à craindre, d’abord parce qu’il n’avait vu que le dernier acte du drame, et surtout parce qu’il était attaché à Mably comme la garde à l’épée.

Valentine était sûre que Lambert n’avait pas eu le temps de faire son meâ culpâ. « Il ne s’est accusé de rien, il n’a donc pas compromis la cause ou la complice innocente de ses folies. J’obtiendrai son silence; il m’en coûtera un sourire et quelques bonnes paroles ; mon mari ne verra que moi, d’ici

à quinze jours : je veux l’accaparer si bien qu’il n’ait des yeux et des oreilles que pour sa femme. Dans quinze jours, les petits événements de Carville seront oubliés. Et quand même on s’en souviendrait! Le monde tient les maris dans l’ignorance des choses les plus graves : irait-il donc enfreindre un silence si prudent à propos d’une bagatelle ? »

Ainsi rassurés, les deux époux s’abandonnèrent gaiement l’un à l’autre. Le plaisir de se revoir renouvelle les cœurs et fait succéder à l’absence une petite lune de miel. Ajoutez ce je ne sais quoi de palpitant et d’effaré qui survit aux dangers de l’honneur ou de la vie. La comtesse remonta dans son appartement pour changer de toilette ; Gontran l’y poursuivit comme un véritable écolier, riant, dérangeant, chiffonnant, et remplaçant fort mal la femme de chambre. On oublia M. Fafiaux qui philosophait au jardin en attendant l’heure du dîner ; on oublia M. de Bourgalys, qui jouissait d’une fièvre de cheval dans son auberge de Carville, et le marquis de Lanrc«e qui se mourait peut-être au quai d’Orsay, et Lambert qui pleurait comme un bon grand enfant sur le lit de M. de Lanrose, et la pauvre Éliane qui se jetait dans un couvent, ou dans la rivière, à son choix : ainsi va le monde.

On dîna pourtant à la fin, et M. Fafiaux en fut bien aise. Ce n’était pas qu’il eût jamais grand appétit, mais il avait deux rendez-vous importants dans la soirée : « Je dois voir deux personnes à l’hôtel. » Quel hôtel? L’hôtel deMably? Non. Les collaborateurs du bonhomme ne s’aventuraient pas ainsi dans les habitations mondaines. Ils étaient convoqués à

l’hôtel de Bethléem, ce domicile d’élection auprès duquel l’hôtel du bon La Fontaine est presque gai.

Valentine, entre son oncle et son mari, pétillait. Elle agaçait Gontran, elle taquinait M. Fafiaux, elle riait au nez de la barbue et raillait la mélancolie d’un gros chapon rôti.

« Çà, mon oncle, dit-elle au vieillard, que me contiez-vous donc du marquis de Lanrose ?

— Je ne t’ai rien conté, que je sache.

— Mais si!... Rappelez-vous!... A Carville!... Je ne suis pas encore hallucinée. Dieu merci, et je n’entends pas les choses sans qu’on me les dise.

— Bien, bien. Nous reparlerons de cela, s’il y a lieu.

— Pourquoi n’en parlerions-nous pas tout de suite? Moi, je l’aime, d’abord, le marquis de Lanrose. Pas d’amour! reprit-elle en souriant à son mari. Mais c’est un bon ami et un type de galant homme. Je vous passe Adhémar et je vous livre Yolande. Oh! ceux-là, faites-en tout ce que vous voudrez.

— Mais je te prie de croire, et vous aussi, mon cher neveu, que je ne fais de mal à personne.

— On le sait bien, mon Dieu ! Mais j’avais peur pour ce pauvre homme, sur le peu que vous m’en aviez dit. Quand je l’ai vu chez nous, tranquille, heureux et souriant comme à son ordinaire, il m’a semblé que j’avais un poids de moins sur le cœur.

— Tant mieux ! Laissons. »

Il arrêta la conversation d’un ton si discret que la curiosité de Gontran fut d’autant plus éveillée.

« Cependant, dit-il, mon cher oncle, il faut que

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VOUS ayez entendu parler de.... la personne en question ; car vous n’êtes pas homme à proférer des jugements téméraires.

— Je n’ai pas ouï dire que M. de Lanrose eût rien fait de mal.

— Mais, reprit Valentine, vous m’avez dit : son honneur. Oui, c’est cela, puni, frappé.... je ne sais plus.... dans son honneur.

— Dans son honneur! s’écria Gontran fort ému. La chose est grave, mon cher oncle.

— Eh ! bonté divine ! voilà comme un petit esprit femelle exagère tout ce qu’il entend ! Je t’ai dit simplement, ma nièce, que dans un certain monde.... à Lyon.... je dis bien, il avait couru des bruits.... erronés probablement, sur le.... la.... les.... façons d’agir de madame la marquise. »

Gontran bondit.

« Sur sa conduite ? s’écria-t-il.

— Je n’en sais pas si long! Je ne suis qu’un pauvre bonhomme. Le temps est un grand maître. Qui vivra verra. Tel mystère qu’on croit impénétrable aujourd’hui peut être révélé demain. La justice céleste déjoue souvent les précautions de la prudence humaine. Mais toi, ma nièce, tu as la manie de faire parler les gens et tu compromettrais un saint si l’on te laissait dire. Je ne sais rien de positif à l’heure qu’il est, foi de chrétien ! »

Pour un homme qui ne sait rien, il laissait entendre bien des choses. Gontran reprit la balle au bond :

cc Nous sommes en famille, mon oncle, et ce que vous direz ne sortira pas d’ici.

— D’ailleurs, ajouta Valentine, la grande dame en question n’est pas de mon intimité, grâce à Dieu. »

M. Fafiaux redemanda des petits pois et se ferma labouche à coups de fourchette.

« Mais, mon oncle, reprit la comtesse mutine, est-ce à Lyon aussi qu’on vous a raconté la ruine d’Adhémar? »

Le vieillard tressaillit sur nouveaux frais. Il regrettait évidemment d’avoir oublié sa réserve habituelle dans une minute d’expansion. Quant à Mably, nonseulement il ne se troubla point, mais il partit d’un grand éclat de rire La nouvelle était trop invraisemblable !

M. Fafiaux réfléchit deux minutes, et sans doute il se dit qu’à tout événement on pouvait battre en brèche le crédit de maître Adhémar.

« Oui, mon enfant, répondit-il, c’est à Lyon, au cercle du Commerce.

— En vérité? dit le comte, qui n’avait pas fini de rire. Voilà ce que j’appelle un cercle bien informé. En êtes-vous, mon oncle?

— Je ne vous répondrai qu’un seul mot : on y joue au billard!

- Peccato! Mais vous avez des amis qui en sont ; eh bien, dites-leur de ma part que la maison Adhémar est une des plus solides de France.

— On en a vu crouler de plus solides depuis dix ans.

— Mais il ne joue pas, lui ! Il achète, il vend, il exploite.

— Les dupes.

— Non ; les raines et les gisements du Huipbé,

LA VIEILLE ROCHE

— C’est bien loin.

— On y va, et même on en revient. Comment donc î vous avez un Lyonnais qui y fait des affaires énormes.

— J’ai? moi? quelqu’un là-bas?

— Non, c’est nous qui l’avons. Nous lui avons vendu des terrains, des maisons, des articles de traite. Il s’appelle Mouton, si vous voulez le savoir.

— Mais, mon neveu, vous semblez bien connaître l’affaire du Humbé, et la prendre surtout terriblement à cœur.

— Je m’y intéresse, oui, parce qu’elle est belle et bonne.

— Savez-vous ce qu’on y a déjà engagé de millions ? Cinquante 1

— Vous vous trompez, cher oncle, cinquante-sept.

— S’il est permis!... C’est-à-dire qu’il expose non-seulement sa fortune , mais celle du prochain !

— Le prochain ne s’en plaint pas. Nous touchons de beaux dividendes.

— Malheureux! Vous avez souscrit?

— Mais je viens de vous le dire !

— Mais je ne pouvais pas le croire! Et... beaucoup?

— Pas assez !

— Ouf!

— J’y ai mis toute ma fortune, simplement.

— C’est un crime! monsieur. Vous n’en aviez pas le droit! C’est le bien de ma nièce, le fruit de mes travaux et de mes économies que vous avez jeté dans ce gouffre! Je vous l’avais formellement défendu !

— Eh ! là, là, cher monsieur, ne nous emportons pasj au nom du ciel ! Valentine est la maîtresse de son bien ; j’en suis le gérant, seul, et je n’en dois compte qu’à elle. Nous avons décidé d’un commun accord le placement qui vous inquiète, et je persiste à croire que vous vous agitez un peu dans le vide. Quel que soit votre avis sur les talents de celui-ci, ouïes vertus de celle-là, les faits sont toujours les faits, et notre colonie du Humbé produit des résultats qui s’expriment en chiffres.

— Et moi je vous prédis qu’avant deux mois vos chiffres, votre Adhémar et votre colonie du Humbé seront tombés à la rivière !

— Avant deux mois, monsieur, la rivière tombera dans la mer, et, ce jour-là, chaque million engagé en vaudra dix. C’est pourquoi j’ai risqué, nonseulement mes valeurs mobilières, mais tout ce qu’on m’a voulu prêter sur cet hôtel.

— Allons ! de mieux en mieux ! En sorte que si par malheur le roi des nègres tournait casaque à M. de Lanrose, ma nièce serait ruinée sans ressources ‘1

— Oui, mais vous oubliez qu’ Adhémar a pris ses garanties contre Mamaligo. Sa convention particulière est doublée d’un traité national. Il a derrière lui le gouvernement, le budget, l’armée, la flotte, en un mot la France !

— Soit, mais le sauvage a derrière lui quelque chose de plus invincible.

— Quoi donc?

— Le désert!... Au reste, poursuivit-il d’un ton sensiblement plus doux, ne nous alarmons pas trop tôt : les bruits qui circulent à Lyon sont vagues ;

LA VIEILLE ROCHE

rien au monde n’est moins prouvé. Je suis bien mse de vous avoir éclairé sur votre imprudence. Je vous dirai bientôt, demain peut-être, s’il y a véritablement péril en la demeure, et vous aurez le temps de vendre vos actions avant la baisse. Bonsoir, je sors ; que la paix soit avec vous ! Vous êtes bien heureux, jeunes gens, de posséder un vieux bonhomme d’oncle qui défend vos écus comme il les a gagnés 1 »

Cela dit, il se glissa hors de la maison par le trou des serrures ou par la fente des portes, car il avait le don de sortir et d’entrer sans être vu ni entendu de personne.

Il fila d’un pas discret, mais vif, à travers les rues du faubourg et s’arrêta rue du Puits-qui-Parle, devant une maison qui tenait le milieu entre le monastère et la pension bourgeoise. Cinq coups frappés d’une certaine façon firent entre-bâiller la porte. Il prit sa clef chez une concierge qu’on appelait tourière, laissa sur sa gauche une salle à manger nue et proprette, qui portait le nom de réfectoire, et monta au deuxième étage. Dans un long corridor assez mal éclairé, il devina plutôt qu’il ne lut le numéro de sa chambre. Cette chambre n’était pas même une cellule ; quatre murs blanchis à la chaux, un plancher de sapin, une table de bois noirci, chargée d’un encrier d’un sou et d’une petite lampe fumeuse, trois chaises de paille et point de lit. Le seul luxe de ce réduit, c’est qu’il avait deux issues hermétiquement closes et munies de judas grillés.

M. Fafiaux alluma la lampe, poussa un gros soupir et tira de son gousset ce demi-kilogramme de

métaux assortis qu’il appelait sa montre. Il était neuf heures moins cinq. Il s’assit, plongea la tête dans ses mains et donna cinq minutes à la méditation. Lorsqu’il entendit sonner neuf heures aux couvents du voisinage, il se dirigea vers la deuxième porte de la cellule, ouvrit le volet du judas, et se . trouva face à face avec la dame aux yeux brillants.

« Bien, dit-il. Toujours exacte. Entrez, madame Martin. »

A peine entrée, elle fit une révérence si basse qu’elle put ramasser une main du petit homme et l’approcher de ses lèvres. Il se défendit mollement :

« Laissez, dit-il, laissez ! C’est une pratique d’idolâtrie. Asseyez-vous.

— Oh 1 monsieur ! devant vous 1 je n’oserai jamais !

— C’est moi qui vous l’ordonne. »

La vieille dame aux cheveux blancs planta un petit coin de son individu sur l’angle d’une chaise.

« A vos commandements, mon vénéré monsieur.

— Eh bien, où en sommes-nous ?

— C’est fini.

— Comment, fini?

— Il me semble ; du moins, monsieur sait mieux que moi si j’ai mérité la récompense promise

— Je ne sais rien du tout. Et même je suppose qu’on s’est moqué de moi. »

L’espionne se confondit en protestations.

« Au fait! au fait! dit le bonhomme, je n’ai qu’une demi-heure à vous donner.

— Monsieur n’a donc pas lu ma lettre numéro 23?

— Si, puisque j’y ai répondu en vous donnant

LA VrEILLE ROCHE

ce rendez-vous ! Vous me disiez : « Je l'ai prise en faute... »

— Conformément aux ordres de monsieur.

— Vous y avez mis le temps : quatre années !

— Je n’en peux mais, si elle n’a pas failli plus tôt!

— Bah!... Vous ajoutiez : « Le mari sait tout, cc l’heure, le lieu, la durée des rencontres ; il es^ « en possession d’un itinéraire tout fait pour la sur- « prendre, il n’a qu’à se laisser conduire. Je réponds « qu’avant vingt-quatre heures il aura constaté le {( crime. » Combien y a-t-il de temps que vous m’écriviez cela?

— Cinq jours.

— Eh bien, madame Martin, j’ai vu le mari aujourd’hui même. Il avait l’air tranquille, heureux et confiant d’un homme qui ne sait rien,

— Ça m’étonne.

— Pourquoi?

— Parce que moi aussi je l’ai vu aujourd’hui, et qu’il avait l’air d’un fou.

— A quelle heure?

— Entre une et deux, monsieur.

— Et moi, madame, entre quatre et cinq. Si vos lettres avaient été interceptées !

— C’est impossible; j’en ai vu une entre ses mains ce matin même.

— Et.... ces grands seigneurs ont quelquefois des dédains bizarres.... il la lisait?

— Mieux que cela, monsieur : il la relisait 1

— Comment l’avez-vous su ?

— Parce qu’il l’a reprise dans une poche de côté où elle était pliée en quatre, sans enveloppe. Il l’a-

Vait reçue sous enveloppe et pliée en deux. Est-ce clair?

— Et vous avez bien reconnu que cette lettre était la vôtre ?

— Monsieur sait que j’avais les meilleurs yeux de Lyon. Maintenant qu’on m’a établie Parisienne, j’ai les meilleurs yeux de Paris.

— Alors, quand il m’a paru si tranquille, vous supposez qu’il dissimulait ?

— J’en suis sûre, et je peux dire pourquoi.

— Parlez donc !

— Parce qu’il attendait un dernier renseignement.

— Qui est?...

— Le nom du jeune homme.

— Ah ! Vous me rappelez un grief que je conservais contre vous. Est-ce par négligence ou par incapacité que madame Martin n’a pas trouvé le nom d’un homme dont elle connaissait la figure ? le propriétaire d’une maison dont elle voyait tous les jours la porte ?

— J’ai vu plusieurs fois le jeune homme, mais dans la chapelle de Saint-Joseph, où je ne pouvais me renseigner sur lui. Il y était nouveau et inconnu de tous les nôtres. J’ai essayé de le suivre ; sa voiture l’attendait toujours dans le voisinage, et il a des chevaux qu’un fiacre ne peut pas suivre.

— Mais cette porte de jardin ?

— Elle donne sur une impasse à peu près déserte. Le premier individu à qui j’ai demandé un renseignement était par malheur un domestique de l’hôtel. Il ne m’a répondu que des injures, m’appelant intrigante et moucharde et signalant ainsi ma

LA VIEILLE ROCHE

personne aux rares habitants de ce petit coin. La seconde fois que je m’y suis risquée, le marchand de vin qui fait l’angle a crié haro sur moi et j’ai failli être battue.

— Bien, bien ; tout n’est pas roses. Mais en face de ce jardin mystérieux, il y en a un autre ?

— Oui, monsieur.

— Cet autre appartient à un couvent que vous connaissez ?

— Et où je suis connue. Or, vos ordres me prescrivaient la prudence. De là, le temps perdu. Mais n’importe. Ce fameux nom, je l’ai trouvé.

— Quand ?

— Aujourd’hui.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas fait savoir au mari?

— Il le saura demain matin. Ma lettre est à la poste. Et celle-là, pour plus de sûreté, je l’ai chargée.

— A la bonne heure ! Ainsi, demain, à la première distribution, il saura le nom de celui qui le trompe ?

— Le nom et l’adresse, monsieur. Est-ce assez ? . — Moi, je voudrais encore quelque chose de plus.

— Quoi donc ?

— Des preuves !

— J’en avais une bien belle, et je l’ai envoyée au mari.

— Dites.

— Le jeune homme écrivait quelquefois, et il glissait ses lettres dans le prie-Dieu de madame. J’ai surpris un billet ; je l’ai emprunté pour un quart d’heure ; j’ai couru le porter chez un photographe,

et je suis revenue à temps pour le remettre en place. La copie est en route, elle arrivera demain matin chez le marquis.

— C’est assez bien inventé. Pas de signature, malheureusement ?

— Non, mais on reconnaîtra l’écriture.

— Le texte est-il compromettant?

— A' souhait.

— Il suffit. Le reste ira tout seul. Le jeune homme est-il noble ?

— Un comte !

— Bien. Vous m’avez dit qu’il était grand, svelte et de bonne mine ?

— Comment donc ! Il a l’air d’un officier.

— Parfait. L’autre est un vieux bretteur ; on jouera de l’épée. Quoi qu’il arrive, le scandale est acquis. Mes compliments, madame Martin. Vous toucherez la somme et vous monterez en grade. A partir d’aujourd’hui, vous n’êtes plus distributrice, mais lieutenants d’inspection. Et maintenant, adieu jusqu’à nouvel ordre ! Sortez par le couloir ; j’attends quelqu’un par l’escalier tournant. »

La vieille dame partit à reculons ; elle se confondit en révérences et en remercîments jusqu’à la porte :

« A propos, dit M. Fafiaux, vous ne m’avez pas nommé l’heureux mortel.

— Vraiment ? Quelle étourderie ! Il s’appelle le comte de Mably, et il demeure rue Saint-Dominique.

— Malheureuse 1 Rentrez ! Répétez-moi cela ! »

Il arracha du corridor la pieuse coquine, la jeta

violemment dans la cellule et se mit à la secouer

222 LA VIEILLE ROCHE

avec fureur. La femme, prise à l’improviste, se débattait en criant grâce. Elle se gourma deux bonnes minutes avec son chef et son bienfaiteur, et comme elle était la plus forte, elle s’échappa de ses mains. Ce fut pour tomber à ses pieds, embrasser ses genoux et lui dire au milieu d’un torrent de larmes :

« Hélas ! mon doux monsieur ! J’ai donc fait un malheur sans le savoir ?

— Vous 1 cria-t-il avec un redoublement de rage ; vous ne savez rien ; vous ne devinez rien, vous êtes la plus inepte et la plus dangereuse de vos pareilles ! Je vous casse aux gages, sans rémission, je retiens la récompense qu’on vous avait promise, je vous jette sur le pavé, et puissiez-vous y tomber morte 1

— Mais, monsieur ! mon bon, digne et respecté monsieur !

— C’est mon neveu, le mari de ma nièce, de ma fille adoptive, que vous livrez au scandale des tribunaux et au glaive des spadassins.

— Le comte de Mably *?

— Eh ! sans doute ! Elle est de Lyon, l’infâme ! Et elle ne sait pas que Valentine a épousé ce suborneur ! Malheur à lui ! Trahir la plus jolie et la plus... Je voudrais qu’il fût puni cruellement. Non, non ! Elle en mourrait ! Elle l’aime 1 Ce soir encore!... Mais lui! Quel comédien! Ces gens du monde sont aussi hypocrites que n’importe qui, quand ils s’y mettent. Que je le tienne entre quatre yeux, je lui dirai son fait, et demain!.... Oui, mais demain il aura d’autres affaires sur les bras. S’il était tué en duel ; il ne l’aurait pas volé- Préférer cette vieille coquette ! J’y suis ! Voilà pourquoi mon-

sieur n’est pas venu à Carville ! Mais Valentine l’adore ! Je n’y peux rien. O le cœur ! Quel instrument de sottise et de misère ! Moi, j’aimerais assez à l’avoir veuve et tranquille auprès de moi, à moi tout seul. Reste à savoir si elle lui survivrait ! Rien qu’à l’idée de le trouver maussade, elle frissonnait aujourd’hui en rentrant chez elle. Et demain elle saura qu’elle est trompée ! On lui rapportera peut-être son mari sur un brancard. Femme Martin ! vous avez porté le deuil et la honte dans ma famille ! Je vous maudis !

— Mais, monsieur, je n’ai fait qu’obéir à vos ordres !

— Il fallait me désobéir ! Je vous aurais comblée d’honneurs et de richesses ! Y a-t-il un remède au mal que vous avez fait ? Cherchez donc ! trouvez donc ! Si vous arrangez ça, je vous fais cadeau de la France ! Je mets toute l’Europe à vos pieds, madame Martin ! »

Tandis qu’il s’arrachait les cheveux en trépignant dans la cellule, tandis que la femme aux yeux brillants, écrasée par cette colère, sanglotait sur le plancher, on frappa cinq coups à la porte du petit • escalier.

! « Bon ! s’écria le vieillard, le désespoir ici, et là

peut-être la ruine ! Travaillez donc toute une vie pour donner la richesse et le bonheur au seul être que vous aimez ! »

Il courut au guichet :

« Deux minutes, mon cher Mouton ; je termine une affaire.... Et vous, madame, avez-vous imaginé quelque chose, depuis le temps ?

LA VIEILLE ROCHE

— Hélas, monsieur, que puis-je ? Le travail est si bien fait que Dieu lui-même ne saurait plus le défaire. Vous m’aviez dit de ne ménager ni mon temps ni ma peine.

— Assez ! n’outragez pas la victime de vos intrigues. Occupez-vous plutôt de reprendre la maudite lettre que vous avez envoyée ce soir.

— Impossible, puisqu’elle est chargée.

— Vous avez un reçu, courez à la poste.

— A neuf heures et demie du soir !

— Demain matin, alors !

— Quand la porte des bureaux s’ouvrira, la première distribution sera faite.

— Va donc au diable, vieille coquine ! Je sauverai ma famille sans toi. »

Ainsi chassée, la dame aux yeux brillants s’enfuit sans retourner la tête. Elle venait d’apercevoir son respectable chef sous un jour tout nouveau.

M. Fafiaux verrouilla la porte sur elle, et introduisit le sieur Mouton qui l’embrassa.

Ces deux hommes étaient du même âge et de la même taille ; ils semblaient avoir partagé ensemble les dons les plus piteux de la nature : figure racornie, genoux cagneux, cheveux râpés, regard louche, pieds plats. Adhémar de Lanrose avait été frappé de leur ressemblance lorsqu’il conclut son premier marché avec M. Mouton. Mais aujourd’hui Mouton était bruni, bronzé, tanné par le soleil des tropiques ; Fafiaux gardait son teint blafard. Les fatigues, les dangers, les luttes avaient creusé trois ou quatre sillons énergiques sur le visage de

LE MARQUIS DE LANROSE 2â5

Mouton ; les rides de Fafiaux étaient toujours ce je ne sais quoi de mou, de vague et d’indéplissable qui moire le vieux cuir des hommes qui n’ont pas vécu. Mouton s’était hérissé d’une grosse barbe poivre et sel , Fafiaux restait glabre comme un enfant de chœur. Les bras et les jambes de Mouton semblaient avoir acquis une certaine vigueur; sa voix était presque virile; enfin les deux ménechmes ne se ressemblaient plus du tout. Au physique, le revenant du Humbé valait quatre hommes comme M. Fafiaux; mais l’humble président des bonnes œuvres lyonnaises conservait la suprématie morale sur son collaborateur in partibus.

C’était M. Fafiaux qui avait choisi Mouton au couvent de la Balme et qui lui avait dit : « Il y a des millions à gagner pour vous et pour votre ordre. Vous serez seul en nom, mais le banquier Pichardet les plus honnêtes gens de Lyon se feront un plaisir de vous avancer des capitaux. Faites vite, brûlez l’affaire et tâchez que l’opération se liquide en moins de deux ans. Vous vendez des alcools, dont les nègres sont très-avides; vous achetez des diamants beaux ou laids, gros ou petits : attachez-vous de préférence à la menue marchandise qui se vend mal dans un pays neuf; nous en avons le placement en Hollande, dans les tailleries, où les petits diamants font de l’égrisée pour polir les autres. Subsidiairement, on espère que vous vous emparerez de l’esprit du roi, que vous saurez l’indisposer contre les fondateurs de la Compagnie française, qui sont des hommes à punir, et que cette prétendue colonisation ne survivra pas un mois k votre retour en France.

226 LA VIEILLE ROCHE

Agissez sans vous compromettre, et n’employez que des moyens irréprochables. »

Ces instructions avaient été commentées entre deux embrassades par M. Fafiaux lui-même lorsqu’il avait expédié Mouton. Mouton, propriétaire et commerçant à Lohé, n’avait jamais passé trois mois sans écrire à M. Fafiaux. Sa dernière lettre, datée de Marseille, annonçait sommairement un grand succès sur toute la ligne. Or, M. Fafiaux n’avait pas engagé un centime dans l’entreprise commerciale ; ce n’était pas pour lui qu’on vendait des alcools et qu’on achetait des diamants. Donc le père adoptif de Valentine était à peu près sûr que son doux mandataire avait ruiné la colonie, Adhémar, les Gilot et tous les intéressés sans exception. Mais cette nouvelle qui l’avait comblé de joie lui semblait maintenant un horrible désastre. Il l’avait acceptée d’abord comme très-vraisemblable, car l’homme, bon ou mauvais, croit volontiers ce qu’il espère : il commençait à trouver la chose impossible, fabuleuse, ridicule même, depuis que la chute du comte Adhémar entraînait la ruine des Mably.

Il repassait dans son esprit les difficultés presque insurmontables de l’entreprise qu’il avait confiée à Mouton ; comment donc un seul homme, assez fin, mais d’un esprit ordinaire et d’une instruction presque nulle, aurait-il pu lutter contre tant de talents et de capitaux réunis ? Mouton s’était vanté. Peutêtre avait-il cru, de bonne foi, saper les bases de la colonie ; mais on se trompe souvent, Dieu merci ! En admettant, à la rigueur, qu’il eût fait un certain mal, causé quelque dommage, il ne pouvait pas

avoir tout mis à néant. Le Humbé existait toujours ; les droits de la France et des Français étaient im^ prescriptibles. On perdrait de l’argent; il y aurait quelques mauvaises années, des dividendes médiocres ou même nuis ; mais le capital ne devait pas être perdu. D’ailleurs maître Mouton avait un ordre formel : n’employer que des moyens irréprochables! Malheur à lui, s’il l’avait oublié ! Tout homme est responsable du tort qu’il fait’au prochain, et Mouton, seul en nom dans un commerce immense et prospère, avait de quoi indemniser au moins une de ses victimes.

Voilà les réflexions qui défilaient au pas de course 'dans l’esprit de M. Fafiaux, tandis qu’il frottait ses petites joues bien raclées contre la barbe épaisse et rude de Mouton. Aussitôt qu’il put se dégager de l’étreinte, il regarda fixement cet homme qui tenait dans ses mains la fortune de Valentine. Mouton avait l’œil vif et même un peu émerillonné. Sa figure brillait d’une joie pleine, épanouie, cordiale et communicative. Non-seulement il apportait de bonnes nouvelles, ce cher Mouton, mais il ôtait en paix avec sa conscience ; de plus, il avait bien dîné.

c Prenez place. Mouton. »

Il s’assit résolument, en faisant craquer sa chaise, et il croisa les jambes.

« Si j’osais, dit-il, monsieur Fafiaux, je vous demanderais la permission de fumer.

— Comment! vous?...

— Ah ! dans les pays chauds, c’est un besoin ! Et le besoin engendre l’habitude.

— Faites, Mouton. J’ouvrirai la fenêtre. Est-ce

228 LA VIEILLE ROCHE

aussi dans les pays chauds qu’on s’habitue à boire le vin pur ?

— Non. Défense absolue. Tous les alcooliques interdits à l’émigrant. C’est pourquoi.... vous entendez ? Quand on revient au pays, on se rattrape.

- Je comprends, mon ami, je comprends. »

La peur lui inspirait une tolérance lâche.

«Vous avez bonne mine, dit-il; je vois avec

plaisir que vous vous êtes toujours bien porté. »

Il lui semblait qu’en flattant cet homme décisif il désarmait les rigueurs de la destinée. Les hommes sont ainsi faits; on caresse le messager pour adoucir les nouvelles qu’il apporte.

Mouton ne se trouva pas confortablement assis. Il se leva, retourna sa chaise, et l’enfourcha comme un cheval.

« Eh bien ! » dit-il d’une voix rude en plaquant ses deux mains ouvertes sur les cuisses de M. Fafîaux.

M. Fafiaux bondit, mais il ne se fâcha point. Il ébaucha même une espèce de sourire.

« Eh bien ? répondit-il de sa voix aigrelette. C’est à vous de parler, mon cher Mouton. J’écoute.

— A la bonne heure ! Avons-nous le temps?

— Oh! mon Dieu! tout le temps que vous voudrez.

— C’est que j’en ai long à vous dire.

— Tant mieux. Parlons d’abord de vos affaires, Mouton.

— Quant à ça, liquidé dans la perfection; des résultats superbes. Ces messieurs m’ont porté en triomphe, quand j’ai rendu mes comptes à Lyon.

Vous recevrez une lettre de remercîments, car enfin si j’ai tué le lièvre, c’est vous qui l’avez levé, sapristi ! Il est vrai que pour vous les alcools n’étaient que l’accessoire.

— N’en croyez rien, cher ami. Le plaisir d’être utile à mon prochain fut en cela, comme en tout, mon principal mobile. Le reste est peu de chose en vérité, et vous auriez négligé.... l’autre affaire, je n’en serais pas moins votre obligé de tout mon coeur.

— Allons donc, farceur! ce n’est pas moi qui donne là-dedans. Et cette jolie petite rancune?

— De la rancune? mais non; vous exagérez beaucoup.

— Taratata! vengeance, plaisir des dieux! Eh bien! soyez content! je l’ai laissée sur le feu, votre vengeance. Elle mitonne dans la perfection.

— Ah! Rien de fait, alors?

— Si je n’avais rien fait, cher bienfaiteur et ami, est-ce que j’oserais me présenter devant vous?

— Vous le pourriez, mon bon ami. Croyez-vous donc parler à une bête féroce? J’espère que vous n’êtes pas allé trop loin?

— Pas plus loin que vous ne m’avez dit.

— Surtout, rien contre les lois, ni contre la morale, ni contre le prochain, ni....

— Halte-là! le prochain n’était pas compris dans le programme. Rappelez-vous vos instructions, et si vous ne comptez pas sur votre mémoire, relisez-les.

— Mais je n’ai rien écrit!

— Non ; c’est moi qui ai pris note de vos paroles.

LA VIEILLE ROCHE

La chose est rédigée en double expédition ; savoir : la copie déposée aux archives de la Balme ; la minute présente ici, dans ma poche. Voulez-vous voir?

— Merci ; j’ai confiance. Mais au nom de tous les saints, mon cher Mouton, dites-moi que vous n’avez fait de mal à personne!

— Trop prudent, monsieur Fafiaux! S’il y a du sang répandu, tout s’est fait depuis mon départ, et je m’en lave les mains.

— Vous me faites plaisir, oh! grand plaisir! Ainsi, la colonie était en bon état quand vous l’avez quittée ?

— Magnifique !

— Et vous êtes parti assez récemment?

— Il y aura demain sept semaines.

— Je respire.

— Respirez! nous sommes nets. Personne ne pourra nous rendre responsables.

— Mais de quoi?

— De la catastrophe.

— Il est donc arrivé quelque chose?

— Plus que probablement.

— Vous avez reçu des nouvelles?

— Les nouvelles doivent être en chemin.... si tant est qu’il soit resté un Français vivant pour raconter le mélodrame.

— Tenez, Mouton, vous me faites mourir. Je ne vous questionne plus : racontez !

— Si nous avions débuté par là, vous sauriez toute l’histoire depuis un bout de temps, et vous ne vous seriez pas fait de bile. En arrivant à la baie Saint-Ambroise, j’apportais mille caisses de vingtcinq bouteilles.

— Quand ça?

— Mais à mon premier voyage donc ! Il faut bien! que je commence par le commencement. Votre scélérat de Lanrose me fait payer un droit de dix pour cent, ad valorem, attendu qu’il a établi une douane h son bénéfice. Dix pour cent à l’entrée, autant à la sortie : c’est exorbitant!

— Il ne me semble pas, mon cher Mouton

— Comment! Mais savez-vous que le fret sur leurs méchants bateaux, et le transport par terre, qu’ils ont pris en monopole, doublent déjà le prix des marchandises? Ce qui valait dix francs à Marseille m’en* coûte plus de vingt à Lohé,

— Vous le vendez deux cents!

— Qu’est-ce que ça me fait? Les affaires sont les affaires. Mon premier coup de commerce réussit sans opposition. Je traite avec le roi lui-même, il prend la cargaison en bloc, paye comptant, et me donne une commission de cent mille bouteilles.! Vous me direz qu’un seul homme, si bon nègre qu’il soit, n’en pourra jamais boire autant à lui tout seul.' Mais notre ami Mamaligo est commerçant dans l’âme. Il a compris d’emblée que s’il payait mille francs dix bouteilles de Thaborine, et s’il en vendait cinq à deux cents francs la pièce, soit chez lui, soit chez le voisin, les cinq autres ne lui coûteraient pas un centime. Et comme il est maître absolu, ses fidèles sujets ne marchandent pas dans sa boutique.

— Tout ce peuple est donc adonné aux boissons capiteuses?

— Dépuis deux ans le roi ne s’est pas dégrisé un quart d’heure. Ses seuls moments lucides sont ceux

232 LA VIEILLE ROCHE

OÙ il n’est pas ivre-mort. Les grands vassaux de la couronne n’aspirent à le renverser que pour avoir le droit de boire autant que lui. Quant aux simples citoyens, ils s’enivrent depuis la création du monde avec une bière de millet, qu’ils appellent Vouli dans l’ouest et Pombé dans l’est de l’Afrique ; mais le plus sobre des Chôta vous livrerait ses femmes et ses, enfants contre une chopine d’eau-de-vie. Ces peuples n’ont que deux besoins : l’alcool pour s’abrutir et la poudre pour se battre. Ils vont tout nus, ils mangent ce qu’ils rencontrent; ils n’ont pas un amour insensé pour la verroterie. Vous comprenez? quand on a devant les yeux les trente-six chandelles de l’ivresse, la perle-anneau d’Allemagne semble pâle, et les colliers de verre blanc manquent d’éclat. Mais les armes? direz-vous. Ils en ont trop. Votre Lanrose a gâté le commerce en leur livrant deux ou trois millions de fusils, le triple de ce qu’il faut pour armer la nation. Il a même, comme un sot, donné au roi des fusils trop bons et des carabines trop justes. Présents diplomatiques, vous savez ! Attends, attends ! nous aurons bientôt des nouvelles de cette diplomatie-là!

— Quoi, Mouton? Vous pensez que les nègres se serviront jamais de leurs armes contre une colonie française?

— Ils se gêneront peut-être?

— Mais, puisqu’ils ont besoin de nous, ne fût-ce que pour satisfaire leurs passions et leurs vices! La poudre et l’alcool. Mouton, la poudre et l’alcool!

— Moi, je l’ai dit à Mamaligo, dès qu’il a su assez de français et moi assez de chôta pour nous enten-

dre : « Tu crois être un puissant roi, mais tu n’es 'que l’esclave des blancs, et tu seras toujours traité comme une bête de somme, car tu ne sauras jamais faire pousser la poudre sur ton terrain, ni remplir d’eau-de-vie une bouteille vide. Nous te marcherons sur le corps jusqu’à ce que la langue te sorte de la bouche, à moins que tu deviennes un grand magicien comme nous. »

— C’est juste, ils croient à la magie, ces malheureux païens.

— S’ils y croient ! c’est leur unique religion, jusqu’à nouvel ordre. Aussi leur en ai-je montré de toutes les couleurs. J’avais fait à Paris, dans je ne sais quel passage, une provision de gobelets, de boîtes à double fond et autres brimborions magiques, qui m’ont acquis en un rien de temps la confiance et l’admiration du roi.

— Ah ! Mouton, il fallait profiter d’une position si belle pour amener ce sauvage à la foi catholique !

— Je l’ai fait, monsieur Fafiaux. Je ne vous dirai pas que Mamaligo ait appris le catéchisme en douze leçons, comme on apprend l’écriture à Paris ; mais je lui ai enseigné un peu de tout ; quelques atomes de religion, un brin de morale, et même un tantinet de politique. Par exemple, je lui ai fait comprendre qu’aux yeux de Dieu un nègre vaut un blanc. Je lui ai inculqué petit à petit le grand principe des nationalités. Il comprenait fort bien ma théorie, et il aurait lancé notre colonie à la mer si la question des poudres et des alcools ne l’avait retenu.

— Heureusement! Alors...

— Ce n’est pas à lui seul que je révélais dans l’in-

LA VIEILLE ROCHE

timité les grandes idées modernes. Les grands vassaux venaient me voir à Lobé, et je me faisais un plaisir d’en griser un de temps à autre.

— Pour les civiliser ?

— Sans doute. Il faut être un ascète comme vous, monsieur Fafiaux, pour ignorer qu’une ivresse modérée élargit les canaux de l’entendement. Après un bon dîner, moi, je parle toutes les langues, comme si l’Esprit-Saint m’avait soufflé dessus. Ces bonnes gens n’allaient pas jusqu’à me répondre en français, mais ils comprenaient fort bien mon chôta, qui n’était certes pas classique.

— J’aime à croire. Mouton, que vous ne leur conseilliez rien de mal I

— Au contraire ! Je leur conseillais d’obéir au roi tant qu’ils le verraient appuyé par la France. Je catéchisais aussi les gens du peuple et je leur conseillais d’obéir aux grands vassaux, tant qu’ils les verraient soutenus par le roi.

— Mouton ! Mouton ! Est-ce que le pays semblait troublé lorsque vous le quittâtes ?

— Non. Les Français, au nombre de cent personnes valides et bien armées, étaient groupés autour de leur consul. Six mille noirs, requis par le roi, travaillaient mollement, mais sans relâche, au canal Lanrose. Un aviso de deux canons, portant le pavillon français, allait et venait sur le fleuve. Enfin, M. Castafigue lui-même animait la colonie, poussait les ouvriers, et menait le roi à la baguette.

— Bien ! Mouton, bien ! Si vous m’aviez dit cela plus tôt vous m’auriez épargné des transes.

— Attendez donc ! J’ai lieu de croire que tout

a changé d’aspect le lendemain de mon départ.

— Pourquoi? comment le savez-vous? Il ne faut .pas mettre l’esprit des gens à la torture pour une simple supposition !

— Monsieur Fafiaux, si je jette mon cigare en l’air et si je dis : Il va retomber sur le parquet, est-ce une simple supposition ?

— Non ; il y a quelque chose de plus.

— Eh bien, en quittant le Humbé, j’ai jeté mon cigare derrière moi, et l’on m’étonnerait beaucoup si l’on venait m’apprendre qu’il est resté en l’air. Et comme je l’ai lancé dans les matériaux les plus inflammables, je suis prêt à parier mon salut contre le vôtre que toute la boutique a sauté.

— Mais c’est un crime, alors! Et vous m’aviez promis.... ! Mouton ! S’il arrive malheur aux colons de Lohé, je vous rends responsable !

— Eh! là, là! monsieur Fafiaux, comme vous prenez la mouche ! Je parle au figuré : nos faits et gestes sont irréprochables et nous n’avons rien à craindre du procureur impérial! Connaissez-vous une loi qui nous défende d’avoir de l’esprit ?

— C’est selon ! Il n’y a peut-être pas de loi positive. Mais enfin cet esprit tant vanté fait plus de mal que de bien sur la terre !

— Pardon ! Vous m’avez dit vous-même, en m’expédiant à Lohé : « L’affaire est délicate, « agissez en homme d’esprit. » Est-ce qu’un Français peut être pendu pour avoir fait une farce à un nègre ?

— Non sans doute, et si vous n’avez tourné en ridicule que ce Mamaligo....

- Lui seul, et voici comme. Vous pensez que Ma-

Googl

LA VIEILLE ROCHE

maligo se chamaillait de temps à autre avec les représentants de Lanrose et compagnie. C’était tantôt pour une affaire d’intérêt, tantôt pour une question^ d’étiquette. C’était, neuf fois sur dix, pour l’exécution des travaux, que la colonie hâtait de toutes ses forces et que Mamaligo entravait de tout son pouvoir.

— H osait entraver!... Eh! mais sous quel prétexte?

— Sans l’ombre d’un prétexte.

— Par quels motifs, enfin ?

— D’abord, pour le plaisir de nuire, qui exerce une grande attraction sur les demi-singes de ces climats. Ensuite pour se faire offrir mille petits cadeaux et revendre en détail ce qu’on lui avait déjà payé en gros. J’ai songé un moment à profiter de ses mauvaises dispositions pour livrer le Humbé à l’Angleterre et jeter mon Lanrose à la porte sans avoir l’air d’y toucher. J’ai entamé des négociations ; je me suis mis sous le protectorat anglais, et j’ai cru un instant qu’on pourrait élever colonie contre colonie. Mais les Anglais ont refusé mes offres, après avoir étudié la question sur place. Ont-ils pensé que l’achèvement du canal leur coûterait trop cher? Ont- ils craint de désobliger la France? Est-ce ma propagande catholique qui leur a déplu ? Je ne sais ; le fait est qu’ils m’ont tourné le dos, et que j’ai dû opérer moi-même.

— J’aime mieux ça.

— Moi aussi, maintenant que l’affaire est faite. C’est plus flatteur. Chaque fois que Mamaligo avait maille à partir avec les représentants de Lanrose,

t 41 me faisait appeler par un de ses pages et me donnait une audience intime dans son tipouroum, auf trement dit sa salle à boire ; il en avait une autre

; pour manger. Là, vautré sur une natte, il s’épan-

j chait en récriminations contre la colonie et maudissait le flot qui avait jeté Castafigue sur ses rivages. Il regrettait sa vie nomade, ses voyages, ses guerres de fantaisie ; en un mot, le bon temps 1 II se plaignait d’habiter toujours la même maison ; c’est un palais de briques et de bois, construit et offert par le moyen chef Lanrose. Mamaligo disait avec juste raison que ses mille femmes y étaient trop entassées, qu’elles fermentaient là dedans comme la bière dans une cuve et qu’il serait cent fois plus hygiénique de les parquer. Il supputait les trois ou quatre mille noirs qui étaient morts sur les chantiers du canal ; il estimait leur valeur en argent et criait qu’on lui avait volé un capital énorme : « Tout mon peuple y pas- « sera ! disait-il en s’arrachant la laine, et je me rui- « nerai pour enrichir un blanc ! » Il savait, à deux millions près, les sommes que M. de Lanrose avait emportées du Humbé.

Moi, je lui disais franchement, en lui versant à boire ; « Tous les blancs t’exploitent, Mamaligo, et d moi le premier; mais comment faire? Tu ne seras « jamais si grand magicien que nous. Pourquoi ne « sais-tu pas cueillir la poudre ? Pourquoi ne saisd tu pas faire jaillir la Thaborine? Nous savons, d nous. » Petit à petit, je lui fis croire que l’industrie des blancs n’était qu’une magie perfectionnée; la chose était d’autant moins difficile que le bonhomme avait constamment la vue trouble. Je lui pondais un

LA VIEILLE ROCHE

œuf; il le cassait, et il trouvait une montre; la mon- i tre ouverte, on en voyait sortir un oiseau; j’enfermais l’oiseau dans un coffre vide, et le coffre se remplissait de plumes jusqu’aux bords.

Quelquefois, dans son jardin, créé par l’agent de Lanrose, je le priais de choisir une calebasse et de la couper en deux ; il y trouvait six douzaines de j couteaux d’un sou. Pensez-vous qu’il faille beau- , coup de ces tours-là pour fausser le jugement d’un nègre toujours ivre?

— Hélas ! non.

— Donc, il y a quatre mois, mon affaire étant faite, pressé d’ailleurs par vos honorées lettres, cai vous me rappeliez souvent cette œuvre de justice que j’avais promis d’accomplir, je vais trouver le roi.

Je le supplie de me louer une perche de terrain dans son parc, c’est-à-dire dans un enclos de six hectares peuplé d’un seul arbre. Il veut savoir pourquoi son terrain me séduit plus qu’un autre. Le fait est qu’il reste encore plus de mille lots à vendre dans la banlieue de Lohé. Je prends mon air le plus réservé, et je réponds que Iç parc royal étant inviolable j’y serai mieux en sûreté pour l’essai que je veux faire. J’ajoute qu’après le bail, le roi me permettra de m’enclore de palissades et qu’il fera serment de respecter mon secret. Le vieux nègre accepte et me conduit à cinquante pas environ de son arbre. « Voilà, dit-il, es-tu content? » Je lui fais observer que mes opérations exigent le mystère le plus absolu, car il s’agit de savoir si la terre du Humbé peut produire le plus admirable fruit de la France. Or un page, un écuyer, un serviteur du roi

LE MARQUIS DE LANROSE 239i

n’aurait qu’à monter à l’arbre pour tout voir. Le' roi répond avec dignité que si un homrùe de sa maison se permettait chose pareille, il le tuerait luimême à coups de fusil.

Je prends acte de ses promesses, je fais planter ma palissade, je l’arme de mille pointes, je consolide la porte avec des plaques de fer, et je fais piocher tout l’enclos par deux nègres sûrs. Le lendemain, je vois à leurs poignets meurtris et à leurs chevilles écorchées que le roi leur a fait donner la question. J’y comptais. Je m’aperçois bientôt que je suis gardé à vue. Chaque fois que je me dirige vers le parc de Sa Majesté, un nègre prend ses jambes à son cou et se précipite dans la direction du pa-J lais. J’achète un lot de fumier, je le fais transporter de nuit, je le fais enfouir séance tenante, et pendant que mes hommes travaillent, je me tourne sans affectation vers l’arbre de Mamaligo. Sa Majesté se tenait à califourchon sur une grosse branche et surveillait ma petite magie, par un clair- de lune superbe. Le lendemain, pour plus ample informé, on met mes gaillards à la torture ; ils reviennent à demi morts ; de mieux en mieux. Les pauvres diables m’avaient pourtant trahi en conscience. La seule chose qu’ils n’eussent pas dite c’est que je me promenais derrière eux avec des pois secs plein mes poches, et que j’avais semé la graine à leur insu. La nuit suivante, je m’enferme chez moi avec mon vieux valet de chambre, le plus fidèle de mes nègres, un homme dévoué jusqu’à la mort, ou peu s’en faut.

Je déballe devant lui un paquet de poudre de mine.

LA VIEILLE ROCHE

en gros grains, ronds et polis ; j’en essaye une pincée, et je fais jurer à l’homme sur les os de ses .vieux parents, qu’il ne vendra mon secret à personne. Nous sortons ensemble à pas de loup, nous faisons mille détours avant d’ouvrir la porte de l’enclos, et nous semons à fleur de terre un bon kilogramme de poudre. La nuit était noire et le ciel chargé de nuages. L’opération finie, j’allume une fusée volante, qui me montre le roi dans son arbre. Je ramène mon nègre au logis et je lui recommande encore le silence; on me le vole, et ma foi! je ne sais pas ce qu’on lui fait : il n’a jamais reparu. La pluie tombe le lendemain et les trois jours suivants; mes pois s’en trouvent à merveille. Ils germent, ils lèvent, je les rame moi-même ; je les visite tous les jours, et tous les jours je m’aperçois que je ne suis pas seul à surveiller leur croissance : il y a des traces d’échelle au pied de la palissade et des traces de pieds nus sur le sol. La floraison se fait, les premières cosses se remplissent ; j’éprouve à cette vue une violente tentation de manger des petits pois. Mais je refrène mon appétit : ces légumes sont réservés à de plus hautes destinées.

Deux mois juste après les semailles, nous avions çà et là quelques pois mûrs. Je me rends seul à mon enclos, avec un grand ballot de percale en pièce, et je déroule ma cotonnade sur le sol, entre les rangs de rames ; j’ouvre, sans les arracher, les cinq ou six cosses les plus mûres, et je sème vingt-cinq grains de poudre, bien comptés, qui se dessinent en noir sur le blanc. J’aurais été bien étonné le lendemain si j’en avais trouvé plus de douze. Il me parut évi

dent que les oiseaux ne les avaient pas mangés. Je doublai, je triplai la dose, et je constatai avec joie que ce cher Mfimaligo s’associait en frère à ma petite récolte. Alors je simulai la méfiance, j’arrachai tout et j’emportai les tiges mêmes à la maison. Une semaine après, Mamaligo mit son parc en culture. Le jardinage agit favorablement sur son humeur ; il devint gai, caressant, plaisant même. Lorsque je répétais devant lui, par habitude : a Les Français seront toujours plus grands magiciens que toi, » il se mettait à danser dans sa chambre en se donnant des coups de poing sur la tête. Il trouvait un malin plaisir à me promener des heures entières dans son parc fraîchement labouré. Je me faisais tirer l’oreille, j’alléguais tantôt la fatigue, tantôt une indisposition, mais je me laissais toujours entraîner, pour lui complaire. Seulement, je prenais une grosse canne, et chaque fois que je m’appuyais, mon bâton creux, bien machiné, plantait un pois. J’espère, monsieur Fafiaux, que vous voyez d’ici l’effet de ma malice?

— Que trop, Mouton! Ah! je ne vous savais pas si dégourdi.

— Soyez juste! Si j’étais un liquoriste à la douzaine, j’aurais pourri à Bordeaux sur ma faillite; je ne serais pas venu à Lyon, je n’aurais pas inventé la Thaborine, ni acheté la Grande-Balme, ni fondé ce que j’ai fondé. Et vous, qui paraissez tout ébahi de mes ressources, vous n’auriez pas eu l’idée de m’offrir une si belle mission en Afrique !

— Allez toujours : je veux épuiser le calice .

— Lorsque les petits pois commencèrent à lever lîana le jardin royal, Mamaligo laissa percer dans

lü

LA VIEILLE ROCHE

toutes ses actions une joie insolente. Il traita familièrement le factotum de M. de Lanrose, il fit emprisonner un jeune ingénieur qu’il soupçonnait tort ou à raison de lui avoir emprunté une femme; il prétexta une guerre lointaine pour enlever deux mille nègres aux travaux de la colonie; il réclama la moitié du revenu des douanes et parla de soumettre les blancs à des impôts exorbitants. Du jour au lendemain, il tripla le prix des bestiaux et des grains qu’il nous livrait. Le consul, qui n’avait que son traitement pour vivre et qui entretenait un personnel assez nombreux, réclama à cor et à cri : on le prenait par la famine ! Le roi laissa crier, il devint inabordable ; il inventa mille prétextes pour éloigner une audience qu’on lui demandait. Au milieu de ces tergiversations insolentes, survint le paquebot de Marseille avec M. Castafigue.

— Ah ! bravo !

— Vous croyez? Le fait est que ce cher capitaine était absolument de votre avis. Aussitôt débarqué, il annonça qu’il venait rétablir les affaires, châtier les intrigants, déjouer les complots, et mettre le roi lui-même à la raison. Le roi, qui n’était pas trop rassuré, doubla sa garde et défendit sa porte : à peine s’il accepta les présents diplomatiques de son ancien ami. Plus il se renfermait, plus le capitaine faisait rage : j’ai reçu sa visite ou pour mieux dire sa bordée ; mais au lieu de lui tenir tête, je l’entretins dans l’idée que tout devait trembler devant lui. Mamaligo finit par lui donner le jour et l’heure d’une audience ; mais au lieu de l’attendre, il s’embarqua dès le matin avec dix femmes et cent bou-

teilles sur le bateau magique ou l’aviso à vapeur que M. de Lanrose mettait à sa disposition. Les pe-' tits pois commençaient à fleurir. Le roi fut quatre jours en voyage, recrutant en chemin les principaux vauriens de son empire. Il revint ivre, au milieu de quarante gaillards plus intraitables que lui. Toute cette canaille hurlait d’insolence en abordant à Lohé; ils jetaient leurs bouteilles vides à la tête du commandant et du mécanicien, et tiraient à balle sur les curieux de la ville. Au moment de débarquer, Mamaligo courut à l’arrière, s’empara du pavillon français et s’en fit un manteau grotesque qu’il emporta fièrement dans son palais. »

Ce dernier trait mit le comble à l’exaspération de M. Castafigue. Tandis que la colonie française délibérait en tumulte au consulat, le Marseillais fourra deux revolvers dans ses poches et prit une courhache à la main. C’est un fouet découpé dans le cuir d’hippopotame. Les sentinelles du palais s’enfuirent en voyant qu’il avait le chapeau sur l’oreille; il poussa jusqu’aux appartements de réception où les grands vassaux tout nus firent un semblant de résistance et s’enfuirent sur la simple présentation des pistolets. Le capitaine enfonça une dernière porte et surprit Sa Majesté qui dansait un pas triomphal au milieu de cinquante femmes. Saisir le roi par les cheveux, lui arracher le drapeau tricolore et le fouailler à nu, jusqu’au sang, fut pour ce vaillant marin l’affaire de cinq minutes. Les femmes se dérobèrent, Mamaligo pleura, demanda grâce, promit monts et merveilles, et jura in petto de se venger dès qu’il pourrait. Le même soir, à la nuit tom-

LA VIEILLE ROCHE

bante, j’allai prendre congé de lui. Mes employés étaient partis dans la journée avec tous nos bagages; j’avais mes chevaux tout sellés pour gagner la mer pendant la nuit et prendre le paquebot qui avait amené M. Castafigue.

Le roi me reçut sans difficulté; depuis plus de six mois, j’avais les grandes et les petites entrées.’

Je le vis aussi pûle qu’un nègre peut l’être; il semait de la poussière sur ses cheveux beurrés et serrait son menton entre ses genoux en poussant des cris farouches. Je le flattai de la main et je l’invitai à venir boire le coup de l’étrier dans une de mes ca- ; banes. Ma proposition ne pouvait lui déplaire, mais elle l’étonna : je lui avais vendu huit jours auparavant mon solde de marchandises, avec un fort rabais pour cause de départ.

<L Tu en as encore? me dit-il.

— Pas une goutte. i

— Hé bien?

— J’en ferai devant toi.

— Tu le peux?

— Mais sans doute, avec la bouteille magique.

Dis qu’on apporte des gourdes, des bouteilles, des cruches, des cuveaux ; je remplirai tout ce que tu voudras. C’est un cadeau d’adieu ; un souvenir que je te laisse en attendant que je revienne. »

Mamaligo me suivit en chancelant un peu, car il avait lavé dans l’alcool les injures de Castafigue. Derrière lui, marchaient douze esclaves chargés de • ‘ toute sa vaisselle disponible. Je fis porter les gourdes et les flacons dans une maison vide et démeublée qui n’était même plus à moi.

»»3 MARQUIS DE LANROSE 245|

« C’est donc ici, dit-il, que tu vas faire ta magie?

— Sans doute.

— Avec quoi?

— Avec ça, » répondis-je en lui donnant une bouteille vide qui traînait dans un coin. Il la prit, la tourna en tout sens, la flaira et me la rendit en secouant la tête.

« Allons, dis-je, assieds-toi, et fais sortir ton monde. Tu sais que la magie ne se fait pas en public. »

Il s’accroupit, me présenta une énorme calebasse et attendit le miracle ; mais son regard disait assez clairement qu’il n’avait pas la foi. Je le fis languir un bon moment en secouant devant lui la fiole vide. Lorsqu’il fut sur le point de perdre patience, je lui dis :

« Écoute-moi bien, il faut parler à la bouteille....

— En français ?

— Bien entendu, puisqu’elle est française. Mais le discours n’est ni long ni diflicile ; ce n’est qu’un mot.

— Dis-le 1

— Coule ! »

Aussitôt la bouteille coula, mais non pas timidement, avec hésitation, comme les flacons ordinaires ; elle regorgea, elle jaillit, elle lança le liquide au visage du roi qui riait, qui criait, qui se léchait, se gargarisait et plongeait son museau camard dans la calebasse à demi pleine.

« Ah çà! comment donc faisiez-vous? Vous n’êtes pourtant pas sorcier!

— Non, mais j’ai tûté de plusieurs métiers, mon-

LA VIEILLE ROCHE

sieur Fafiaux, après ma grande déconfiture. D’ailleurs j’ai la main leste, et puis c’est un jeu d’enfant que de berner un nègre, surtout quand il est ivre. J’avais mis en réserve un tonneau de Thaborine, contenant environ mille litres. Il était caché an milieu de cent futailles vides, dans un chai voisin; (à Bordeaux, nous appelons chais nos greniers à liquides). Un grand tube logé sous terre communiquait avec un tuyau de caoutchouc que je portais sur moi, le long du corps, jusqu’au bout du bras droit. La bouteille était percée d’un trou invisible, dans le fond; j’établissais ou je fermais la communication par un simple mouvement du coude : un jeu d’enfant, vous dis-je!

Mamaligo n’y vit que du feu. Je remplis tous ses ustensiles, j’inondai le sol de la baraque, je le baignai lui-même, depuis la tête jusqu’aux pieds; je lui fis tenir la bouteille, je lui appris à dire : coule!

De sa vie, il n’a prononcé plus correctement un mot français! Jugez dans quelle ivresse il devait être après une heure de ce commerce : je chancelais moi-même, la vapeur seule m’avait grisé! Mais je n’étais pas encore assez pris pour oublier mon plan, c’est-à-dire le vôtre. Lorsque le roi fut bien persuadé qu’il tenait à la main la source inépuisable de ' son plaisir favori, je lui repris poliment la bouteille et je me mis en devoir de l’emballer devant lui. J’avais fait préparer trois cassettes d’inégale grandeur qui s’emboîtaient l’une dans l’autre. La bouteille fut logée dans la plus petite et entourée de coton en feuilles, comme un bijou précieux. Le roi me voyait faire et son visage exprimait une stupeur touchante.

Chaque boîte fermée, chaque tour de clef donné aux petites serrures lui arrachait des soupirs. Il offrit trois ou quatre fois de m’acheter le trésor magique, haussant toujours la mise et enchérissant sur luimême chaque fois que je disais non. Foi d’honnête homme, il n’a tenu qu’à moi d’échanger cette bouteille contre des tonneaux d’or, des poignées de diamants, des cargaisons d’ivoire et mille femmes, que dis-je? mille reines! Car il en vint à m’offrir son troupeau favori.

Mais vous m’aviez défendu de rien faire contre la morale, et d’ailleurs votre vengeance devait passer avant mes intérêts.

— Ne parlons plus de cela, je vous prie. A tout ^éché miséricorde, mon cher ami : je ne veux plus aucun mal à M. de Lanrose.

— Ah ! tant pis ! car le roi, lorsqu’il vit que je ne voulais pas lui vendre la bouteille, essaya de me l’arracher par force. J’en eus raison sans peine et je l’asvsis par terre au milieu des calebasses qui débordaient sur son corps nu. Il se releva tout piteux et me suivit comme un chien.

— Tu ne peux pas venir avec moi, lui dis-je, car je vais déposer cette boîte au consulat français, où elle attendra mon retour. J’ai peur que le consul ne soit furieux contre toi. »

a: Bien ! tu feras ton devoir. Mais nous allons peut-être rencontrer M. Gastafigue ! x>

11 jura de prendre le pied de Gastafigue et de se le poser sur la tête. A la bonne heure !

Je lui permis de me suivre à distance et vous jugez si mon entrée, [suivie de la sienne, fit sensa-

LA VIEILLE ROCHE

tion au consultât français. Castafigue y avait dîné, il fumait sur la terrasse avec les ingénieurs et les principaux employés de la colonie. Mamaligo s’imposa mille petites humiliations à lui-même; il fit pitié. Cependant je crus voir que ses yeux éteints par l’ivresse lançaient de temps à autre un éclair. Il ne me quitta point d’une semelle et me vit confier mon dépôt à M. le consul. Toute l’assistance, excepté lui, pensa que je laissais des papiers et des titres. Le consul enferma le coffre dans une armoire de fer et me promit que, lui vivant, personne n’attenterait à mon bien. Le roi tressaillit en entendant fermer la lourde porte, et il tomba dans une rêverie que mon départ seul interrompit.

Je pris congé de M. le consul et de tous ces braves colons que je n’espérais plus revoir, et j’allai retrouver mes chevaux, toujours suivi du roi : il me tint l’étrier de son auguste main tremblotante. Au moment de quitter cette pauvre ville de Lohé, dont j’avais assuré l’avenir à ma manière, je me penchai une dernière fois vers Mamaligo et je lui dis ;

« Voyons, décidément, combien de poudre d’or me donnerais-tu pour ma bouteille ? »

Il releva la tête et me dit :

« Pas un grain ! »

J’en conclus, cher monsieur Faüaux, que votre affaire était faite.

— i Expliquez-vous , Mouton. J’ai pour de vous comprendre ; mais malgré moi j’espère encore qu’il y a un malentendu entre nous.

— Tiens ! Je croyais avoir été limpide.

— Pensez-vous que le roi, après votre départ?...^

— La nuit de mon départ, il a dû s’aplatir n’im-: porte où, le long d’un mur et cuver sa Thaborine jusqu’au matin, la chose est sûre. Mais le lendemain, dès l’aurore, il a couru chez le consul et sommé les autorités françaises de lui délivrer mon dépôt.

— Le consul?...

— Lui a ri au nez ; c’est un honnête homme à tous crins, et par-dessus le marché, un dur à cuire. Là-dessus, Mamaligo a convoqué le ban et l’arrièreban de sa noblesse, car ils sont féodaux en diable, dans cette illustre Moricautie, il a battu le rappel de ses troupes, distribué des fusils à tous les ouvriers et jeté vingt mille hommes sur le palais du consulat, qui est grand comme deux guérites.

— Mais les Français sont braves et bien armés, grâce à Dieu.

— Certainement. J’estime que chacun d’eux a jeté bas cinq ou six nègres. Mettons dix, si vous voulez, pour bien faire les choses. Après quoi leur tour est venu, et Mamaligo s’est emparé de ma cassette. Tandis qu’il lui dit : Coule et qu’il serre le goulot au point de l’étrangler entre ses mains royales, le peuple victorieux se livre aux plaisirs de la destruction. L’homme est partout le même, monsieur Fafiaux. Les maisons, les magasins, les navires, les machines, les outils, tout ce matériel qui représentait là-bas les millions de M. de Lanrose a fourni les éléments d’un feu de joie comme vous n’en avez jamais vu, même le jour de la Saint-Jean.

— Mais c’est un crime affreux Les hommes, passe encore! Mais les machines, les outils, les millions. Mouton I

LA VIEILLE ROCHE

— Crime est un mot qui manque au dictionnaire chôta de ce bon M. Castafigue. Les naïfs habitants du Humbé, malgré mes soins et mes leçons, ignorent la distinction du bien et du mal.

— On la leur apprendra à coups de canon, j’espère ! Pourquoi la France a-t-elle des flottes et des armées, sinon pour châtier de pareils attentats ? Mamaligo payera en bon argent la peine de son crime. Oui, crime! Le mot est français, et il y a trente-six millions d’hommes pour l’expliquer à votre scélérat de roi noir. Nous lui ferons payer cent millions d’indemnité ; et pourquoi pas deux cents, puisque nous sommes les plus forts ?

— Reste à savoir, monsieur, si Mamaligo vit encore, et j’en doute. Les grands vassaux guettaient l’occasion de démembrer la monarchie, et le roi leur a fait la partie belle en s’adonnant à la boisson.

— Soit ! Ils payeront pour lui. Qu’importe, pourvu qu’on paye ?

— Oui, mais je crois que les seigneurs , après avoir jeté le roi par terre, sont tombés à leur tour. On exploitait beaucoup le simple nègre, et maintenant qu’il a passablement de fusils...

— Peuple, noblesse ou roi, quelqu’un payera, sapristi !

— Le peuple ? Il n’a rien. Je dis plus : il n’existe pas. Ce n’est qu’une poussière noirâtre dont la plus grande partie se dispersera dans l’intérieur des terres au premier coup de canon : le reste continuera de vivoter le long du fleuve, attrapant le poisson avec des épines fourchues ou cultivant le sol à la pointe d’un petit bâton. C’est un État de trois

millions d’hommes que j’ai effacé de la carte, mon cher monsieur Fafiaux, pour votre bon plaisir.

— Hélas !

— Je n’y avais aucun intérêt, moi ; au contraire. L’usine de la Grande-Balme va perdre, par mes soins, son plus précieux débouché. »

M. Fafiaux s’était laissé aller à un mouvement de franchise devant Mme Martin. Il fut plus sage avec M. Mouton, car il était mieux sur ses gardes. Au lieu de s’arracher les cheveux, il prit un air résigné, presque indifférent, et dit à l’instrument de ses vengeances :

« Savez-vous qu’il y aurait de l’argent à gagner sur cçtte nouvelle-là ?

— Comment ? vous voulez dire ; à perdre ?

— Est-ce qu’on ne gagne pas à la baisse comme à la hausse ? Si j’avais trois mille actions de Humbé, je me hâterais d’en vendre six mille, fin courant, et, supposé que je perdisse quelque chose sur les miennes, je m’indemniserais grassement par la différence réalisée sur les autres.

— Je crois que la baisse est escomptée.

— C’est impossible : personne ne sait rien à Paris.

— A Paris ? dame ! voyez ! Le certain, c’est qu’à Lyon et à Marseille le Humbé est invendable aujourd’hui. »

M. Fafiaux pâlit et ses mâchoires se contractèrent. Ainsi, dit-il, tout le monde a su mon secret avant moi ?

— Eh ! que diable, répondit Mouton, soyez juste ! Je vous ai averti en débarquant à Marseille ; vous

aviez tout le temps de faire un coup, si vous vouliez. Nos amis n’ont été avisés qu’après vous : ils se sont mis tous à vendre des Humbé. En voulez-vous dix mille à vingt sous pièce, livrables fin courant? Je gagnerai encore dix mille francs sur l’affaire, car en liquidation le papier de M. Lanrose se donnera pour rien.

— Cependant il y a un actif.

— En Afrique ?

— A Paris ! maisons, navires, valeurs en caisse et le reste !

— Le tout ensemble ne payera pas le quart des dettes : il y a des mémoires formidables à la Ciotat, au Creuzot, à Paris. Les créanciers toucheront quinze à vingt pour cent, les actionnaires n’auront pas un sou. M. de Lanrose n’est pas seulement ruiné avec M. Gilot et tous les parents de sa femme, mais s’il met les pieds à la Bourse, il sera lapidé. Ai-je bien travaillé, mon maître?... »

Le bonhomme haussa les épaules en frappant du pied pour toute réponse. Ce mouvement d’impatience fut mal interprété par le thaborite ; il se rapprocha de M. Fafiaux, lui caressa doucement l’omoplate gauche, cligna des yeux et lui dit :

cc Eh ! gros farceur ! Je sais où le bât vous blesse. Ne craignez rien ; on vous a fait votre lot dans la répartition des bénéfices. C’est une cinquantaine de mille francs qui vous tombent du ciel. »

M. Fafiaux rebondit sous le coup. C’était assurément la première fois de sa vie qu’il s’entendait traiter de gros farceur. L’exiguïté de son physique ,et la gravité imperturbable de son esprit protes-

taient unanimement contre cette qualification malsonnante. « Ménagez vos expressions ! répliqua-t-il, et apprenez à me connaître ! Je fais le bien pour le bien !

— Oui, pour le bien qu’il vous rapporte. Nous ne sommes pas des enfants, caracabombi ! Ne faites pas attention ; c’est du chôta, une langue morte. Je dis, monsieur Fafiaux, que nous ne sommes pas des enfants. On sait ce que l’on sait. Eh ! là-bas ! Simple commis de librairie ! homme aux quinze cents livres par an ! Ce n’est pas aux vieux singes comme moi qu’on apprend l’art des grimaces. Voulez-vous que je vous dise ce que vous avez placé chez votre notaire, M. Paumuffe, en moins de quatre ans? Quarante mille de nous, trente du mobilier et des voitures Saint-Génin, vingt-cinq...

— Assez ! Si votre ingratitude oublie que je vous ai tiré de la poussière, souvenez-vous au moins que vous pouvez avoir encore besoin de moi.

— Besoin de vous ? Pour moi ?

— Pour vous, ou pour les vôtres.

— Ces braves gens de la Balme? Hé bien, tenez ! je pense sérieusement à leur envoyer ma démission. J’ai quelques capitaux, je fabriquerai la thaborine à mon compte.

— Malheureux !

— Pas si malheureux que vous croyez. J’aime mieux redevenir un homme pour de vrai que d’être un moine de fantaisie.

— C’est ce voyage qui vous a perdu !

— Et qui est-ce qui m’a conseillé ce voyage?

— Adieu, monsieur Mouton! je vous plains.

LA VIEILLE ROCHE

— Bonsoir, monsieur Fafiaux. Vous serez seul à me plaindre. »

Sur cette conclusion, M. Mouton s’assura que son bout de cigare était bien éteint, secoua la cendre avec scrupule et s’introduisit le reste entre la joue et la mâchoire. Puis, boutonnant jusqu’au menton sa redingote trop longue, inclinant sur l’oreille son chapeau à larges bords et fredonnant une chansdn de matelot, il arpenta les couloirs de l’hôtel mystérieux.

Il était onze heures du soir. M. Fafiaux avait si grande hâte de conférer avec son neveu qu’il prit un fiacre. Mais il eut beau prodiguer un franc cinquante, il ne joignit pas le jeune homme aussi vite qu’il l’espérait. Ce fut en vain qu’il interpella tous les valets de sa petite voix sèche et despotique : les valets n’aiment pas les parents de leurs maîtres, et généralement tout ce qui leur donne des ordres sans leur payer des gages. Ils savent opposer aux étrangers domiciliés sous leur toit une résistance inerte et polie, à moins que les intrus ne leur donnent beaucoup d’argent. Or, M. Fafiaux n’avait pas su se rendre populaire à l’office : on l’appelait le père dix sous. Les domestiques de la maison, adjurés l’un après l’autre, se retranchèrent dans leur service et protestèrent qu’ils se feraient tuer plutôt que de se rendre importuns à M. le comte. Le valet de chambre de Contran ne niait pas qu’il n’eût le droit de réveiller son maître en un besoin pressant, mais rien ne Ihi prouvait que monsieur fût endormi, et son service n’était pas dans l’appartement de madame. La femme de chambre de madame avait le droit

d’entrer cnez sa maîtresse, mais le respect et le devoir lui interdisaient de déranger monsieur. Le bonhomme écumait ; ce dernier contre-temps usait son reste de patience : il arrivait à ce degré de mauvaise humeur où l’on voudrait avoir du canon pour ouvrir une porte.

Tout ce qu’il put obtenir de ces despotes en livrée fut une chaise, une lampe et la permission d’attendre monsieur dans l’antichambre de son appartement privé. Mais on l’avertit que monsieur pouvait rentrer fort tard ou point du tout. Malice gratuite : le comte de Mably, fidèle à son système, ne s’oubliait jamais hors de chez lui jusqu’au matin. Le fait est qu’il apparût vers une heure et demie, souriant avec béatitude, l’esprit déblayé de toutes ses préoccupations, et le corps admirablement disposé au sommeil. Il ne vit cet animal modeste qu’au moment de marcher sur lui. « Que diable faites-vous là? dit-il en lui promenant le bougeoir autour de la figure. Est-ce bien vous, cher oncle, qui montrez ce visage sinistre à la porte d’un homme heureux?

— Monsieur, dit le vieillard, parlez plus bas, entrons dans votre chambre et poussons les verrous. J’ai à vous annoncer les choses les plus graves.

— Votre parole ? Eh bien, mon oncle, si le sujet est sérieux, raison de plus pour l’ajourner à demain. Aujourd’hui, je n’ai qu’une idée : dormir solidement sur mon lit de garçon. Vous-mème, vous avez fait infraction à toutes vos habitudes, on le voit. Vous n’avez pas bonne mine. Allez dormir aussi ; il fera jour demain.

— Demain, monsieur, vous serez mort 1 Et ruiné I

LA VIEILLE ROCHE

— Si je suis mort, la ruine tombe au rang des malheurs secondaires.

— Secondaires? Et ma nièce?

— Ah ! pardon. Eh bien, non. Je suis sûr que Valentine, si elle était ici, ne me démentirait pas.. Monsieur Fafiaux, votre nièce est la meilleure et la plus adorable des femmes, et je ne pourrais jamais vous dire combien je vous sais gré de me l’avoir donnée.

— Il n’en est pas moins vrai que vous l’avez indignement trahie !

— Chut! Parlez plus bas. On ne crie pas ces sortes de choses dans une maison habitée. Vous savez donc, l’histoire ?

— Je sais tout, déserteur de la foi conjugale !

— Pas si haut, sarpejeu! Eh bien, oui, j’ai fait une étourderie, et, sincèrement, je déclare qu’on ne m’y reprendra plus. J’y mettais du mien, là,' sans rire.

— Je ne ris pas, monsieur. Je pleure intérieurement à l’idée des conséquences imminentes.

— Quoi! vous craignez que Valentine... ? Non, elle ne sait rien, et, si vous n’étes pas plus bavard que moi, elle ne saura jamais rien.

— Mais, malheureux ! il ne s’agit pas d’elle ! On vous a dénoncé nominativement au mari. Le glaive est suspendu sur votre tête. Habillez-vous, fuyez, emmenez Valentine ! Il ne faut pas que le soleil levant vous trouve en ces lieux. Je resterai seul à Paris, et si j’arrive à sauver quelques débris de votre fortune, je vous les ferai tenir à l’étranger.

— Quels débris ? De quelle fortune ?

— Hélas ! tout ce que je pourrai reprendre à, M. de Lanrose.

— Vous supposez qu’il songe à se payer sur mon bien?

— C’est lui qui aura du mal à vous payer ; j’en tremble. Il est ruiné de fond en comble.

— Non ! Le comte.

— Ah ! pour le coup, cher oncle, je n’y suis plus. A quel jeu jouons-nous ?

— Un jeu, monsieur, où l’on perd la fortune et la vie.

— Moi, je n’y perds que la tête, au moins pour le moment. De quel Lanrose parlez-vous?

— Des deux. Le père vous tuera si vous ne fuyez cette nuit même ; le fils vous mettra sur la paille si je n’arrive à temps pour tout sauver.

— Nous disons donc deux dangers ?

— Sans doute ! Deux dangers terribles !

— Hé bien ! si le second n’est pas plus à craindre que le premier, je me couche.

— Mais c’est de la démence !

— Soit ! Qui est-ce qui vous a conté mon histoire avec le marquis ?

— Une personne admirablement informée.

— Dites-lui de ma part qu’il lui reste beaucoup à apprendre.

— Elle en sait plus que vous, puisqu’elle sait qu’il viendra demain matin....

— C’est parfait. Maintenant, l’autre affaire. On dit donc que ce pauvre Adhémar?....

— Est ruiné, et qu’il vous ruine.

— D’oü vient-elle, cette histoire-là?

— De Lohé, capitale du....

— Connu. Et la colombe ou le corbeau qui nous apporte ces nouvelles?

— Un homme admirablement in....

— Formé, oui. Mais si vous ne me dites pas son nom sans barguigner, je me couche.

— Il le faut? Eh bien, le messager de votre ruine s’appelle M. Mouton.

— Mouton ! Mouton lui-même? Le coup est décisif. Ah ! c’est Mouton qui vient prophétiser notre ruine? Alors, je n’hésite plus. Bonsoir, mon oncle, je dors. »

M. Fafiaux saisit Contran par les deux mains, le regarda dans les deux yeux, et finit par tomber à deux genoux devant cet incrédule.

« O lumières du ciel! disait-il, vous ne voulez donc pas briller pour cet aveugle! Mon neveu! cher neveu! mari de Valentine! il s’agit de vos jours et de vos capitaux. Laissez-moi tout sauver ; ce n’est pas pour vous, c’est pour elle ! »

Le comte éclata de rire à cette naïveté. M. Fafiaux fit un dernier effort et trouva dans le coin de son œil gauche une larme oubliée.

« Mais pourquoi? criait-il, pourquoi refusez-vous de me croire?

— Eh ! cher oncle, parce que je vous connais comme le plus naïf et le plus pusillanime des hommes. Parce que je vous ai déjà vu faire deux ou trois scènes pareilles pour des enfantillages. Je ne crois pas aux deux dangers dont vous me menacez, parce que le premier est évidemment absurde, et

que sur le premier je mesure l’authenticité du second. Vous me citez le témoignage d’un Lyonnais appelé Mouton?

— Oui, cent fois oui !

— Mais ce -Mouton nous est connu pour un intrigant et un ennemi de la colonie. Ce n’est pas la première fois qu’il cherche à propager des bruits alarmants. Nous sommes donc autorisés à dédaigner ses racontages.

— Et moi je vous affirme qu’il dit la vérité. Je vous jure que vous n’avez pas une minute à perdre pour vendre à n’importe quel prix le papier de M. de Lanrose ; et comme cette fortune aujourd’hui si compromise appartient à ma nièce, comme elle est le fruit de mes travaux, de mes calculs et de mes économies, je vous somme, monsieur, de me livrer les titres à l’instant.

— Et moi, mon cher monsieur, comme ce n’est pas la première fois que vous cherchez à vous immiscer dans mes affaires, comme il m’est démontré que vous avez la manie de morigéner à tort et à travers les bonnes gens qui vous laissent prendre pied dans leur maison; comme je ne suis plus un enfant, mais un homme éprouvé par quelques vicissitudes et capable de me gouverner moi-même ; comme je suis chez moi ; comme j’ai grand sommeil, comme vous m’ennuyez à la fin, je vous donne le bonsoir et je m’enferme dans ma chambre. »

Le geste suivit la parole. Le vieillard si brusquement éconduit entendit le bruit d’un verrou et demeura bouche béante devant la chambre de Gontrau. Il s’escrima des mains et de la voix contre la

LA VIEILLE ROCHE

porte fermée sans obtenir un mot de réponse. En désespoir de cause il enfonça son chapeau sur sa tête, redescendit l’escalier quatfe à quatre, éveilla le concierge et se lança à corps perdu dans les rues de Paris.

Les chiffonniers, les balayeurs, les porteurs de journaux et tous les hommes du matin virent passer ce petit homme et saisirent au hasard les fragments d’un monologue assez décousu.

« Ingrat!... c’était bien la peine de prendre un fiacre!... Meurs si tu veux; je ferai entendre raison à Valentine.... Pourvu que je sauve l’argent! Travaillez donc!... C’est le Lanrose qu’il me faut.... Je lui ferai peur du scandale ; il payera. . . . Mais aura-t-il de quoi?.. Oui, oui.... Ces gens sont malhonnêtes, grâce à Dieu,... Ils ont gardé une poire pour la soif..,, à nous la poire ! »

Je vous fais grâce des jurons innocents et même, Dieu me pardonne ! des petits bouts de prières qui coloraient ce singulier discours.

Il s’arrêta rue de Ponthieu, et perdit une grande demi-heure à réveiller le concierge d’Adhémar. Ces messieurs ont l’oreille dix fois plus dure que d’habitude quand leurs maîtres sont à la campagne. Enfin M. Fafiaux put contempler face à face un grand coquin renfrogné, qui d’une main entr’ouvrait la porte et de l’autre frottait ses yeux bouffis.

« Monsieur de Lanrose est-il toujours à la campagne?

— Puisque vous saviez qu’il n’est pas ici, vous n’aviez pas besoin de me réveiller.

— J’ai besoin de savoir où il est tout de suite.

— Mais c’est donc une rage de savoir où il est?

— Je ne suis pas le premier?

— Il en est venu plus de vingt depuis hier quatre heures, et tous des figures à l’envers, comme la vôtre.

— Diable! Et il est toujours à Garville? ^

— A Carville-sur-mer, département de la Normandie. A preuve que je lui ai encore envoyé une dépêche hier soir.

— Merci.

— Dites donc, m’sieu, si j’avais su que j’aurais un beau merci pour ma peine, plus souvent que j’aurais quitté mon lit à des quatre heures du matin! »

M. Fafiaux ne releva pas l’impertinence; il courut au chemin de fer d’Amsterdam et s’enquit du premier train en partance pour Carville. C’était un train mixte, mi-parti de voyageurs et de bestiaux ; il correspondait à Poissy avec un train omnibus, et, grâce à toutes ces lenteurs additionnées, M. Fafiaux arrivait une heure plus tard que l’express, en partant deux heures plus tôt. Il partit cependant, car il ne se sentait pas la patience de piétiner deux heures de plus sur le pavé de Paris.

Chemin faisant, le chef de cent mille hommes et dè cent millions fut contraint de s’avouer que son omnipotence avait des bornes, puisqu’en un besoin si pressant, il cheminait, comme un Mérovingien , du même pas que les bœufs.

Aussitôt débarqué, il courut au célèbre chalet de la falaise, mais les portes ne s’ouvrirent point par enchantement devant lui. Il demanda M. le comte.

LA VIEILLE ROCHE

M. le comte était sorti. Oü pouvait-on le rencontrer? Madame seule le savait. Madame était-elle à la maison? Oui, mais madame n’était pas visible. Il fit passer sa carte, sa belle carte manuscrite en papier doré sur tranche. On la lui rapporta d’un air impertinent en l’invitant à écrire à Mme la comtesse s’il avait quelque chose à solliciter. Il écrivit séance tenante :

« Gomme représentant des intérêts de M. le comte de Mably, M. Fafiaux désire communiquer immédiatement avec M. le comte de Lanrose au sujet de la colonie du Humbé. »

La fière Yolande fit répondre que le comte Adhémar était reparti pour Paris dans la matinée et qu’elle n’avait pas pouvoir pour traiter avec les gens d’affaires.

M. Fafiaux n’obtint rien de plus, mais ces pourparlers lui avaient fait manquer un train. Il revint à Paris pour minuit moins le quart, moulu de fatigue et ivre de colère. En courant à l’hôtel de Lanrose, il acheta le dernier journal du soir à une marchande qui fermait boutique. Mais il eut beau s’écarquiller les yeux sur le cours de la Bourse à la lueur d’un bec de gaz : le Humbé n’avait pas été coté ce jour-là!

Il aborda les faits divers, pour voir si son neveu Gontran avait été égorgé à domicile. L’égorgement ^ du comte de Mably ne figurait point parmi les crimes du jour. Mais en revanche une nouvelle étourdissante lui dilata les pupilles. Il faillit tomber à la renverse en lisant les lignes que voici :

« M. le capitaine Gastafigue, chargé d’affaires de S. M. le roi du Humbé, est arrivé hier à Marseille et parti immédiatement pour Paris, »

C’était ample matière à réflexion. Si Gastafigue est revenu, pensa M. Fafiaux, tous les Français n’ont pas péri à Lobé. Que dis-je? Aucun n’a péri, car le roi était spécialement indisposé contre le capitaine, et pour cause. Donc nous sommes vainqueurs, donc j’ai bien fait de ne pas vendre aujourd’hui les actions de Valentine. Quand je dis que nous sommes vainqueurs, est-il même certain qu’il y ait eu bataille? Gastafigue n’est pas homme à rester le chargé d’affaires d’un ennemi du nom français. Il garde son mandat, donc les choses sont en ordre, nos intérêts en sûreté, et je n’ai pas besoin de courir chez le comte de Lanrose, qui très-probablement ne me recevrait pas si tard.

Cette réflexion coupa son itinéraire par le milieu ; il se rabattit sur la rue Saint-Dominique et surprit Valentine et Contran qui soupaient en tête à tête, dans la petite salle à manger. Une véritable partie fine!

Les deux époux avaient l’air de deux amants. Valentine rougit comme une bergère surprise, en voyant entrer le barbon. Contran lui-même était si heureux qu’il oublia la scène de la nuit. Il invita M. Fafiaux à souper et l’installa d’autorité dans une excellente chaise. Le bonhomme hésitait, quoiqu’il eût oublié de manger depuis la veille. Ce tableau d’intérieur déroutait ses idées ; il croyait rêver.

« Nous sommes allés au théâtre, dit Valentine.

— Ah !... Et, comme ça, il n’y a rien de nouveau?

— Mais si ! Une première représentation de MM. Barrière et Thiboust. C’est très-fort et très-joli, deux qualités qui ne vont pas souvent ensemble. »

2G4 ■ LA VIEILLE ROCHE

M. Fafiaux secoua la tête comme un chien taquiné par une mouche. Ses yeux mal rassurés interrogèrent Contran, qui se mit à rire : «c Eh bien, mon cher oncle, dit-il, vous ne faites pas comme nous? On ne va pas mal ici, vous voyez. Une aile de poulet froid avec une tranche de jambon, hein? »

Le vieillard se laissa faire. On lui versa du vin de Champagne glacé, et, dans son émotion, il oublia qu’il était à Paris, rue Saint-Dominique : « Allons, ' dit-il en approchant son verre, h vos santés! »

On sourit et l’on trinqua. Cet homme, desséché par les petites ambitions et les tripotages mesquins, avait eu un bon mouvement, en somme.

« Ainsi donc, reprit-il, tout va bien dans ce paysci. A la bonne heure. Qu’est ce que la Bourse a fait? Le sait-on ?

— Ma foi, répondit le comte, je ne m’en suis pas informé.

— Vous n’avez rien entendu dire sur le Humbé ?

— Nous n’avons pas bougé d’ici jusqu’à l’heure du spectacle ; nous avons vu la comédie sans sortir de la loge, et, ma foi ! les acteurs n’ont rien dit du roi Mamaligo.

— Le capitaine Castafigue est arrivé ce matin.

— Tant mieux. Vous l’avez vu?

— Non. Demain. M. Adhémar de Lanrose a quitté Carville; je le verrai aussi. J’ai besoin de fixer mes idées.

— Sur quoi? dit Valentine.

— Sur rien qui t’intéresse, chère enfant. Sur un nommé Mouton, un assez mauvais garnement, qui publie des mensonges horribles.

— Hé bien, reprit Gontran, il faut le laisser dire.

— Oui, vous avez raison. L'homme qui rompt ses vœux les plus sacrés est capable de tous les crimes. A la santé de monsieur Gastaligue, du roi Mamaligo et de monsieur.... je dis bien.... de monsieur le comte Adhémar de Lanrose ! »

L’oncle, la nièce et le neveu soupèrent de grand appétit et devisèrent gaiement jusqu’à deux heures du matin. M. Fafiaux daigna sourire aux jolis enfantillages des jeunes gens, qui semblaient recommencer sous ses auspices une nouvelle lune de miel. Il leur donna le bonsoir à la porte des petits appartements de Valentine et leur administra du bout des doigts quelque chose qui tenait le milieu entre la pichenette et la bénédiction. Rentré dans sa cellule, il dormit d’autant mieux qu’il était moulu de fatigue; les rêves les plus séduisants le bercèrent jusqu’au jour. Il vit la hausse des actions du Humbé, la déconfiture exemplaire de M. Mouton, qui avait spéculé sur la baisse ; il s’admira lui-même vendant les actions de sa nièce avec un bénéfice de cent pour cent, rachetant du Trois français, des obligations du Nord, des actions de la Banque de France, et, sur les gains réalisés, acquérant pour Valentine le magnifique château de Romanchard, dans l’Isère, audessus de la papeterie des frères Santis.

Hélas! cette soirée et cette nuit ne furent qu’une embellie entre deux orages. Les illusions du doux vieillard ne devaient pas durer longtemps.

Il se leva, contre son habitude, une grande heure après le soleil, et trotta de son pied jusqu’au chemin de Sceaux pour saisir M. Damidoux, son agent de

LA VIEILLE ROCHE

change. M. Damidoux, qui lit deux ans plus tard une si belle fortune en portant à New-Yerk les capitaux de ses clients, était alors célèbre par ses vertus, ses manières surannées et ses petits ridicules édifiants. Quoiqu’il n’eût pas encore atteint la quarantaine, il passait dans Paris pour un homme de cinquante à soixante ans. Il se voûtait comme un acteur, il faisait tomber ses cheveux à grand renfort de poudre épilatoire, il portait des lunettes d’argent qui lui pinçaient le nez. Ses bureaux de Paris, meublés de fauteuils à sphinx et de pendules à troubadour ; sa maison de campagne , infiniment plus humble que le presbytère de Fontenay-aux-Roses ; son berlingot noir déverni, sa vieille jument Cocotte, ses gros souliers, son large parapluie rouge, sa lévite râpée, sa tabatière à musique et mille autres détails du même genre, le livraient en pâture aux bons vivants de la corbeille : on l’appelait l’aumônier de la Bourse, et il répondait avec un sourire modeste : « Non sum dignus, messieurs, non sum dignus. » Digne ou non, ce phénomène vivant avait une clientèle magnifique. Sa charge acquise à vil prix en 1848 par des commanditaires inconnus, lui rapportait, bon an, mal an cent vingt mille livres pour sa part.

Du plus loin qu’il aperçut le bonhomme Fafiaux sur l’escalier de la gare, il salua jusqu’à terre et accourut à petits pas avec un sourire obséquieux. Le vieillard lui tendit la main ; il ne la serra pas familièrement à la mode anglaise : U la prit à deux mains, la garda longtemps comme pour la réchauffer, et ne se décida à la rendre au propriétaire qu’après avoir

bien dûment* installé M. Fafiaux sur les coussins aplatis de la célèbre voiture. Un cocher de mine piteuse ferma doucement la portière, se guinda sur le siège et fouetta Cocotte à petit bruit jusqu’aux bureaux de la charge, qui se cachaient derrière Saint- Germain l’Auxerrois.

« Eh bien, mon bon monsieur, dit l’agent de change, me voici tout à votre dévotion.

— Que pensez-vous du Humbé?

— Mais je pense, cher monsieur, qu’il est bon à acheter aujourd’hui, comme placement.

— Ah! vous me. faites plaisir. Et pourquoi aujourd’hui plutôt qu’hier?

— Parce qu’hier, ou du moins la semaine dernière, il était à 1,250.

— Et maintenant ?

— Maintenant, mon honoré monsieur, vous savez qu’il est à rien. Si modeste que soit l’intérêt, si faible que soit le dividende, on est sûr que le revenu égalera au moins le capital. »

M. Fafiaux fit un geste d’inpatience.... cc Je parie, dit-il, que vous avez causé avec Mouton, de la Grande Balme?

— J’ai eu ce plaisir et cet honneur.

— Mouton est un scélérat, et puis pas mais !.. . »

M. Damidoux sourit doucement à cette locution lyonnaise. « Mon cher monsieur, dit-il, ce n’est pas moi qui me permettrai de vous contredire. Vous vous connaissez en hommes. Moi, je ne connais que le cours de la Bourse.

— Le cours d’hier , enfin ?

— Pour les Humbé? Zéro.

LA VIEILLE ROCHE

— C’est-à-dire que les affaires ont été nulles ? Ou bien encore qu’on n’a ni haussé ni baissé, n’est-ce pas?

— Mon Dieu! monsieur Fafiaux, vous me faites frémir. Seriez-vous porteur de Humbé ?

— Non; mais je ne veux pas que cette valeur baisse.

— Elle ne peut plus baisser, hélas '

— Mais on ne sait donc rien à la Bourse ? On ne lit donc pas les journaux ? Le capitaine Gastafîgue est arrivé hier à Paris ! Ah !

— Certainement; je l’ai vu. M. de Lanrose le promenait hier à cinq heures devant le passage de l’Opéra. Mais cette exhibition n’a trompé personne. On sait que le capitaine s’est échappé tout seul, et par miracle. Tout le reste de la colonie a péri corps et biens ; naufrage complet.

— Qu’en sait-on ? Ce n’est pas Castafigue qui l’a dit !

— Non, c’est le commandant du Firefly qui atout raconté à la bourse de Marseille. Il a croisé trois jours en vue de Saint-Ambroise pour recueillir les autres fugitifs, s’il y en avait. Personne ! Il a tiré sur les sauvages qui incendiaient les dernières maisons du petit port. Tout est fini , croyez-moi , bien fini.

— Voyons, monsieur Damidoux, je n’ai pas de secret pour vous, qui êtes des nôtres. Une personne à qui je m’intéresse a compromis toute sa fortune, quelque chose comme trois millions, dans cette déplorable affaire. Est-ce qu’un habile homme comme vous ne trouvera pas moyen de passer l’allumette aux mains d’un maladroit^avant qu’elle ne soit éteinte ?

LE MAROUIS DE LANROSE

— Mais c’est qu’elle est éteinte, malheureusement.

— Vous le savez, c’est bien ; moi aussi, mais tout le monde ne le sait pas.

— Tous les intéressés sont avertis au moins depuis vingt-quatre heures. Et la preuve, tenez, c’e.st que M. Gilot est arrivé secrètement à Paris la nuit dernière. C’est lui qui fait la grosse perte, avec son gendre ; ils ont mis tous leurs œufs dans le même panier. A l’heure qu’il est, ils doivent se remuer comme vous pour vendre à tout prix ; mais ils perdront leur peine.

— Mais comment M. Gilot a-t-il osé venir à Paris? Il a un jugement sur le dos.

— Mieux que cela, mon bon monsieur, un arrêt de la cour d’assises.

— Et vous êtes sûr qu’il est à Paris, chez son gendre ?

— La nouvelle m’a été transmise ce matin par notre police, et vous savez qu’elle est infaillible.

— Ah ! c’est ainsi? Eh bien, mon cher M. Damidoux, les trois millions sont sauvés. On me les donnera contre mes titres aujourd’hui même.

— Si vous obtenez cela..., ce ne sera pas la première fois qu’un saint aura fait un miracle.

— Vous ne comprenez pas que l’arrivée de M. Gilot me livre tous ces gens-là, pieds et poings liés ? J’aurai les trois millions.

— Mais où les prendre? Ils n’ont plus rien.

— Ils ont une famille. A bientôt, monsieur Damidoux. »

M. Fafiaux se fit déposer sur le quai et sauta dans un coupé de remise. Ses prodigalités ne connais-

La vieillè roche

saient plus de bornes. Il passa fièrement sous la 'porte d’Adhémar et dit au concierge avec un sourire satanique :

« Monsieur le comte n’est probablement pas visible ?

— Non, m’sieu.

— Aussi n’est-ce point à lui que j’ai affaire. Conduisez-moi discrètement, je vous prie, à la retraite de monsieur Gilot. »

L’homme ébahi se rangea. M. Fafiaux entra d’un pas vainqueur dans une maison où tout, meubles et gens, trahissait la confusion d’une déroute. Il se lança si énergiquement à travers les valets qu’il fit balle pour ainsi dire, et tomba dans le cabinet d’Adhémar qui causait en particulier avec deux intimes. Le comte fut saisi ;

« Monsieur Fafiaux ! s’écria-t-il.

— Oui, monsieur, l’oncle et le second père de Mme de Mably, que vous avez ruinée. Un honnête homme qui vous tient, vous et les vôtres et qui ne vous lâchera’ pas avant d’avoir récupéré le patrimoine de sa fille ! »

Adhémar baissait la tête ; un vieux monsieur assis à ses côtés regardait furtivement les trois portes du cabinet. Mais un autre vieillard, sec comme un bu^ ton et hâlé comme un hareng saur, se leva sans paraître émuj vint se camper devant M. Fafiaux, et le regarda de haut en bas;

« Ainsi, mon bon, lui dit-il, c’est vous qui vous appelez Fafiaux ?

— Oui, monsieur, et vous ?

— Moi, je suis le capitaine Castafigue, et je rends

LE MARQUtS DE LANROSË

grâce aux dieux qui vous ont semé sur ma route.

— En vérité, monsieur le géant?

— Oui, insecte. Il est bon de vous dire que j’ai ouï parler de vous sous d’autres deux, mon brave.

— Et par qui ?

— Par un drôle à qui j’administrais une légitime raclée.

— Mamaligo, alors ?

— Non, mon cher. Connaissez-vous un paltoquet qui tourne la tête au nom de Mouton ?

— Monsieur, je n’ai pas de compte à vous rendre.

— Faflaux ! les comptes sont tous rendus, car vous avez rougi.

— Si j’ai rougi, monsieur, c’est parce que vous me parlez sur un ton.... je dis bien, que je n’ai pas l’habitude d’entendre.

— Pichoun, je vous ferai entendre des choses qui vous étonneront bien plus, si vous me prêtez un instant ces grandes oreilles.

— Mais je ne vous connais pas et d’ailleurs c’est h ces messieurs que j’ai affaire.

— Vous aurez d’abord affaire h moi, s’il vous plaît, et je vous jure, mon bon, que vous ne tarderez pas à me connaître. Votre honorable ami, le sieur Mouton....

— Il n’est pas mon ami !

— Eh ! c’est donc que vous êtes brouillés de ce matin, bagasse! Lorsque je fis invasion dans sa boutique, la courbache à la main, il commença par monter sur ses grands chevaux et cria comme un million de diables ; <r Prenez garde ! dit-il, vous attaquez plus puissant que vous. Je m’appelle légion !

LA VIEILLE ROCHE

J’ai defncre moi cent mille hommes. Faites un geste seulement, et vous vous mettez sur les bras la grande armée de M. Fafiaux! » Fafiaux, mon garçon, je fis le geste. Appelez votre armée, petit brave ; il y a lieu.

' — Je vous ai déjà dit, monsieur, que les affaires de M. Mouton ne sont pas les miennes.

— Alors, faites-moi le plaisir de m’apprendre pour mon instruction personnelle, pourquoi ce cher Mouton, lorsqu’il fut rossé à point, embrassa mes genoux en criant : « Je suis un pauvre diable! un malheureux instrument! » Instrument de qui, mons Fafiaux? « Frappez plus haut! » disait-il encore. Comme je lui en avais donné sur la tête, il n’avait assurément rien à désirer pour sa part. Donc il parlait d’un otre, et cet otre, mon bon, doit avoir le truffier modelé dans le style du vôtre. Réponse, s’il vous plaît!

— Je n’ai rien à répondre, sinon que les fautes sont personnelles. Si... quelqu’un, je dis bien, vous a fait tort en quelque chose, adressez-vous aux tribunaux. Moi, je n’ai rien à débattre avec vous.

— C’est ce que nous verrons, simple et disgracieux atome. Le Mouton n’est pas mort : il se retrouvera; et j’ai encore là-haut, dans mon sac, la clef qui lui ouvre le bec au grand large. Mais, qu’il parle ou se taise, je prouverai qu’il était le seul confident de Mamaligo, qu’il l’abrutissait au jour le jour, qu’il l’excitait contre la France, qu’il a passé la nuit avec lui avant de s’embarquer pour Marseille, et que le lendemain l’autre égorgeait toute la colonie, excepté moi. Son compte est bon, troun de

l’air! et s’il tient à sa peau, je lui conseille de faire un doigt de cour à monsieur le juge d’instruction en dénonçant tous ses complices. »

M. Fafiaux avait cessé de rougir : il était pâle comme un mort et ses dents claquaient. Par un effort désespéré il parvint à se mettre en colère :

« Mais, sapristi ! s’écria-t-il, dans quel intérêt me serais-je fait son complice? Vous ne savez donc pas ■que la ruine de ces messieurs entraîne celle de ma famille !

— Nous le savons, monsieur, répondit Adhémar. Mais vous ne le saviez peut-être pas quand vous avez dressé vos batteries.

— Moi! je.... ne savais pas?

— Niez plus hardiment, si vous voulez qu’on vous croie. Vous avez défendu à Mme de Mably d’aventurer un sou dans mes affaires : c’est elle-même qui me l’a dit. Vous êtes mon ennemi, et cela de vieille date. Pourquoi? Je n’en sais rien, mais je ne peux pas en douter : vous l’avez laissé voir à mon cousin Lambert de Saint-Génin, qui me l’a dit. Tout se découvrira, monsieur, et vous aurez à répondre des malheurs que vous aurez causés par vos détestables intrigues. »

En présence d’une accusation si ^directe, il se redressa de nouveau, mais mollement, et il balbutia du mieux qu’il put quelques paroles arrogantes :

« Assez, messieurs; puisque la c^omnie est la seule monnaie que vous ayez au service de vos victimes, je vais de ce pas implorer la justice de mon pays. Et j’espère que la balance ne restera pas longtemps indécise entre un homme adonné à la prati-

LA VIEILLE ROCHE

que de toutes les vertus et la coalition d’un spéculateur véreux, d’un aventurier marseillais et d’un repris de justice. ®

Cela dit, il enfonça son chapeau sur ses oreilles t et pirouetta sur ses talons avec une légèreté relative. Mais avant qu’il eût touché le bouton de la porte, Castafigue le saisit par le fond de sa culotte et le rapporta au milieu du cabinet : i

« Un dernier mot, Fafiaux de mon âme. Vous allez de ce pas dénoncer la retraite de M. Gilot ici présent?

— J’en ai le droit.

— Minute ! je ne suis pas fixé sur les antécédents du susdit, et, d’ailleurs, je m’en moque comme d’un pépin de grenade. Ce que je sais, c’est qu’il a mis bravement tout son bien dans une œuvre de civilisation que vous avez fait rater, singe ténébreux que vous êtes 1 et que nous avons besoin de lui pour liquider l’affaire au mieux de tous les intéressés. C’est pourquoi, doux Fafiaux, si je vois poindre ici le tricorne d’un gendarme, je vous cherche, je vous trouve et je vous casse en deux comme un morceau de canelle! Avisse! Et maintenant, trésor de bienfaisance, va comme Dieu te pousse, et ne retombe pas sous la main de l’aventurier marseillais. »

M. Fafiaux sortit beaucoup plus vite qu’il n’était entré. Peut-être murmura-t-il encore sur le seuil une vague menace, mais ces velléités d’intimidation ne tinrent pas contre l’avis du capitaine. Le premier soin qu’il prit en sortant de l’hôtel fut de chercher M. Mouton, de fairesa paix avec lui et de lui annoncer le retour de Castafigue. Mouton savait déjà la

nouvelle, et il était dans les transes depuis la veille au soir. Les deux amis tremblèrent de compagnie, ce qui ne laisse pas d’être une petite consolation pour les hommes d’un naturel doux. Le distillateur en chef de la Grande-Balme ajourna ses projets d’émancipation à des temps meilleurs. Pour parer au danger le plus imminent, il résolut de s’enfouir dans la succursale des Bigarades, fondée deux ans après la maison mère de la Balme, dans le voisinage de Grasse. Là, caché sous un pseudonyme impénétrable à la justice elle-même, il pouvait vivre en paix, à l’abri de toutes les poursuites, jusqu’à la liquidation définitive du Humbé. Cette éclipse garantissait M. Fafiaux contre tout accident : Adhémar ne pouvait l’atteindre qu’à travers son ami Mouton. Le principal acteur disparu, l’auteur de la comédie était net; il n’y avait plus de recours à exercer contre lui.

Après avoir assuré ses derrières, le bonhomme demeurait en présence de la ruine qu’il avait faite : Valentine et Contran n’avaient plus rien. Ces trois beaux millions arrondis patiemment, l’un après l’autre, par le travail de toute sa vie, étaient allés se perdre à la côte d’Afrique ; il n’en restait pas une épave. Si les créanciers d’ Adhémar pouvaient encore espérer une parcelle de leur capital, les actionnaires n’avaient pas un centime à prétendre. M. Fafiaux tomba dans une tristesse profonde à l’idée que cette petite Valentine, objet de ses plus paternelles complaisances, allait connaître le besoin. Plus que jamais, il maudit l’entraînement fatal qui avait jeté la pauvre petite dans les bras de M. de Mably.

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« Si elle avait épousé Lambert de Saint-Génin, elle aurait aujourd’hui 270 000 francs de rentes; et elle demeurerait à Lyon, sous ma main! »

Ces réflexions le conduisirent jusqu’à la rue Saint- Dominique; il prépara chemin faisant une demidouzaine de phrases adaptées à la circonstance.

<t Le plus tôt sera le mieux, pensait-il ; je ne dois pas les laisser dans l’ignorance de leur malheur. Le coup, venant de moi, sera moins rude au cœur de la pauvre Valentine. Allons !»

Tous les objets qui frappèrent ses yeux, depuis la porte d’entrée jusqu’au jardin, aggravèrent sa mélancolie ; cette plaque de marbre où le nom de Mably étincelait en lettres d’or, n’appartenait déjà plus à sa nièce ; les livrées des domestiques, le landau " qu’un valet d’écuiie lavait devant la remise, les quatre grands tableaux de Joseph Vernet qui décoraient le vestibule, les beaux meubles des trois salons, tout était condamné d’avance à l’gnominie des enchères. Il estimait tout au rabais, à la façon des commissaires-priseurs, et se demandait si la vente suffirait à payer les dettes du ménage. Quant aux économies que M. de Mably pouvait avoir dans son secrétaire, il n’y avait pas trop à compter là-dessus. Ces jeunes gens vivaient au jour le jour.

Mais les résolutions de M. Fafiaux, ses phrases toutes faites et son sermon préparé, tout fut mis en déroute par le spectacle qui lui apparut au jardin. Valentine et Contran étaient descendus ensemble. La jeune femme avait mis un peignoir blanc tout uni, sauf quelques rubans bleus passés au bout des manches et autour du col ; ses admirables cheveux

LE MARQUIS t)E LANROSE

châtains étaient noués au-dessus de la tête par un ruban pareil. Contran avait l’air d’un berger, dans son charmant petit costume de coutil gris. Un doux soleil illuminait les feuillages dorés, mais à peine éclaircis par les premiers frissons de l’automne. A peine si l’on voyait quelques feuilles des tilleuls et des marronniers se poursuivre dans les allées quand la brise fraîchissait un peu. La rosée du matin, encore mal essuyée, scintillait çà et là parmi les herbes de la pelouse. Trois ou quatre oiseaux familiers, merles et pinçons, égrenaient à coups de bec les petites baies orangées d’un sorbier. Le nom de paradis arriva tout naturellement sur les lèvres de M. Fafiaux, à la vue de ce joli décor et du couple qui l’animait. Il oublia pour un instant le danger qui pendait sur ces deux têtes rayonnantes. Rien ne nous porte à l’oubli comme les splendeurs de la nature : n’est-elle pas elle-même une grande oublieuse? Quel écho du jardin se souvenait encore du nom de Lanrose? Et pourtant il n’y avait pas quarante-huit heures que les larmes d’une noble femme elle sang d’un gentilhomme accompli avaient coulé sous ces beaux arbres.

Valentine poussa un cri de pensionnaire en apercevant le bonhomme. Elle se dégagea lestement, car la vérité m’oblige à dire que son mari la tenait par la taille.

• « Un steeple-chase ! dit-elle. C’est mon oncle qui

est le but, »

Et de courir. Mably se jeta à sa poursuite et crut l’atteindre du premier bond. Le but, pour lui, n’était pas M, Fafiaux; c’était elle. Maïs au moment où

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il étendait les deux mains pour la prendre, elle fit un saut de côté et arpenta la pelouse humide, sans pitié pour ses bas k jour et ses petits pieds presque nus dans leurs souliers découverts. Son mari l’eût suivie dans le feu, ce matin-là; à plus forte raison la suivit-il dans la rosée.

« O jeunesse ! murmurait Fafiaux. C’est bizarre : il y a des gens qui sont toujours jeunes et d’autres qui ne le sont jamais. ï

Valentine interrompit par deux baisers sonores cette réflexion toute personnelle. Le comte, qui galamment s’était laissé battre, arriva bon second pour serrer la main du vieillard.

« Salut, salut! grommela M. Fafiaux. Il parait qu’on s’amuse ici.

— Non, mon cher oncle, dit Valentine. On ne s’amuse pas : on s’adore.

— Certainement ça vaut mieux que de se chavasser. Et... comme ça, tout va bien?

— C’est-à-dire que je suis heureuse, heureuse... ah! tenez! mille fois plus heureuse qu’aux premiers jours.

— Saperlotte! Et moi qui vous apporte une mauvaise nouvelle.

— Ne nous ladites pas! Écoutez. Nous avons pris ce matin une résolution qui me comble de joie. Il s’agit de nous cloîtrer ici pour quinze jours, et de vivre, mais là, tout à fait l’un pour l’autre.

— C’est toi qui as eu cette idée-là, poulette?

— Moi et lui. Cela nous est venu à tous les deux en môme temps. Personne ne viendra nous relancer ici; nos amis sont encore en villégiature; nous pou-

vons être à nous sans éveiller la jalousie du monde; il y a si longtemps que je rêve d’être un peu seule avec lui 1

— Alors, ma chère enfant, je puis risquer ma mauvaise nouvelle, car elle ne sera plus mauvaise qu’à moitié. On me rappelle à Lyon pour les affaires de la librairie.

— O le vilain oncle que vous faites! Avez-vous peur de nous gêner? Mais vous êtes une partie de nous, la meilleure!

— Câline, va! Si tu m’aimes un peu, je te le rends avec usure. Tu verras! Je ne suis qu’un pauvre bon- ^ homme, mais s’il fallait donner ma peau pour tenir . tes pieds chauds, je la donnerais. On te dira peutêtre que je ne t’aimais pas, que je t’ai fait du tort...; mais Dieu qui lit dans les cœurs... je m’entends. Pense à moi, quand tu pourras..., je reviendrai peut-être ici plutôt que je ne te le dis. Si je te quitte comme ça, c’est encore une preuve d’amitié. Pas de danger que je t’oublie en route..., au contraire. Suffit. Quand on fait ce qu’on peut, on fait ce qu’on doit. Embrasse-moi encore.' Aux grands maux les petits remèdes. Adieu, mes enfants; ne me reconduisez pas : je connais mon chemin ; adieu ! »

Il partit le matin même après avoir brûlé quelques papiers dans sa chambre. Valentine etGontran demeurèrent sous une vague impression de tristesse. Ce n’était pas que le comte de Mably attachât une grande importance aux grimaces de ce grotesque, mais on l’avait vu pleurer de vraies larmes. A travers son radotage incolore un sentiment mal défini, mais sincère, avait percé. « Je ne reconnais pas'

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mon oncle, dit Valentine. C’est la première fois qu’il se montre ainsi. On ne m’étonnerait guère en m’apprenant demain qu’il est tombé malade.

— N’aie donc pas peur, dit le comte en essuyant les yeux de sa femme. Le père Fafiaux est éternel. »

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