‹ Le marquis de LanroseChapitre 7 sur 10 · LIQUIDATION · texte numérisé non relu

LIQUIDATION

Ce ne fut pas précisément le besoin de solitude qui décida Valentine et Contran à se cloîtrer chez eux. La jeune femme savait que le moindre accident, la lecture d’un journal, la rencontre d’un ami, une visite au club pouvait révéler à Mably toute l’histoire des vacances et gâter sa vie à jamais. Or, Valentine appréciait son bonheur, depuis qu’elle se sentait menacée de le perdre. Elle s’était reprise d’un sentiment très-vif pour ce mari qu’à vrai dire elle n’avait jamais cessé d’aimer. Le feu latent, ou comprimé, dans le fond de son cœur, éclatait avec joie depuis qu’il avait trouvé une issue ; Mably, de son côté, comprit que sa liaison avec Éliane et sa rencontre avec le marquis ne tarderaient pas à tomber dans le domaine public. Or, une jolie femme est toujours la première informée des trahisons de

LA VIEILLE ROCHE

son mari. Les deux sexes ont intérêt à lui ouvrir les yeux. Ses amies (et quelle amitié féminine va sans un grain de jalousie?) se réjouissent de lui montrer qu’elle n’est pas la plus belle de toutes aux yeux de l’homme qui la connaît le mieux. Ses amis , qui presque tous seraient bien aises de monter en grade, croient mériter leur avancement en lui prouvant qu’elle est dupe d’un ingrat. La trahison d’un mari, lorsqu’elle est publiquement constatée, semble ouvrir la succession du coupable à tous les amis de la maison. Contran savait le train du monde. Il avait trop souvent exploité les bonnes fortunes de ses amis pour croire que personne ne prendrait avantage de la sienne. Et, depuis qu’il était rentré en possession de Valentine, il n’était pas d’humeur à expier son vol par la perte d’un bien si cher.

Voilà nos gens unis, et je laisse à songer

De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines !

Leurs peines n’est pas ici le mot juste; mais aussi ne conté-je pas les aventures de deux pigeons. Si Valentine avait souffert à Garville, elle s’y était vaillamment amusée. Quant à M. de Mably, il avait égayé par un bel et bon crime la solitude de son colombier.

Cependant, s’il est vrai de dire que Dieu pardonne beaucoup à ceux qui aiment fort, Valentine et Contran méritèrent leur grâce dans la semaine qui suivit le départ de M. Fafiaux. La lune de miel ajournée depuis quatre ans se leva sur l’horizon. ÎLes deux amants se mirent à dépenser en prodi-

gués les trésors qu’ils avaient économisés à l’hétel Meurice.

Pour la première fois ils furent absolument l’un à l’autre ; les théories de Contran étaient en déroute et sa politique de ménage h vau-l’eau. Il eut vingt ans ; il jouit de ce bonheur imprudent, mais délicieux, qui consiste à nous absorber en autrui. Il retrouva les molles extases où le cœur se fond, les transports qui nous enlèvent bien au delà du septième ciel, et les heures de plénitude orientale où l’homme se détache de lui-même, se regarde languir et se trouve beau ainsi.

Cette fêle durait depuis sept jours lorsqu’unmatin Contran reçut la carte du baron de Saint-Cénin. Il descendit du ciel pour donner audience à l’excellent garçon. Lambert n’était pas un étranger, que diable! Dans tout bonheur honnête et permis, on réserve une petite place à la famille.

Les deux cousins s’abordèrent avec des physionomies bien diverses. Autant le sourire du comte était ouvert et sa poignée de main cordiale, autant Lambert semblait froid et contraint. Vous auriez dit, en vérité, que les deux personnages avaient interverti leurs rôles.

« Que diable as-tu ? dit Contran.

— Rien.

— Si 1 tu es tout chose. On dirait que tu sors du bain froid.

— Je ne tremble pas, cependant.

— C’est bien heureux. Pourquoi tremblerais-tu ? Veux-tu fumer?

Merci. Je viens te voir, simplement.

LA VIEILLE ROCHE

— Pourquoi es tu resté si longtemps sans nous donner de tes nouvelles ?

— T’aurais-je fait plaisir ?

— Oui, morbleu !

— Je n’en étais pas sûr.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas.

— Ah ! Tu m’ennuies, dis donc. Déjeunes-tu avec moi?

— Avec toi, ou avec vous ?

— Avec nous deux, bêta ! Est-ce que nous avons l’habitude de faire table à part ?

— Ainsi donc, elle mange ?

-Qui?

— Val.... ta fem.... ma cousine?

— Pourquoi ne mangerait-elle pas ?

— Et elle va toujours bien ?

— A merveille. Tu vas la voir.

— Ah !... c’est drôle.

— Mais enfin, vieux sauvage, à qui en as-tu?

— A personne.

— Il ne t’est rien arrivé de fâcheux ?

— A moi? Rien.

— Qu’as-tu fait dans Paris depuis qu’on ne t’a vu?

— J’ai soigné le cousin Lanrose.

— Ah ! voilà pourquoi tu me boudes ?

— Je ne boude pas. ,

— Qu’est-ce qu’il t’a dit de moi !

— Rien, sur l’honneur.

— Sait-il que je fais prendre de ses nouvelles?

— Pierre le lui dit tous les matins. Du reste, tu

peux t’en dispenser à partir de demain ; nous l’avons levé il y a une heure.

— Tu n’es donc pas seul auprès de lui ?

— 11 y a ma cousine Haut-Mont qui ne le quitte guère.

— Et Adhémar?

— Il vient, mais il ne reste pas. Les affaires ! tu sais. On dit même qu’il s’en est trop mis sur le dos, des affaires.

— Bah! il est fort.... Ainsi, le marquis ne t’a point reparlé de moi !

— Jamais.

— Tu sais pourtant à quel propos nous nous sommes battus?

— Pas encore. Ce n’est pas faute de l’avoir questionné !

— Je m’en rapporte à toi.

— Dame ! C’est trop drôle aussi, de servir de témoin sans connaître un mot de l’affaire ! Quand on veut s’aligner pour des secrets d’amour, ou d’État, on ne se fait pas assister par un parent ! On va au bois de Vincennes, et l’on paye à boire à deux soldats ; c’est plus simple.

— Ne te fâche pas, mon bon ami ; tu sauras tout.

— Quand?

— Plus tard. Tiens! au premier changement de ministère!

— Bon ! je parie maintenant qu’il s’agissait de politique !

— Tais-toi, malheureux !

— Eh bien, crois-moi, si tu veux ; je m’en doutais!

LA VIEILLE ROCHE

— A quoi as-tu vu ça?

— Mais on peut être bon enfant et avoir le nez creux, comme disait un saltimbanque de province appelé Chambard, ou Ducosquet. Suis mon raisonnement. Quand on se bat sans dire pourquoi, c’est qu’il s’agit d’amour ou de politique. Or, le cousin Lanrose est un homme fini, comme homme.

— Qu’en sais-tu?

— Eh ! parbleu ! crois-tu donc que sans ça il aurait permis à sa femme d’aller moisir dans un couvent?

— Elle entre au couvent, ta cousine?

— Elle y est.

— Pas possible !

— Tout Paris le sait. Ça lui a pris le lendemain de notre départ pour Carville. Elle devait finir de cette façon-là : je l’ai toujours connue mystique.

— Et le monde, qu’est-ce qu’il dit?

— Le monde dit comme moi. C’était prévu. N’importe, le matin où elle a renvoyé son paquet avec la lettre, j’ai senti quelque chose qui me trifouillait dans les yeux. Le cousin était sur le dos, et pas fort, je t’en réponds. Pierre entre dans la chambre avec un grand machin noir en serge ou en percaline comme la toilette des tailleurs. La lettre était venue par le môme commissionnaire. Il la prend, la décachette et la lit pendant que je dénoue les cordons du paquet, et qu’est-ce que je vois? une robe, des jupons, des souliers, un éventail, tout, jusqu’à la chemise et le chapeau, un peu aplati par exemple. Ça m’a fait l’impression..., comment dirai-je? du tas d’habits qu’on trouve au bord de la Saône quand un'

individu s’est noyé. Au fait! c’est une femme à la mer; il n’y a pas à dire. Le cousin a fourré la lettre sous son oreiller, et il s’est essuyé les yeux.

— Je croyais qu’une femme mariée ne pouvait pas entrer au couvent?

— Est-ce qu’il y a des règlements pour une marquise de Lanrose? C’est elle qui fait la pluie et le beau temps dans tous ces endroits-là....

— Chut!

— Qu’as-tu?

— Ma femme!

— Eh bien? Après? Est-ce que je dis du mal? »

Valentine accourait en chantant et en faisant de

petites glissades sur les parquets dépouillés de leurs tapis. Elle s’arrêta court à la vue de Lambert, et ses yeux se portèrent avec un peu d’inquiétude sur le visage de son mari. Mais elle y lut tant d’amour et tant de confiance qu’elle fut aussitôt rassurée. Lambert la vit sourire et tendre ses deux mains : il se rassura donc à son tour et s’épanouit. La glace fondit entre eux si lestement que Mably n’eut pas le temps de saisir un symptôme de gêne.

<t Eh! quoi! mon cher cousin, dit Valentine ; vous ne me demandez pas la permission de m’embrasser? Je ne suis pas inabordable ici comme à Garville : j’ai mon mari ! »

Lambert écarquillait ses yeux et ne savait que faire*

« Mais va donc! dit Contran. Je t’ai connu plus embrasseur que ça! »

Il s’exécuta en disant : c Ça n’est pas que ça soit de refus. Je n’osais, voilà tout. Mais, cousine, que vous avez donc bonne mine ! >

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La comtesse profita du rapprochement pour loi dire à l’oreille : « Pas un mot ! Je vous pardonne. >

Lambert comprit alors que ses fredaines de Car- ' ville étaient décidément lettre close pour son cousin. Depuis l’après-dinée où il avait rais habit bas avec tant de candeur, il s’était toujours cru à la veille d^une affaire. Il lui semblait impossible que Gontran ignorât un scandale public, connu de tout Paris, divulgué par les journaux les plus répandus. S’il s’était décidé à reparaître enfin chez son ami, et s’il y avait apporté un visage si sévère, c’est que Mme de I Haut-Mont lui avait brouillé la cervelle par des rêveries de l’autre monde. La chère dame avait toujours l’imagination vive : la solitude, l’inaction, les longues veilles au chevet de son frere accéléraient encore le travail incessant de son esprit falot. Le marquis avait promis de lui conter le triste événement qui intéressait à si haut point l’honneur de la famille, mais chaque jour il remettait la confidence au lendemain. Réduite aux conjectures sur cette question capitale, elle s’était rabattue sur ses souvenirs de Carville et sur le dénoùment du petit drame dont elle avait fourni le décor. Elle aussi croyait impossible que Gontran ne sût pas tout ; elle le voyait en proie à toutes les fureurs de la jalousie, à tous les démons de la vengeance.

La réclusion hermétique des deux époux, ce têteà-tête mystérieux que le comte de Mably semblait avoir imposé à sa femme, huit jours passés sans nouvelles de la rue Saint-Dominique, ouvraient une vaste carrière aux fantaisies romanesques de Mme de Haut-Mont. Eüe ne rêvait plus que femmes mu-

rées dans leur chambre, poisons lents, supplices raffinés, Ugolin dans sa tour, Pia de’ToIomei dans la Maremme. Et comme l’absurdité est une maladie contagieuse entre toutes, Lambert avait fini par déraisonner en duo avec sa vieille cousine. Il partit à la fin pour l’hôtel de Mably, comme Persée pour le rocher d’Andromède. Le sacrifice de sa vie était fait, mais il voulait dompter le monstre et sauver la victime.

Vous devinez qu’il fut agréablement surpris en voyant la victime si gaie, si fiorissante, si amoureuse du' monstre qui ne la dévorait que des yeux. Impossible de garder une arrière-pensée : la prisonnière n’avait point essuyé ses larmes avant de paraître ; le geôlier ne cachait point des sentiments farouches sous un sourire cordial ; il n’y avait pas à dire : cette prison était un nid.

Les deux amants retinrent leur cousin à déjeuner, et il vit que si l’infortunée Valentine était condamnée à mourir, le supplice adopté n’était pas celui d’Ugolin. Le maître d’hôtel servit des viandes irréprochables, dont pas une n’affectait la forme d’un cœur humain : aucune comparaison à faire entre Valentine et Gabrielle de Vergy. Lambert mangea de tout, selon son habitude ; il prit de tous les vins, et plutôt trois fois qu’une, mais sans éprouver les effets du célèbre poison qui changeait le vin de Chypre en vin de Syracuse, Le seul effet qu’il put observer sur lui-même fut le progrès d’une douce et bienveillante hilarité qui teignit l’univers en rose et accrocha des petits soleils à tous les angles des cristaux. Toute la table se mit à rire, les parois, le plafond, les rideaux

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s’égayèrent; Lambert devint le centre d’un million de regards non-seulement amis, mais folâtres, et ses yeux se mirent à refléter cet innombrable scintillement qui pleuvait sur eux de toutes parts.

La parole et le geste, on le croira facilement, se mirent bientôt de la partie. Ce brave cœur qui s’était boutonné le matin creva de tous côtés et répan- ’dit la joie en mille éclats fantastiques. « Ah ! mes amis, disait-il en tendant la main à Contran pardessus la compote, c’est donc vous, encore vousl Moi, ça n’a rien qui m’étonne ; je serai toujours le même; tel aujourd’hui, tel demain, et toujours, et même après 1 Mais vous retrouver si gentils, j’en ai l’âme tout en l’air. Et ma cousine Haut-Mont 1 Tant pis! laissez-moi rire! C’est plus fort que moi. On me fermerait la bouche et les yeux, je rirais par les semelles de mes bottes. Ainsi!... Y a-t-il des gens drôles, mon Dieu ! pour ne par dire bêtes! Bonjour, Valentine ; ça va bien ?

— Merci, Lambert. Vous voyez.

— C’est égal! Répondez plus catégoriquement, parce que, voyez-vous, j’ai trop besoin de rire. Ah ! ma pauvre cousine! Pas vous! Elle! A la santé de ma cousine Haut-Mont! Oh! je vous l’enverrai; n’ayez pas peur. Il faut qu’elle vous voie. Toi, si tu voulais faire une bonne farce.... Mais non! Nous ne sommes pas en province, tudieu ! Tu me l’as fait observer, je me tiens.

— Tiens-toi, ne te tiens pas, cela nous est égal. La différence est si minime ! mais tâche de parler, clairement si tu peux.

— Je ne parle donc pas? Merci ! Il y en a que

pour moi. Ah ! mes enfants ! que je m amuse l

— De quoi ?

— De tout! de vous, d’elle, de moi. Car j’ai été bête aussi, voyez-vous ! Mais bête à faire renchérir le foin dans six royaumes. Ah ! ah ! ah ! ah ! J’en crèverai. Encore un peu de ton pomard, veux-tu!

— Bois la cave, gros fou, mais tâche d’avoir l’expansion moins énigmatique.

— Mysterium, mystère ! Te rappelles-tu le pauvre abbé Grimblot?

— Sans doute. Hé bien ?

— Oh ! ce souvenir est totalement étranger à la circonstance.

— Tu parlais de Mme de Haut-Mont?

— Un peu ! C’est bien le moins qu’on parle de celle qui parle tant.

— Parles-en donc, alors ; et puisque tu sais des choses si risibles, ne les garde pas pour toi seul.

— Non! j’aime mieux qu’elle vienne. Elle viendra, mon bonhomme ! Et vous aurez le plaisir de la surprise. Surtout ne défends pas ta porte et laisse-la bavarder tout son soW. »

Le café, les liqueurs, la parole et surtout le gros rire, plus excitant que tous les vins connus, achevèrent de griser le brave Saint-Génin, mais sans le rendre plus explicite. Il s’échappa vers deux heures, le chapeau sur l’oreille et le visage enluminé, donnant à croire au jeune ménage que ses habitudes de table l’avaient rendu un peu fou.

Il n’était pas sorti depuis une heure qu’on annonça Mme de Haut-Mont.

La duchesse, sans rouge, sans mouches, sans pa-

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niers, réduite à ses cheveux naturels, n’était que l’ombre d’elle-même. Sa taille paraissait raccourcie d’un demi-pied, depuis qu’elle ne perchait plus sur ses hauts talons. Huit ou dix jours passés au chevet d’un blessé avaient suffi pour ranger cette petite folle et lui donner enfin son âge. Elle entra sans sautiller, d’un pas presque grave. Un changement si radical ne pouvait échapper à Valentine et à Contran. Ils en furent étonnés, pour ne pas dire émus, et se regardèrent l’un et l’autre avec une expression d’inquiétude et de tristesse. Elle reçut aussitôt le contre-coup du sentiment qu’elle avait fait naître : les larmes jaillirent de ses yeux et elle se jeta dans un fauteuil en sanglotant.

Les deux époux pensèrent en même temps : « C’est une vieille folle, on le sait, mais à qui diable en a-t-elle? Lambert n’est pas un prophète infaillible : la comédie qu’il avait promise s’annonce mal. » Tout en faisant ces réflexions, ils s’empressaient poliment • autour de la duchesse.

Elle releva brusquement la tête, vit qu’ils étaient tous deux à sa portée, étendit les deux bras à la fois, saisit les jeunes gens par le cou, les barbouilla de ses larmes et de son tabac d’Espagne, et les poussa l’un vers l’autre pour les contraindre à s’embrasser.

En pareille occasion les deux êtres les mieux épris se rejettent naturellement en arrière : c’est un instinct. Elle crut qu’on lui résistait, et s’écria d’une voix aiguë avec un redoublement de larmes : « Embrassez-vous ! Pardonnez-vous! Les torts sont réciproques ! C’est une amie qui vous abjure de renon-

cer à vos projets de vengeaace. Oubliez ! Pardonnez ! Passez l’éponge sur tout ça! »

L’effet d’un tel exorde est facile à deviner. Les deux têtes s’arrachèrent aux mains débiles de la duchesse. Valentine et Contran se regardèrent avec stupéfaction, puis avec défiance. Chacun d’eux se tourna ensuite vers cette vieille enfant terrible qui apportait dans son ridicule tous les secrets de la maison. Le comte aurait voulu lui imposer silence, et pourtant il éprouvait un violent besoin de l’entendre. La comtesse brûlait de lui fermer la bouche; mais elle eût été cruellement déçue si Mme de Haut-Mont était devenue muette en ce moment. La jeune femme ne se sentait coupable que d’un enfantillage; elle voulait savoir à tout prix, même au prix de son secret, si Contran n’était pas coupable d’un crime. Le mari regardait sa faute comme une peccadille : tout homme s’adjuge en pareil cas le bénéfice des circonstances atténuantes. Nos torts ne sont jamais véniels à nos yeux ; ceux de nos femmes sont mortels : autre affaire ! Contran donc oubliait déjà son rôle d’accusé pour prendre l’attitude sévère d’un juge. Son cœur bondissait à l’idée que le dommage avait été réciproque, et ce fut lui qui cria d’abord à Mme de Haut-Mont :

« Mais parlez ! Parlez donc, madame, au nom du ciel! ï

Elle le saisit par un bouton de sa redingote et lui répondit dans le visage avec une égale vivacité : « Que voulez-vous encore que je vous dise, puisque vous savez tout? Vous savez qu’elle n’a pas été coupable, mais coquette et légère ! Ce rendez-vous, la nuit,

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dans ma maison, n’était que l’imprudence d’une enfant; c’est'la fatuité de Bourgalys et la brutalité de Lambert qui ont fait l’esclandre. Le duel de ces deux gamins, pouvait-elle l’empêcher? Pouvait-elle lier les mains aux gazetiers qui ont tout mis dans leurs feuilles? Bagatelles que tout cela! Et vous seriez un monstre de la faire mourir à petit feu pour des bagatelles ! »

Gontran respira mal : il flairait un scandale énorme, et, quant au principal, la caution de la duchesse ne lui paraissait pas bourgeoise. Le regard qu’il dirigea sur Valentine exprima une inquiétude si froide et si sévère que les deux femmes eurent la chair de poule. La duchesse et l’enfant le traduisisirent chacune à leur façon : l’une comprit vengeance et l’autre enquête.

« En vérité, cela vous va bien! reprit la duchesse avec colère. Que diriez-vous, que feriez-vous si elle avait suivi votre exemple ?

— Mais, madame.... Je vous supplie.... »

Valentine s’était rapprochée, et elle écoutait des yeux autant que des oreilles. La duchesse la prit, la baisa au front, et poursuivit sans lâcher le pauvre Gontran, qu’elle tenait courbé dans une position assez ridicule :

« Elle vous a pardonné, cette pauvre petite! Je vous pardonne aussi, moi qui ai soigné mon pauvre frère, moi qui ai vu porter le déshonneur, presque la mort dans ma famille ! Je compûtis aux faiblesses humaines ; je sais que vous aviez aimé cette illustre hypocrite et que ces amours mal enterrées ressuscitent presque toujours. Comment aurais-je la force

de vous haïr? N’êtes-vons pas le fils d’Araéric? Mon pauvre grand Armand ne vous hait pas lui-même ; il m’a parlé de vous sans amertume, ce matin. Car c’est d’aujourd’hui seulement que je sais le fin mot. Il ne regrette pas l’amitié qu’il vous avait vouée à la Balme» il ne vous reproche pas le bien qu’il vous a fait avant de vous connaître.

— A moi, madame !

— A vous. Ces deux mille livres de rente dont vous fûtes si étonné quand vous vous les découvrîtes chez Vaucelin, c’était Armand qui vous les envoyait, pour l’honneur de la noblesse française. »

Le comte fit un geste de fureur. Cette révélation, cruellement tardive, lui montra comme une enveloppe de scélératesse autour de lui. Il crut que le marquis de Lanrose, prévoyant dès 1854 ce qui devait arriver quatre ans plus tard, avait acheté sous main le droit d’écraser son rival par un reproche d’ingratitude et de bassesse. Il se sentit comme dégradé par une faute qui n’aurait rien eu d’infâme en elle-même sans cette précaution machiavélique du marquis. Et comme le cœur était haut et l’orgueil irascible, il se produisit en lui un de ces bouillonnements qui font éclater les chaudières.

Mais la bonne duchesse le tenait obstinément par un bouton et suivait le fil de son discours. Elle se précipitait vers le but sans regarder à droite' ni à gauche, comme ces trains de vitesse qui sèment de petits incendies sur les talus et n’y font pas même attention.

« Ainsi donc, poursuivit-elle, tout le monde vous

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pardonne, et vous seul, méchant garçon, vous garderiez rancune à cette pauvre petite ! Embrassez-la, saperlipopette, et rendez grâce aux dieux qui Tont faite trop femme de bien pour vous payer en votre monnaie ! »

Si Gontran n’était pas d’humeur emb^^lfrassante, Valentine semblait encore moins disposée à se jeter au cou de son mari. Elle s’était laissée aller dans les bras d’un fauteuil et elle regardait la pointe de son pied d’un air farouche. Depuis qu’elle se savait trahie pour Éliane, elle avait oublié toutes les peccadilles de Carville. Elle ne songeait plus à se faire pardonner ses imprudences : elle se faisait juge, et juge implacable de Gontran. Elle poursuivait l’instruction dans sa petite tête ; elle se rappelait les paroles, les actes, les circonstances les plus insignifiantes qui avaient précédé son départ. Ce n’était plus elle qui avait voulu prendre des vacances, c’était lui qui l’avait éloignée pour se rendre plus libre. Les faits se présentaient en foule à sa mémoire, les preuves s’ajoutaient aux preuves, chaque seconde appcfrtait son contingent d’évidence. Le phénomène de cristallisation qui l’avait rendue folle d’amour à la Grande-Balme recommençait dans le fond de son cœur, mais quelle différence ! C’était une myriade de cristaux noirs, d’un éclat lugubre, qui s’entassaient les uns sur les autres en montagne.

L’émotion toujours croissante devint si forte au bout de quelques instants, que la jeune femme se leva et courut à la porte, en appuyant son mouchoir sur ses lèvres pour étouffer un sanglot. Mais la porta était trop loin ou le sanglot trop près.

La duchesse et Gontran se levèrent en sursaut et tournèrent les yeux vers elle. Elle leur fit tête en s’adossant à la porte : « Oui, dit-elle, je pleure, soyez contents! Je pleure ma vie perdue, mes illusions détruites, mon amour indignement méconnu ! Trahie, mon Dieu ! pour cette femme ! après huit jours d’une félicité dont les anges auraient été jaloux ! »

Il eût été facile de lui répondre que la trahison de Gontran n’avait pas suivi mais précédé cette bienheureuse semaine. Mais le cœur féminin a sa chronologie à part, comme il a sa logique. Du reste, elle n’attendit pas la réponse. Elle s’enfuit chez elle, et laissa la duchesse en tête-à-tête avec Gontran.

Le comte revint tout droit à Mme de Haut-Mont, et lui dit d’une voix serrée :

<i Eh bien ! madame, êtes-vous contente de ce que vous avez fait? Elle ne savait rien, ni moi non plus; nous vivions ici depuis huit jours comme des tourtereaux dans un nid. Et maintenant, qu’est-ce qu’il nous reste à faire? A plaider en séparation l’un contre l’autre, au grand plaisir des badauds. Elle n’aura pas de peine à prouver que je l’ai trahie dans le domicile conjugal ; je ne manquerai pas de griefs aussi sérieux ; ceux que vous m’avez fournis suffisent amplement, et j’ai peur d’en découvrir d’autres. L’honneur de votre frère tombera pêle-mêle avec le mien dans la bagarre : nous sommes tous perdus, sans compter deux ou trois messieurs à qui je réserve un coup d’épée pour le tapage qu’ils ont fait. Voilà le fruit de votre ambassade. Jouissez-en, mais, pour Dieu ! faites-moi l’amitié d’en jouir désormais

;hez vous, et permettez que je règle mes comptes ivec Mme de Mably sans intermédiaire et sans témoin.

— Polisson ! s’écria la duchesse. Il ne vous manquait plus que de me mettre à la porte. Si votre galant homme de père était là, il vous donnerait le fouet!

— Mon père a eu ses faiblesses ; je les respecte, mais je ne suis pas homme à leur sacrifier mon droit, le vous baise les mains, madame, et, de peur d’oublier une seconde fois les égards qui vous sont dus, je me mets moi-même dehors. »

Trois jours après cette visite, tandis que la duchesse soignait ses nerfs dans l’hôtel de la rue Cassette, tandis que Valentine et Contran, invisibles l’un à l’autre, quoique logés sous le même toit, échangeaient des lettres de huit pages et préparaient leur séparation, le marquis de Lanrose fut éveillé vers minuit par son valet de chambre. Le marquis se levait déjà sept ou huit heures chaque jour, mais il était encore faible et ne sortait pas de la maison.

« Monsieur, lui dit le vieux Pierre, c’est M. de Billefoix qui m’ordonne d’éveiller monsieur le marquis. Il paraît fort ému et dit que l’affaire est urgente.

— Qu’il entre vite alors! » répondit le marquis.

M. de Billefoix se jeta dans la chambre, sans

attendre le vieux serviteur qui apportait un flambeau.

« Qu’est-ce que j’apprends? dit-il. Tu es malade...

— Convalescent, mon cher. Mais, fussé-je à l’agonie, je redeviendrais valide pour te servir.

— Eh! sacrebleu! je voudrais bien avoir besoin de tes services. Mais ce n’est pas sur moi que le malheur est tombé, mon pauvre Armand.

— Ah!... Parle. Mais je serais bien étonné s’il me restait une mauvaise nouvelle à apprendre.

— Tu sais donc ?

— Quoi? Dis vite : j’ai encore un restant de fièvre, et la patience n’est pas mon fort.

— En un mot comme en deux, sais-tu ce qui arrive à ton fils?

— Je crois qu’il est en train de perdre de l’argent par sa faute.

— S’il n’avait perdu que le sien 1

— Le malheureux! Il a fait tort à quelqu’un? Je payerai.

— Je te le défends bien! Tu te ruinerais sans rien sauver. Il est dû plus de quinze millions aux créanciers seulement, sans parler des actionnaires. C’est un désastre financier comme on n’en a pas vu depuis longtemps. Le gouvernement s’en est ému, la justice s’en mêle. Tu liras demain au Moniteur la mise sous séquestre et la nomination d’un liquidateur.

— Qui?

— M. Braun, l’ancien banquier.

— Bon. Est-ce qu’il ne loge pas rue Neuve-de- Luxembourg?

— Oui.

— Parfait. J’irai le voir demain.

— Il n’y a rien à obtenir, mon ami. Tu ne sais pas ce que c’est qu’une liquidation.

— Crois-tu donc que je pense à solliciter des fa-

LA VIEILLE ROCHE

veurs? Assieds-tx)i là, mon vieux; tu vois que le premier choc ne m’a pas ébranlé. Donne-moi tous les détails que tu as. C’est bien le moins que je sache un peu ce qu’il a fait de mon nom, ce jeune homme! »

M. de Billefoix raconta en un quart d’heure la ruine de la colonie et la perte définitive du Humbé. Toute ressource était perdue, les dernières nouvelles annonçaient la mort de Mamaligo, égorgé par les grands vassaux, avec ses femmes et ses enfants : le soulèvement du peuple contre les chefs, une conflagration générale, et l’invasion imminente d’une flotille betjouana, qui descendait le fleuve avec dix mille hommes de débarquement.

Ce récit qui ne laissait aucune place à l’espérance ne parut point décourager le marquis de Lanrose. Au contraire, le vieux gentilhomme se rassérénait à vue d’œil en écoutant son ami. Quand les derniers détails furent épuisés, il tendit la main à M. de Billefoix et lui dit :

« Je te remercie. Tu m’as fait du bien. Ce n’est que la ruine ; je craignais pis. Adhémar a été imprudent, il a perdu l’argent des autres, mais il n’a pas sauvé le sien. Je peux encore l’appeler mon fils. J’irai le voir demain et nous aviserons ensemble. Maintenant laisse-moi dormir, car j’ai besoin de toutes mes forces. Si j’avais quelque chose à te dire, vers quelle heure seras-tu chez toi ?

— A toute heure du jour et de la nuit. Tâche d’avoir besoin de moi, ça me fera plaisir.

— Je te prierai probablement d’une démarche dans les bureaux.

•— Merci d’avance. Adieu. Dors si tu peux, mon. pauvre Armand.

— Je pourrai, mon cher Anatole. Bonsoir. »

Il dormit en effet jusqu’à huit heures, fit atteler le coupé, passa chez son notaire, entra successivement à la Banque et au Crédit foncier, s’arrêta quelque temps chez M. Braun, rue Neuve-de-Luxembourg, et descendit vers dix heures dans la cour de son fils.

Le désordre de la maison était au comble. Le concierge fraternisait sur le seuil de sa loge avec un sergent de ville. Une demi-douzaine de messieurs affairés couraient par les salons et les bureaux, la plume derrière l’oreille ; un homme de peine, courbé sous le poids d’un grand livre, emplissait la largeur d’un couloir et criait : (t Gare devant! » Les cartons bourrés de papiers allaient et venaient; la femme de chambre d’Yolande parlementait avec une figure de recors pour se faire ouvrir une armoire; plusieurs portes fermées par des pitons tout neufs montraient la cire rouge des scellés.

Adhémar se démenait au milieu de neuf ou dix amis dans sa chambre. Le lit n’était pas fait, les fidèles amis du malheur fumaient des cigares à trente sous pièce et buvaient du vin de Madère sur la cheminée comme sur un comptoir. Les uns faisaient une grimace de commisération, d’autres biaguaient (passez-moi le mot) la fortune contraire. Castafigue pleurait de rage et taillqfclait un guéridon de Boule avec la pointe d’un grattoir.

Personne n’annonça le marquis de Lanrose. Il ouvrit la porte lui-même et montra sa belle figui'e.

LA VIEILLE ROCHE

pâlie. Adhémar, qui gesticulait en lui tournant le dos, l’aperçut dans une glace ; a Mon père! » s’écria-t-il. Il jeta son cigare dans la cheminée; presque toute l’assistance l’imita. Un homme de bonne volonté ouvrit les deux fenêtres; plusieurs se levèrent; le seul qui fût du club vint serrer la main du marquis, lui fit son compliment de condoléance et se retira. Quelques minutes après, il n’y avait plus dans la chambre que le marquis et son fils.

« Mon père, dit Adhémar, je vous remercie d’être venu à moi. Je suis fort contre le malheur, si votre estime et votre amitié me restent. Mais n’y a-t-il pas imprudence à sortir dans votre état?... Je crains, en vérité...

— Je serais venu bien plus tôt, monsieur, si j’avais eu connaissance de vos affaires.

— Merci, père, merci! j’ai voulu vous épargner des émotions trop pénibles. Et puis... j’ai espéré jusqu’au dernier moment... J’ai cru qu’on y regarderait à deux fois... C’est la foudre qui me tombe sur la tête!

— Vous vous y êtes exposé contre tous mes avis, mais ce n’est pas l’instant de vous faire des reproches. Je sais qu’en tout ceci vous êtes surtout à plaindre. Votre femme et vos enfants, où sont-ils?

— Yolande est rue Cassette ; elle va porter la nouvelle à ma tante de Haut-Mont. Les enfants sont partis hier soir pour la Suisse avec leur grand’mère.

— Votre beau-p..., M. Gilot, est ruiné comme vous?

' — Presque autant. Il ne lui reste que son château

et quelques malheureuses terres.

I — Bien. J’aime à croire que vous n’avez pas détourné un centime de votre actif?

— Quand je l’aurais voulu, la chose n’était pas possible, tant nous avons été pris au dépourvu. Qui m’aurait dit cela? mais ils me le payeront! Je veux choisir un avocat qui les écrase. Je parlerai moimême, j’écrirai, je dirai tout! Je compromettrai la France entière!

— Ne déraisonnez pas....

— Mais cette spéculation, monsieur, c’était la gloire, la grandeur, la richesse de mon pays! J’entamais l’Afrique par le Sud ; je civilisais une population belliqueuse qui m’aurait fourni en moins de deux ans une armée de quatre cent mille hommes. Je raflais toutes les tribus qui séparent le Humbé du Sénégal; ma jonction opérée, je poussais toujours vers le Nord, faisant la boule de neige avec mon armée noire (tiens! c’est un mot!).... J’avais un million de soldats en 1862, trois millions en 1864, et maître de l’Afrique entière, je faisais mon entrée triomphale dans Alger comme Alexandre à Babylone! Ah! monsieur, j’aurais accompli de grandes choses sans la trahison de cette incorrigible catin qu’on appelle la France!

— Le dernier mot dément toutes vos phrases, monsieur. Si vous aviez envisagé un seul instant la sainte image de la patrie, vous ne parleriez pas d’elle avec un sot mépris. Vous n’avez pensé qu’à vous seul et fondé une colonie que pour grossir votre fortune.

LA VIEILLE ROCHE

— Mais la France en aurait profité plus que moi,'

et c’est elle qui me trahit. Qu’ont-ils fait, ces agents consulaires ou diplomatiques qui devaient protéger mes capitaux à Lohé?... j

— Ils se sont fait tuer, et vous vous portez bien.

— Ils se sont fait tuer parce qu’ils ne pouvaient j pas faire autrement. Mais leur mort pourrait encore être une aubaine pour nous, si le gouvernement songeait à l’exploiter un peu. Nous avons une flotte,' une armée, que je paye, moi et les autres contribuables ; qu’en fait-on? Parle-t-on seulement d’envoyer dix mille hommes à la baie Saint- Ambroise?

— Ehl monsieur 1 vous savez que le roi nègre est mort, le peuple soulevé, le royaume envahi, et qu’une armée française y périrait sans profit pour personne.

— Vous vous trompez, mon père. Au seul bruit de l’expédition, mes actions remonteraient de zéro à cinq cents francs, et je profiterais du moment pour les vendre.

— Il se peut; je n’entends rien aux agiotages de Bourse. »

Le pauvre homme d’honneur ne comprit même pas que son fils réclamait la flotte et l’armée pour complices dans une immense escroquerie. Il poursuivit du ton le plus calme :

« Mais cette ressource vous est ôtée et votre fortune parait anéantie sans espoir : que comptez-vous faire maintenant?

— Me relever par le travail I

— Bienl

— Les idées ne m’ont jamais manqué, grâce à

Dieu ! J’en ai dix dont la moindre vaut des millions. On verra! vous verrez! Non-seulement je rembourserai tout ce que j’ai perdu, mais j’indemniserai les parents, les amis, les malheureux actionnaires qui ont reçu le contre-coup de mon malheur.

— On n’entreprend rien sans argent, et vous n’en avez plus.

— Le crédit est le grand ressort de la société moderne.

— Oui, mais votre crédit, à vous? Il est malade, j’en ai peur.

— Je ne dis pas qu’aujourd’hui pour demain le public ait des millions à mon service. Mais avant d’implorer cette masse imbécile et poltronne qui fait pourrir ses écus dans les paillasses et les vieux bas, je m’adresserai à mes amis, à ma famille, à vous, monsieur, qui êtes mon père, qui êtes riche et qui ne me laisserez pas manquer mon avenir faute de quelques centaines de mille francs.

— Moi! c’est sur moi que vous comptez, monsieur?

— Et sur qui donc?

— Je vous rendrais service avec un vrai plaisir, si je possédais encore quelque chose. Le malheur est, monsieur, que je n’ai plus un sou.

— Vous avez une fortune de sept à huit millions.

— Je l’ai eue.

— Et depuis quand ne l’avez- vous plus?

— Mais depuis ce matin, et je m’étonne que vous ne l’ayez pas deviné plus tôt. Quoi! vous portez mon nom, vous êtes insolvable, vous ruinez toute

une population d’honnêtes gens, ce malheur est

LA VIEILLE ROCHE

public depuis ce matin, et vous ne comprenez pas qu’avant de vous apporter mes compliments de condoléance, j’ai dû porter tout mon avoir chez le liquidateur de vos affaires ! Je vous estimais assez pour croire que vous me connaissiez un peu mieux. »

' La duchesse était entrée dans la chambre tandis cpie le vieillard achevait cette déclaration. Elle écouta bouche béante, et quand il eut tout dit, elle lui sauta au cou en criant :

« Bien! mon frère. Voilà qui est agir en vrai Lanrose! mais rien de généreux ne saurait m’étonner venant de vous! »

Mais Adhémar avait reçu le sacrifice de son père comme un pavé sur la tête. Il en demeura d’abord atterré, puis il rebondit avec énergie et s’écria :

« C’est impossible, monsieur! Vous n’avez pas fait cela.

— Je vous assure, monsieur, qu’il ne m’en a pas coûté le moindre effort.

— Vous ne l’avez pas fait, vous dis-je, car vous êtes trop bon père de famille pour ruiner ainsi votre fils.

— Qu’est-ce à dire?

— Je dis que cette fortune était mon patrimoine, que j’en étais le seul héritier, que je comptais sur elle et que vous n’aviez pas le droit d’en disposer sans mon aveu.

— Était-elle à vous, ou à moi?

— A vous, comme un dépôt que vous deviez me transmettre à la mort. L’honnête homme qui procrée un enfant s’engage à lui laisser son bien ; la religion, la morale, la loi l’ordonnent, Croyez-vous

<îue j’aurais exposé d’un seul coup et l’avoir de ma mère et celui de ma femme, si je n’avais compté légitimement sur le vôtre? Vous me déshéritez, monsieur, vous me ruinez, vous partagez mon bien entre des inconnus ; c’est le fait d’un mauvais père, et je vous maudis I

— Jamicotonbleul cria la bonne duchesse. Mais, mauvais drôle, c’est un quasi-parricide que tu commets !

— Non, ma sœur, répondit gravement le marquis. Je ne suis pas son père. Écoute, mon garçon. Depuis trente et quelques années que tu portes mon nom, je n’ai jamais bien su si tu en avais le droit. Ta mère m’avait trompé durant toute l’année qui a précédé ta naissance; j’en ai la preuve écrite et je te la mettrai sous les yeux quand tu voudras. Cependant, comme elle était ma femme et jouait fort bien la comédie, j’ai pu supposer par moments que tu avais du sang de galant homme dans les veines. Rappelle-toi toutes ces alternatives de froideur et d’amitié que tu as observées chez moi depuis ta première jeunesse. C’est que j’ai douté bien longtemps. Chaque fois que tu laissais voir un bon mouvement, je me reconnaissais en toi, et je disais : « Il est mon fils. » Aujourd’hui l’expérience est décisive; je suis fixé, je ne douterai plus. Appelle-toi Lanrose à la face des hommes; je ne peux pas t’en empêcher,* l’état civil fait foi. Mais devant Dieu, mon pauvre ami, tu t’appelles Cadet, comme ton père, un intendant à moi, qui m’a volé. Tu me coûtes plus cher que lui, mais je ne t’en veux pas davantage. Les mauvais chiens chassent de race, comme les bons.

LA. VIEILLE ROCHE

Adieu, petit : si tu me rencontres désormais, ne me salue point dans la rue. Tu perdrais ton coup de chapeau, et tu n’as plus le moyen de faire des dépenses inutiles. Venez, ma sœur, que je vous tire de cebourbier ; j’ai une voiture à la porte. »

Il donna la main à la duchesse et sortit avec eUe, laissant maître Adhémar littéralement aplati. Dans la rue de Ponthieu, ils trouvèrent deux coupés pour un, car Mme de Haut-Mont avait pris ses chevaux pour arriver plus vite. Le marquis renvoya son cocher au quai d’Orsay et fit compagnie à sa sœur.

« Ça, lui dit-elle en s’installant, vous avez tout donné pour ce drôle?

— Sans me réserver un centime.

— Mais puisqu’il n’est pas votre fils ?

— C’est assez qu’il porte mon nom. Je ne veux pas qu’une foule de malheureux soient ruinés par un Lanrose, et qu’un autre homme de ce nom se goberge à Paris dans trois cent mille livres de rente.

— D’accord, la vieille-roche doit payer. Mais de quoi vivrez-vous, je vous prie ?

— J’ai vingt ans de services militaires et civils, j’ai donc probablement quelques droits à une pension de retraite. La France n’est pas plus ingrate aujourd’hui que de mon temps, je suppose. Billefoix arrangera cette petite affaire dans les huit jours.

— Quoi? vous accepteriez.... quand vos parents, vos amis, tout le faubourg seraient si heureux de venir à votre aide !

— Ma sœur, il n’y a qu’une personne qu’on puisse

LE MARQUIS DE LANRÔSE 3m9'

implorer sans rougir. C’est la patrie, surtout lorsqu’on a donné quelques gouttes de sang pour elle. J’estime que, tout compte fait, la France me doit bien quatre mille francs de rente.

— Et vous pensez vivre une année sur votre revenu de quatre ou cinq jours?

— Je m’en charge.

— Honneur à vous ! Et, dites-moi, comment appelle-t-on ce financier à qui vous avez porté vos titres?

— M. Braun. Que vous importe?

— Il m’importe si bien, que je vous prie de donner son adresse à Joseph.

— J’entends. Mais non, ma chère.

— Et pourquoi? Je ne vous vaux donc pas?

— Vous valez mieux que moi, et ce mouvement le prouve de reste. Mais vous ne portez pas le nom, vous ne devez pas porter les charges.

— Est-ce votre amitié qui parle, ou votre honneur?

— C’est la justice elle-même. Si le sieur Adhémar avait été votre neveu, je vous aurais laissé donner carrière à une si généreuse folie. Mais n’étant à moi que de nom, il ne vous est rien d’aucune façon, ma chère Aurore, et comme chef de la maison je vous défends de vous dépouiller pour lui. »

La duchesse courba le front. Son frère n’était pas seulement un oracle pour elle ; il était l’aîné.

« Maintenant, poursuivit-il, jetez-moi, s’il vous plaît, au numéro 9 de la rue des Saints-Pères; je ne veux pas que ce pauvre Billefoix perde sa journée à m’attendre. »

Digitizea fc

310 ' LA VIEILLE ROCHE

La vieille dame obéit sans discuter, et elle retourna toute seule à ce petit hôtel de la rue Cassette où sa personne déteinte et réduite à la plus simple expression faisait depuis trois jours un vivant anachronisme.

Cependant les époux Mably,* séparés du monde entier par leur porte cochère, s’entre-Kiévoraient dans la solitude.

Un sage a dit : Parler est bon, écrire est mieux, imprimer est la meilleure des choses. Ce n’est pas moi qui proteste contre cet axiome, c’est l’amour qui le dément tout du long. La meilleure des choses en amour est la parole; l’écriture a souvent aigri les sentiments les plus doux, la presse est un poison qui tue les plus vivaces.

Valentine et Contran s’écrivaient tout le jour, les malheureux ! Comme si un baiser n’était pas la seule explication logique entre deux êtres qui s’adorent! Chacun d’eux s’excusait de son mieux ; mais chacun, à son insu et quelques ménagements qu’il y mît, dressait un acte d’accusation contre l’autre. Contran se voyait compromis par un affreux scandale; Valentine se savait trahie. En pareille occurrence, il n’y a pas de parti pris qui tienne : les récriminations vont leur train, tout s’aigrit, tout se gâte, tout se perd. La plume n’est pas beaucoup moins vive que la parole, et les blessures qu’elle fait sont autrement incurables.

La comtesse était d’autant plus irritée qu’on lui avait pour ainsi dire coupé le bonheur sous le pied. Rien n’est exaspérant pour une femme jeune et aimante comme l’interruption subite d’une pleine fé-

LË MARQUIS t)È LANROSE 311

licité. L’homme, moins bien doué, voit les choses d’un autre œil. Tout bien-être un peu vif lui donne en quelque temps une satiété qui tourne en lassitude et réveille chez lui je ne sais quel besoin d’indépendance.

On a vu les amants les mieux épris s’arrêter brusquement dans la plénitude de leur joie, et saisir comme une aubaine la première occasion de rupture, sauf à se rallumer de plus belle après un calme de quelques jours. C’est un effet bizarre de l’harmonie qui pousse les sexes l’un vers l’autre avec un égal appétit et des aptitudes inégales. L’équilibre des pouvoirs, cette utopie des hommes d’État, est plus impraticable encore en ménage.

Tandis que Valentine, soustraite à l’influence directe de Contran, laissait percer dans chaque lettre le dépit de son bonheur interrompu, le comte s’enveloppait fièrement dans sa dignité froissée. Il souffrait sans nul doute, mais peut-être n’était-il pas trop malheureux d’afficher la réserve d’un juge après sept ou huit fois vingt-quatre heures de familiarité passionnée.

La jeune femme commit une imprudence assez grave dans le feu de la discussion. Elle laissa comprendre à son mari qu’elle ne voulait point demander une séparation juridique pour éviter la discussion des intérêts matériels.

Si délicatement qu’elle eût touché la chose, Goniran se rappela qu’il ne possédait rien, que sa femme était riche, et que l’inégalité des positions lui défendait de pardonner même une peccadille. Si le monde apprenait les scandales de Garville (et il les avait

LA VIEILLÈ ROCHE

appris en lisant les journaux), il pouvait expliqua* par des calculs ignobles la tolérance du mari. Les pauvres gens ont tout le droit de se remettre des torts réciproques : on sait que l’intérêt ne se mêle jamais à leurs sentiments pour les corrompre. Mais un jeune homme de grande maison qui a mangé son bien, et s’est refait en épousant les millions de la bourgeoisie, est tenu d’enchérir sur Othello s’il ne veut pas jouer le rôle infâme de complaisant. Le comte répondit à Madame que ce dernier argument l’avait décidé, et qu’il allait de ce pas chez l’avoué de sa famille. Il n’eut garde de choisir Vaucelin, qui sur vingt affaires de tout genre en conciliait au moins dix-neuf.

Ce n’est pas tout ; il se souvint qu’il avait plusieurs vengeances à mener de front. Punir les légèretés de Valentine et laisser impunis les hommes qui l’avaient compromise n’eût pas été précisément honorable pour un comte de Mably.

Il retrouva, non sans efforts, les journaux qui avaient publié les événements de Carville. Piien n’est plus abondant à Paris que les journaux du jour ou de la veille encore; rien n’est plus difficile à saisir que les feuilles de la semaine dernière. Les cercles, les cafés, les marchands du boulevard ne les ont plus ; les bibliothèques publiques ne les ont pas encore en lecture. La Gazette de 1690 se trouve, le Moniteur de l’an VII pullule dans tous les formats;' pour dénicher la dernière chronique de M. Alfred Saint-Chamas dans la Conscience publique, Contran fut obligé de battre tout Paris.

A toute fin, il lut ce malheureux article que le

marquis de Lanrose avait parcouru dans une circonstance délicate sur une table du club. La conclu sion qu’il en tira fut qu’il devait trois coups d’épée : le premier à son vieil ami Odoacre de Bourgalys ; le second à son cher cousin et son fidèle compagnon d’enfance, Lambert de Saint-Génin ; le troisième à M. Alfred Saint-Chamas, si M. Saint-Chamas existait, et s’il n’était ni une femme, ni un vieillard podagre, ni un forçat libéré.

Son siège fait, il prit un beau matin le chemin de fer de Garville. Odoacre y était seul, soigné par la famille de son aubergiste et visité tous les trois jours par un chirurgien de Rouen. La foule des baigneurs avait fui, laissant ce pauvre diable en gage. Le comte s’assura qu’il ne serait pas sur pied avant un mois, et il le fit prier de se guérir au plus vite. Odoacre répondit galamment qu’il désirait déjà la santé pour elle-même, mais qu’il allait se hâter par point d’honneur, afin d’être agréable à un si vieil ami.

Après cette démarche inutile, le comte se rabattit sur Lambert de Saint-Génin. Il députa deux jeunes gens vers l’hôtel du Louvre, où l’ancien châtelain de la Balme s’était logé depuis son retour. Mais il était écrit là-haut que Mably aurait du mal à placer un coup d’épée. On lui rapporta que Lambert avait quitté Paris du jour au lendemain, sans laisser son adresse. Il était peut-être à Lyon, mais, avant de l’y poursuivre, Gontran crut à propos de vérifier le fait en écrivant à M. Fafiaux.

Mais il n’était pas d’humeur à se croiser les bras dans l’attente d’une réponse : le besoin de vengeance qui l’agitait se tourna vers le malheureux

LA VIEILLE ROCHE

AJfred Saint-Chamas. Il apprit avec joie que l’éditeur des grands scandales de Carville était un homme de trente-cinq ans, parfaitement honorable, et qui se battait. Le difficile fut de mettre la main sur lui, car il vivait principalement en voiture. Il logeait officiellement dans une maison meublée de la rue Rossini, mais il n’y rentrait pas tous les soirs, et lorsqu’il y rentrait, c’était aux heures les plus invraisemblables.

On chercha M. Alfred Saint-Chamas deux jours dans tout Paris, et partout, au restaurant, au café, au bois de Boulogne, on arriva juste à point pour apprendre qu’il venait de prendre son vol. Ce n’était point qu’il songeât à se dérober, car aussitôt qu’il sut qu’on le cherchait, il donna rendez-vous aux témoins dans son domicile.

Les amis de Contran, que ces deux jours de chasse avaient un peu roidis, furent reçus à dix heures du matin dans une petite chambre à deux louis par mois. Le mobilier trop simple et nullement artistique était encombré de livres neufs, non coupés, hommages des auteurs. Un habit noir tout neuf pendait à un champignon, entre une paire d’épées dans leurs fourreaux et un chapeau d’un lustre irréprochable. Une poignée d’or brillait sur la cheminée; un grand verre ébréché était plein de cigares de choix. Cet intérieur expliquait par ses petits détails la vie toute en dehors du journaliste parisien qui, se trouvant partout chez lui, n’a presque pas besoin d’avoir un domicile. Un grand patelot tout neuf remplaçait la robe de chambre absente; on ne voyait ni plumes ni encre sur la table : Saint-Chamas écrivait

ses arbcles au café, quand il ne les faisait pas au journal.

Il offrit aux deux visiteurs son unique fauteuil et sa chauffeuse de tapisserie, gardant pour lui une chaise un peu démolie ; il n’y avait pas d’autre sièges dans son taudis. Mais malgré la pauvreté de ce gîte banal, les jeunes gens ne se sentirent point envahis par un sentiment de dédain : la figure du journaliste, ses manières aisées, sa voix mâle relevaient cet entourage mesquin.

« Messieurs, dit-il en bredouillant un peu, je suis désolé, désolé de m’être laissé chercher pendant quarante-huit heures. Si vous m’aviez fait l’honneur de m’écrire tout d’abord, vous m’auriez trouvé du premier bond. »

Les deux amis de Contran se présentèrent l’un l’autre : c’étaient le comte de Hautséant et le baron de Tour-Mallet. Le baron, qui était l’aîné, tira un journal de sa poche et développa en quelques mots le sujet de sa visite. Saint-Ghamas demanda la permission de relire son article : il ne se souvenait plus de l’avoir écrit : « Vous comprenez, messieurs, on vit tellement vite! J’ai trois chroniques par semaine dans trois journaux différents, sans compter les correspondances pour la province. Carville! bon! j’y suis. Mais c’est vieux comme les rues, ce malheureux article. Il aura bientôt quinze jours.

— M. de Mably n’en a pas eu connaissance plus tôt.

— Du reste, il est toujours temps. Mais il n’est pas nommé là dedans, M. de Mably. Je me rappelle l’histoire en question. Elle était drôle, et elle appartenait

LA VIEILLE ROCHE

de plein droit à la chronique...., sauf réclamation des personnes intéressées, bien entendu. Mais il n’y a pas un nom; messieurs, voyez vous-mêmes.

— Les désignations sont assez claires pour que tout le monde s’y soit reconnu.

— Mais, mais, mais..., c’est prodigieux! Faitesmoi donc l’honneur de relire l’article. Je n’ai dit de mal de personne, au contraire. J’ai même été charmant pour tous les personnages. Et puis j’ai tout fourré dans un imbroglio de fantaisie où une chatte ne retrouverait pas ses petits. Il n’y a pas plus d’injure ou de diffamation là dedans que dans Paul et Virginie.

— M. de Mably se tient pour offensé.

— Et vous, messieurs, vous êtes de son avis?

— Notre visite en est la preuve.

— Alors, je n’ai plus rien à dire. Naturellement, ce n’est pas une rectification que vous demandez.

— Une rectificatic i ne pourrait qu’aggraver l’affaire.

— Je le sais pardieu bien 1 mais pensez-vous qu'un coup d’épée la raccommode? C’est la pire des rectifications, celle-là, parce qu’elle fait un bruit de tous les diables. A priori, messieurs, je suis tout à la disposition de M. de Mably. Mais, comme je n’ai aucun motif de haine contre lui, je le supplie d’y regarder à deux fois avant d’aller sur le terrain. Moi, j’ai plus à gagner qu’à perdre en tout ceci. M. de Mably ne me tuera pas, il en serait désolé, et d’ailleurs je suis en état de me défendre. Il y aura une blessure quelconque ; je mets les choses au pis et j’accorde qu’elle sera pour moi. Le lendemain je

suis un personnage ; tous les journaux de Paris, de la province et de l’étranger me consacrent des articles ; les cœurs sensibles s’intéressent à mon sort ; je reçois trois ou quatre cents cartes de visite. Le public, qui ne s’est jamais follement occupé de m'a littérature, veut connaître ce jeune et vaillant Saint- Chamas ; je fais prime : ma copie, qui vaut encore trois sous la ligne, en vaudra cinq ou six, grâce à M. de Mably. Ce n’est pas tout; supposez que la politique s’en môle : je suis un plébéien, mes témoins seront gens de roture ; nous nous trouvons en face de trois noms historiques : en faut-il davantage pour m’ériger en champion de la démocratie! Je vais être obligé d’avoir une opinion politique! Et tout cela, messieurs, par la grâce de M. de Mably. Quant à lui, quel que soit l’événement, il n’y peut gagner qu’une chose, c’est de faire connaître à cent mille individus une aventure insignifiante, enfermée aujourd’hui dans un cercle de vingt personnes dont la plupart l’ont déjà oubliée, j’en suis sûr. »

Le baron de Tour-Mallet, qui était un homme de trente ans sonnés, parut ébranlé par ces raisons. Mais son compagnon reprit avec une vivacité qui frisait l’impertinence :

« Il me semble, monsieur, que nous sommes venus vous demander toute autre chose que des conseils.

— Eh ! monsieur, reprit Saint-Chamas, si M. de Mably se décide à passer outre, il trouvera toujours à qui parler. Mais je devais vous soumettre ces obseivations, et je vous prie instamment d’en faire part à monsieur votre ami. S’il persiste, veuillez

m’écrire un mot, et l’affaire suivra son cours. S’il se ravise en voyant que le remède serait pire que le mal, j’oublierai tout de cet incident, excepté l’honneur de votre visite. »

Là-dessus, il croisa son paletot et reconduisit les deux gentilshommes avec une dignité parfaite.

Les jeunes gens discutèrent le cas jusqu’à la rue Saint-Dominique. Le plus sage inclinait vers une solution pacifique ; il excusait un peu la légèreté de Sainl^Chamas et insistait sur les dangers d’un éclat : Mme de Mably serait irréparablement compromise, et tout rapprochement devenait impossible entre elle et son mari.

« Mais, disait l’autre, Contran n’a rien à ménager, puisqu’il plaide en séparation contre sa femme. D’ailleurs, il faut tuer les journalistes, bons ou mauvais, lorsqu’ils touchent à la vie privée. Nos affaires ne les regardent pas, et ils n’ont pas le droit d’imprimer le nom d’un homme du monde.

— Bah ! pourquoi donc ta sœur en a-t-elle invité quatre à ses tableaux vivants ? Toutes ces dames se pâmaient de joie en lisant l’éloge de leurs jambes. Et toi-même, farceur, je t’ai vu rouge comme une pivoine un jour qu’on t’appelait « gentleman accompli » dans le compte rendu d’un steeple-chase. »

Ils ne s’étaient pas mis d’accord lorsqu’ils entrèrent dans le cabinet de Contran. Le premier qui franchit le seuil faillit tomber à la renverse. Les deux époux étaient dans les bras l’un de l’autre, et M. Fafiaux se dressait sur la pointe des pieds pour bénir de plus haut.

M. Fafiaux était arrivé de Lyon le matin même.

Il défendit qu’on dérangeât sa nièce et se porta d’emblée au domicile particulier de Mably

« Cher neveu, lui dit-il, je vous apporte la réponse. Votre cousin M. de Saint-Génin est à Lyon; il réalise sa fortune.

— Pourquoi faire? Pour passer en Amérique?

Nous verrons bien !

— Vous n’y êtes pas. Il transforme ses titres en argent, afin de partager le capital avec vous.

— Est-ce qu’il se moque de moi ? Il est donc fou, cet animal-là ? Nous ne sommes pas en Angleterre, où les maris outragés s’indemnisent avec de l’argent.

— Je vois que vous ôtes irrité contre lui. C’est sans doute à propos de ces malheureux enfantiltages.... je dis bien, dont Carville a été le théâtre,

— Ce que vous baptisez du nom d’enfantillage est une offense dont j’aurai raison. Et puisque je vous tiens, cher monsieur, je dois vous faire part d’une résolution qui intéresse votre famille. Je plaide en séparation contre Mme de Mably.

— Je le sais. Valentine m’a écrit de son côté qu’elle voulait demander la séparation contre vous.

— Nous gagnerons probablement tous deux.

— Elle surtout. La distance est énorme entre un crime d’infidélité et des peccadilles....

— Plus compromettantes cent fois qu’une infidélité cachée.

— Aimeriez-vous mieux qu’elle vous eût été infidèle en secret ?

— Je la tuerais, monsieur.

— Bonne parole 1 Vous voyez donc que vous êtes le plus fautif des deux.

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