MYSTERES
qui lui avait dit à l'oreille ces mêmes mois que son protecteur inconnu lui jivait si souvenl écrits était une voix de femme d'une douceur infinie; il lui avait aussi semblé voir liriller deuv <]ran(ls yeu\ bleus à travers la soie du masque.
Ivre de joie, sentant mille émotions nouvelles s'éveiller dans son cœur, le marquis oublia complètement Dominique, et eut la folle idée de retrouver son domino, croyant rcconnaîtie entre mille les grands yeuv bleus qui s'étaient arrêtés sur les siens avec une si singulière expression de tendresse. \ ers les cinq iieures du matm il comprit la vanité de ses recberches, et rentra chez lui impatient de savoir ce que contenait la boîte.
Elle renfermait une de ces bajjues à larges chatons alors très à la mode; elle était entourée de diamants; on y voyait peint sur émail, avec une délicatesse admirable, un charmant œil bleu au milieu d'un nuage, dont l'expression était telle que Lélorière reconnut aussitôt le regard doux et tendre de son domino. Suil'exergue on lisait ces mots en caractères microscopiques : H vous suit parlouL
La lettre contenait ces mots : ^ \ ous avez " vingt ans, vous êtes jeune, beau, noble, spi-
n ritupl et charmant; vous avez assez d'argent n pour être prodigue. Votre avenir est entre » vos mains... on veut voir si les conseils qu'on » vous donne depuis un an continueront de
• porter leurs fruits... on ne vous écrira plus... •> vous avez votre libre arbitre... mais on vous
• suit partout... Dans quatre années à dater de
• ce jour, que votre conduite ait ou non répondu " à ce qu'on attend de vous, vous recevrez une >' lettre.... D'ici là courage, espoir et persévé- " rance
Pendant un mois le marquis faillit à devenir fou de curiosité. Il parcourait les promenades comme un insensé, interrogeant avec anxiété lous les yeuv bleus qu'il rencontrait, et les comparant à sa bague; bien de beaux yeux bleus se baissèrent timidement devant son regard ardent et inquiet, d'autres lui répondirent avec langueur, d'autres avec colère, mais il ne découvrit rien.
Il se souvint qu'on lui avait ordonné de déposer ses titres sur Tarcliitable pour être reçu à la cour ; il remplit les formalités voulues , et attendit le reloui- d'un de ses parents éloignés, M. le comte d'Appreville, pour avoir l'honneur d'élre présenté au roi Louis W.
LK CAVALIK H.
CHAlMTIir: V
LK C.W.AMKR.
Tn jour le marquis se promenait sur le bord (lu grand canal de Versailles, rêvant tristement et se croyant abandonné de sa mystérieuse protectrice. Il venait du manège , son costume de cheval faisait merveilleusement valoir l'élégance de sa taille. C'était un habit vert à galons d'or, une culotte écarhife, une veste pareille et de grandes boites de maroquin noir bien luisantes qui se détachaient sur des genouillères de fine batiste. A quelques pas de lui Létorière vit un cavalier assez ;lgé qui , mal«>ré tous ses efforts , ne pouvait obliger sa monture à passer prés d'un piédestal de marbre.
Deux j)ersonnes assistaient à ce débat : — l'une des deux, âgée de cincpiaute à soixante ans, vêtue d'un babil de tiiTlelas gris perle, à bran(h'bourgs de soie-de même couh'ur, avait une physionomie à hi l'ois belle, iiobb» (I bien-
veillante ; elle donnait le bras à un homme plus avancé en âge, assez petit, légèrement voûté, superbement vêtu à la vieille mode de la Régence, et dont le pâle visage était sillonné de rides profondes.
Celui de ces deux gentilshommes qui était le plus simplement vêtu dit à l'autre en lui montrant Létorière :
«Quel charmant visage!... quelle jolie tournure !... Mais je n ai jamais rien vu de plus enchanteur... Et vous, maréchal?
— Hum... hum... — dit ce dernier avec une toux sèche. — Ce p'tit m'sieu là? il e;st assez ben... mais il a Tair gauche... comme un donneux d'eau bénite, — répondit M. le duc de Richelieu, qui avnit conservé cette vieille façon de parler vulgaire autrefois adoptée par les roués de la Régence...
— Lui? ce joli visage? Ce serait donc pour donner de l'eau bénite à des saints de votre espèce? •' dit l'autre en souriant avec malice.
Le cheval se défendait toujours; le cavalier, las des moyens de douceur, employait tour à tour la cravache et l'éperon, mais n'obtenait de sa monture que des pointes et des ruades formidables.
Peu à peu M. de Richelieu et l'autre pronie-
LK CAVALIER. tii
lU'ur se rapprocliôiTiil du marquis. Voyant clos personnes d'un âge vénérable s'avancer vers lui, liélorière salua respeclueuseinenl.
(1 Kli bien! jeune homme... qui aura raison de l'homme ou du clicval dans cette discussion ? — dit l'ami de AI. de Richelieu.
— Ma foi! je ne sais trop, monsieur! L'écuyer raisonne à coups de cravache, sa monture répond par des ruades. Cette conversation là peut durer encore longtemps. »
Cette réponse, faite sans trop d'assurahr<>, *inais avec la gaieté conliantc de la jeunesse, lil sourire le promeneur.
u Vous en parlez bien à votre aise , mon jeune mailre... Je voudrais bien vous voir... à la place de cet écu^^er... Vous ne savez donc pas que celte bète estune jument de l'I kraine?... Elle arrive d'Allemagne, c'est un vrai démon... dont lia Cuérinièrc lui-même n'a j)ii venir à bout...
— Si j'étais à la place de cet écujer, monsieur, je serais peut-être non pas plus habih', mais plus heureux, — dit résolument h; marquis.
— Vraiment! — Eh bien! voulez -\ous es*sayer? voulez-vous monter Barbara.^
— Cette jument est si belle... si hère... mai-
j]ré sa inêchauceté... que j'accepte de tout mon cœur, monsieur; d'ailleurs l'herbe est si verte qu'on ne peut désirer un meilleur tapis pour se laisser choir, — répondit joyeusement Létorière.
— J'ai une peur horrible qu'il ne se casse le cou, — dit tout bas le compagnon de M. de Richelieu.
— Avec un minois pareil, si espiègle et si enjoleux, on ne craint ni chevaux, ni hommes, ni femmes... et si l'on tombe... on ne tombe jamais seul... Je reviens sur son compte, il a' l'air très-déluré...
— Holà! Saint-Clair, — reprit l'autre en s' adressant à Técnjer, — ne t' opiniâtre pas davantage; descends de cheval... Ce jeune gentilhomme a besoin d'une leçon, et tu vas la lui donner, '; ajouta-t-il en riant.
Saint- Clair obéit à cet ordre et descendit de cheval.
Létorière, un peu choqué des dernières paroles de l'inconnu, lui répondit avec une fermeté respectueuse :
" Je recevrai toujours avec plaisir ou résignation les leçons que je demanderai ou que je mériterai, monsieur ; mais ici, je ne crois m' être mis dans aucun de ces deux cas... ;)
LE CAVALIKK. «3
L'inconnu et AI. de Kichelicu se rt'<{ardcrcnl en comprimant une violente envie de rire.
— Faut prendre garde, — dit lout bas le maréchal, — il a Tair d'un lanieux batailleux!
— Vous allez voir qu'il va me proposer un cartel, et cela devant vous, le doyen des marêcliauv de France, le président du tribunal du point d'honneur, — dit l'autre ; — et il ajoula, en rejjardant le marquis d'un air très-séricuv :
— Vous le prenez bien haut, mon jeune maître !
— Vive Dieu! je le prends comme il lîuil, monsieur! ' s'écria Létorière en se campant résolument sur la hanche.
A cette bravade, M. de Richelieu et l'inconnu éclatèrent de rire, et le marquis connnençail à s'irriter fort, lorsque Saint-Clair, qui n'était pas sans peiiuî descendu de cheval, s'approcha le chapeau à la main et dit au jjcntillionnne vêtu de <|ris :
• Sire, on ne fera jamais rien de cette jument.
— Le Roi !... — s'écria le marcpiis avec confusion, et il mit un ijenou en t( rre et baissa la tète d'un air i-epentant.
— Par saint Louis, mon jeune ami, — dit Louis \\ en souriatU, — j'ai vu l'heure où
VOUS alliez vertement nous rappeler que tous les gentilhommes sont nos pairs, et qu'aux vieux temps un chevalier pouvait croiser la lance avec un souverain.
— Ah!... Sire, pardon... pardon...
— Allons... relevez-vous, gentil paladin... — Et par un mouvement plein de cette grâce majestueuse que ce roi, le plus aimable et le plus spirituel des rois , mettait dans ses moindres actions, il eftleura du bout du doigt la joue de Lêtorière , qui, toujours agenouillé, baisa cette belle main royale avec une vénération profonde...
-Lêtorière se releva, le front couvert d'une rougeur charmante, ses beaux yeux noirs tout humides de larmes, tant il était profondément touciié de l'ineffable bonté de son roi.
Cette émotion si pure, si jeune, si naïve, frappa délicieusement Ijouis X\ . La flatterie la plus adroite ne lui eut pas causé cette double impression.
u Comment vous appelez-vous , mon enfant? — demanda-t-il au marquis en le regardant avec intérêt.
— Charles-Louis du Vighan , marquis de Lêtorière... Sire.
— Vous êtes de \aintonge, — dit le roi, qui
].K CAVAIJKR. 65
connaissait à merveille ia f^énéalo^ie de sa noblesse.
— Mais vous avez déposé vos litres , — ajoiita-t-il, — vous deviez m'ètre présenté..... j)Ourquoi ne l'avez-vous pas élé ?
— Sire, j'attendais le retour de AI. le ronile d'Appreville, mon ])arent... pour avoir eet honneur....
— Maréchal de Richelieu, voulez-vous lui servir de parrain ? — dit le roi en s'adressant au duc, qui répondil pai' une inclination respectueuse.
— Ah cà !.... — dit le roi, — je n'oublie pas... mon enfant, que vous avez pres(pie critiqué Saint-Clair... il lui faut une réparation... Oserez-vous toujours affronter Barbara ? — Et le roi montra la jument qui, tenue en main, |)ointait et se cabrait, maljjré les menaces cl les caresses de Técnjer. — \e craignez-voiis pas celte fouj^ucuse ?
— .Te ne crains (pj'une chose, Sire, c'csl de me montrer ;iu -dessous de la f{r;lce insifjne dont le roi daigne m'honorer en nrordonnaiil de monter à cheval devant lui.
- Mais c'est cpi'il est cinirmant ; il répond avec une j|ràce parfaite.. ,. avec un tact e\quis, — dit le roi ;"i M. de Uielu^lieii, pendant (|iie
60 LE MARQl'IS DE LETORIKRE.
Létorière, le cœur tout palpitant rrémotion, s'approchait delà redoutable Barbara.
— Le roi... me dit quelquefois que j'suis un vieux connaisseu.v en figures, eh ben ! j'puis prédire au roi qu'avant six mois ce jeune faucon aura pris sa volée.... Et alors gare à lui, ça sera un grand mangeux de colombes, j'en réponds.
— Votre patronage lui aura porté bonheur, maréchal, — dit le roi en souriant ; puis toutà-coup il s'écria avec effroi : — Ah !... le malheureux enfant ! il va se faire tuer.... Saint- Clair lui a abandonné les rênes , et la damnée jument ne veut pas se laisser approcher.... Quelles ruades !.... quelles pointes !.... il ne pourra pas seulement venir à bout de l'enfourcher... C'est une diablesse au montoir... Saint- Clair.... pourquoi ne la lui as-tu pas tenue pour qu'il puisse la monter ?...
— Sire, — reprit le vieil écuyer d'un ton bourru, — ce monsieur m'a dit qu'il se tirerait bien d'affaire lui seul...
— Et, par le ciel ! il s'en tire... — dit le roi avec étonnement ; — mais voyez donc, maréchal !.... sur ma parole.... il l'a ensorcelée.... Voilà qu'il l'approche, et elle ne bouge plus.... 11 la caresse.... et la mauvaise ne lui répond
LE CAVALIER. fJT
pas par un coup do dont.... ou par un coup de pied.,.. Ouci dis-lu i]o cela, Sainl-Clair ?
— Sire...., je dis.... je dis,.., je dis que je n'y com[)rends plus rien.,. Ordinairement on ne |)eut la monter (pi'à l'aide du torehe-ne/, tant elle est ombrajjeuse et elTarée...
— Va le voilà en selle,.,, ma foi !,,.. — s'é- «ria le roi cliai-mé ; — et il y est à merveille.., plein de grâce et de souplesse.,. Qu'en ditesvous, Uielndieu ?.,, On'en dis-tu, Sainl-Clair ?
— rej)rit liOuis \V , dont la figure rayonnait de j)laisii' en voyant l'habilelê de son jeune proléjfé,
— Ma foi,,, je dirai au roi (pie ce «[areon-lj'i, tout jeune qu'il est, est un (in cavalier,,.. Mais laut qu'il possède que'que cliorine pour avoir apaisé c'te vilaine donneuse de coups de pied,.,. — irpondit le maréchal,
— On ne peut pas dire, Sir(\ que la position de ce ||entilliomme soil absolument mauvaise,
— dit hî vieiiv Sainl-Clair. - H ne maïupic pas d'assielle ; son corj)S et ses jamix's sont l)ien placées , il parait avoii' la main (erme et léjfère à la lois...
— Kli î que dia!)le veu\-lu de plus ? —
dit le roi, — 'Mais vo]^ons,... si elle passeia devant celle slalue de maihic (pii rdTraie si fort.
^.8 LE MARyriS DE LKTORIEUE.
\on, non, elle se défend... quels bonds !... Ah! le malheureux !
— C'est qu'il paraît vissé sur son dos. Il ne bouge pas plus qu'un terme, — s'écria le maréchal, — avec son air mignon ; faut qu'il soit fort comme un Hercule.
— Monseigneur sait bien que ce n'est rien que de supporter les bonds d'un cheval... c'est à les prévenir et à les empêcher que consiste la science.... — répondit Saint-Clair.
— En ce cas, tu dois être satisfait, — reprit le roi. — Regarde, regarde... la voilà qui passe devant la statue aussi facile.... aussi commode qu'une haquenée... Ah çà, il est donc sorcier ?" — s'écria Louis XV en regardant avec étonnement le maréchal et Saint-Clair ,non moins surpris que lui.
Létorière, après avoir fait plusieurs fois passer et repasser la jument devant la statue qui l'avait d'abord tant effrayée, s'approcha du roi ; le marquis tenait son chapeau de la main droite, de la gauche il rassemblait Barbara, qui piaffait et mâchait son mords le plus co- ([uettement du monde ; on eut dit qu'elle était fière du poids léger qu'elle portait. La figure du jeune gentilhomme, encore animée par cet exercice et par rorgueilleuse joie d'avoir si bien
Ll'. i;.AV ALIKK. W
réussi devuiil le roi, clait rcsplciidissaiitc de 1)011 heur et de beauté.
Kn voyant son proté<][('' si joli, si radieux, si jeune, Louis W le rejjardail avec cet intérêt doux et mélancolique que les hommes avancés en âge ou rassasiés de plaisir éprouvent sonvent à contempler la joie contianle, la lollc ardeur de la jeunesse.
Cet excellent prince se sentait tout lieureiiv de pouvoir, par un généreux caprice de souverain, ouvrir à cet enfant un avenir brillant comme un conte de fées. « Il est quelquefois hien bon d'élre roi! -i dit-il à M. de Richelieu avec un attendrissement involontaire.
liC vieux maréchal, avaril de répondre, sembla interroger le regard du prince alin de pénétrer le sens de cette exclamation qu'il ne comprenait pas. Tout était mort dans ce cœur usé par une ambition élroite, mais eflrénée, et racorni par un égoïsme impitoyable. Incapable de saisir l'intention du roi, le maréchal répondit par une fadeur de cour.
u S'il est quelquefois bon d'être roi, Sire, il est toujours bon d'être le sujet de \ otre Majesté.
Louis X\ sourit d'un air lin et Iroid, el réj)()ndil : -. C'est plaisir (pie de se voir ainsi
deviné. — Puis, s' adressant à Létorière qui attendait toujours ses ordres : — Ah rà ! mon enfant, dites-moi, comment avez-vons fait pour dompter si vite et si facilement cette créature indomptable ?
— Votre Majesté m'avait dit que cette jument arrivait d'Allemagne ; sachant que les Allemands parlent beaucoup à leurs chevaux, et qu'ils les conduisent presque autant avec la parole qu'avec la main ou avec l'éperon, je lui ai parlé allemand ; reconnaissant sans doute une langue à laquelle elle était habituée, elle s'est calmée presque aussitôt.
— Alais il a raison. Rien de plus simple
vois-tu bien, Saint-Clair... — dit le roi.
— Oui, Sire, — reprit timidement Létorière en jetant un coup d'œil sur le vieux Saint-Clair, qui semblait profondément humilié, — oui, Sire... rien n'est plus simple... quand on parle allemand... '?
Cette réponse presque hardie était dictée par un sentiment si délicat et si généreux, que Louis XV, vivement touché, s'écria : u Bien.... très-bien, mon enfant..., vous avez raison ; si mon vieux Saint-Clair avait su parler allemand, il eût fait comme vous....; mais, comme il est trop âgé pour l'apprendre maintenant, et que
LE CAVALIER. Il
IJarbaiii ne parait avoir aucun goût pour la langue IVaneaise , «]ardez celte jument.... marquis de Létorièrc, le roi vous la donne... »
Le marquis salua respectueusement...
a Richelieu , vous me le présenterez demain à mon petit lever, ?> dit le roi au maréchal. IViis faisant un geste affectueux à Létorièrc, Louis XV regagna le château.
Le lendemam Létorièrc fut officiellement présenté ; peu de jours après Louis XV se Taltaclia comme éruyer, et plus tard lui donna une cornelle dans les mousquetaires.
De ce moment la faveur de Létorièrc ne fit que croîlrc, car ralfeclion du roi pour lui augmenta chaque jour.
Il serait trop long de dire comment le favori devint Thounne à la mode par excellence. Mais cette progression est simple et naturelle. A tous les rares avantages de Tesprit, de la beauté, de la naissance et du cœur, il se joignit bientôt chez Létorièrc un goût exquis en toutes choses. Ses chevaux, ses ameublements, sa parure devinrent le type de l'élégance et du bon goût. Enlin, au bout de (piatre ans, le pauvre écolier du collège du Plessis était deveim un des plus brillants seigneurs de la cour, et inspirait à la fois l'admiration, fenvie, la haine, l'adoration,
75 LK M A ROI l^ 1>K LKTORIERE.
comme tous les gens doués de facullês supérieures.
Cette narration ne comporte pas le récit des nombreuses bonnes fortunes dont le marquis fut le liêros, ou du moins dont on le supposa le béros, car sa discrétion était profonde et absolue.
Seulement ce qu'on sut bien, c'est que jamais on n'eut à lui reproclier une bassesse ou une perfidie en amour. Dans deux duels il se montra plein de bravoure et de générosité ; le seul défaut qu'on pût lui reprocher était une grande prodigalité, à laquelle il suffisait, grâce au gain de son procès contre l'intendance du Poitou, et aussi à la munificence et aux bontés du roi, qui le nomma successivement abbé conimendalair-e de la Trinité de \endôme, commandeur des ordres réunis de Saint-Lazare et de \otre-Dame-du-Mont-Carmel,mestre-de-camp de cavalerie, conseiller d'État, d'épée, et grandsénécbal d'Aunis.
Telle était la prodigieuse fortune à laquelle était arrivé Létorière environ quatre ans après son heureuse rencontre avec le roi.
A travers ses succès de toutes sortes, Létorière n'avait jamais oublié les grands yeuv bleus
LK CAVAMKIl. 7;î
du bal do l'Opôra, et presque chaque jour il contemplait sa bague avec tristesse.
-Malgré cette devise : // vous suit partout, écrite au-dessous d'un si charmant azur, qui semblait le regarder avec une tendresse pleine de confiance et de sérénité, le marquis craignait d'être complètement oublié par sa mystérieuse protectrice. Depuis quatre années il n'en avait eu aucune nouvelle. Tantôt il tremblait que sa réputation d'homme à bonnes ("orlunes, en éveillant chez l'inconnue une juste jalousie, ne l'eût à jamais éloignée de lui; tantôt il craignait que l'absence, qu'une maladie, que la mort même ne lui eût ravi cette singulière affection.
Par un sentiment bizarre et inexplicable, dans le cours de ses galanteries, Létorière avait toujours rigoureusement fui les séductions de:> yeux bleus... quelque cruel que ce sacrifice lui eût souvent paru. Il eût redouté profaner peutêtre à son insu un amour qu'il rêvait si peu semblable aux autres amours. Plus il avançait dans une vie que le destin lui faisait si belle et peut-être trop facilement heureuse, plus il songeait avec idolâtrie, presque a\ec regret, à ce temps de calme et de bonheur traïKjuille où hi seule émotion de son existence était de iccc-
74 LE MAROIIS DE LETORIEUE.
voir une de ces lettres dans lesquelles l'inconnue lui donnait des conseils si pleins de sagesse. Il voyait arriver avec effroi le terme fatal qu'on lui avait assigné, — au bout duquel il devait recevoir une dernière lettre qui déciderait de sa destinée : — cette lettre, il la reçut quatre années jour pour jour après sa rencontre au bal de l'Opéra. Elle était ainsi conçue : ' Depuis cinq ans je vous aime... depuis ); cinq ans je vous ai suivi à travers toutes les " phases de votre vie obscure ou éclatante ,
• pauvre ou fortunée.... Vous êtes digne du ;: cœur que je vous offre avec confiance... Je ■ ^ suis orpheline, je suis libre de ma main, je ■; VOUS l'offre... Aucune puissance humaine ne r peut changer ma résolution d'être à vous. ;; Si vous refusez de réaliser mes projets les
• plus chers, retirée dans un cloître, chaque n jour je demanderai au ciel de vous accorder r le bonheur dont j'aurais voulu vous combler.
') Jllie de Soissoxs, » Princesse de S*** C**"* * ''
' De hautes conxenanccs nous eng.igcnt n remplacer ces deux noms par des astérisques.
MADEMOISKI.LK DK SOISSONS.
CHAPITRK VI.
:\I.\l)K.M()ISi:i,I,K DK SOISSOXS.
Mademoiselle Victoire-Julie de Soissoiis, princesse de S*** C* • *, habitait avec sa taiilc, madame la maréclialo princesse de Koliaii- Souhise. Agée de vingt-cinq ans environ , I;i princesse Julie était plutôt jolie que belle ; sa taille moyenne avait une grûce parlitiite. Quoique la mode de la poudre lût alors dans toute sa vogue, cVst à peine si mademoiselle de Soissons consentait à en couvrir légèrement ses magnifiques cheveuv blonds cendrés, que par lanlaisic" elle roulait elle-même, au grand avantage de son visage enchanteur. — Ses yeuv étaient bleus, sa bouche vermeille, ses dents perlées, l'ovale de sa figure lin et allongé; son teint, trop brun pour une blonde, était pouitant si pur, si Iraichemenl animé, qu'on ne le désirait pas d'une blancheur plus éclatante, li'expression habituelle des ti'aits de la jeune princesse était mélancolicpie et douce.
D'un naturel à la lois iinpressionnahle et ré-
-H LE .MAIKJLIS DE LEIOUIERE
serve, la moindre émotion couvrait ses joues et son cou charmant d'une vive rougeur.
Entendait-elle raconter quelque trait touchant et pitoyahle , ses yeux se voilaient aussitôt de larmes. Quoique princesse de sang royal, personne ne ressentait moins qu elle F orgueil du sang ; les exigences de son éminente position lui pesaient. Par goût elle préférait une vie simple et obscure à F existence fastueuse à laquelle elle se voyait condamnée. Très-concentrée, très-fière, de la noble fierté d'une àme qui sait sa supériorité , la princesse Julie passait pour dédaigneuse, et n'était que délicate et craintive.
Les natures vulgaires , prétentieuses ou égoïstes surtout lui faisaient horreur. Le trait le plus saillant de son caractère était une volonté inébranlable. Cette frêle enveloppe cachait le cœur le plus vaillant et le plus résolu. Aucune considération humaine n'aurait pu inlluencer ses décisions lorsqu elle les croyait basées sur la justice et sur la raison. Par un bizarre contraste, malgré sa naissance princière, malgré la noblesse de son cœur, malgré sa fermeté, malgré son esprit aussi aimable que cultivé , la princesse Julie se montrait presque toujours de la j)liis incroyable timidité , même
MADEMOISKI.LE DE SOISSOXS. 77
(levant 1rs personnes qui ne pouvaient Tégaler en rien.
Orpheline et habitant depuis sept ans avec madame la maréchale de Rohan-Souhise , mademoiselle de Soissons ne sentait pour sa parente aucune sympathie. Tous les secrets de son cœur étaient réservés pour Marthe , sa nourrice, naïve et bonne créature qui Tavail élevée et qui la chérissait avec Taveu^q^le tendresse d'une mère.
Depuis cinq ans , mademoiselle de Soissons avait refusé opiniâtrement les partis les plus brillants, comme naissance et comme fortune ; depuis cinq ans, elle aimait le maïquis de Létoiière.
Son cœur sinf][uli('rement bon, son caractère un peu romanesque, son esprit indépendant, n'avaient pu rester insensibles au récit de la misère si couracjeusement soufferte par le jeune •(enfilhommc.
liOrsque Jérôme Sicard était venu faii'c la connnission de Létorière, après l'avoii* condiiil (/m fis au Palais-Marchand, on se souvient (pi'un Inuiime sortant du fiacre avait vu dame Landry dans l'exaspération de sa colère contre le marquis, (iurieuv de connaître le dén(M*imenl de rave-nture, cet liotnme, Inteiulant de
78 LE MARQl IS DE LETORIERE.
madame do Rohan-Soiibise , retournant quelques jours après à la boutique des CisemLV d'or y trouva dame Madeleine dans l'enthousiasme de son débiteur. L'intendant raconta ce fait singulier à la nourrice de mademoiselle de Soissons, dame Marthe, en y joignant des détails plus circonstanciés. Dame Marthe redit tout à la princesse Julie : telles furent les causes premières du vif intérêt que celle-ci porla bientôt à M. de Létorière.
Pendant la maladie du jeune marquis, souvent Julie envoya la fidèle nourrice, bien ejicoqueluchonnée, s'informer de l'élève de Dominique.
Lors de la convalescence de Létorière, dame Marthe fut encore chargée de faire porter secrètement chez lui la corbeille de fleurs et de fruits dont on a parlé , sans laisser deviner de quelle part venaient ces dons, puis d'épier le jour où il sortirait ; la princesse désirait vivement voir enfin cet enchanteur, qui charmait les régents de collège les plus pédants, les îailleuses les plus rebelles et les cochers de fiacre les plus grossiers.
Comme une femme de sa condition ne pouvait jamais sortir seule ou à pied, Marthe dut s'informer s'il n'existait pas dans la rue Saint-