‹ Le marquis de LétorièreChapitre 9 sur 49 · MYSTERES · texte numérisé non relu

MYSTERES

)) (lait de VOUS. C'est bien. Envoyez ces deux » lettres à leur adresse. »

Dans un des compartiments du nécessaire, Létorière trouva deux lettres cachetées. Sur Tune on lisait :

A monsieur Landry, tailleur, aux Ciseaux d'or.

Sur Fautre : A monsieur Buston, procureur au Châtelet.

Ce dernier, l'homme de loi chargé des procès du marquis, n'avait jusqu'alors voulu leiiler aucune démarche dans la crainte de ne pas être remboursé de ses (rais.

liétorièrc et Dominique se regardèrent avec ébahissement.

" Que. vous disais-je? — s'écria l'cx-régent, — me croirez-vous maintenant ? vous détierezvous de votre destinée? Quand je vous dis que vous n'aurez rien à envier au fils de Clinias! •

Ktourdi de celte aventure, dont il ne comprenait pas encore les suites, le marquis pila Dominique de porter la lettre du procureiii- à son adresse, et envoya celle de maître I^andr^ par son ])ortier. Tne heure après le tailleur, Madeleine et Tapprenti étaient aux genoux du jeune genlillionnne.

i( Grâce à vous, monsieur le niunpiis, j'ai

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la pratique de monseigneur le duc de Bourbon ! — s'écria Landry. — C'est un bénéfice clair et net de six mille livi'es par an ! Me voilà riche à jamais !

— (iràcc à vous, nfonsieur le marquis, notre voisin Alathurin, qui nous enlevait toutes nos pratiques, va crever de dépit, — disait Madeleine.

— Grâce à vous , monsieur le marquis, dame Madeleine, dans sa colère de voir déserter nos chalands, ne me donnera plus de soui'llets ! — disait Martin Kraft.

— Mes amis, — répondit Létorière , — je suis ravi du bonheur qui vous arrive ; mais je vous jure que malheureusement j'y suis étranger.

— Ah î monsieur le marquis , pourquoi dire cela? — s'écria Madeleine d'un ton de reproche ; et tirant de sa poche la précieuse missive, elle lut : t; Maître Landry est prévenu qu'à )) l'expresse recommandation de AL le mar- " quis de Létorière, S. A. S. monseigneur le ). duc de Bourbon daigne le nommer à l'em- ;^ ploi de tailleur du corps et de sa maison. » Vous voyez bien , monsieur le marquis ! — reprit Madeleine. Et, regardant Létorière avec des yeux baignés de joyeuses larmes, elle ajouta :

— Cet o.uiploi iious rond iortmiés poui' toujouis... Kli b.icMi ! foi d'iionnolc femme, la corl)eilJe dv Heurs et le billet que AI. le marquis a eu la bonté de nous envoyer hier nousonl fait peul-èlre plus de plaisir encore.

— lit vous avez raison, mes amis, — dit Létorière ; — car hier c'était bien moi qui vous envoyais ce présent, dont j'ignorais la source. Mais aujourd'liui je ne savais pas ce que conteiKiil celte lettre, c'est un mystère que je ne |)uis pénétrer. ^

A ce moment Dominique entra, la lijjure compH'IenienI bouleversée ; il avait monté les cinq élajjes avec tant de bâte qu'il pouvait ;\ peine parlei'; les seuls mots qu'il faisait entendre d'une voix eutrccoupée étaient: riche... riche... le procureur... procès... Je le disais bien î — Kf il se jeta au cou de son élève en manière de péroraison.

- Mon bon Dominique, remetlez-vous, — lui dit le marquis. — Apprenez -moi ([uelle heureuse nouvelle vous transporte...

— Oui, parle ciel! elle est heureuse, cette nouvelle, — dit i'ev-réfçent encore haletant. — i''i^^urez-vous donc que je me rends chez ce Huston... cet oiseau de proie... votre pioculeur... Ouand \vs clercs jne voient entrer dans

Tétude, ils recommencent les indécentes plaisanteries qu'ils ont coutume de me faire... je les méprise socratiquement , et je demande maître Bustoii. (]omme d'habitude, ces impudents polissons me répondent en chœur et sur tous les tons : il n'y est pas ! il n'y est pas ! Au milieu de ce tapage infernal, je m'approche du premier clerc, et je lui montre ma lettre... Ah ! si vous aviez vu sa figure! — s'écria Dominique en éclatant de rire et en frappant sur ses cuisses.

— Eh bien! eii bien! achevez donc, — s'écria le marquis.

— Eh bien ! le premier clerc ouvrait déjà la bouche pour se livrer à son insolente gaieté ; mais, dès qu'il eût reconnu l'écriture de la lettre, il devint sérieux comme un âne qu'on étrille, imposa silence à ses camarades, se leva, et me dit respectueusement : Je vais avoir l'honneur de conduire monsieur Dominique chez mon patron. J'arrive chez le procureur jusqu'alors invisible ou insolent. Autre scène! le vautour devient tourtereau , et me roucoule ces mots après avoir lu la lettre : — Je n'ai jamais un instant douté du gain du procès de M. le marquis contre l'intendance de Xaintonge, au sujet des bois de Brion... Celte lettre

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lève les seules diClicullés (jui s'opposaient à I;i poursuite de cette alTaire, dont je vais d'abord in'occuper, en attendant que le dossier du yrand procès contre les princes allemands soit en ordre. J'ai d'ailleurs tellement foi dans la bonté de la cause de M. le marquis que je vous offre, monsieur, de lui ouvrir cliez moi un crédit de vingt mille livres... cette somme ne s'élevant pas à la cinquième partie de celle ({u'il toucliera, je n'en doute pas, pour ses reprises sur l'intendance de Xaintonge.

^Alais c'est un rèvc!... un rèveî... — dit le marquis en mettant les mains à son fronl.

— Francliement, ea m'en avait tout l'air, — reprit Dominique ; — et, pour m' assurer de la réalité de ce que je voyais, j'acceptai l'offre de maître Buston , comme étant votre fondé de pouvoir.

— Eli bien"?... — s'écria Létorière.

— Kli bien! — dit Dominique en remettant un portefeuille au marquis, — sur mon simple reçu , il m'a remis vingt mille livres (pie voici, en bons à vue sur la ferme générale... "

Il serait impossible de peindre l'étonnemerit e^ la joie des acteurs de cette scène.

Après des remercimenls et des béiu'dictions

ôi LE MARQUIS DE LETORIKRE.

sans nombre, le tailleur, sa femme et son apprenti se retirèrent.

Le marquis, resté seul avec Dominique, s'épuisa en vaines conjectures pour deviner d'où venait cette mystérieuse protection. Bordier, rébénisle, ne put donner aucun renseignement sur l'acheteur du nécessaire. Le procureur garda le silence le plus obstmé sur le contenu et sur l'auteur de la lettre qui avait opéré un si grand changement dans sa manière de voir à r endroit des procès du marquis. Plus tard le secrétaire des commandements de M. le duc de Bourbon répondit que son Altesse avait elle-même ordonné la nomination de maître Landry comme tailleur de sa maison.

Lorsque le marquis fut tout à fait rétabli, il alla occuper avec Dominique un petit appartement dans le faubourg Saint-Germain.

Le brave Jérôme Sicard , ce cocher de fiacre qui avait voulu conduire Létorière gratis parce qu'il ressemblait à un bon ange, y fut installé à sa grande joie comme valet de chambre. Ce fut la seule récompense qu'il sollicita, lorsque le marqui;^ lui demanda de quelle façon il prouvait reconnaître sa dette envers lui. Il est inutile de dire que Sicard, maître Landry et sa femme furent d'ailleurs généreuse-

mont et délicatement récompensés de leurs soins.

(4hose singulière! aucune des nobles actions du marquis ne, demeurait incounue à son mystérieux prolecteur. In petit billet arrivait par la poste, et contenait ces mots : — «('/est bien... continuez, on veille sur vous... ?

D'autres fois, on lui donnait des conseils pleins de sagesse; on l'engageait à jouir des ])laisirs du monde et de son âge, mais à toujours conserver la droiture cl la loyauté de son caractère ; car <m y complaît pour l'avenir.

D'autres fois on engageait Létorière cà l'aire les exercices d'académie qui convenaient à un gentilliomme. Il suivit ce conseil, et bieutôt excella dans l'escrime, dans l'équitation et dans tous les jeux qui demandent de la souplesse et de la légèreté.

'j'antôt ces lettres, qui révélaient une affection croissante et réflécliie, arrivaient au niaiquis par fies moyens cbarmants et inattendus, (l'était dans un admirable vase de Sèvres rempli de Heurs qu'un inconnu laissait au concierge. C'était encore dans un saclict de salin, merveilleusement brodé à son cbilTre et h ses armes, qu'il trouvait au fond de sa pocbe en i-evenant du jeu de paume.

Cette singulière correspondance durait depuis environ un an , lorsque Lélorière gagna son procès contre l'intendance de Xaintonge.

Le lendemain du jugement un palefrenier, vêtu à la livrée du marquis, amena deux magnifiques chevaux anglais, dont la mode commençait à se répandre. Leur harnachement et les housses étaient des merveilles de richesse et d'élégance. Une lettre ainsi conçue accompagnait ce nouveau présent :

a \ otre procès est gagné , vous pouvez vivre )' comme il convient à un gentilhomme de vo- - tre rang. \'ous irez chez Chérin le généalo- '^ giste ; il rédigera vos litres de noblesse ; •> vous les déposerez sur l'architable, afin de ') pouvoir être présenté au roi et avoir vos en- " trées à la cour. Vous aurez sans doute l'hon- » neur de suivre les chasses de iS. M. Ces cJje-

» vaux vous serviront On est content de

j) vous. »

A toutes les question^ que fit Létorière le palefrenier ne répondit autre chose sinon qu'un inconnu avait acheté les chevaux chez Gabart, fameux marchand de l'époque, en disant ((u'on apporterait plus tard les harnacliements. Quant à l'inconnu, c'était un liomnie

MYSTKRES. &5

vrtii (Ifi noir, assez rjros et Agé do ciiiquanlo ans environ.

Quelqne temps après cette nouvelle surprise, le marquis reçut ce billet :

il Allez ce soir au bal de l'Opéra; attendez •> au coin du roi, entre minuit et une heure; " mettez un domino noir et altachez-y un ru- V ban bleu et blanc;. -

Létorière , de sa vie , n'était allé au bal de rOpéra. Sans mener une existence de reclus, son temps avait jusqu'alors été employé à ses exercices d'académie, à des promenades avec Dominique, à de lonouos lectures des poètes grecs et latins et à de fréquentes séances à la (lomédie-Française.

Quoique Dominique n'eût pas une trèsgrande connaissance du cœur humain, il était (piel([iierois inquiet en voyant son élève rester si calme dans l'âge où les passions se révèlent ordinairement avec tant de violence; un moment le digne homme avait pensé que le protecteur mystérieux du marquis était une (emme ; mais il n'avait pas fait part de ses soupçons h liélorière.

Lorsque celui-ci prévint Dominique cpi'il irait au bal de l'Opéra, Tcv-régent eut l'Iicureuse idée d'acconq)agner son élève, liélorière

fifi LE MARQUIS BE LÉTORIÈRE.

so réjouit fort de ce plaisir, et partit avec Dominique.

Une fois lancés dans ce tourbillon , les doii\ amis, aussi désorientés que les provinciaux, eurent mille peines à retrouver le coin du roi, et furent d'abord victimes des railleries des spectateurs ; le marquis avait une taille si mince, une tournure si élégante, un si joli pied, des mains si cliarmantes , qu'on le prit facilement pour une. femme , tandis que Dominique, grand, osseux, gauche et empêtré, passa pour son mari.

Létorière rougissait de colère sous son masque, et il fallait toute l'autorité, toutes les supplications de Doniiiiique pour l'empêcher d'éclater.

Enfin deu\ dominos les abordèrent.

liC plus grand prit le bras de Dominique, pendant que le plus petit , s'approchant de Létorière, lui dit ces mots à l'oreille : <]ojitimtez.... on e'^t coulent Tenez.... et espérez...

Le marquis se sentit mettre une petite boite dans la main, et, avant qu'il ait pu dire un mot et faire un mouvement , le domino se perdit dans la foule.

Létorière était dans l'enrhantement. La voix

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