‹ Le marquis de LétorièreChapitre 17 sur 49 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LE CHATELAIX DE HEXFERESTER.

A dix lieues au nord de Vienne s'élevait le vaste manoir d'Henferester : cet antique édifice noirci par le temps, aux murailles revêtues de lierre, aux toits couverts de mousse, semblait désert et abandonné. Le corps de logis principal, et une grosse tour qui le flanquait à Test, tombait presque en ruines. La seule partie babitée du cbàteau était la tour de l'ouest ; à quelques baies de buis poussant en tous sens sur r esplanade entourée de tilleuls qui s'étendait devant la porte du château, on devinait les traces d'un ancien parterre alors envahi par les ronces et par les herbes parasites.

L'automne tirait à sa lin , le i'euillage des grands massifs de bois qu'on voyait à l'horizon commençait û prendre de riches teintes pourprées.

\.K <;hati;lai\ nii hem'Eiu:sti;i;. iivj

lii' ciel c'Iiiit «jris et pluvieux, Tair liuniitlo cl (V(»i(l : la nuit s'approchait, la haute e( étroite (ciictrc (lui éclairait le rez-de-chaussée de la lour s'illumina tout à coup ; les couleurs de ses \ilrau\, quoiqu'un peu noircis par la luniée , resplendirent d'un vit" éclat, et les armes des seigneurs d'Henleresler hrillèrenl au milieu de Tohscurité, qui devenait de plus en plus pro- (onde.

La salle hasse de la tour l'ormail une immense pièce circulaire ; c'était à la lois la salle à mander et la cuisine du châtelain (rHenfercsler. Les étages supérieurs contenaient plusieurs chambres délabrées, auxquelles on montait par une spirale de pierre rude et étroite. Iiu* corde , attachée a l'humide muraille par des pilons de fer rouilles, aidait à gravir cet incommode escalier.

In grand feu brillait dans l'immense cheminée de la cuisine ; une lampe de cuivre à Irois becs, susj)cndue aux solives enfumées du plafond, éclairait cette |)ièce ; sur les murs, à peine récrépis , on voyait ici des bois de cerfs qui su|)porlaienl des fusils et des couteaux de chasse, ailleurs des défenses et des traces de sangliers, iiinsi (pic jdusieurs tètes de loups empaillées.

nu LE MARQUIS DE LKTORIERE.

Le sol, battu comme Taire d'une grange, était semé de paille hachée en guise de tapis. Dans un coin, une énorme barrique de bière était mise en perce sur deux poutres. Au-dessus de ce muids s'élevaient deux autres tonneaux de différentes grandeurs. L'un contenait du vin du Rhin ; l'autre, plus petit, du kirchenwaser de la forêt Xoire. De chaque côté des tonneaux étaient rangés des widerkom d'étain de capacités également variées.

Un peu plus loin, deux grands barils s'adossaient à la muraille, l'un rempli de lard salé, l'autre de choucroute conservée dans du vinaigre. Une fourchette et une cuiller de fer, suspendues au-dessus des deux barils , faisaient, pour ainsi dire, pendants aux Aviderkoni rangés près des tonneaux.

Enfin une huche renfermant une douzaine de pains aussi grands que des meules de moulin complétait l'ameublement culinaire de cette salle.

A l'exception d'un quartier de daim qui rôtissait devant l'énorme brasier de la cheminée, et d'une marmite de fonte où bouillaient le lard et la choucroute, rien ne rappelait l'apparence d'une cuisine. On ne trouvait là ni ces savants iburneaux, ni ces moules, ni ces cas-

LE CHATELAIN DE H EX K E REST Kll. 111

sorolcs si ingénieusement variées et si clières aux gourmands.

Pour tous uslensiles , il y avait un gril accroché devant la gueule du four, héantc sous le manteau de la cheminée , et un grossier lournehroche mis en mouvement par un chien.

Enfin un quartier de daim, semhlahle à celui qui rôtissait, était accroché tout saignant à un crochet de ("er près de la porte (rentrée.

Grâce aux émanations combinées de la veluiison, du lard, de la choucroute, de la bière, du vin et du kirchonwaser , il régnait dans celte pièce voiitée une atmosphère si épaisse, ou, pour mieux dire, si nourrissante, que des estomacs délicats auraient pu rigoureusement s'en rassasier.

La pluie, mêlée de grêle, tombait au dehors avec violence, et pétillait aux vitraux.

Deux vieux Germains à cheveux blancs, \èliis de casaques grises serrées par des ceintures de buffle, s'occupaient des préparatifs du repas du châtelain de Hcnferester, qui, eu chasse depuis le matin, n'était pas encore de retour.

(a's préj)aratil's étaient simples. Les domestiques approchèreiil de hi clieinitiée imc lai)le (le clièiie massive cl lirs-lcngue ; à son liant

bout ils mirent la chaire de bois de chèuc du rliàtelaiu, chaire assez grossièrement sculpter à ses armes, au dossier terminé en manière de dais, et dont aucun coussin n'amortissait la dureté.

Devant la chaire les serviteurs posèrent une assiette ou plutôt un plat d'argent, un morceau de pain de deux livres et trois widerkom aussi d'argent et armoriés , qui servaient à la t'ois au châtelain de verres et de bouteilles. Le premier, destiné à la bière, contenait deux pintes ; le second, destiné au vin, une pinte ; le troisième, destiné au kirchenwaser, une demi-pinte.

Ces widerkom étaient généralement remplis une seconde fois pendant le courant du repas ; de nappes, de serviettes, de couverts, on n'e>i parle que pour mémoire, ces objets étant regardés comme une superfluité ridicule. Les chasseurs de cette époque avaient toujours à leur ceinturon deux couteaux de chasse ; l'un droit et long, destiné à plonger la bête ; l'autre large, recoui'bé, un peu plus grand qu'un couteau de table ordinaire , était destiné à faire la curée ; c'est de ce dernier qu'ils se servaient pour couper leurs viandes à leurs repas.

LE CHATKLAIX DE HENFERESTKR. li;j

Lrs valcls (lislrii)uc'rcnt (Misuile dos plats il' (''tain et des morceaux de pain de chaque côté de la table, (les places inférieures étaien réservées aux différents serviteurs du châtelain, selon leur importance.

Le seigneur de Heiiferester, hdèle aux vieilles et patriarcales traditions germaniques, mangeait avec ses domestiques. A sa droite était la place d'Erhard Truches, son piqueur ; à sa gauche, celle de Selbitz,son majordome!

Ce dernier, après avoir mis la choucroute à bouillir et la venaison à rôtir, s'occupait de préparer le couvert avec Link, vieux palefrenier.

Quant aux fenmies, on n'en voyait jamais dans le château. Tous les samedis, la vieille Wilhelminc, ménagère du ministre, venait faire et cuire le pain pour la semaine, pendant que le châtelain était au conseil à Vienne. Le mercredi, autre jour de conseil, dame W'ilhelmine mettait en ordre le linge du chàleau, toujours en Tabsence du seigneur, qui avait le beau sexe dans l'antipathie la plus profonde.

« Le seigneur tarde bien à venir, — dit le majordome en regardant avec tristesse le quartier de daim qui commençait à se dessécher.

— La nuit est noire et la pluie tombe bien fort, maître Sclbitz... l'eul-ètre la chasse aura-

t-elle enimoné le seigneur dans la Corel d'Harterassen... Maître Erliard Truelles avait envoyé dire ce matin par Karl, le valet de chiens, que c'était un sanglier que le seigneur avait à chasser... et toujours les sangliers sortent des hois de Fersenfak, gagnent la plaine des Marais, se rembùchent dans la foret d'Harterassen , et vont se faire prendre dans Tétang du prieuré... Tout cela fait au moins huit lieues pour aller et autant de retraite, maître Selbitz...

— Et par la nuit, et par la pluie, et par les mauvais chemins de la foret, c'est long... Mais, écoute donc, Link, — dit le majordome en prêtant l'oreille, — n'est-ce pas le son de la trompe du seigneur.

— \on, maître Selbilz, c'est le vent qui sonlflo dans la girouette...

— Quelle heure peut-il être? — dit le majordome; car l'usage des pendules était aussi inconnu au château qu'à Otaïti.

— Il doit être entre six et sept heures, maître Selbitz ; car Elphin, le cheval rouan du seigneur, demande son avoine à grands cris depuis un bout de temps... Tenez... l'entendez-vous? J'atience... patience! vieil Elphin, — dit le palefrenier eu se retournant du côté de la porte, — quand tes compagnons Kol et Eipper seront

LE CHATLLAIX UE HEXtEUESTEU. 113

arrivés, tu auras ta provende, mais pas avant ; \ ieu\ {{louton !

— Pour le coup, c'est bien la troupe du seigneur que j'entends... — s'écria le majordome. — Dieu soit béni!... Quel temps! Allons... cours tenir rélrier à monseigneur, Link... pendant que je vais jeter au feu une bottée de pommes de pin pour le faire flamber.

— C'est bien la trompe du seigneur, — dit Link après avoir attentivement écouté; — mais il ne sonne pas joyeusement sa fanfare ou la retraite prise... Ab! maître Selbitz, mauvaise cliasse! mauvaise cbasse !

— Raison de plus pour ne pas le faire attendre. Allons, bdte-toi ! »

Le palefrenier sortit en courant. Selbitz, après avoir avivé le feu, mit sur le plat d'argent du seigneur une grande lettre à cacbet rouge, qu'un exprès de Vienne avait apportée dans la journée.

A ce moment, on entendit le claquement sonore d'un fouet et une voix de stentor retentissante et grondeuse qui s'écriait :

" Allons, au diable noir!.,, cbiens maudits!... Kt'bard, fais attention si le cbeval pie mange bien ; car la journée a été rude! ?'

Puis on entendit le bruit de grosses bottes

ferrées et éperonnées; la porte s'ouvrit, et le châtelain d'Henferester entra au milieu d'une douzaine de chiens courants, couverts de houe et ruisselants de pluie, qui se précipitèrent dans la cuisine pour prendre place devant la clieminée et s'y sécher.

Le châtelain leur accordait ce privilège, autant par amour pour la race canine que par intérêt pour son plaisir, sachant que les chiens qui rentrent au chenil grelottants et glacés tombent souvent malades.

Le châtelain de Henferester, homme colossal, âgé de quarante-cinq à cinquante ans, semblait d'une force herculéenne. En entrant, il jeta sur la huche un vieux chapeau de feutre. Ses cheveux, d'un blond ardent, étaient coupés court; sa barbe rousse, qu'il ne rasait que les jours de conseil, était si épaisse et si âbon^ dante, qu'elle couvrait presque tout son visage^ Ses traits, fortement accusés, liàlés parle grand air, étaient durs et ne manquaient pas d'une certaine noblesse.

Son vieux justaucorps vert était trempé de pluie et boutonné jusqu'au menton. Ses culottes de daim semblaient noires de vétusté , et ses grosses bottes fortes , couvertes de boue , lui moulaieiil presque au milieu des cuisses;

l.E GHATKI,AI\ 1)F, II K\ F K R E ST K R. 117

son ceinturon de cuir supportait ses couleaux de cliasse à manche de corne. Il portait en sautoir une grande trompe de cuivre terni , et tenait dans sa large main velue son fouet et sa lourde carabine.

Après avoir remis celte arme et sa trompe à son majordome, qui les suspendit au mur, le châtelain s'approcha du feu d'un air mécontent, distribua quelques rudes coups de botte à ses chiens pour se faire faire place, et s'assit lourdement dans sa chaire, en disant à sa meute d'une voix jrritée :

u Arrière, fainéants, maladroits! vous mériteriez plutôt de faire tourner la roue du lourne-broche , que de suivre la voie d'un noble animal de vénerie... Aletire bas après cinq heures de chasse!... et cela parce que le fori du sanglier était trop fourré, n'est-ce pas? Vous êtes donc devenus bien délicats... hum ?... Mt jus(|u'à toi, vieux Halj)h ! » ajouta-t-il d'un air furieux en allongeant un coup de pied au chien à qui s'adressait cette interpellation.

ïip majordome, voyant riiumeur de son maître, voulut la calmer en lui rappelant le souvenir de chasses plus heureuses :

« Je comj)rends que monseigneur soil mé-

content quand il ne fait pas bonne chasse , car il n'y est pas habitué; mais...

— C'est bon... c'est bon... — dit le châtelain d'un ton bourru. — Ole ce daim de la broche, et fais-moi souper; car j'ai une faim de diable. Ce sanglier nous a menés jusqu'à la foret de Harterassen ; là les chiens ont mis bas devant un fourré d'ailleurs si épais, qu'il eut vraiment fallu la cuirasse d'un sanglier pour y pénétrer...

— Monseigneur voit donc bien que ce n'est pas tout à fait la faute de ses braves chiens... Mais monseigneur est tout trempé, s'il voulait changer ?

— Changer!... Et pourquoi voulez-vous que je change, maître Sell)itz le douillet? — s'écria le châtelain d'un air courroucé; — me prenezvous pour une femmelette? pour un Français?... Est-ce que j'ai jamais l'habitude de changer en revenant de la chasse? Est-ce que mes chiens changent ? Est-ce que mes chevaux changent?

— \on , sans doute, monseigneur, mais vos habits fument sur votre corps, comme la cuve de dame W'ilhelmine lorsqu'elle fait la lessive

LE CH.^TELAIX DE HENFERESTER. 119

— C'est la preuve qu'ils sèohenf et que Tliuuiidité s'en va...

— Mais... monseigneur...

— Mais taisez-vous, maître Selbilz le sol, maître Selbitz le bavard , et donnez-moi un eoup de kirsehenwnsser. n

Puis, avisant la letlre qui était sur son assiette, le ehàtelain ajouta :

u Qu'est-ce que cela, Selbitz?

— l ne lettre qu'un courrier de ^\. le comte de HasCeld a apportée.

— Au diable les affaires! C'est bien assez d'aller à Vienne deux fois par semaine, — dit le cbàtelain en décaclielant la lettre. '^

Cette lettre était ainsi conçue :

u Je dois \ous prévenir, mon cber baron, w que le marquis français, M. de liéforière , 1 doit arriver aujourd'bui cliez vous pour vous •■' soUiciler au sujet de mon procès; je n'ai pas ' besoin de vous rappeler la promesse for- " nielle que vous m'avez faite de joindre votre V vote à ceux de vos collèjjues, pour faire '1 triompber la cause de monseigneur le dur

» de Brandebourg Agréez, mon cber ba-

^■> ron, " etc.

(i Kl que diable ce Français vienl-il faiie ici? — s'éci-ia le cliàlelain avec emporlenienl.

J-20 LE MARQl IS DK LKTORIKRF..

■ — Par les saints rois de Cologne, je ne puis donc pas être un moment en repos"?... Voilà ce muguet de Versailles qui vient me relancer ici comme un sanglier dans sa bauge... Dans ma pensée son procès est perdu... archiperdu... : (jue veut-il de plus?... Est-ce qu'il croit, d'ailleurs, que je me serais intéressé à lui? un impudent petit-maître qui brode au tambour, et qui met, dit-on, du rouge et des mouches?... un de ces hommes à bonnes fortunes, aussi corrompus qu'efféminés, toujours pendus aux cotillons des femmes? Mais, par l'enfer! je ne puis échapper à ce marquis!... S'il vient, je sui§ obligé de lui donner l'hospitalité ; il y a quinze lieues d'ici à Vienne, je ne puis le renvoyer sans le voir. Au diable les plaideurs et les procès!... Et s'il arrive ce soir?... il faudra lui offrir de passer la nuit ici ; et où le coucher, encore?... tout est si délabré ici... Et ce heau-fils va m' arriver en litière comme une femme en mal d'enfant! »

Le baron frappa du pied avec colère, appela son majordome, et lui dit d'un air irrité :

u \ oilà qu'il m' arrive peut-être un Français ici ce soir... un marquis... un plaideur... Du temps qu'il fait, on ne peut le laisser retourner il Vienne... Où le mettrons-nous, lui cl sa suite?

Page 1