CHAPITRE XII
LES COXFIDEXCES.
Le lendemain, à son réveil, le baron apprit par Selbitz que le marquis était parti au point du jour avec Erhard Trusches, pour aller faire le bois, et avait chargé le majordome de présenter ses excuses au châtelain.
. Qui se serait pourtant attendu, d'après la réputation du marquis, à trouver en lui un si rude chasseur et un si rude buveur, Selbitz? Car sais tu bien qu'hier il m'a tenu tète à table, et que nous avons vaillamment vidé nos widerr kom"? — dit le châtelain.
— Oui, monseigneur, et il a gagné la chambre aux rats d'un pas aussi ferme que s'il n'avait bu que du petit-lait à souper.
— Allons , allons , — dit le baron en rece-
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vaut des mains de son inajordonie ce qui lui était nécessaire pour s'habiller pour la cliasse, — allons, Selbilz, il iant avouer qu'après tout ce marquis est un brave et digne fjontilliomme ; avec cela d'une gaieté qui vous réjouit le cœur! Quels bons contes il nous faisait... Je voudrais bien le voir passer quelques jours au château; car c'est, sur ma loi, un agréable compagnon. Quoiqu'il y ait plus de vingt ans de différence entre nous deux, il me semble que nous sommes liés depuis des années; enfin, si ce n'était pas une connaissance d'hier, je dirais... et du diable si je sais pourquoi, Selbitz, je dirais ((ue je ressens de l'amitié pour lui; ma foi, vivent les caracièrcs francs et ouverts; il n'y a rien de tel ! y.
Après avoir mangé à la InUe une tranche de venaison froide, une jatte de soupe à la bière, et bu deux pintes de vin du Khin , le baron monta à cheval et arriva bientôt au rendezvous qu'il avait donné à Krhard-Trusches dans un des carrefours de la forél.
Il y trouva le piqueur, son valet et sa meule.
Erhard Truschcs semblait triste et absorbé ; le baron, surpris de ne pas voir Létorière au rendez-vous, s'informa (\v lui à Krhard.
Après un moment de silence, l'irhard dit
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d'un air à la iois limiile et inquiet : u Monseigneur connaît-il bien son hôte ?
— Que veux-tu dire, Erliard? — s'écria le baron. — Où est le marquis? Xe fa-t-il pas accompagné ce matin pour faire le bois ?
— Oui, monseigneur; c'est pour cela que je vous demande si vous êtes sur de lui... Tenez, monseigneur , cela me portera malheur d'avoir plaisanté hier à souper sur le licncdicitc !
— Ah cà! l'e\pli(|ueras-tu?
— Je veux dire, monseigneur... — et Erliard ajoulait à voix basse et presque en tremblant : — que je crains bien que votre hôte ne soit celui qui apparaît quelquefois au clair de la lune, dans les carrefours solitaires de la forêt, pour offrir aux chasseurs désespérés trois balles, une d'or, une d'argent et une de plomb, et le tout au prix de Icuràme! — ajouta Erliard d'un air sombre et effrayé.
— Ah çà! tu prends mon hôte pour le diable, maintenant! — s'écria le baron en haussant les épaules en riant. — Mlons , ton coup du matin t'a renversé la cervelle, vieux Erliard î .
Le |)i(|ucur secoua la tète. > Alors , monseigneur, expliquez-moi comment il se fait
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qiip roliii que vous appelez votre Iiote, que relui qui n'est jamais venu dans cette foret, la connaisse aussi bien que moi?
— Que veux-tu dire? — reprit le baron trèsétonné.
— Ce matin, au point du jour, je suis parti avec le marquis. -7- Alaître Erhard, m'a-t-il dit, si tu veux me prêter un limier, nous nous partagerons la quête de la forêt. Je parcourrai les enceintes du prieuré de la Chapelle-à-r Ermite, du Sapin-Foudroyé et de la Mare-\'oire...
— Il fa dit cela? — reprit le baron stupéfait.
— Comme je vous le dis, monseigneur, et il a ajouté : — .l'ai bon espoir de détourner un dix-cors, caria demeure de la Cliapelle-à-rErmite est très-bonne pour le cerf... Toi, maître Erliard, de ton côté, tàclie de détourner un sanglier. Dans les forts d'Enriclis il y en a toujours, tant les fourrés sont épais. De la sorte, le baron aura le cboix entre le pied et la trace'... — Mais, monsieur le marquis, lui aije dit tout ébahf' vous conriaissez donc bieri notre forêt, vous y avez donc souvent cliassé? — Je n'y ai jamais cliassé, me dit-il, mais je la
T Pir.l ,\r ffTf. Iran- <1.' s.mjili.'f.
connais aussi bien que toi... Allons, bonne chance, maître Erbard, — m'a-(-il répondu. Et là-dessus, il a disparu sous le bois , en emmenant le pauvre Aloïck, notre meilleur limier, qu'il va peut-être changer en loup-cervier ou en bète à sept pattes par ses maléfices diaboliques. :;
Le baron n'était nullement superstitieux ; mais il ne comprenait rien aux discours d'Erbard, qu'il savait trop respectueux pour se permettre une plaisanterie à son égdrd. Xéanmoins il ne pouvait admettre que le marquis fût doué des connaissances topograpbiques dont parlait le piqucur.
Ci Et toi, qu' as-tu dans ta quête? — demandat-il à Erbard.
— Celui que vous appelez votre bote m'a porté malbeur , monseigneur... Je n'ai rien.
— Rien! comment rienî... Mais c'est la première fois depuis deux ans que tu n'as rien au rapport! et un jour où nous devons chasser devant un étranger, encore!
— Où le mauvais es^\nii peut , les hommes ne peuvent rien, monseigneur, — dit Erbard d'un air grave. — Celui que vous appelez votre hôte li'a qu'à sonner de sa trompe, et tous les
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animaux do la l'orrt viondroiil à lui cnnimr Toiscau vient au sorponl.
— Allons , va au diable, vieux fou ! — s'écria le châtelain avec dépit.
— Je n'irai pas bien loin pour cela, monseigneur, — murmura-t-il à voix basse, en montrant Létorière qui sortait d'un taillis en tenant le vieux Moïck en laisse.
— Vivat, baron ! — s'écria Létorière , — si le cœur vous en dit, vous pouvez courre un dix-cors, et frapper à ma brisée de la Chapelle. A la largeur de ses pinces, je parierais qu'il est de ces gros cerfs à chanfrein blanc et à jambes blanches; le roi de France en a quelques-uns de semblables dans son domame de Chambord : je reconnaîtrais letir pied entre mille. Ils sont d'un magnifique corsage.
— Vous avez bonne chance, marquis, — dil le baron ; — mais vous êtes sorcier.
— Ce n'est pas mol qui suis sorcier, baron, c'est votre limier qui est excellent. C'est à lui que je dois mon cerf. Qnît"! îi t«'i mon brave Krhard, — ajouta-(-il en se tournant vers le piqueur, — si tu l'avais eu au bout de ton cordeau, tu aurais fait ce que j'ai fait. Ah cà ! baron, i\ cheval, à cheval! il y a une bonne lieue d'ici à ma brisée, et les jours de novem-
bre sont courts. Tiens, voihï loiilimior, Erliard. )) En même temps le marquis mit un louis dans la main du veneur.
Mais celui-ci , profitant du moment où le martpiis ne pouvait le voir, jeta la pièce comme si elle eût été rougie au feu, et du bout de sa botte il la cacha sous des feuilles sèches.
c Belle monnaie d'enfer, — dit-il tout bas; — si je l'avais mis dans ma poche, dans un quart d'heure, au lieu d'une pièce d'or, j'y aurais eu une chauve-souris rouge ou une grenouille noire, j; Puis le piqueur prit le cordeau de son limier avec autant de précaution que si le marquis avait eu la peste... et regarda son chien avec un attendrissement inquiet, le croyant à tout jamais malêficié.
Après avoir mis ses bottes fortes par-dessus ses guêtres de daim, le marquis monta le vieil Elphin, et le baron remarqua avec un nouveau plaisir que son bote était excellent cavalier.
;^ Baron... — s'écria Létorière en arrivant dans une enceinte de la forêt... — voici ma brisée... faites découpler, je vais entrer dans le fourré avec trois ou quatre de vos plus vieux chiens pour attaquer...
— In moment, — dit le baron (Vun air se-
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rieux, — vous passez pour un sorcier aux yeux (rKrhard Trusclies; il cliassera mal s'il vous prend pour le diable, car il pensera plus à son îime qu à la voie du cerf...
— Comment? — Expliquez-vous, baron.
— Viens ici, Erliard, n — dit le cbatelain. liC piqueur s'avança d'un air inquiet et
craintif.
i( X'est-il pas vrai, — continua le chûlelain , — que tu ne comprends pas comment mon bote, qui n'est jamais venu dans celte foret, la connaît si bien ? Comment il sait que l'enceinte de la Chapelle-à-l'Ermite est la meilleure demeure du cerf, et qu'il faut placer les relais à la Croix-lîlancbe cl à la lisière de la plaine du prieuré ?
— C'est la vérité , — dit Erhard à voix basse... — Les hommes ne peuvent pas en savoir si long...
- — El du diable si j'y comprends moi-même quelque cliose, marquis, — dit le baron. ;'
Après avoir baussé les épaules en souriant, le marquis tira de sa pocbe un petit livret recouvert de cuir, cl s'avança vers Erbard : «Tiens... vieux sanglier, voici mon grimoire. ;>
Le piqueur recula d'un air effrayé.
Le maïqiiis ouvrit le livret et déploya sur