CHAPITRE II
i.'ex-rkgext du plessis.
La demeure du marquis n'était pas très-éloignée de la boutique de son créancier. M. de Létorière habitait une petite chambre et un cabinet, au cinquième étage d'une maison de la rue Saint-Florentin.
Il partageait ce pauvre asile avec le docteur Jean-François Dominique, ex-régent des études au collège du Plessis.
Par une bizarrerie attachée à sa destinée, le jeune marquis, destiné à charmer des gens de tant de conditions diverses, avait d'abord exercé son inconcevable attrait sur ce vieux maître
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d'étiule qui l'avait pris dans la plus tendre affection.
i\Ial«{ré mille malins tours de l'espiègle enfant, le docte Dominique avait reconnu dans son élève tant d'esprit, tant de cœur, tant de noblesse d'àme qu'il s'y était singulièrement attaché. — Peut-être encore la rare aptitude que le marquis, un des humanistes les plus distingués du collège duPlessis, montrait j)Our l'élude des langues anciennes, avait-elle aussi déterminé le dévouement extraordinaire du vieux ))rofesseur pour son élève.
L'abbé du Viglian, oncle de M. de Létorière, avait durant six années payé la pension de son neveu, pauvre orphelin, au collège du Plessis. Pendant un voyage de l'abbé, le solde d'un trimestre avait été arriéré. Le marquis, interprétant d'une manière fâcheuse pour sa délicatesse quelques mots du principal au sujet de ce relard de payement, s'était résolument décidé à quitter le collège.
Dominique, instruit des |)rojels de son élève, fit tout au monde pour l'en dissuader; mais le marquis avait dix-neuf ans et une volonté déterminée. Le pauvre régent, ne pouvant l'empêcher de faire cette sottise, voulut au moins l'accompagner dans sa fuite, tant il craignait
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de laisser le jeune marquis seul nu milieu des hasards d'une <]rande ville.
Dominique fit lui-même tous les pi-éparalifs d'éuasion; par une som])re nuit, le maître el l'écolier escaladèrent les murs du collège , non sans danger ])ourle vieux professeur, assez peu fait à ce genre d'e\ercice.
Le princij)al, satisfait peul-ètre de se \oii' débarrassé d'un élève mutin et turbulent, ne lit aucune démarche pour rechercher le fugitif.
Létorière possédait une quinzaine de louis ; Dominique avait sur les gabelles une petite renie de cinquante pistoles : tels furent les premiers fonds de leur établissement.
Le père du marquis avait légué pour toute fortune à son û\s deux ou trois interminables procès. Le plus considérable, qui durait depuis cinquante ans, avait été entamé contre les ducs de Hrunswik-Oëls et les princes de Brandebourg-Bareutb , au sujet de reprises de la grand'tante de M. de Létorière , mademoiselle d'Olbreuse, qui, lors de la révocation de l'édit de \antes, avait émigré et épousé un des agnals de la duché de Brunswik.
Pauvre gentilhomme de Xaintonge, sans appui, sans crédit, Létorière désespérait de
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pouvoir jamais suivie les procès (F où pouvait dépendre pour lui une ibrlune inespérée : vingt l'ois sur le point de s'engager et de se (aire soldat, les instances du bon l)omini(jue" l'avaient jiî^qu'alors empèclié de prendre ce ])arli.
Ii'e\-régen( du Plessis avait soigneusement parcouru les dossiers de ces litigieuses affaires. Par amour pour son élève, il était devenu presque procureur. Le bon droit du niar(|uis lui sen)blait évident; il ne fallait, disait-il^ que pren(b-e palience, et un jour ou l'autre les procès seraient in(bil)itablenient gagnés.
De plus en plus enibousiastc du marquis, il le comparait bravement à Alcibiade , tant il lui l'cconnaissait de cbarme et de séducli(ui. Jean-Francois Dominique se réservait modestement le rôle austère de Socrale^ et ne cessait de prédire à son élève la fortune la plus brillante.
Il Mais, mon pau\re Dominique, — lui disait le jeune bomme , — je n'ai que la cape et l'épée, })as de protecteur; sans vous je serais seul au monde.
— Mais vous êtes channanl , mon enfant; mais on vous aime dès qu'on vous voit; mais
ai LE MARyilS DE LETORIERE.
on VOUS cliéril des qu on vous connaît, à cause de votre bon et généreux naturel; mais vous avez de Fesprit; mais vous possédez le latin et le grec aussi bien que moi ; mais vous entendez Tallemand comme le français, grâce aux soins de feu monsieur votre père qui vous a fait élever par un valet de chambre germain ; mais vous êtes un 1res -bon gcntilliomme, quoique vous ne remontiez pas à Euryales, fils d'Ajax , comme Alcibiade, que j'appelle mon héros parce que vous lui ressemblez extrêmement. Prenez donc patience, votre carrière sera plus brillante encore peut-être que celle de mon héros... Oui, cela sera!... Aussi vrai que Socrate sauva la vie de son élève à Potidée! Mais je connais votre cœur, et je suis sur qu une fois au comble de la prospérité, vous n'oublierez pas plus le vieux Jean- François Dominique qu'Alcibiade n'a oublié le vieux philosophe! "
Quelque bizarres, quelque folles que parussent ces prédictions aux yeux du jeune marquis, elles sufiirent assez longtemps pour remonter son courage, pour lui donner quelque espoir de gagner un de ses procès, et surtout pour l'empêcher de s'engager comme simple soldat , ainsi qu'il en avait souvent
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iiiatiircsU'' rinlnilion, au jjrand désespoir do I)oniiiii(|iic.
Madeleine Landry arriva l)icntôt rue Sainl- Florenlin. Après avoir monté les cinq étages qui conduisaient à la demeure de son créancier, la l'emme du tailleur s'arrêta un moment sur le palier, afin de reprendre haleine et de pouvoir donner un libre cours à sa- colère.
liOrsqu elle (ut remise de sa marche précipitée, elle frappa, l.n pas lourd et traînant se lit entendre ; la porte s'ouvrit.
Au grand étonnement de Madeleine, un homme d'une épouvantable laideur s'offrit à sa vue.
Cet homme était l'ex- régent du Plcssis. Jean-Franrois Dominique avait alors cinquante ans environ; il était grand et osseux. Sa ligure maigre, pâle, démesurément longue, portait les traces des ravages de la petite -vérole ; ses cheveux rares et gris étaient noués derrière sa tète avec un ruban de lil. Une vieille couverture de laine , dans laquelle il se drapait mnjestueusement , lui servait de robe de chambre. Sa physionomie avait une expression de morgue pédantesquc et de contentement de soi fort remarquable.
L'aspect de la chambre (|u'il occupait était
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pauvre ; mais il régnait dans cette pièce une minutieuse propreté. Au fond de T alcôve on voyait un petit lit composé d'un seul matelas ; une commode, une table et quatre chaises de noyer soigneusement cirées formaient tout r ameublement. La porte entrouverte d'un petit cabinet sombre laissait apercevoir dans l'obscurité un lit de sangle soigneusement bordé. Quoique l'hiver fût extrêmement rigoureux, il n'y avait pas de trace de feu dans la cheminée de cette chambre glaciale. Enfin au pied de la couchette de bois peint on voyait deux petits portraits au pastel dans d'assez riches bordures de bois doré : l'un représentait un homme d'un âge mùr , coiffé d'une perruque à la Louis XIV et portant la croix de Saint-Louis attachée à une des agrafes de sa cuirasse. L'autre portrait était celui d'une lémme d'une rare beauté, vêtue en Diane chasseresse.
Il régnait dans cette chambre une apparence de pauvreté fière qui eût attendri toute autre femme que Madeleine Landry.
>; Est-ce que ce n'est pas ici que demeure un AI. Létorière ? — dit-elle brusquement au grand vieillard, qui portait sa couverture de laine en manière de toge romaine. ';