LE DÉBITEUR
A la rue du marquis, Madeleine se dressa comme un coq de combat en attachant des yeux brillants de colère sur le jeune homme.
Le marquis de Létorière avait alors vingt ans environ. Les portraits qu'on a de lui et les témoignages unanimes de ses contemporains s'accordent à le représenter comme le type de l'idéalité la plus séduisante.
A cet âge, ses proportions, d'une élégance exquise , se rapprochaient plus encore de l'Amour grec que de l'Antinous.
Tous les trésors de la statuaire antique n'offraient, dit-on, rien de comparable à la beauté harmonieuse de ses formes. Sous cette enveloppe charmante la nature avait caché des muscles d'acier, un courage de lion, un esprit éminent , une àme élevée , un caractère généreux.
Son visage enchanteur n'était pas d'une beauté sévère et mâle ; mais on ne pouvait rien
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imaginnr do plus joli... et loyoZ/iHail alors (run morvcilleux: à-piopos. I.nc taille et une force herculéennes eussent été une sorte de non-sens, puisqu'on n'avait plus à se barder de 1er. Un air digne et grave eût été hors de saison, puisque les imposantes perruques léonines du sièch' de Louis XIV n'étaient plus de mode.
Si Létorière porta d'une manière si charmante la poudre rose, les dentelles, les rubans, la soie et les pierreries, c'est (pie tous ses traits, c'est qiie toutes ses hal)itudes étaient doués d'une grâce presque ieminine, admirablement en rapport avec l'élégance presque efféminée du costume et de la parure des hommes de ce lemps-là. S'il posséda l'art de plaire et de séduire au plus haut degré, c'est que sa physionomie ravissante savait exprimer tour à tour la fmesse, la moquerie , la fierté , l'audace , la tendresse et la mélancolie.
Au dire des gens de son l(>m|)S, le regard cl le limbre de la voix du manjuis de liétorière avaieni surtout un charme et une puissance irrésistibles, que les parlisans d'une science nouvelle atlribueraienl sans doule à ra((i'ai( magnétique.
Mais, à Tépcxpie dont nous parions, le marquis ii'élail (pi'un pauvi'e adolescciil , cl, nia-
gnf'tiqxie ou non , son attrait allait être mis à une rude épreuve par la femme de son tailleur.
Madeleine Landry sentit sa colère s'exaspérer à la vue de son débiteur.
Létorière , trempé de pluie, avait les mains bleues de froid et le front presque caché pailes boucles humides de ses beaux cheveux châtains qu'il portait alors sans poudre.
Lorsqu'il vit Madeleine , il ne put réprimer un mouvement d'étonnement chaf^rin ; pourtant il la salua poliment, et, attachant sur elle ses grands yeux noirs , à la fois si tristes et si doux , il lui dit de sa voix harmonieuse et perlée :
c; Que me voulez-vous^ madame ?
— Je veux que vous me payiez l'habit que
vous avez sur le dos, car il m'appartient à
moi et à mon mari Landry, tailleur de M. le marquis , ^^ — • répliqua Madeleine d'une voix aigre, en toisant insolemment son débiteur.
Une rougeur de honte colora les joues du jeune homme , un mouvement d'amère impalience plissa ses sourcils ; mais il réprima celle émotion et répondit doucement :
u Je ne puis malheureusement pas vous payer encore, madame...
— Vous ne pouvez pas me payer! c'est
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facile à (lire; mais, moi, je ne m'arrange pas de celte monnaie-là ! Quand on n'a pas de quoi payer ses habits, on ne s'en fait pas faire... Je ne sors pas d'ici que je n'aie mon argent... — et .Madeleine Landry s'assit brutalement, tandis que Létorière resta debout.
— Kcoutez-moi, madame... D'ici à un mois j'ai la certitude de pouvoir vous satisfaire, je vous en donne ma foi de gentilhomme... Ayez seulement l'obligeance de m' accorder un délai... je vous en prie... )
Ces mots : Je vous en prie, furent prononcés avec une inflexion de voi\ si noble et si louchante que Madeleine , déjà frappée de celle profonde infortune qui semblait courageusement soufferte, craignit de se laisser apitoyer. KUe voulut brûler ses vaisseaux cl répondit à la prière de son débiteur par une injure grossière :
« Belle garantie que votre foi de geutilhomme !... Que voulez-vous que je fasse dç cela ?
— Madame î — s'écria le marquis; puis, se 'contenant, il reprit d'une voix douloureuse et
iièrc : — Madame , il est cruel à vous de me parler ainsi... Vous êtes une femme, je vous dois de l'argent le suis chez moi ()yw
puis-je VOUS répondre ? Xe cherchez donc pas à rendre plus pénible encore ma position, que je vous souhaite de ne jamais connaître !
— Mais vous n'aurez pas plus d'argent dans un mois que maintenant , — dit durement Madeleine. — C'est une histoire que vous me contez-là !
— Si dans un mois mon oncle, M. l'abhé de Vighan, auquel je compte m'adresser, n'est pas revenu de Hanovre, dans un mois je me fais soldat, et le prix de mon engagement vous sera fidèlement remis... Vous le voyez, madame, je puis vous donner ma parole de gentilhomme que vous serez payée. -^
Le marquis parlait de cette résolution désespérée avec tant de dignité, avec un accent si sincère que Madeleine, émue, se repentit d'avoir été trop loin, et reprit :
:: Je ne veux pas vous forcer à vous engager, moi ; mais enfin , je veux être payée : il y a assez longtemps que cela dure... \'endez quelque chose... alors...
— Vendre quelque chose ici , madame ?... " et d'un regard navré il lui montra cette pauvre chambre froide et nue.
A ce geste si cruellement significatif, Madeleine Ijuissa les yeux, son cœur se serra ; pour-