LE DEBITEUR
tant elle ajouta en balbutiant et en montrant les deux cadres dores :
« Mais ces deux tableaux?...
— Ces tableaux? — et le marquis ajoula d'un air noble et grave : — c'est tout ce qui
me reste de mon père de ma mère JVIa-
dame, ce sont leurs portraits, et pour la première fois ils voient leur fils rouj»ir de sa pauvreté... '
A ces dernières paroles, .Madeleine compara Tintérieur de sa maison, où régnait au moins Taisancc, à cette cliambre jjlacée , misérable retraite d'un f|entilbomme (alors on croyait encore aux gentilsliomnies) : elle sentit sa colère se changer presque en pitié, surtout lorsqu'elb» s'aperçut que le jeune marquis tremblait de froid sous ses habits mouillés.
Chez les organisations violentes, les contrastes se touchent; dame Landry, depuis son départ de sa boutique, s'était toujours maintenue dans un étal d'irritation presque exaspérée ; ce paroxysme ne put durer : connne tous les sentiments exagérés, sa colère tomba pour ainsi dire à plal dès la première réflexion que lui suggéra son cœur naturellement bon.
Le marquis était si joli , il avait répondu à ses injures avec une dignité si triste et si
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calme, il paraissait si souffrant du l'roid , lui sans doute élevé au milieu du luxe, que la brave femme, éprouvant d'ailleurs l'irrésistible attrait qu'inspirait ce singulier personnage, passa presque sans transition de l'outrage au respect, de la dureté à la commisération ; elle rajusta sa coiffure à la bâte, balbutia quelques mots inintelligibles, et disparut au grand étonneuient du marquis.
L'ex-régeut, qui attendait sans doute l'issue de l'entretien pour sortir de son antre, entrebâilla la porte de son cabinet et dit :
a Cette misérable barpie est donc partie ? Pardonnez-moi! mais j'ai lâcbement fui devant l'ennemi...
— Vous étiez là, mon bon Dominique?.... Eh bien! vous avez entendu.... mon Dieu.... mon Dieu... quelle humiliation! Passer aux yeux de cette femme pour un homme de mauvaise foi!... Ah! c'est horrible... Dominique, je suis résolu... si mon oncle n'arrive pas... je me fais soldat... Je paye cette dette maudite du prix de mon engagement... au moins, ainsi, je n'aurai plus à rougir...
— Vous engager! renoncer à toutes vos espérances!...
— Ce sont des folies... Je suis encore allé
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nujourd'hiii au palais... il n'y a aucun espoir... 11 faudrait, pour continuer le procès contre les princes allemands ou l'intendance de Xainton*{e, déposer cliez le procureur plus d'argent que je n'en aurai jamais : j'y renonce. Mais, tenez, Dominique... je ne me sens pas bien... j'ai froid... — Et le marquis s'assit en tremblant sur le bord de son lit.
— Pauvre enfant! je le crois bien, — dit le régent avec un soupir douloureux. — Recevoir cette pluie glacée... rentrer sans trouver une étincelle de feu... et être accueilli par l'algarade de cette sorcière que je voudrais pouvoir mettre dans la cbeminée en guise de fagots... car, bêlas! pour du bois... Dieu sait si je...
— lion Dominique... assez, — dit Létorière en lui mettant la main sur la bouclie. — Vavez-vous pas déjà trop fait pour moi ?... X'avez-vous pas abandonné votre classe... votre état?
— Kt Socrate? Est-ce que ce sage, est-ce que ce grand pbilosop'ne n'abandonna pas tout... pour suivre Alcil)iade !!! Seulement, comme il ne faisait pas aussi froid à Aliiènes qu'à Paris... Socrate n'avait pas le cbagrin de voir son élève grelotter de froid ; mais, tenez, croyez-moi... roucbez-vous... ntez vos liabits
mouillés, VOUS aurez plus chaud dans votre lit.
— Vous avez raison.., Dominique... car je ne sais, mais... il me semble que j'ai la fièvre...
— Allons... il ne manquerait plus que cela... vous voir tomber malade! — Puis, se retournant d'un air courroucé, Dominique s'écria, en montrant le poing à la porte par laquelle était sortie Madeleine :
— Et c'est toi, sorcière maudite! qui as causé cette révolution à mon malheureux élève par tes imprudentes criailleries ! Je regrette maintenant de ne pas t' avoir mise dehors par les épaules... »
Au milieu de l'apostrophe de Dominique, la porte s'ouvrit, et le régent vit entrer avec étonnement un commissionnaire chargé de deuv énormes falourdes et de quelques paquets de sarments de vigne...
i£ Tu te trompes, ce bois n'est pas pour nous, mon garçon, — dit Dominique avec un soupir.
— Esl-ce que ce n'est pas ici que demeure monsieur le marquis de Létorière, mon bourgeois ?
— Si fait.
— Eh bien! le bois est pour ici... La grosse dame en coqueluchon brun a dit qu'elle allai!
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revenir avec de la braise et de quoi faire un lait de poule pour monsieui' le marquis.
— La jjrosse dame eu coqucluclion brun? — demanda Dominique d'un air stupéfait.
— Oui , mon bouigeois , celle qui m'a payé le bois.
— Qui n payé le bois! I/entendez-vous... mon dijjne élève?... Vous allez avoir du feu î ' s'écria avec joie Dominique en se retournant vers liélorière, qui, |)resque subitement saisi d'un violent accès de lièvre, s'élait mis au lit.
Heureuseinent dame Landry vin( elle-même expliquer celte éni<>nie d'un air confus. La di- «jne ménagère tenait d'une main une cafetière |)leine d'eau bouillante, et de l'autre (pielques charbons allumés sur une pelle.
Lors(jue le commissionnaire fut paiti, dame Landry s'écria en voyant la pâleur du marquis :
« l^auvre jeune «i^entillionnne... il a la lièvre... c'est sur! (l'est le froid (pii l'aura saisi... et moi... qui n'ai pas eu honte de le retenir à (■(iiiser pendant qu'il grelottait... Allons, allons, ne restez pas là à me regarder comme un homme de cire, mon cber monsieur. Mettez donc le bois dansja cheminée... allumez donc le (eu, jxMidaiil que je vais casser les omi fs
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pour faire le lait de poule... Avez-vous une tasse Lien propre au moins? — Puis, allani vers le lit, elle toucha sa mince couverture. — Mais, Jésus-Dieu... monsieur le marquis n'est pas couvert... allez donc lui chercher deux ou trois couvre-pieds hien chauds... Et sa tète?... elle est heaucoup trop basse... il faudrait un
oreiller Allez donc en chercher un. Et des
rideaux! Comment cette alcôve na-t-elle pas
de rideaux? ni les fenêtres non plus?
Vous voyez bien que le grand jour fera mal aux yeux de monsieur le marquis... Mais allez donc, allez donc; je ne puis pas tout faire, non plus ! )i
L'honnête régent, auquel s'adressaient ces ordres si divers et si précipités, restait ébahi devant Madeleine , cherchant à comprendre la cause de ce revirement subit. Tout à coup il s'écria en se parlant à lui-même :
ce C'est son charme! Il n'y a pas de doute, c'est le charme naturel dont il est doué qui opère... il séduit la tailleuse, comme Alcibiade a séduit Timée , femme d'Agis, roi de Lacédémone.:. et cela... sans offenser la vertu, ce qui est encore bien plus beau et plus méritoire ! — Ma chère dame, je vous l'avouerai, nous n'avons malheureusement ni oreillers, ni rideaux.
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)ii rouvpiiuros... — reprit trislnnonl Donii- Hi(|ii(>.
— Quelle misère! — dit tout bas Aradelcino ('•mue. Puis, voyant le régent loujours drapé dans sa toge, elle s'écria : — Mais en attendant que le lit soit mieux garni, donnez-moi loujours eette couverture, au lieu de vous en envelopper comme un véritable carême -prenant; à votre âge, n'avez-vous pas de honte? — Kt la ménagère tirait résolument un des pans de la toge improvisée de Dominique. Mais celui-ci, retouinant son vêlement avec énergie, s'écria :
— Ma bonne dame, écoutez-moi donc...
Laissez-moi donc... ne tirez donc pas si fort... c'est une question de convenance... Je puis vous confier cela... à vous qui êtes d'un Age respectable et de plus femme d'un tailleur... — Mt Dominique dit à voix basse : — Mon iiaul-deeliausses, connne disaient nos pères, étant absolument hors de service... et n'ayant pas de l'obe de chambre , je suis obligé de substituer celle manière de manteau romain à un habillement plus conmiode.
— Kst-il bien possible? — dit Madeleine en abandonnant le pan de la couverture. — Si c'est ainsi, je vous enverrai ce soir Landry. — Puis elle ajouta î) \oi\ basse, en afiisani no feu clair
et Lrillant qui jetait sa réjouissante clarté dans cette chambre misérable : — Monsieur le marquis dort-il?... S'il ne dort pas, faites-lui boire ceci, « — Et elle lui donna une tasse remplie d'un chaud breuvage.
Dominique s'approcha du lit sur la pointe du pied.
■' Comment vous trouvez-vous ? — dit-il à son élève.
— J'ai froid... je souffre de la tète... — dit celui-ci d'une voix faible. — Mais quel est ce feu?... comment avons-nous du feu?
— Il y a du feu parce que vous êtes char-
'f^^ant C'est cette bonne et digne femme qui
l'a fait; voilà un breuvage excellent... bien , chaud, que vous allez boire : c'est encore elle qui vous l'a préparé. Courage... courage!....
V oici enfin votre étoile qui se lève sous la physionomie respectable de dame Landry... -
Le marquis, souffrant d'une horrible migraine, ne comprit pas grand' chose à ce que lui disait Dominique, et surtout de quel lever d'étoile il parlait; néanmoins il prit la tasse, but, et tomba dans un profond assoupissement. Alors la digne femme s'approcha du lit en retenant son souffle, elle borda les draps avec un
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soin lout maternol, et revint auprès de Dominique.
-Il faut être généreux et me pardonner, monsieur, — lui dit-elle, — tout à Tlieurc; j'ai été hien grossière à Tégard de M. le marquis; mais, voyez-vous , c'est mon homme qui m'avait monté la tête; il faut dire aussi que je ne l'avais pas vu, ce pauvre gentilhomme ! si jeune,
si joli, orphelin de père et de mère avec ça
et puis un seigneur comme lui manquer de feu en plein hiver, quand des ouvriers comme nous ont toujours un bon poêle bien chaud... Tenez, mon digne monsieur , je me reprocherai toujours d'avoir osé parler effrontément à Al. le marquis, mais soyez sûr au moins que, tant que Madeleine Landry vivra, elle sera sa servante ])i('n humble... Enfin, monsieur ( et la bonne (lame baissait les yeuv en tirant un petit sac de sa poche), en venant ici j'ai touché un billet de liois cents livres, voilà AI. le marquis alité, |)(Mil-êl!"e aura-t-il besoifi de quelque chose, d'un médecin; à lui, je n'aurais jamais osé ])roposer cela, mais avec vous je suis plus hardie... Tenez, monsieur, nous mettrons cela sur le mémoire, et oublie/ les vilaines paroles (pic je vous ai dites...
— Pour cela , nous soninn^s p;irfailemenl
H LE MARQIIS DE L ÉTOR IKIIE.
quillos, ma rhère dame, vous m'avez trailé de hibou, je vous ai traitée d'orfraie, n'en parlons plus ; mais, quant h ce prêt, je dois vous prévenir que le retour de M l'abbé du Vighan, oncle de mon élève , peut être retardé , et que de bien longtemps peut-être il nous sera impossible de vous rendre ce que vous nous offrez généreusement, c'est vrai; mais, d'après la scène de ce matin, je puis craindre...
— Xe parlez jamais de cela, monsieur, ou je mourrai de honte, foi d'honnête femme. M. le marquis nous rendra ça quand il le pourra ; Dieu merci î nous n'attendons pas après soixante pistoles pour vivre.
— Je prends donc ce prêt sur moi , ma digne dame; d'ailleurs mon semestre prochain de ma rente sur la gabelle vous répondra de la somme.
— A la bonne heuie ! il me semble maintenant que je suis à moitié pardonnée de mon insolence. Ah çà ! monsieur, je retourne chez moi chercher fout ce qui manque à M. le marquis, et je viendrai tous les jours, si vous le permettez, m'établir près de lui comme sa garde ; car les hommes n'entendent rien à soigner les malades, soit dit sans vous offenser, ninnsieur. ••
M VSTKKKS.
Kl Madeleine laissa Dominique auprès du lil de son élève, el en possession d'un excellent l'eu , jouissance (pie le vieillard ne connaissait [)lus depuis bien lonylenip s.