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CHAPITRE VIII

Montcalm part pour la campagne sur la frontière du lac Saint-Sacrement.. — La situation de l’armée à Carillon et aux postes d’avant-garde. — Un peu de topographie. — Le travail du portage. — Efforts et labeurs inouïs La flot¬

tille et l’armée passent du lac Champlain dans le lac Saint-Sacrement. — Montcalm et les sauvages. — Combats préliminaires — Massacre et cannibalisme Grands conseils avec les sauvages Départ de l’armée pour le siège

de William-Henry Le détachement de Lévis prend la

route de terre. — Montcalm et la flottille Devant le

fort anglais La sommation Les travaux du siège -

Etat de la garnison Les renforts attendus ne viennent

pas Montcalm bat en brèche les murs de William-

Henry La place capitule Le massacre du 10 août

Efforts de Montcalm pour y mettre fin Destruction

de William-Henry Retour de l’armée triomphante.

Le 12 juillet, Montcalm partait de Montréal. Le 15 il quittait Saint- Jean avec MM. de Rigaud, Duma3, de Saint- Ours, de Bonne, et plusieurs autres officiers de la colonie, sous l’escorte des grenadiers de Guyenne et d’une petite troupe d’Outaouais. Trois jours après, à six heures du soir, il arrivait à Carillon.

On y travaillait activement aux préparatifs du siège de William-Henry, situé au fond du lac Saint-Sacrement. Les travaux au fort étaient suspendus depuis quinze jours. Les bataillons de Royal-Roussillon et de Béarn y campaient sous M. de Bourlamaque. M. de Lévis était à la chute avec la Sarre, Guyenne, la Reine

et Languedoc ; M. de Rigaud commandait au Portage et aux postes avancés occupés par les troupes de la marine et les Canadiens. Les sauvages, très instables, ne se tenaient fixés à aucun camp.

Pour donner à nos lecteurs une idée aussi claire que possible des opérations, il importe de décrire ici les lieux. Carillon était situé sur un promontoire, à la jonction de la décharge du lac Saint-Sacrement avec le lac Champlain, à cinq lieues du fort St-Frédéric, et à quarante-cinq lieues du fort St-Jean. Au delà de Carillon, vers le sud-est, le lac Champlain se prolongeait en une sorte de baie assez étroite, longue d’une dizaine de lieues, au fond de laquelle se déchargeait une rivière appelée Wood Creek par les Anglais, et Rivière-au-Chicot par les Français. Ceux-ci désignaient généralement la prolongation dont nous venons de parler sous le nom de la Baie.

La Rivière-au-Chicot avait un cours d’environ dix lieues, dans la direction sud-ouest. On pouvait la remonter en canot jusqu’à six lieues de son embouchure. De là un portage de six autres lieux conduisait au fort Edouard ou Lydius, construit sur la rivière Hudson, ou rivière d’Orange pour les Français l. De Carillon à St-Frédéric, le lac Champlain était extrêmement étroit, tellement qu’on donnait souvent à ce parcours le nom de rivière Saint-Frédéric. La décharge du Saint-Sacrement, appelée par nos troupes rivière de la Chute, pouvait avoir quatre milles. A peu de distance de ce lac elle décrivait un demi-cercle et formait une série de rapides, jusqu’à l’endroit appelé la Chute, à environ deux

1 — Lettres de Lévis, pp. 130-141.

milles du promontoire de Carillon. Les Français y avaient construit un moulin à scie ; et de cette cascade à la tête des rapides, ils avaient ouvert, sur la rive droite 1, un chemin d’environ un mille et demi, qui faisait comme la corde de l’arc ou du demi- cercle dont nous venons de parler. Par là s’effectuait le portage des embarcations, de l’artillerie, du matériel, des approvisionnements, qu’il fallait faire passer du lac Charnplain dans le lac Saint-Sacrement. Les rapides de la rivière de la Chute offrant un obstacle infranchissable, on était forcé de faire le transport par terre. Dès son arrivée à Carillon, le 7 juillet, M. de Lé vis avait donné une énergique impulsion à cette opération difficile. En trois jours, les bataillons de la Sarre, de Guyenne, de Languedoc, avaient ouvert le chemin, et dès le 12 juillet l’artillerie commençait à y passer. Pour éviter la confusion, Lévis décida que les bateaux amenés par chaque détachement de troupes ou de miliciens passeraient pendant la nuit, et que le jour resterait réservé au passage des canons. Le 11 juillet il écrivait à Vaudreuil : “ Je voudrais bien que M. de Montcalm trouvât le portage fini à son arrivée; mais je ne crois pas la chose possible, et je ne pense pas que nous puissions être

1 La droite et la gauche d’une rivière ou d’un fleuve

sont déterminés par la droite ou la gauche de celui qui en descend le cours. Ainsi en arrivant de Montréal à Québec on dit que Lévis est sur la rive droite et Québec sur la rive gauche. La droite et la gauche d’un lac sont la droite et la gauche de la rivière qui en sort. Ainsi Carillon se trouvait sur la rive gauche de la rivière de la Chute, à ton confluent avec le lac Champlain ; le moulin à scie, le chemin et le poste du Portage, se trouvaient sur la rive droite.

prêts à marcher en avant qu’à la fin de ce mois.” Huit jours après, il disait dans une nouvelle lettre au gouverneur. “M. le marquis de Montcalm n’est arrivé que hier au soir. Sans une pluie de trois jours, qui a arrêté notre portage, il l’aurait trouvé presque fini. Nous avons cent cinquante bateaux et quinze pièces de canons passés au lac Saint-Sacrement et beaucoup d’autres munitions de guerre ” 1.

Rude entreprise que ce “ portage ” ! Tout devait se faire à bras d’hommes. On avait bien des bœufs et quelques chevaux, mais suivant la remarque de Bougainville “ il n’y avait pas de quoi les nourrir, et faute de nourriture ils n’avaient pas assez de force pour faire leur métier ”. L’armée se prêta avec ardeur à ce travail pénible ; les bataillons entiers, lieutenants-colonels en tête, s’attelèrent à cette besogne de bêtes de somme. Pendant toute la dernière partie du mois de juillet, le cours inférieur de la décharge et le chemin du portage furent le théâtre d’une activité fiévreuse. Incessamment les convois de barques et de canots chargés de troupes et de matériel de guerre, arrivant du lac Champlain à Carillon, remontaient la rivière jusqu’au pied du rapide. Là s’opérait le déchargement. Puis embarcations, passagers et cargaison prenaient la route de terre. Et le chemin de la Chute au Portage se couvrait de longues files mouvantes d’officiers, de soldats, de miliciens, tirant des canons sur leurs affûts, traînant des bateaux sur des espèces de chariots bas, appelés “ diables ”, 2 portant sur leur dos outils, munitions et

1 — Lettres du chevalier de Lévis, pp. 121-125.

2 — Journal de Malartic, pp. 115 et 122.

vivres, rivalisant, en un mot, d’efforts et d’endurance, sous le soleil de juillet qui brûlait leur sang et faisait ruisseler leurs fronts. Enfin, le portage franchi, les barques retrouvaient des eaux tranquilles et reprenaient leur chargement. La nuit même n’interrompait pas ce mouvement continu, cet écoulement, ce flot d’hommes et de choses que le lac Champlain semblait refouler vers son tributaire. L’énergie et l’entrain de nos troupes triomphèrent de tous les obstacles ; et, au bout de quinze jours, on avait réalisé ce tour de force de faire passer du lac Champlain dans le lac Saint- Sacrement, à travers le massif de rochers et de bois qui les séparaient, une flottille de deux cent cinquante bateaux et de deux cents canots, un train d’artillerie considérable, des munitions de guerre de toute espèce, et des vivres pour nourrir 8,000 hommes pendant un mois 1.

Tout n’était pas terminé cependant quand Montcalm arriva à Carillon. Mais il ne pouvait manquer d’être entièrement satisfait de la diligence de ses deux lieutenants. Un de ses premiers soins fut de procéder à l’organisation des troupes de la colonie en bataillons et des milices en brigades. Cela avait été convenu à Montréal entre lui et M. de Yaudreuil. Les compagnies de la marine furent donc groupés en corps distinct 2. Et les milices furent divisées en six brigades, 3

1 Bougainville au ministre de la guerre, 19 août 1757 ;

Dussieux, p. 293.

2 “ Le bataillon de la marine est formé et fait mainte¬

nant le service comme les nôtres ; il est de 525 hommes. ’> Journal de Montcalm p. 267.

3 — La première, de 411 hommes, était commandée par le chevalier de la Corne ; la deuxième, de 445, parM.de Vassan,

dans chacune desquelles on incorpora quelques soldats de la marine, et que l’on fit commander par des officiers de ce corps. Un détachement de trois cents volontaires fut placé sous les ordres de M. de Villiers. Eu même temps les réguliers furent répartis en trois brigades : celle de la Reine, composée des bataillons de la Reine, de Languedoc et de la marine ; celle de la Sarre composée des bataillons de la Sarre et de Guyenne, et celle de Roussillon, composée des bataillons de Royal-Roussillon et de Béarn. Quant aux sauvages, M de Montcalm désirait qu’ils se réunissent au camp de M. de Rigaud, où ils pourraient surtout être utiles pour les découvertes et les partis sur le lac et ses deux rives. Mais on dirigeait difficilement ces capricieux enfants de la forêt. Après bien des instances et des sollicitations, Montcalm réussit enfin à le3 envoyer au Portage.

Le maniement de ces alliés incommodes était peutêtre la partie la plus ingrate et la plus ardue de sa tâche. Fantasques et mobiles, superstitieux et chimériques, pillards et fourbes, ils lui donnaient à eux seuls plus de mal que tout le reste de l’armée. On ne pouvait compter sur eux. Ils ne se pliaient à aucune sorte de discipline. Difficilement parvenait-on à les envoyer où leur concours était requis; au contraire, ils voulaient toujours se porter où l’on pouvait se passer de leurs services. Dans les expéditions, jamais on n’était assuré qu’ils partiraient à temps, et qu’ils marcheraient jusqu’au bout. Leurs rapports, souvent très vagues, exagérés ou faux, ne devaient être acceptés qu’avec défiance. Ombrageux

la troisième, de 471, par M. de Saint-Ours, la quatrième, de 432, par M. de Repentigny ; la cinquième, de 473, par M. de Courtemanche ; et la sixième, de 424, par M. de G-aspé.

et exigeants, ils venaient sans cesse infliger au général d’interminables doléances, représenter qu’il leur manquait tel ou tel article d’équipement, réclamer de lui tantôt des fusils, tantôt des mitasses, tantôt des couvertes, lui demander à boire, en un mot le déranger cent fois le jour pour des sornettes et des minuties, dont il lui fallait s’occuper comme de très graves affaires. La nuit même ne le mettait pas à l’abri de leurs importunités. L’un d’eux rêve-t-il que le lac Saint-Sacrement est couvert de barques anglaises : les songes étant pour les peaux rouges des réalités, il pousse un cri d’alarme. Alerte dans le camp sauvage ! on est obligé de réveiller Montcalm qui réussit à calmer la panique en affirmant que tout est tranquille et que l’armée ne court aucun péril.

L’imprévoyance et la voracité de ces fatigants auxiliaires était une autre cause d’ennui. En remontant le lac Champlain on leur avait donné des vivres pour huit jours. Au bout de trois, tout était consommé, et il fallait leur en fournir d’autres en se les retranchant à soi-même. Des bœufs étaient parqués près de Carillon pour le service de l’armée. Ils en tuent quatorze, un jour, et quatre le lendemain, et ils font ripaille. Des bateaux chargés de poudre sont amarrés près du rivage ; une bande de sauvages choisit cet endroit pour tirer du fusil, au risque de causer une explosion désastreuse, et cela malgré les prières et les ordres des officiers, car “ le sauvage est son Maître et son Roi ”, écrit le Père Roubaud, témoin de cette scène h Leurs déprédations sont

1 — Lettres édifiantes et carieuses , vol. VI, p. 271 ; Lettre du Père... missionnaire chez les Abénaquis. Ce missionnaire était

constantes et les tentes des plus hauts officiers n’en sont pas à l’abri. L’eau-de-vie surtout est l’objet de leurs convoitises, et quoiqu’on ait décidé de ne pas leur en donner 1, ils viennent à bout d’en découvrir et de se livrer à des orgies, durant lesquelles ils ressemblent à des bêtes fauves, poussent des hurlements épouvantables, et s’entre-déchirent à belles dents.

Il fallait subir tout cela, patienter, manœuvrer, être à la fois souple et ferme, pour retenir et utiliser ces difficiles auxiliaires, dont on avait besoin dans ces guerres d’Amérique où ils servaient de guides, d’éclaireurs, et, suivant une expression de Bougainville, remplaçaient un peu la cavalerie absente.

Le jour même où Montcalm arrivait à Carillon, trois cents d’entre eux étaient partis avec quatre-vingts Canadiens, sous le commandement de M. Marin, un de nos plus intrépides partisans, pour pousser une pointe vers le fond de la Baie et la Bivière-au-Chicot, où “ des rêves de sauvages, en des terreurs paniques ” avaient “ forgé un camp de quatre mille hommes retranchés.” M. Marin, après avoir constaté que la baie et la rivière étaient libres, poursuivit son expédition jusqu’au fort Lydius, quoiqu’une partie de ses sauvages l’eût abandonné, massacra deux petits détachements ennemis et s’en revint avec un prisonnier. Les sauvages rapportaient trente-deux chevelures, mais ils avaient, paraîtil, le don d’en faire deux avec une seule 2.

le P. Koubaud, jésuite, qui devait avoir plus tard une si grande notoriété. Il accompagnait ses sauvages durant cette campagne de William-Henry.

1 — Journal de Montcalm , p. 243.

2 — Journal de Bougainville.

Du côté du lac Saint-Sacrement, il y avait presque chaque jour des escarmouches entre nos partis et des détachements envoyés par les Anglais à la découverte. Cent Canadiens et sauvages, allant reconnaître, sous les ordres de M. de Langy, le chemin qui pouvait conduire au fort George, par la rive nord-ouest du lac, rencontrèrent une troupe anglaise de trente hommes, en tuèrent dix-huit et firent huit prisonniers.

Quelques jours après, une berge que les Français envoyaient croiser régulièrement sur le lac, et qui était montée de neuf Canadiens et d’un cadet, sous le commandement de M. de Saint-Ours, aperçut des embarcations anglaises par le travers de l’île à la Barque. Il y eut combat, le cadet fut blessé à mort, deux Canadiens le furent assez gravement. M. de Saint-Ours reçut une blessure légère à la main.

Le 23 juillet, une bande de sauvages, alliés des Anglais, s’étant approchée à la faveur des bois, jusqu’auprès du camp de la Chute, surprit une patrouille de grenadiers de Guyenne, et leva deux chevelures. Aussitôt M. de Lévis envoya à M. de Bigaud l’ordre de faire partir du Portage deux détachements pour couper la retraite aux ennemis. M. de Villiers, à la tête de l’un d’eux, alla s’embusquer dans les bois à l’ouest de la décharge. L’autre, commandé par M. de Corbière, suivit le côté nord-ouest du lac Saint- Sacrement et se posta derrière un cap, vis-à-vis l’île à la Barque. Ses éclaireurs l’avertirent vers le soir que des barques ennemies étaient en vue. M. de Corbière en fit prévenir M. de Rigaud. Celui-ci lui dépêcha aussitôt quatre ou cinq cents sauvages et une cinquantaine de Canadiens et de soldats, qui, se jetant en canot,

gagnèrent le lieu de l’embuscade. M. de Corbière fit alors tirer sur le rivage et dissimuler avec des branches les embarcations. Au point du jour, les Anglais qui s’étaient arrêtés durant la nuit, se remirent en marche. Bientôt notre détachement, caché derrière les arbres du rivage, les vit s’avancer sans défiance. C’était une flottille de vingt-deux berges, montées de trois cent cinquante hommes, cinq capitaines, cinq lieutenants et un enseigne, sous le commandement du colonel Parker. Les trois premières ayant donné dans l’embuscade furent capturées sans coup férir ; les trois suivantes subirent le même sort. Les seize autres, qui s’avançaient en ordre, furent tout à coup saluées par une fusillade meurtrière. Elles voulurent rétrograder, mais les sauvages, sautant dans leurs canots, et poussant leur terrible cri de guerre, volèrent à l’abordage. Ce fut une scène indescriptible. Les Anglais épouvantés par l’apparition et les hurlements de ces barbares, dont ils connaissaient la férocité, n’opposèrent presque aucune résistance. Un grand nombre se jetèrent à l’eau. Mais les sauvages, monstres amphibies, plongeaient après eux, se coulaient sous les berges, les faisaient chavirer, puis dardaient les fuyards comme ils eussent dardé des poissons. En un clin d’œil les flots furent couverts de cadavres et empourprés de sang. Deux berges seulement s’échappèrent ; cent soixante Anglais furent tués ou noyés. Et les sauvages ramenèrent cent soixante-un prisonniers, dont cinq officiers 1.

1 — Ce combat eut lieu le 23 juillet 1757. Montcalm à Vaudreuil , 24 juillet. Journal de Bougainville.

Ce brillant succès excita dans l’armée un vif enthousiasme. Malheusement il fut suivi de scènes de cruauté et de cannibalisme que les commandants des troupes furent impuissants à empêcher. Trois prisonniers furent tués, mis à la chaudière, et dévorés par les sauvages du pays d’En-Haut, encore païens et anthropophages \ Le rum qu’ils avaient trouvé dans les barques anglaises les avait rendus irrépressibles. Il voulaient quitter l’armée, parce que c’était “ tenter le maître de la vie que de s’exposer encore aux hasards de la guerre après un aussi beau coup ” 2. ils se montraient intraitables sur l’article des prisonniers, que Montcalm désirait tirer de leurs mains ; ils accouraient en foule à sa tente pour lui soumettre leurs déterminations contradictoires ; enfin, dit Bougainville, “ tous voulaient quelque chose, tous venaient à la fois, tous criaient en même temps... On a besoin d’une tête de fer pour qu’elle résiste.” Montcalm passa toute une journée à parlementer avec eux pour les déterminer à ne pas déserter l’expédition, et à lui laisser envoyer sous escorte les prisonniers à Montréal. Encore fallût-il leur donner

1 — Nous lisons dans les Mémoires de M. de la Pause : “Le 25 se passa en grandes négociations pour faire consentir aux sauvages de laisser aller leurs prisonniers à Montréal. Ils en tuaient de temps en temps quelqu’un par plaisir. Plusieurs avaient fait des ceintures où ils avaient attaché les mains des hommes qu’ils avaient tués, d’autres portaient des cœurs au cou, et d’autres étaient tout teints de sang. Ils vécurent pendant trois jours de la chair humaine, et firent à leur façon de délicieux festins.”

2 — C’était là une de leurs superstitions. Après avoir frappé coup, ils devaient quitter le sentier de la guerre, sous peine d’encourir de grands malheurs.

des reçus pour ces derniers, avec l’assurance qu’à leur retour on les leur rendrait, à moins qu’ils ne les vendissent au gouverneur.

Deux jours après le combat du lac Saint-Sacrement, Montcalm fit la revue des différents postes, de Carillon à la Chute, et de la Chute au Portage. Partout il trouva les troupes pleines d’ardeur et d’espoir. Luimême était rempli de confiance. La lettre qu’il écrivit le 24 juillet à Yaudreuil respirait l’assurance du succès. “ Toutes les dépositions des prisonniers sont uniformes, disait-il, les mêmes que celles que vous savez déjà. Elles me donnent les plus grandes espérances, d’autant que les prisonniers assurent qu’on n’est pas instruit de nos projets. Cependant le général Webb, suivant eux, arrive demain auprès du fort George avec des troupes. N’importe je me flatte de vous en rendre bon compte avant douze jours. Vous voyez, monsieur, que la fortune se déclare dès mon arrivée, et ces deux événements (l’expédition heureuse de M. Marin, et la destruction du détachement Parker) donnent la plus grande confiance aux sauvages avec qui j’ai été en conseil toute la journée ” 1. Cependant ces derniers, toujours mobiles et changeants, avaient besoin d’être raffermis dans leurs résolutions. Montcalm tint avec eux un premier conseil à la Chute. Il leur exposa son ordre de marche, le jour où il comptait partir, les grands services qu’il attendait d’eux. Pendant qu’il parlait, un arbre tomba près de lui. Sans attendre que ses auditeurs y vissent un funeste présage, il salua cet

1 — Lettre de Montcalm à Vaudreuil, 24 juillet 1757 ; Collée-, tions de Manuscrits, vol. IV. p. 110.

incident comme un heureux augure, annonçant la chute de William-Henry. Cette adroite interprétation frappa l’imagination des sauvages l. Ils l’applaudirent, et l’un de leurs chefs les plus renommés lui dit au nom de tous : “Personne ne nous a jamais mieux parlé que toi. ” Le général les convoqua pour le jour suivant au Portage, où il lierait par des colliers toutes les nations.

Le lendemain eut lieu le grand conseil annoncé. Dix-huit cents Peaux- Rouges, représentant trentetrois nations, y assistaient. Jamais encore, dans l’histoire de la Nouvelle -France, on n’avait vu une telle multitude de guerriers indigènes, appartenant à tant de tribus différentes, ralliés autour de l’étendard aux fleurs de lis. Montcalm avait en ce moment devant lui des Algonquins et des Népissings, des Iroquois et des Hurons, des Abénaquis et des Micmacs, des Maléchites et des Têtes de Boule, des Outaouais et des Sauteux, des Mississagués et des Folles- Avoines, des Poutéouatamis et des Sakis, des Iowas et des Miarnis, des Renards et des Loups, dont plusieurs étaient subdivisés en trois, quatre ou sept groupes ; dont beaucoup étaient chrétiens, et uu plus grand nombre encore idolâtres ; dont

1 — “ Dans ce temps, un gros arbre, qu’un soldat coupait pour faire du feu, tomba fort près et surprit tout le monde, et interrompit tout le discours. M. de Montcalm, sans s’arrêter, leur dit que cet augure semblait leur annoncer ce qu’il venait de leur dire, que le fort George tomberait comme cet arbre et qu’il était bien visible que le maître de la vie était pour nous. Cette repartie plut beaucoup aux sauvages qui en témoignèrent leur joie par des éclats de rire peu communs parmi eux,” (Mémoires de M. de la Pause).

les uns venaient des rives lointaines du Mississipi, les autres des profondeurs de l’Ouest ; ceux-ci du pays des grands lacs Supérieur et Michigan, ceux-là des régions limitrophes de la Nouvelle Angleterre et de l’Atlantique h Quelques-uns, comme le vieux Pennahouel, avaient jadis guerroyé contre les Français, avant de devenir leurs alliés fidèles ; plusieurs voyaient pour la première fois, dans cette expédition, l’équipement, étrange à leurs yeux, les armes, les uniformes et les drapeaux des guerriers blancs venus des pays fabuleux que l’on ne pouvait atteindre qu’après avoir franchi l’incommensurable étendue du “ Grand Lac Salé 2.” En contemplant cette foule bigarrée et remuante, où l’on voyait étinceler les lances et les tomahawks à côté des mousquets, cette immense et pittoresque 3 assemblée d’orateurs et de chefs de tout dialecte et de toute nation, venus de l’Ouest et de l’Est, du Nord et du Sud, et attendant sa parole, Montcalm pouvait se dire, à cette heure émouvante, qu’après tant d’années de luttes et de rivalités, pendant lesquelles Français et Anglais s’étaient disputé les alliances indiennes pour conquérir l’hégé. monie, le prestige glorieux de la France l’empor-

1 — Tableau des sauvages gui se trouvent à l'armée du mar~ guis de Montcalm, le 28 juillet 1757 ; Journal de Montcalm' p. 264.

2 — C’est ainsi que les sauvages appelaient l’océan.

3. — “ Les chefs des nations et les chefs de guerre se rassemblèrent et quelques-uns des anciens guerriers. Ils s’assirent chacun par nation à terre, leurs interprètes étant au milieu d’eux, ils formèrent, tous rassemblés, la forme d’un fer à cheval. M. de Montcalm avec nombre d’officiers, M. de Lévis à sa droite, M. de Rigaud à sa gauche, se plaça à l’entrée.” (Mémoires de M. la Pause).

tait enfin, et que le monde sauvage tout entier du Nord-Américain se levait et accourait sous son drapeau afin d’assurer son triomphe définitif dans le conflit suprême. Hélas ! combien de brillants pronostics ne sont que les hérauts de l’effondrement et de la ruine !

A l’heure convenue, le conseil commença. Les sauvages formaient un grand cercle au milieu duquel se tenaient Montcalm, les officiers canadiens préposés aux différentes nations, les interprètes et les missionnaires. Peu à peu les officiers des bataillons, curieux d’assister à cette scène unique, se glissèrent dans l’espace réservé aux orateurs ; et, leur nombre augmentant sans cesse, des murmures s’élevèrent, surtout parmi les Folles Avoines, les Sakis et les Renards, qui se plaignirent qu’on les empêchait de voir leur père et d’entendre sa parole. Ils quittèrent même la séance. Mais Montcalm, prévenu, les fit revenir, en demandant aux officiers de s’écarter. Le premier orateur qui ouvrit la série des discours fut Kisensik, le fameux chef Népissing. “ Mes frères, dit-il en s’adressant aux nations des pays d’En Haut, nous sauvages domiciliés 1 vous remercions d’être venus pour nous aider à défendre nos terres contre l’Anglais qui les veut usurper. Notre cause est bonne et le Maître de la vie la favorise. En pouvez- vous douter, mes frères, après le beau coup que vous venez de faire ? Nous l’avons admiré, nous vous

1 — Nous aurions peut-être dû déjà expliquer à nos lecteurs que les sauvages “ domiciliés ” étaient ceux que l’on avait pu amener à former des établissements stables dans la colonie, près de la population française, comme les Hurons à Lorette, les Abénakis à Saint-François, les Iroquois au Saut- Saint- Louis, etc.

en faisons notre compliment ; il vous couvre de gloire, et le lac Saint-Sacrement teint du sang de Corlar attestera éternellement cet exploit. Que dis-je ? Il couvrira aussi de gloire nous, vos frères, et nous en tirons vanité ! Notre joie doit encore être plus grande que la tienne, mon père ”, dit-il, en s’adressant au marquis de Montcalm, “ toi qui as passé le grand lac, non pour ta propre cause; car ce n’est pas sa cause qu’il est venu défendre, c’est le grand Roi qui lui a dit : “ Pars, passe le grand lac, et va défendre mes enfants Il va nous réunir, mes frères, et nous lier par le plus solennel des nœuds. Acceptez-le avec joie ce nœud sacré, et que rien ne puisse plus le rompre ”. Une rumeur d’approbation parcourut la foule. Alors Montcalm prit la parole, avec le concours des interprètes : “ Mes enfants, dit-il à tous ces guerriers, dont les regards fixés sur lui, décelaient l’attention profonde, je suis ravi de vous voir tous réunis pour les bonnes affaires ; tant que durera notre union, l’Anglais ne pourra nous résister. Je ne puis mieux vous parler que votre frère Kisensik vient de le faire. Le grand Roi m’a sans doute envoyé pour vous protéger et vous défendre, mais il m’a surtout recommandé de chercher à vous rendre heureux et invincibles en établissant entre vous cette amitié, cette union, ce concours pour opérer les bonaes affaires, qui doivent se trouver entre des frères, enfants du même père, du grand Ononthio Ce disant, Montcalm brandit devant son auditoire impressionné l’emblème de cette union dont il venait de parler : “ Par ce collier, s’écria-t-il, gage sacré de sa parole, symbole de bonne intelligence et de force par la liaison des différents grains qui le composent, je vous lie tous

les uns avec les autres, de manière qu’aucun de vous ne puisse se séparer avant la défaite de l’Anglais et la destruction du fort George Et il jeta dans l’assemblée un collier de six mille grains de porcelaine, qui fut relevé par les orateurs des différentes nations. Quand vint le tour de Pennahouel, le chef outaouais dont nous avons déjà parlé, il présenta le collier aux sauvages des pays d’En Haut en leur disant : “ Voilà maintenant un cercle trac é autour de vous par le grand Ononthio ; qu’aucun de vous n’en sorte ; tant que nous resterons dans son enceinte, le Maître de la vie sera notre guide, nous inspirera ce que nous devons faire, et favorisera toutes nos entreprises. Si quelqu’un en sort avant le temps, le Maître de la vie ne répond plus de3 malheurs qui pourront le frapper; que son infortune soit personnelle et ne retombe pas sur des nations qui se promettent ici une union indissoluble et la plus grande obéissance à la volonté de leur père ”. Suivant les coutumes indiennes le collier devait rester à la nation qui avait à l’armée le plus grand nombre de guerriers, et il serait revenu de droit aux Iroquois. Mais leur orateur, s’adressant aux nations des pays d’En Haut, leur déclara que la sienne y renonçait volontiers et désirait le leur offrir en gage d’union. Pennahouel remercia les Iroquois aux noms des sauvages d’En Haut.

Montcalm avait obtenu l’objet pour lequel il avait convoqué ce grand conseil. Les sauvages étaient liés à l’expédition. Il ne restait plus qu’à leur demander de répondre aux propositions faites la veille par le général quant à la marche de l’armée, en deux divisions, l’une prenant la route de terre, l’autre celle du lac, et aussi quant au jour du départ et aux autres dispositions.

“ Car, écrivait Bougainville, il faut leur faire part de tous les projets, les consulter et souvent suivre ce qu’ils proposent. C’est qu’au milieu des bois d’Amérique, on ne peut pas plus se passer d’eux que de la cavalerie en plaine.” Les Iroquois informèrent le général qu’à titre d’enfants de la contrée où allaient se faire les opérations, ils serviraient de guides ; que, puisqu’il fallait se diviser, cent d’entre eux iraient par les bois et cent cinquante en canots ; et qu’ils seraient prêts à partir au jour fixé par leur père. Les autres nations déclarèrent de leur côté qu’elles donneraient un état des guerriers destinés à chacune des deux divisions x.

Malgré le succès du conseil il y eut de la désertion parmi les sauvages ; huit Miamis battirent la marche et leur mauvais exemple fut suivi par un bon nombre de Mississagués et d’Outaouais.

Nous venons de voir que Montcalm avait annoncé la séparation de l’armée en deux divisions. Il aurait fallu un trop grand nombre de bateaux pour embarquer toutes les troupes ; et d’ailleurs il importait que la rive longée par la flottille fut rendue parfaitement sûre par le passage d’un fort détachement. Le général avait

1 — Elles donnaient cet état en déposant avant de partir autant de bûchettes qu’il partait de guerriers. Bougainville écrit tians son journal le 20 juillet: “ Les chefs de ceux qui marchent en découvertes sont venus apporter au marquis de Montcalm autant de bûchettes qu’ils y a d’hommes dans le parti, cérémonie qu’ils observent toujours quand ils vont frapper. C’est le contrôle du détachement. Ainsi, dans les premiers temps de la monarchie des Perses, lorsqu’on marchait à la guerre, chaque guerrier déposait une flèche dans un lieu public ; au retour, chacun reprenait la sienne, et le nombre de celles qui restaient indiquait la perte qu’on avait faite.”

donc décidé que M. de Lévis partirait d’avance par terre avec environ 2,500 hommes, y compris les sauvages.

Comme la célérité et la facilité des opérations exigeaient qu’on s’embarrassât le moins possible, Montcalm avait adressé aux troupes un ordre contenant les prescriptions et les règlements les plus judicieux. En les lisant, on comprend comment il obtenait cette promptitude dans les mouvements militaires qui marquèrent, du côté français, les campagnes de 1756, 1757 et 1758, et qui contrastait avec les délais et les lenteurs désastreuses auxquels les Anglais pouvaient attribuer leurs échecs, dans une large mesure. “ Vous n’ignorez pas, écrivait Montcalm aux commandants des bataillons, quelle est la nature de l’expédition que nous allons entreprendre. Votre expérience dans le métier de la guerre, vous dit assez que la célérité en doit principalement faire le succès. D’ailleurs des circonstances de détails particuliers à cette colonie, et qui ne vous sont pas inconnus, nous mettent dans une indispensable nécessité d’agir promptement. Vous savez aussi quels sont les difficultés, l’embarras, et conséquemment les lenteurs des transports dans ce pays. Nous avons peu de bateaux ; les munitions de guerre et de bouche en emportent la plus grande partie, de sorte que nous sommes forcés de faire passer par terre une grosse division de l’armée. N’est-ce pas rendre justice à votre zèle, Monsieur, et à celui des officiers, que d’être convaincu qu’ils se prêteront de bonne grâce et avec joie à tout ce qui pourra hâter la fin de notre entreprise ? Ils verront eux-mêmes que ce qui pourrait ailleurs être regardé comme chose de nécessité, serait, dans cette occasion, luxe préjudiciable au bien du service.

“ Voici donc le règlement que je crois devoir faire au sujet de ce que chacun emportera :

“ 1° Tous les soldats laisseront ici leurs vestes. Ils marcheront avec leur habit et la couverte. Ils porteront tente et chaudière, et même, comme les compagnies des troupes de terre sont faibles, ils ne porteront que trois tentes par compagnie. Ils sauront qu’il faudra être chargé de vivres pour plusieurs jours, et qu’ainsi il est de leur avantage de ne pas se surcharger de choses superflues. Toute tente à marquise est interdite pour les officiers.

“ 2° Les officiers, de quelque grade qu’ils soient, emporteront une canonnière, de d eux en deux, et je donnerai l’exemple à cet égard, comme je l’ai donné dans la campagne de Chouaguen. Pour les domestiques, de huit en huit, une canonnière. La couverture et une peau d’ours sont le lit d’un homme de guerre dans une expédition pareille. Cependant je ne défends pas un matelas. L’âge et les infirmités peuvent le rendre nécessaire à quelques personnes. Je n’en porterai pas, et ne mets pas en doute que ceux qui le pourront ne fassent volontiers comme moi. On a pourvu à ce qu’à la suite de l’armée il y en ait pour les malades et les blessés.

“ 3° Toute espèce de cage est absolument interdite, et les officiers- majors auront ordre, à l’embarquement, de jeter celles qui se présenteraient. On peut d’une manière moins embarrassante emporter quelques poules.

“Il semble même que la nourriture du soldat devrait nous suffire. De deux en deux officiers quinze pots de vin, et s’ils l’aiment mieux, une cave par ordinaire.

“ 4° Enfin dès que l’ordre de marche sera donné et

qu’on saura quels sont ceux qui doivent aller par terre, on s’arrangera dans les bataillons pour que ceux qui iront en bateaux se chargent des vivres et attirail de leurs camarades qu’ils ne tarderont pas à rejoindre.

“ Tels sont, Monsieur, les règlements que les circonstances rendent nécessaires pour une expédition qu’au reste on doit regarder comme une course de quinze jours ou trois semaines au plus. Je vous prie d’en faire part d’avance aux officiers de votre régiment”.1

L’armée aux ordres de Montcalm, le 29 juillet, était composée comme suit : 2 troupes de terre 2,570 ; de la colonie et milices, 3,470 ; canonniers, 180 ; sauvages, 1,599; en tout 7,819. Comme on l’avait décidé, la

1 — Lettre circulaire par M. de Montcalm aux commandants des bataillons, du 25 juillet 1757 ; Arch. prov. Man. N. F., 1ère série, Vol. XIII.

2 — En voici le détail complet dans le Journal de Montcalm , sous le titre : Armée du Roi en Canada , sur le lac Saint- Sacrement, dans les camps de Carillon, de la Chute et du Portage : Le marquis de Montcalm maréchal de camp ; le chevalier de Lé vis, brigadier ; le sieur de Rigaud de Vaudreuil, gouverneur des Trois-Rivières, commandant des troupes de la colonie ; le sieur de Bourlamaque, colonel ; le chevalier de Montreuil, aide-major. Troupes françaises : la Reine, 369 hommes ; la Sarre 451 ; Royal-Roussillon, 472 ; Languedoc, 322; Guyenne, 492 ; Béarn, 464 ; total 2,570. Troupes de la colonie : bataillon de la marine, 524 ; brigade de la Corne, 411; de Vassan, 445 ; de Saint-Ours, 461; de Repentigny, 432; de Courtemanche, 473; de Gaspé, 424; volontaires de Villiers, 300 ; total, 3,470. Sauvages : domiciliés, 820 ; des pays d’En Haut, 979 : total, 1,799. ("De ce nombre, il fallait déduire environ 200 déserteurs). .Artillei’ie : le sieur Le Mercier, commandant ; officiers, 8; canonniers, bombardiers, ouvriers, 180 ; M. Desandrouins, ingénieur ; le sieur de Lotbinière, ingénieur. (29 juillet 1757).

première division, commandée par M. de Lévis, se mit en mouvement ce jour là et alla bivouaquer pour la nuit au Camp-Brûlé, à une demi-lieue du Portage, sur la rive gauche du lac. Elle comprenait les six compagnies de grenadiers, soit 270 hommes ; six piquets de troupes de terre, 300 ; deux piquets de la marine, 100 ; trois brigades de milice, de 400 hommes, soit 1,200 ; les volontaires de Villiers, 300 ; et des sauvages de différentes nations, 800; total 2,970 \ Cette avant-garde, ayant près de dix lieues à faire à travers bois et montagnes, partait deux jours avant le gros de l’armée, afin de précéder celle-ci à la baie de G-anaouské, 2 désignée comme premier point de réunion. Lévis avait sous ses ordres M. de Sénezergues, lieutenant-colonel du bataillon de la Sarre, et M. de la Pause, aide-major au régiment de Guyenne, faisant fonction de major-général. Ce détachement marchait sans tentes ni équipages. Le 30 il quitta le Camp-Brûlé, à quatre heures du matin, et s’engagea dans la forêt épaisse coupée de ravins et de fondrières qui bordait le lac Saint-Sacrement. Il faisait une chaleur torride, et les troupes eurent à endurer des fatigues incroyables. Le passage de la Montagne- Pelée fut particulièrement pénible. Cependant, malgré toutes les difficultés de cette marche à travers bois, l’endurance et l’énergie déployées par Lévis et tout son monde en triomphèrent, et, le 12 août, à deux heures et demie, le détachement campait sur le bord de la baie de Ganaouské, la gauche au lac, la droite à une montagne, le front bordé d’un grand ravin,

1 — Journal de Lévis , p. 88

2 — La baie de Ganaouské, appelé maintenant N or thwest Bay, était à quatre ou cinq lieues de William-Henry.

Pendant ce temps, le reste de l’armée se mettait en mouvement. Le 30 juillet les bataillons de la Reine, de la Sarie, de Languedoc et de Guyenne, quittaient leur camp de la Chute et allaient occuper le Camp- Brûlé, abandonné le matin par M. de Lévis. Et M. de Bourlamaque partait de Carillon, avec Royal-Roussillon et Béarn, pour la tête du Portage. Le 31, on achevait le transport des munitions et des vivres. Les sauvages, peu habitués à rester tranquilles dans un camp où ils ne pouvaient tromper leur ennui en s’enivrant, partirent eu canot pour aller attendre l’armée à quatre lieues plus loin, dans un endroit infesté par les serpents à sonnettes, dont ils tuèrent un grand nombre. Ceux des pays d’En Haut étaient surtout impatients et turbulents. Les domiciliés se montraient beaucoup moins irrépressibles. Ils se confessaient toute la journée. En partant, les premiers laissèrent dans leur camp, suspendu à un arbre, un équipement comme offrande au Manitou, 1 afin de se le rendre propice.

1 — Le Manitou était le Dieu de ces païens. “Chacun d’eux se fait un dieu de l’objet qui le frappe, le soleil, la lune, les étoiles, un serpent, un orignal, enfin tous les êtres visibles, animés ou inanimés. Cependant ils ont une façon de déterminer l’objet de leur culte. Ils jeûnent trois ou quatre jours ; après cette préparation propre à faire rêver, le premier être qui, dans le sommeil, se présente à leur imagination échauffée c’est leur divinité à laquelle ils dévouent le reste de leurs jours ; c’est leur manitou. Ils l’invoquent à la pêche à la chasse, à la guerre ; c’est à lui qu’ils sacrifient ”. ( Journal de Bougainville.) — Les abbés Mathavet et Piquet, sulpiciens, hésitaient à dire la messe dans un camp où se trouvait exposé un symbole de superstition idolâtrique. Montcalm, “casuiste militaire ”, émit l’avis qu’il valait mieux la dire là que de ne pas la dire du tout.” (Ibid).

Tout était prêt pour le départ de l’armée. Montcalm laissait à Carillon une garnison de cent hommes avec cent travailleurs, sous les ordres de M. d’Alquier, capitaine des grenadiers de Béarn, et commandant de ce bataillon depuis la mort de M. de l’Hôpital 1 ; à la redoute érigée au camp de la Chute, un capitaine et cinquante hommes.

Le 1er août, à deux heures de l’après-midi, toute l’armée s’embarquait sur deux cent quarante-cinq bateaux. En tête s’avançait une embarcation d’une forme spéciale, construite par M. Jacquot de Fiedmont, lieutenant d’artillerie, et portant un canon de douze, et deux pierriers. Venaient ensuite les bataillons de la Reine, Languedoc et de la Marine ; ceux de la Sarre et de Guyenne, la brigade de milice commandée par M. de Courtemanche ; l’artillerie sur ses pontons, faits de deux bateaux accouplés et reliés par une plate-forme, qui portait les pièces et leurs affûts : la brigade de St- Ours les conduisait, Royal-Roussillon et Béarn les escortaient; puis, les bateaux de vivres avec la brigade de Gaspé, l’hôpital ambulant et deux piquets d’arrièregarde. Laissant derrière elle, sur sa droite, le Camp- Brûlé, elle contourna bientôt l’île à la Barque, et doubla la Montagne-Pelée. Jamais encore le Saint-Sacrement, sur les flots duquel elle glissait dans une majestueuse

1 — M. de l’Hôpital était mort le 12 juillet. On ht dans les Mémoires de M. de la Pause, (juillet 1757) : M. de l’Hôpital, commandant de Béarn, est mort ce matin (12 juillet) dans sa tente. Il y a longtemps qu’il était malade, mais on ne le croyait pas si près de sa fin, puisqu’il devait partir aujourd’hui pour Québec, où il devait aller pour y rétablir sa santé.”

MONTCA.LM

ordonnance, n’avait vu s’y refléter un tel tableau. Ce gracieux “ Horican,” comme l’appelaient les sauvages, profondément encaissé entre deux chaînes de montagnes, dont les angles saillants et rentrants dentelaient ses rives, bordé de forêts vierges et parsemé d’îles verdoyantes, était l’un des sites les plus enchanteurs de cette pittoresque région. Il avait dix ou onze lieues de long, et une lieue dans sa plus grande largeur.

Vers cinq heures, un peu au-delà de l’endroit appelé le Pain-de-Sucre, la flottille rallia les sauvages partis la veille ; ils prirent la tête avec leurs cent cinquante canots d’écorce que leurs pagaies agiles faisaient danser sur l’onde. Bientôt le crépuscule hâtif d’une soirée pluvieuse 1 fit place aux ombres nocturnes. Mais les ténèbres n’arrêtèrent pas la marche de la flottille ; vers deux heures du matin elle entrait dans la baie de Ganaouské, où trois feux en triangle lui désignaient le campement de Lévis 2. Dans la matinée on distribua des vivres pour quatre jours au détachement de ce dernier, et on envoya des sauvages à la découverte. Défense avait été faite, à cause de la proximité de l’ennemi, de faire du feu, de tirer du fusil, ou de battre du tambour. Mais “ le Français qui ne doute de rien ”,3 ne s’abstint ni du feu, ni du fusil, et joua même du cor, dont les sonorités éclatantes éveillaient pour la première fois, sans aucun doute, l’écho de ces solitudes. Vers onze heures, le corps d’armée de M. de Lévis reprit sa route par terre ; et à midi la flottille quittait la

1 — Journal de Malartic, p. 135.

2 — Le P. Eoubaud, Lettres édifiantes , VL, p. 276.

3 — Journal de Bougainville.

baie. Montcalm s’était entendu avec son lieutenant pour que les deux corps s’avançassent de conserve, celui de terre suivant la rive, et celui du lac maintenant ses bateaux à la hauteur de l’autre \ A cinq heures Lévis, parvenu à une lieue du fort, campa dans une excellente position et fit avertir Montcalm que le reste de l’armée pourrait facilement débarquer en cet endroit. Cette opération se fit durant la nuit. Sur les entrefaites, deux berges ennemies, qui s’avançaient à la découverte, sans se douter que les Français fussent si proches, furent aperçues par les sauvages, qui, poussant leur cri de guerre, se précipitèrent dans leurs canots pour les aborder. Les Anglais firent force de rames vers l’autre rive où ils abandonnèrent leurs embarcations et se sauvèrent dans les bois, laissant derrière eux plusieurs morts et trois prisonniers. D’après les informations données par ceux-ci, les ennemis savaient depuis la veille seulement qu’une armée était en marche pour assiéger William-Henry ; ils venaient de recevoir un renfort de 1,200 hommes ; 500 hommes de garnison occupaient le fort, et le reste était dans un camp retranché sur une hauteur ; enfin, au signal d’un coup de canon, toutes les troupes devaient marcher à la rencontre des Français.

Montcalm prit ses dispositions pour faire avancer l’armée à la pointe du jour, en laissant aux bateaux la garde nécessaire. A cinq heures, les troupes s’ébranlèrent. Le détachement de M. de Lévis faisait l’avantgarde, avec les sauvages. “ Les brigades marchaient ensuite en colonnes par bataillons, M. de Rigaud à la

1 — Journal de Lévis , p. 95.

droite avec les Canadiens des brigades de Courtemanche et de Gaspé ; M. de Bourlamaque à la gauche, et M. de Montcalm au centre V’ En même temps les bateaux de l’artillerie doublaient la pointe de l’anse où ils avaient passé la nuit, et saluaient par une décharge générale le fort de William-Henry 2, qui apparaissait soudain à la tête du lac dont les flots venaient expirer à ses pieds. Il était situé au milieu du bassin que laissaient entre elles et la nappe d’eau les hautes montagnes qui l’environnent et se continuent en deux chaînes, sur chacune de ses rives. Sa forme était celle d’un carré irrégulier dont le plus large côté était de soixante toises. Le lac aboutissait au front nord-est. Le front sud-est était bordé d’un marais impraticable ; et les deux autres fronts étaient entourés d’un bon fossé paüssadé. On avait pratiqué, à quatre ou cinq cents pieds de distance, un désert dont les arbres à demi brûlés et couchés l’un sur l’autre offraient, ainsi que leurs souches, un obstacle presque inconnu dans les approches des places d’Europe. Le camp retranché, séparé du fort par le grand marais mentionné ci-dessus, était placé sur une hauteur très avantageuse qui le dominait, et qui était encore bordé par un autre marais du côté de l’est. Les retranchements en étaient faits de troncs d’arbres posés les uns sur les autres. Ils avaient peu d’étendue^ beaucoup de flancs munis d’artillerie, et pouvaient être facilement bordés par les ennemis 3. Le fort était flan-

1 — Bougainville au ministre, 19 août 1757; Dussieux, p. 298.

2 — Le P. Roubaud, Lettres édifiantes, VI, p. 282.

3 — Précis des événements de la campagnè'fie 1757 ; le Maréchal de camp Desandrouins, p. 87.

qué de quatre bastions ; les fossés étaient creusés à la profondeur de dix-huit ou vingt pieds ; les murs étaient formés de gros pins terrassés et soutenus par des pieux extrêmement massifs, d’où il résultait un terre-plein de quinze à dix-huit pieds, qu’on avait eu soin de sabler tout- à fait. 1

On communiquait du fort au camp retranché, à travers le marais, par une chaussée, qui, au delà de ce camp, venait aboutir au chemin du fort Edouard ou Lydius, situé à six lieues dans l’intérieur.

Débouchant en vue de William -Henry, M. de Lévis avait contourné la place par le sud-ouest, et pris position sur ce chemin à dix heures de la matinée. Les Anglais avaient à peine eu le temps de brûler les baraquements à l’ouest du fort, de replier les tentes d’un camp qu’ils avaient occupé jusqu’à la veille, et d’essayer de sauver le bétail parqué dans ces environs. Les sauvages les harcelèrent, et, après les avoir forcés à regagner le fort, ils tuèrent ou prirent ceut-cinquante bœufs et en amenèrent vingt-cinq à M. de Montcalm, pour remplacer ceux que leurs jeunes gens avaient occis près de Carillon 2. Le gros de l’armée se trouvait alors à une demi-lieue de l’avant-garde. Le général alla rejoindre Lévis pour s’assurer de visu s’il était possible d’emporter d’assaut le camp retranché. On reconnut que cela n’était pas praticable 3. M. de Montcalm envoya au colonel Bourlamaque l’ordre de rétrogader avec les brigades de la Sarre et de Royal-Roussillon, et de

1 — Le P. Roubaud ; Lettres édifiantes, VI, p. 284.

2 — Journal de Montcalm , p. 278.

3 — Journal de Lévis, p. 98.

choisir un endroit pour asseoir le camp de l’armée. Vers trois heures de l’après-midi il fit envoyer par M. de Fontbrune au commandant du fort, la sommation suivante : “ Monsieur, j’ai investi ce matin votre place avec des forces nombreuses, une artillerie supérieure et grand nombre de sauvages d’ En-Haut, dont un détachement de votre garnison ne vient que de trop éprouver les cruautés. Je dois à l’humanité de vous sommer de rendre votre place. Je serais encore maître de contenir les sauvages et de faire observer une capitulation, n’y en ayant eu jusqu’à présent aucun de tué. Je pourrais n’en être pas le maître dans d’autres circonstances, et votre opiniâtreté à défendre votre place ne peut en retarder la perte que de quelques jours, et expose nécessairement une malheureuse garnison qui ne peut être secourue, attendu la position que j’ai prise. Je demande une réponse décisive sur l’heure ”. Le commaudant du fort était le lieutenant-colonel Monro, du trente-cinquième régiment ; il avait sous ses ordres 2,200 hommes \ Sa réponse fut celle d’un brave officier : “ Monsieur, écrivit-il à Montcalm, je vous suis obligé en particulier des offres gracieuses que vous me faites ; mais je ne puis les accepter ; je crains peu la barbarie. J’ai d’ailleurs sous mes ordres des soldats déterminés comme moi à périr ou à vaincre ”.1 2 Pendant ces pourparlers, les sauvages s’étaient avancés en foule jusque dans le “ désert du fort ”, et lorsque la réponse fut connue, un Abénaquis jeta aux Anglais,

1 — Webb to Loudon, 1er août 1757; Frye, Journal of lhe attack of Fort William, Henry.

2 — Le P. Roubaud, Lettres édifiantes, VI., p. 287.

dans son français bizarre, ce défi où l’on retrouvait comme' une paraphrase indienne du mot fameux des gardesfrançaises à Fontenoy 1 : “ Ah ! tu ne veux pas te rendre. Eh bien ! tire le premier ; mon père tirera ensuite ses gros fusils ; alors, toi te bien défendre ; car si je te prends, point de quartier à toi

Aussitôt qu’il eût reçu l’ordre du général, Bourlamaque alla asseoir le camp de l’autre côté d’un ravin, situé à moins d’un demi-mille de la place, sur la rive gauche. La brigade de la Sarre, c’est-à-dire les bataillons de la Sarre et de Guyenne, était appuyée au lac ; celle de Royal-Roussillon, formée des bataillons de Royal- Roussillon et de Béarn, était protégée sur son flanc droit par des gorges inabordables. Quant à Montcalm, il passa la nuit au bivouac avec la brigade de la Reine — les bataillons de la Reine, de Languedoc, et de la Marine — et celle de Gaspé.

Le 4 août, il modifia ses premières dispositions, fit rapprocher du lac et du gros de l’armée le détachement de Lévis, et alla rejoindre Bourlamaque avec la brigade de la Reine, qui fut postée à la droite de Royal-Roussillon. Les grenadiers et les piquets de réguliers qui faisaient partie de l’avant-garde furent réintégrés dans

1 — La version populaire de cet épisode veut qu’un officier des gardes-françaises ait dit à un officier de la colonne anglo hanovrienne, à la bataille de Fontenoy: “ Tirez les premiers, Messieurs les Anglais ”. Voici comment un historien raconte le fait . 4‘ On sait le singulier échange de courtoisie qui eut lieu entre les deux chefs de corps. — “ Messieurs des gardes-françaises, tirez ”. — “ Messieurs les Anglais, nous ne tirons jamais les premiers”. — La bataille de Fontenoy, où s’illustra le maréchal de Saxe, fut gagnée par les Français, le 11 mai 1745.

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leurs corps respectifs. L’armée du siège se trouva ainsi composée des sept bataillons et des brigades de St- Ours et de Gaspé. M. de Lévis ayant sous ses ordres M. de Eigaud, les brigades de Yassan, de la Corne, de Courtemanche, de Eepentigny, la compagnie franche de Villiers, et tous les sauvages, eut pour tâche de protéger la droite de l’armée, et de tenir en mouvement des partis et des éclaireurs sur le chemin de Lydius. On avait dû renoncer à investir complètement William-Henry; il aurait fallu pour cela plus de 20,000 hommes 1

M. de Montcalm, accompagné de Bourlamaque, de Desandrouins, et des officiers d’artillerie, alla reconnaître les approches de la place et déterminer le site des tranchées et des batteries. Bourlamaque et Desandrouins avaient d-^jà étudié les lieux, la veille. On décida d’attaquer le côté nord, et d’établir deux batteries, l’une pour battre directement le bastion et l’autre pour croiser sur ce même front. 2 Immédiatement on commanda des travailleurs pour faire des fascines et saucissons, établir le dépôt de la tranchée, et le relier au camp par un chemin. Montcalm nomma Bourlamaque commandant des travaux du siège. Le soir même il fit avancer les bateaux de l’artillerie dans une petite anse à gauche du camp, et l’on commença à débarquer les canons, les mortiers et les munitions. Durant la nuit du 4 au 5 août, plusieurs centaines de travailleurs ouvrirent la tranchée à deux cents toises

1 — Lettre de Bougainville , 19 août 1757; Dussieux p. 299.

2 Le maréchal de camp Desandrouins, p. 89; Journal de

Malartic, p. 177.

de la place, et malgré les difficultés du travail, dans un terrain obstrué de troncs d’arbres, au matin les sapeurs étaient à l’abri, et le boyau de la première batterie étaient fait 1. Le canon du fort avait tiré toute la nuit, et comme le camp se trouvait assez près de la tranchée, quelques boulets avaient tué du monde dans les tentes françaises. Montcalm dut faire reculer un peu le bataillon de la Sarre et placer celui de Royal- Roussillon en potence derrière la brigade de la Reine.

Le 5 on perfectionna la tranchée pratiquée, et l’on travailla à la batterie dont la communication était ouverte. Dans la journée Kanectagon, chef iroquois, parti depuis le 6 à la découverte sur le chemin de Lydius, revint avec un prisonnier. Il avait rencontré trois Anglais, en avait tué un, capturé un second, et avait manqué le troisième qui s’était enfui. Mais le meilleur trophée de sa course était la veste du mort, dans la doublure de laquelle on trouva une lettre du général Webb, commandant de Lydius, au lieutenantcolonel Monro. Webb informait ce dernier qu’il ne pourrait le secourir tant qu’il n’aurait pas été rejoint par le renfort de milices coloniales auxquelles il avait fait mander d’accélérer leur marche. Un Canadien fait prisonnier, ajoutait-il, portait à 11,000 hommes l’effectif de l’armée française, qui avait une forte artillerie et investissait William-Henry sur une étendue de cinq milles. Il lui communiquait ces nouvelles pour le mettre à même de capituler aux meilleures conditions possibles, si le retard des milices empêchait qu’on ne le secourût. Cette information réjouit vivement Mont-

1 — Journal de Bougainville.

calm, et il résolut de la faire parvenir à Monro au moment opportun.

Les sauvages lui causaient en ce moment quelque ennui. Au lieu de se tenir à l’avant-garde avec le détachement de Lévis, où ils pourraient être surtout utiles en faisant des courses vers le fort Lydius, pour surveiller les mouvements de l’ennemi, intercepter ses courriers, et disperser ses convois, ils venaient sans cesse à la tranchée pour suivre les travaux d’approche, tiraillaient contre le fort et imitaient les sapeurs en essayant eux-mêmes de s’abriter derrière des épaulements en terre. “ Ces fusillades sans doute, écrivait Bougainville, incommodent les ennemis, gênent leurs travailleurs et artilleurs, leur tuent même quelque monde ; mais ce n’est pas l’objet essentiel.” Le général voulut encore une fois exercer sur ses auxiliaires son influence persuasive. Il les réunit en conseil à cinq heures de l’après-midi. Là il leur reprocha de ne pas rester au camp de M. de Lévis. “ Les découvertes ne se faisaient pas ; il paraissait que ses enfants avaient perdu l’esprit; ils négligeaient de faire sa volonté; au lieu de suivre sa parole, ils allaient dans le désert du fort s’exposer sans nécessité ; la perte de plusieurs sauvages lui avait été extrêmement sensible, le moindre d’entre eux lui était précieux ; il était avantageux sans doute d’incommoder l’Anglais, mais ce n’était pas leur objet principal ; leur grande occupation devait être de l’instruire de toutes les démarches de l’ennemi et d’entretenir sur les communications des partis continuels, concertés, et pour leur nombre et pour leur marche, entre toutes les nations ; dans cette vue, ils devaient tous se réunir au camp de M. de Lévis, où ils trouve-

raient leurs besoins, des munitions de guerre et de bouche ; même, les missionnaires allaient s’y établir, et c’était là que les enfants de la prière les trouveraient ; le chevalier de Lévis leur expliquerait la volonté de leur père, et lui-même serait toujours prêt à écouter les avis et les représentations de leurs chefs ; enfin pour leur remettre l’esprit, les faire rentrer dans la bonne voie, effacer le passé et répandre sur l’avenir la lumière des bonnes affaires, il leur donnait deux colliers et deux branches de porcelaine.” Puis, voulant adoucir le ton de sa remontrance, et leur prouver son intérêt, il leur dit qu’il réservait les bœufs dont ils lui avaient fait don, pour fournir du bouillon à leurs malades et blessés. Il termina en leur faisant part des bonnes nouvelles contenues dans la lettre interceptée du général anglais.

Les sauvages acceptèrent les colliers et les branches, et promirent de mieux suivre les avis et les directions de leur père. Cela dit, ils déclarèrent qu’eux aussi, ils voulaient décharger leur cœur. On ne les consultait plus ; on ne rendait plus compte à leurs chefs des mouvements de l’armée ; on ne suivait pas leurs avis, et on ne leur en donnait pas les raisons ; on prétendait les faire marcher sans avoir délibéré avec eux. “ Mon père, dirent-ils enfin à Montcalm, tu as apporté dans ces lieux l’art de la guerre, de ce monde qui est au delà du grand lac. Nous savons que, dans cet art, tu es un grand maître ; mais pour la science et la ruse des découvertes, pour la connaissance de ces bois et la façon d’y faire la guerre, nous l’emportons sur toi. Consultenous, et tu t’en trouveras bien ”. Le général leur répondit que c’étaient là des méprises inévitables dans le tourbillon d’affaires dont il était assiégé ; qu’il leur

avait prouvé l’année précédente et cette année son appréciation de leur valeur, de leur adresse et de leurs avis ; qu’à l’avenir il allait s’efforcer de prévenir ces méprises afin que rien n’arrêtât le cours des bonnes affaires. Finalement, il leur annonça que le lendemain les gros fusils (c’est-à-dire les canons) allaient tirer. Cette promesse produisit un graud effet dans le conseil et l’entrevue se termina à la satisfaction de tous ”. 1

Durant la nuit, mille hommes travaillèrent à la tranchée, finirent la batterie de gauche, y montèrent les pièces, et achevèrent le boyau de celle de droite, qu’ils avancèrent beaucoup. Le 6 août, à la pointe du jour, Montcalm arrivait à la parallèle ; un instant après le parapet de la tranchée se couronnait de flammes, les huit pièces de canons et le mortier installés dans la nuit lançaient sur William-Henry une pluie de boulets et de bombes, et les décharges, de notre artillerie, de minute en minute, 2 saluées par les clameurs assourdissantes des sauvages, ébranlaient tous les échos du lac et des montagnes.

La journée du 6 août fut employée à finir la batterie de droite, et à parfaire sa communication. La nuit suivante on y monta deux pièces de dix- huit, cinq de douze, une de huit, deux obusiers de sept pouces et un mortier de six. On ouvrit aussi cent cinquante toises de boyau dans la direction des jardins du fort. A six heures du matin, Montcalm arrivait encore à la tranchée ; et cette fois deux batteries au lieu d’une saluaient sa présence par une décharge générale. Vingt bouches

1 — Journal de Bougainville.

2 — Journal de Mal ar tic, l p. 140.

à feu battaient en brèche les murs de William-Henry. Pendant ce temps, que faisait à Lydius le général Webb ? Depuis trois jours il entendait gronder le canon au lac Saint-Sacrement, et il restait immobile. Pourtant, le 29 juillet, il avait écrit au gouverneur de New- York : “ Je suis déterminé à marcher vers William- Henry avec toute l’armée que je commande, aussitôt que j’apprendrai l’approche de l’ennemi ”, L’ennemi était devant cette place depuis cinq jours, et Webb ne marchait pas. Le 3 il avait reçu de Monro quelques lignes lui annonçant l’arrivée des Français ; et, le 4, une autre communication l’informant que l’attaque commençait et demandant instamment du renfort. La nuit suivante, nouvelle lettre du commandant de William - Henry faisant appel à son chef ; et, le même jour, quatrième message pour réclamer la marche en avant de toute l’armée. Et Webb ne bougeait pas. Au contraire, il écrivait à Monro la lettre — que Montcalm devait lire avant son destinataire — dans laquelle il conseillait nettement une capitulation. Et il adressait au généralissime Loudon, qui s’éternisait à Halifax, à cent lieues de la frontière assaillie par les Français, ses doléances sur la lenteur des milices de la Nouvelle- Angleterre 1 .

Cette lettre décourageante de Webb à Monro, que nous venons de mentionner, Montcalm jugea que le moment était venu de la faire parvenir au commandant de la place assiégée. Et à neuf heures du matin, le 7

1 — Copy of four letters front Lieutenant Colo tel Monro to Major-General Webb , enclosed in the General' s letters of the fifth of August to the Earl of Loudon ; Webb to Loudon, 1 st and bth August 1757.

août, après une décharge générale des deux batteries, il suspendit le feu, fit arborer le drapeau parlementaire, et envoya vers le fort, Bougainville, accompagné d’un tambour et de dix-huit grenadiers. L’aide de camp du général fut reçu par un officier et quinze grenadiers anglais ; on lui banda les yeux, on le conduisit au fort et de là au camp retranché, où il remit au commandant britannique la lettre suivante : “ Monsieur, un de mes partis, rentré hier au soir, avec des prisonniers, m’a procuré la lettre que je vous envoie par une suite de générosité, dont je fais profession vis-à-vis de ceux avec qui je suis obligé de faire la guerre. M. de Bougainville, dès qu’il vous aura remis cette lettre, s’en reviendra ; je compte que vous attendrez pour faire tirer qu’il soit rentré dans la tranchée, ce qui vous sera annoncé par le premier coup de canon. Je suis, etc. — Montcalm ”. Monro fit cette réponse laconique : “ Monsieur, je vous remercie de l’honnêteté que vous avez eue en cette occasion pour moi ; je vous prie de me conserver cette façon de penser en tout. Je suis, etc. — Monro ”.

Vers trois heures, les Anglais tentèrent une sortie du camp retranché sur le chemin de Lydius ; mais M. de Villiers, avec ses volontaires et les sauvages, les attaqua vivement, leur tua cinquante hommes, leur fit quatre prisonniers, et les refoula dans leurs retranchements \

Des lettres officielles, reçues ce même jour par Montcalm, excitèrent dans l’armée un grand enthousiasme. Elles contenaient l’état des grâces accordées aux troupes, et la nouvelle que le roi envoyait au général le cordon rouge, insigne du grade de commandeur dans l’ordre

1 — Journal de Malartic, p. 141.

de Saint-Louis. “ Tout le monde, écrit Bougainville, en sentit redoubler son zèle, pour le service de Sa Majesté ? Les sauvages eux-mêmes vinrent complimenter notre général, et lui dirent qu’ils étaient charmés de la grâce dont le grand Ononthio venait de le décorer, parce qu’ils savaient combien il y était sensible; que, pour eux, ils ne l’en aimaient ni ne l’en estimaient pas davantage, attendu que c’était sa personne qu’ils aimaient et qu’ils estimaient, et non tout ce qu’on pouvait ajouter à son extérieur.”

La nuit du 7 au 8 avança beaucoup les travaux du siège. Le boyau commencé la veille fut conduit à cent toises des murs, et l’on ouvrit à son extrémité un crochet pour y loger une troisième batterie et des tireurs dont le feu nettoierait les parapets du front d’attaque. Et comme on était tout près des jardins de la place, on y dispersa des Canadiens et des sauvages, qui, à plat ventre au milieu des carrés de légumes, pourraient tirer à coup sûr sur les embrasures des remparts. Vers minuit deux soldats de la garnison, sortis du fort pour déserter, prétendirent-ils, mais plus probablement pour reconnaître les travaux, tombèrent au milieu des sauvages qui les firent prisonniers ; l’un d’eux eut l’épaule fracassée par un coup de feu. Au matin, on se trouva rendu à un marais d’environ cinquante toises; pour y déboucher il fallait faire huit à dix toises à découvert. Afin de hâter les approches, Montcalm ordonna d’effectuer ce passage en plein jour comme celui d’un fossé rempli d’eau. Malgré le feu de l’ennemi les soldats s’y portèrent intrépidement, et avant la nuit une chaussée de fascines et de rondins, capable de supporter l’artillerierie, traversait les marais. Sur les quatre heures de

l’après-midi, une fausse alerte fit marcher MM. de Montcalm et de Lévis, avec les Canadiens, les sauvages, les brigades de la Eeine et de Gaspé, et trois compagnies de grenadiers, vers le chemin de Lydius sur lequel un éclaireur abénaquis avait cru voir s’avancer un détachement anglais considérable. La rapidité de ce mouvement eut pour seul résultat de plaire énormément aux sauvages, dont elle augmentait encore la confiance dans la valeur et la vigilance des troupes françaises, qu’ils proclamaient dans leur langage métaphorique leur “ mur d’appui V’

Pendant la nuit du 8 au 9, on ouvrit un boyau débouchant du marais et conduisant à la seconde parallèle, ouverte sur la crête du coteau qui bordait les jardins. Avant le jour les travailleurs étaient à l’abri. De cette parallèle on établirait les batteries de brèche, et en la continuant on envelopperait la place et couperait sa communication avec le camp fortifié. La tranchée était rendue à soixante toises des remparts. Trois batteries étaient montées ; deux autres le seraient avant vingtquatre heures, et alors quarante bouches à feu foudroieraient William-Henry. Déjà les boulets et les bombes tombaient à l’intérieur du fort ; un baril de poudre avait sauté dans un bastion. 1 2 La situation n’était plus tenable pour la garnison anglaise. Sur ses vingt-six pièces d’artillerie, huit de ses canons et deux de ses mortiers avaient éclaté. 3 Trois cents hommes étaient tués ou

1 Bougainville au ministre , 19 août ; Dussieux, p, 305.

2 — Journal de Malartic, p. 142.

3 Extract of a lelter published in England; Collection de

Mon., IV, p. 118.

blessés. 1 Et, pour comble de malheur, la petite vérole s’était déclarée dans la place, qui était devenue un foyer d’infection. 2

En présence d’un aussi désastreux état de choses, sans aucun espoir de secours, le lieutenant-colonel Monro tint un conseil de guerre avec ses officiers, et la conclusion fut qu’il fallait capituler. A sept heures du matin, le 9 août, les soldats français virent le drapeau blanc s’élever et flotter sur les remparts de William-Henry. Quelques instants après, le lieutenantcolonel Young, 3 envoyé par le commandant anglais, venait discuter avec Montcalm les conditions de la capitulation. Voici quels en furent les articles. Les troupes, tant du fort que du camp retranché, au nombre de deux mille hommes, sortiraient avec les honneurs de la guerre, le bagage des officiers et celui des soldats ; elles seraient conduites au fort Lydius, escortées par un détachement français et par les principaux officiers et interprètes attachés aux sauvages ; elles ne pourraient servir pendant dix-huit mois, ni contre la la France, ni contre ses alliés ; dans l’espace de trois mois tous les prisonniers français, canadiens et sauvages, faits par terre dans l’Amérique septentrionale,

1 — Le siège et la prise de William-Henry ne coûtèrent à l’armée française que 17 tués et 40 blessés.

2 — Parkman, Montcalm and Wolfe I, p. 504.

3 — Il était accompagné du capitaine Fesch, qui fut quelques jours après envoyé à Montréal, pour être témoin de l’em. pressement qne mit le gouverneur à observer la capitulation en rassemblant les prisonniers afin de les expédier à Halifax. Montcalm fut charmé de sa belle tournure et de sa joyeuse humeur. ( Desandrouins , p. 95).

depuis le commencement de la guerre, seraient ramenés aux forts français ; l’artillerie, les barques et toutes les munitions de guerre et débouché appartiendraient à Sa Majesté très chrétienne, à l’exception d’une pièce de canon de six que le marquis de Montcalm accordait au colonel Monro et à sa garnison, en témoignage d’estime pour leur intrépide défense. Ces conditions étaient raisonnables et généreuses. Bougainville fait observer dans son journal qu’on eût pu sans doute avoir la garnison de William - Henry prisonnière de guerre, ou même à discrétion. “ Mais, ajoute-t-il, dans le premier cas, c’eût été deux mille hommes de plus à nourrir, et la colonie manque de vivres ; dans le second, on n’eût pu retenir la barbarie des sauvages, et il n’est jamais permis de sacrifier l’humanité à ce qui n’est que l’ombre de la gloire ”. Avant de conclure la capitulation, Montcalm, instruit par l’expérience de Chouaguen, déclara au parlementaire anglais qu’il devait consulter ses auxiliaires indiens. Il assembla donc en conseil les chefs de toutes les nations représentées à son armée. Il leur communiqua les conditions proposées, les raisons qui le déterminait à les accorder, et il leur demanda leur assentiment et l’engagement de maintenir dans l’ordre leurs jeunes gens. Tous approuvèrent et ratifièrent d’avance la capitulation, qu’ils promirent de faire respecter 1. Bassuré par cette indispensable démarche, Montcalm envoya Bougainville porter au colonel Monro les articles arrêtés. A

1 Bougainville tait ici cette observation : “ L’on voit par

cette démarche du marquis de Montcalm à quel point on est dans ce pays esclave des sauvages ; ils sont un mal nécessaire

MONTCA.LM

midi, les signatures étaient échangées. La garnison, emportant ses armes et ses bagages, se retira dans le camp, et le fort évacué fut livré aux troupes de la tranchée, commandées par M. de Bourlamaque et le lieutenant-colonel de Bernetz. Les commandants français prirent leurs mesures pour préserver les vivres et les munitions. Mais ils durent permettre aux sauvages et aux miliciens le pillage des marchandises et des effets abandonnés1. Malheureusement, d’après la relation du P. Boubaud, on eut à déplorer dès ce moment une lamentable infraction à la capitulation et aux lois de l’humanité. Il était resté dans les casemates quelques malades, qui n’avaient pu être transportés au camp retranché. Les sauvages parvinrent à s’y introduire et massacrèrent sans pitié ces pauvres misérables. “Je fus témoin de ce spectacle, écrit le P. Roubaud. Je vis un de ces barbares sortir des casemates, où il ne fallait rien moins qu’une insatiable avidité de sang pour y entrer, tant l’infection qui s’en exhalait était insupportable. Il portait à la main une tête humaine, d’où découlaient des ruisseaux de sang, et dont il faisait parade comme de la plus belle capture dont il eût pu se saisir ”. 2 On se demande pourquoi ces casemates n’étaient point gardées. Dans la hâte de l’évacuation et de la prise de possession, avait-on oublié cette précaution essentielle ? Nous nou3 refusons à admettre que MM. de Bourlamaque et de Bernetz, si on les eût avertis, eussent à ce point négligé leur devoir. Mais il y avait certainement faute quelque part.

1 — Journal de Malartic , p. 145 ; Journal de Bougainville. 2 — Le P. Roubaud, Lettres édifiantes, VI, p. 302.

Les Anglais, retirés dans le camp retranché, devaient se mettre en marche le lendemain matin, sous escorte, pour le fort Lydius. A leur propre demande, on y avait fait passer avec eux un détachement de troupes françaises. Malgré cela on ne put empêcher les sauvages d’y pénétrer, en quête de butin. Les bagages de la garnison excitaient leur cupidité. Bientôt on vit ces irrépressibles pillards s’attaquer aux valises et aux coffres des officiers et des soldats anglais. Ceux-ci résistèrent et essayèrent de protéger ce que la capitulation leur assurait. Il s’ensuivit une scène de confusion et de désordre qui pouvait tourner au tragique. Prévenu de ce qui se passait au camp retranché, M. de Montcalm y accourut, et n’épargna rien pour faire cesser ce dangereux conflit. Tour à tour persuasif, menaçant, insinuant et sévère, il épuisa toutes les ressources de sa dialectique et tout le prestige de son autorité. Enfin, vers neuf heures du soir, il était parvenu à rétablir l’ordre et à maîtriser les sauvages, qui se retirèrent dans leurs campements. Montcalm obtint même que deux chefs par nation se joindraient au détachement chargé d’escorter les Anglais. A dix heures tout était tranquille, et Bougainville, dépêché par Montcalm, s’embarquait pour Montréal, où il allait porter la nouvelle de notre glorieux succès. Mais, avant de partir, il avait jeté dans son journal cette note, hélas ! trop prophétique, qui éclairait d’avance d’un reflet sinistre la journée du lendemain : “ Nous serons trop heureux si nous obtenons qu’il n’y ait point de massacre ; détestable situation dont on ne peut donner une idée à ceux qui ne s’y sont pas trouvés, et qui rend la victoire même douloureuse aux vainqueurs.”

Dans la soirée on avait presque décidé qu’il vaudrait mieux pour les Anglais partir durant les heures nocturnes, de manière à ce que les sauvages n’en eussent pas connaissance. Mais la fausse nouvelle que ceux-ci étaient embusqués sur le chemin de Lydius fit malheureusement écarter cette idée. La nuit de la garnison anglaise dut être peuplée de cauchemars. Au point du jour arriva l’escorte, composée de deux cents soldats de la Reine et de Languedoc, et commandée par le capitaine de Laas. Il fit précéder la colonne par un détachement de ses hommes, et recommanda aux Anglais de tenir leurs rangs bien serrés, afin de ne pas laisser entre eux d’espace h Puis le défilé commença, M. de Laas se tenant lui-même à la sortie du retranchement, pour surveiller le départ. Mais déjà les sauvages étaient rendus au camp. Malgré toutes leurs promesses, ils ne pouvaient prendre leur parti de voir leur échapper le butin et les chevelures convoités. Plusieurs d’entre eux pénétrèrent dans le retranchement ; ils appartenaient sans doute à l’une des nations les plus barbares, car voici le féroce exploit qu’ils accomplirent, si l’on en croit la déposition du chirurgien Miles Whitworth. Dix-sept blessés du régiment de Massachusetts avaient été installés dans des huttes à l’intérieur du camp. Le chirurgien français, à qui Whitworth avait confié ses malades, était absent à ce moment, et les sentinelles, placées à sa demande pour garder les huttes venaient d’être retirées, on ne sait pour quel motif. Les sauvages s’y précipitèrent, traînèrent dehors les malheureux blessés, les tuèrent à coup de tomahawk, et les scalpèrent, sous

1 — Le maréchal de camp Desandrouins, p. 104.

les yeux du chirurgien anglais et de plusieurs officiers qui étaient tout près de là. La déposition assermentée de Miles Whitworth n’est ni confirmée, ni infirmée, par aucune des nombreuses pièces que nous avons sous les yeux l.

Pendant ce temps que se passait-il au dehors du camp? Une cinquantaine de sauvages se pressaient sur les flancs de la colonne en marche. Leur seule vue jeta l’alarme dans les rangs des Anglais, qui appréhendaient depuis la veille des violences sanglantes. Il se produisit du flottement et les rangs s’espacèrent. Les sauvages, augmentant en nombre, commencèrent à menacer les Anglais pour leur arracher quelques pièces d’équipement ou quelque partie de leur bagage. Ceux-ci, pensant les apaiser, sur le conseil de quelques officiers de l’escorte, et avec le consentement du colonel Monro, jetèrent à cette meute avide leurs havresacs et autres objets qui pourraient les satisfaire. Cela ne fit qu’accroître l’audace des pillards. S’enhardissant, ils demandèrent de l’eau de vie, et quelques soldats anglais commirent l’imprudence de leur en donner. C’était jeter de l’huile sur le feu. Bientôt le désordre s’accrut ; les sauvages ayant appris qu’il y avait pillage, accoururent en foule. Us commencèrent par arracher des rangs les nègres et les mulâtres 2 au service des Anglais. Us s’emparèrent des fusils. Et enîin, sous l’influence du rhum et des autres spiritueux, tous leurs

1 — Cette déposition est citée par Parkman, Montcalm and Wolfe , II, p. 430. Whitworth dit qu’un de3 officiers canadiens s’appelait Lacorne.

2 — Extract of a letter published in En gland ; Collection de Man., IV, p. 119.

instincts féroces se déchaînèrent. Le cri de guerre retentit, 1 et, à ce signal, commença une scène d’horreur dont le sinistre écho s’est répercuté à travers les pages de l’histoire américaine. La horde indienne, devenue sans frein, se précipita sur la colonne anglaise, qui semblait glacée d’épouvante, massacra un grand nombre de soldats et d’officiers, et 11e respecta même, dans sa rage meurtrière, ni les femmes ni les enfants. Le spectacle était terrifiant. De tous côtés on voyait fuir les malheureux Anglais, poursuivis par les sauvages qui brandissaient leurs tomahawks, en poussant des hurlelements effroyables. Les cadavres jonchaient le sol ; les chevelures sanglantes, hideux étendards de la barbarie, étaient agités dans les airs avec des cris de triomphe. Ceux des sauvages qui ne massacraient pas les Anglais les dépouillaient de tous leurs vêtements en les entraînant comme prisonniers2. “Non, écrit le Père Eoubaud, je ne crois pas qu’on puisse être homme et être insensible dans de si tristes conjonctures. Le fils enlevé d’entre les bras du père, la fille arrachée du sein de sa mère, l’époux séparé de l’épouse, des officiers dépouillés jusqu’à la chemise, sans respect pour leur rang et pour la décence, une foule de malheureux qui courent à l’aventure, les uns vers les bois, les autres vers les tentes françaises, ceux-ci vers le fort, ceux-là vers tous

] — Ce furent les Abénaquis de Panaouské qui commencèrent l’attaque. ( Montcalm à Webb, 14 août 1757. Collection de Man. IV, p. 114.) Ils prétendaient user de représailles, alléguant que l’hiver précédent plusieurs de leurs guerriers avaient été tués par trahison dans les forts anglais de l’Acadie. (Lettre du P. Roubaud.)

2 — Le maréchal de camp Desandrouins, p . 108.

les lieux qui semblaient leur promettre un asile : voilà les pitoyables objets qui se présentaient à mes yeux ”.

Mais que faisait l’escorte, que faisaient les officiers et les soldats français, en présence de cette horrible tragédie ? Ils s’efforçaient de protéger les Anglais et d’arrêter le massacre. Malheureusement, les interprètes et les officiers canadiens attachés aux sauvages, et qui avaient généralement sur eux quelque influence, n’étaient pas arrivés lorsqu’il commença. D’après l’article premier de la capitulation, ils devaient accompagner la colonne. Pourquoi s’était-elle ébranlée avant qu’ils fusssent rendus au camp ? Nous n’avons rencontré aucune explication. Desandrouins écrit : “ On

délibéra ( dans la nuit ) avec les officiers canadiens et les interprètes : ils s’accordèrent à conseiller d’attendre le jour, promet tant d’aller engager les barbares à se retirer, et s’obligeant de les contenir. En conséquence, ils quittèrent le camp anglais pour les aller joindre ; mais ils les trouvèrent tranquilles, ne songeant qu’à dormir. Dès lors ils crurent pouvoir eux-mêmes se livrer au repos.” Nous ne saurions taire que leur attitude en cette circonstance ne fut pas à l’abri de certaines critiques et de certains soupçons. On se demanda si quelques-uns d’entre eux n’avaient pas en sous-main encouragé les sauvages à piller les bagages de l’ennemi. Pouchot et Bougainville ont tous deux exprimé ce doute. 1 Cependant nous devons reconnaître que

1 — Bougainville écrivait dans son journal: ‘‘ Croira-t-on en Europe que les sauvages ne sont pas seuls coupables de l’horrible infraction de la capitulation ; que le désir d’avoir des nègres et autres dépouilles des Anglais a déterminé les gens qui sont à la tête de ces nations à leur lâcher la bride

ni l’un ni l’autre n’était présent, et ils ne pouvaient que répéter ce qu’ils avaient entendu dire. Quoiqu’il en soit, même si des interprètes avaient eu l’âme assez mercenaire pour provoquer quelque pillage, il ne nous paraît guère possible qu’ils eussent poussé la témérité jusqu’à conseiller un massacre, en violation d’une capitulation solennelle et de la parole des généraux.

Plusieurs relations anglaises, celle du capitaine Frye, celle de Jonathan Carver, ont accusé les troupes françaises d’indifférence, presque de complicité. Le capitaine Frye dit : “ Cette horrible scène de sang et de carnage força nos officiers de demander protection à ceux de l’escorte ; mais ces derniers refusèrent et leur dirent de se sauver dans les bois et de se tirer d’affaire eux-mêmes 1 .” Carver, de son côté, affirme qu’au milieu de la bagarre, il vit des officiers français marcher en causant tranquillement, à peu de distance, comme si de rien n’était, et qu’une sentinelle, à qui il demanda secours, le traita de “ chien anglais,” en le repoussant violemment 2. Il n’est pas surprenant que,

peut-être même à faire plus ; qu’on voit aujourd’hui un de ces chefs, indignes du nom d’officier et de Français, promener à sa suite un nègre enlevé au commandant anglais, sous le prétexte d’apaiser les mânes d’un sauvage tué, en donnant à sa famille chair pour chair ? ” Et nous lisons ce qui suit dans les Mémoires de Pouchot : “ Peut-être ils ( les sauvages ) furent ils sollicités par leurs interprètes français, qui, fâchés de voir les Anglais s’en retourner sans profiter d’aucun butin, comme ils avaient fait à l’affaire de Braddock, les encourageaient à prendre leurs équipages. ” (Mémoires sur la dernière guerre de V Amérique. Yverdon, 1781, p. 106.)

1 — Frye, Journal of lhe attack of Fort William- Henry .

2 — Le témoignage de Carver sur les événements du 10 août 1757 est certainement discrédité par les faussetés incroy-

dans cette matinée tragique, les Anglais, victimes d’une si atroce violation du droit des gens, assaillis traîtreusement, dépouillés, pourchassés, menacés de mort, trébuchant sur les cadavres de leurs camarades massacrés sous leurs yeux, et ne comprenant pas la langue des troupes françaises, se soient crus livrés par celles-ci à la fureur homicide de leurs barbares auxiliaires. Nous ne mettons pas en doute la sincérité de quelques-uns d’entre eux, comme le capitaine Frye. Mais, dans la confusion de cette sinistre mêlée, ils pouvaient difficilement se rendre compte de la situation réelle. La vérité c’est que l’escorte se trouvait impuissante à maîtriser et à repousser la bande furieuse qui se ruait à la curée et au carnage. “ Notre escorte, écrit Desandrouins, trop peu nombreuse, protégea autant qu’elle put, principalement les officiers. Mais forcé de garder les rangs, pour se faire respecter, il ne lui fut possible que de mettre à l’abri ceux qui se trouvaient à sa portée.” Le Père Eoubaud, témoin oculaire, dit, de son côté : “ Les Français n’étaient pas spectateurs oisifs et insensibles de la catastrophe.” Et il nous montre Lévis, qui, plus rapproché de la scène, avait été prévenu le premier, courant “ partout où le tumulte paraissait le plus échauffé, pour tâcher d’y remédier, avec un courage animé par la clémence naturelle d’un illustre sang. Il affronta mille fois la mort à laquelle, malgré sa naissance et ses vertus, il n’aurait pas échappé, si une providence particulière n’eût veillé à la sûreté de ses jours, et n’eût arrêté les bras sauvages déjà levés pour le frapper. Les officiers

ables qu’il renferme. Ainsi il porte à quinze cents le chiffre des victimes, qui fut d’environ cinquante.

français et les canadiens imitèrent son exemple avec un zèle digne de l’humanité qui a toujours caractérisé la nation ; mais le gros de nos troupes, occupé à la garde de nos batteries et du fort, était par cet éloignement hors d’état de lui prêter main forte. De quelle ressource pouvaient être quatre cents hommes contre environ quinze cents sauvages furieux, qui ne nous distinguaient pas de l’ennemi. Un de nos sergents, qui s’était opposé fortement à leur violence, fut renversé par terre d’un coup de lance. Un de nos officiers français, pour prix du même zèle, avait reçu une large blessure qui le conduisit aux portes du tombeau.”

Tout à coup, au milieu du tumulte de cette effroyable scène, on voit apparaître le général en chef. A neuf heures du soir, il s’en était retourné, rassuré, à son camp, de l’autre côté de William-Henry. Que l’on juge de sa consternation et de son courroux à la nouvelle de cet attentat! Il accourt, avec l’impétuosité de sa nature généreuse, et il se précipite au plus fort de la mêlée. Prières, menaces, promesses, reproches, apostrophes véhémentes, force physique même, il met tout en œuvre. De ses propres mains il arrache à un sauvage le neveu du colonel Young 1. Il se multiplie, il vole de groupe en groupe. Il ordonne d’opposer la violence à la violence. Lévis et Bourlamaque secondent ses efforts. “ Interprètes, officiers, missionnaires, Canadiens, tous sont mis en œuvre, et chacun s’efforce de son mieux à sauver les malheureux Anglais en les

1 — Le P. Roubaud, qui rapporte cet incident, ajoute : “ Hélas ! sa délivrance coûta la vie à quelques prisonniers, que leurs tyrans massacrèrent sur lechamp par la crainte d’un semblable coup de vigueur”.

arrachant à leurs bourreaux”. 1 Mais l’ivresse du sang semble posséder ces monstres. Plusieurs assomment leurs prisonniers plutôt que de les abandonner ; un grand nombre les entraînent dans leurs canots et s’échappent. Enfin Montcalm, désespéré, se jette au milieu d’eux, et, découvrant sa poitrine : “ Puisque vous êtes des enfants rebelles qui manquez à la promesse que vous avez faite à votre Père, et qui ne voulez plus écoutei sa voix, s’écrie-t-il, tuez-le le premier”. 2 La véhémence, le geste émouvant, l’accent passionné du général, semblent finir par les impressionner. “ Notre Père est fâché ”, se dirent-ils.

A ce moment quelqu’un cria au gros de la colonne de doubler le pas. “ Cette marche forcée eût son effet ; les sauvages, en partie par l’inutilité de leurs poursuites, en partie satisfaits de leurs prises, se retirèrent; le peu qui resta fût aisément dissipé ”. 3 Ils laissaient derrière eux une cinquantaine de cadavres. 4

La garnison de William-Henry au moment de la capitulation, était de 2,241, d’après l’état donné dans le journal de Montcalm. Environ 1,400 5 — le gros de la colonne anglaise — atteignirent le fort Edouard sains et saufs, ce jour même. Une couple de cents, qui avaient

] — Le maréchal de camps Desandrouins, p. 109.

2 — Ibid.

3 — Le P. Roubaud, Lettres édifiantes , VI, p. 306.

4 Le P. Roubaud : Le massacre ne fut cependant pas

aussi considérable que tant de furie semblait le faire craindre ; il ne monta guère qu’à quarante ou cinquante hommes ”. Et Lévis écrit, de son côté : “ II y eut même une cinquantaine de chevelures levées

5 Lettre de Vaudriuilau ministre de la guerre, septem.

bre 1757 ; Dussieux, p. 318.

cherché leur salut dans la fuite, errèrent dans les bois, et parvinrent les jours suivants à atteindre cette place, où l’on tirait à intervalles le canon pour guider et rallier ces malheureux, épuisés de fatigue et de faim. 1 Six cents à peu près avaient été faits captifs par les sauvages.2 Montcalm parvint à en tirer plus de quatre cents de leurs mains.3 Ils furent mis à l’abri de toute insulte dans le camp retranché et dans le fort, sous la protection de fortes gardes. 4 Le général fit racheter sur le champ tout ce qu’il put trouver d’habits pour vêtir ceux qui avaient été dépouillés, et il ordonna qu’on prît d’eux tout le soin possible. Les officiers furent l’objet d’attentions spéciales. Le colonel Monro, un lieutenant-colonel, et deux autres commandants anglais devinrent les hôtes de Montcalm. Et les principaux officiers français suivirent cet exemple. 5

Il fut cependant impossible de faire rendre immédia-

1 — Parkman, Montcalm and Wolfe, I, p. 513. Le chiffre de 200 est donné ici par inférence. Si 1,400 parvinrent à Lydius le jour même ; si environ 600 furent faits prisonniers ; si 40 ou 50 furent tués ; on doit conclure que le reste des 2,241, soit environ 200 s’enfuirent dans les bois.

2 — Lettre de Bougainville au ministre de la guerre , 19 août 1757 : “Ils ( les sauvages) tuèrent une vingtaine de soldats et en emmenèrent cinq ou six cents. ”

3 — Montcalm à Milord London, 14 août 1757 : “ J’ai retiré des sauvages plus de 400 prisonniers, et le peu qui reste entre leurs mains sont rassemblés par Monsieur le marquis de Vaudreuil. ”

4 — Journal de Malartic, p. 147. “ Le général leur a fait enlever tous ceux qui leur restaient et les a fait mettre dans le fort et le camp retranché dont on avait doublé les gardes.”

5 — Journal de Malartic, p. 146 ; Le maréchal de camp Desandrouins p. 110.

tement par les sauvages tous leurs prisonniers. Un grand nombre d’entre eux avaient décampé après leur coup, emmenant environ deux cents captifs 1, qu’ils conduisirent à Montréal, où le marquis de Yaudreuil les racheta au nom du roi. Quatre jours après le triste épisode, Montcalm envoya à Lydius tous les Anglais rachetés par lui, avec une escorte de 250 hommes, comcommandé par M. de Poulhariès, capitaine des grenadiers de Royal-Roussillon.

Nous avons raconté avec toute l’exactitude, toute la précision, tout le détail, comme aussi avec toute la sincérité et toute la loyauté possibles, ce que l’histoire a appelé le “ Massacre de William-Henry.” Nous avons mentionné les faits rapportés dans les relations anglaises comme par les relations françaises. Nous avons compulsé tous les documents qui nous ont été accessibles. Et il nous semble indéniable que la gloire de Montcalm ne saurait recevoir aucune atteinte de ce malheureux événement, n’en déplaise aux injustes déclamations d’un raconteur fantaisiste Comme Carver, d’un historien par-

1 — “Les sauvages arrivent en foule à Montréal, avec environ 200 Anglais. M. de Vaudreuil les gronde d’avoir violé la capitulation ; ils s’excusent et rejettent la faute sur les domiciliés. On leur annonce qu’il faut qu’ils rendent les Anglais pris injustement et qu’on leur paiera deux barils d’eau de vie pièce.’’

Journal de Bougainville .) Quelle situation que celle-là I Ne pouvoir sauver les prisonniers qu’en donnant à ces barbares l’eau de feu qui en faisait des brutes. Epouvantable dilemme I Les sauvages ne lâchèrent leur proie qu’avec répugnance. A Montréal même “ le 15, écrit Bougainville, à deux heures après-midi, en présence de toute la ville, ils en tuent un. le mettent à la chaudière et forcent ses malheureux compatriotes à en manger.”

tial comme Smith, et d’un romancier brillant mais insuffisamment documenté comme Fenimore Cooper 1. Non, aucun historien loyal ne pourra tenir Montcalm responsable de ce malheur. Il avait fait tout ce qu’exigeaient la prudence et l’humanité. Il avait lié les sauvages au respect de la capitulation, eu les consultant et en leur soumettant les conditions stipulées ; il avait fait

1 Jonathan Carver : Travels through the interior parts

of Nortli- America, Dublin, 1759 — W. Smith: History of the Province of New-York. — Fenimore Cooper : The last of the Mohicans. Voici un passage du chapitre où l’auteur essaie d’incriminer Montcalm : “ Cette scène sanglante et inhumaine est signalée dans les pages de l’histoire coloniale sous le titre bien mérité du “ Massacre de William-Henry ”. Elle a tellement assombri la tache qu’un événement antérieur et analogue avait laissé sur la réputation du commandant français, que cette tache n’a pas été complètement effacée par sa mort glorieuse et prématurée. Le temps l’a maintenant voilée, et des milliers d’hommes qui connaissent la mort héroïque de Montcalm sur les Plaines d’ Abraham, ont encore à apprendre combien lui faisait défaut ce courage moral sans lequel aucun homme n’est vraiment grand. On pourrait, écrire des pages pour établir, d’après cet exemple illustre, les défaillances du génie humain ; pour faire voir combien les sentiments généreux, la parfaite courtoisie, et le courage chevaleresque, peuvent aisément perdre leur influence sous le souffle glacé de l’égoïsme; pour montrer au monde un homme qui était grand dans toutes les parties accessoires du caractère, mais qui parut petit quand il devint nécessaire de prouver que les principes sont supérieurs aux expédients. Mais la tâche excède nos prérogatives ; et puisque l’histoire, comme l’amour, est très apte à entourer ses héros d’un éclat imaginaire, il^est probable que Louis de Saint-Véran apparaîtra à la postérité uniquement comme le vaillant défenseur de sa patrie, et que l’on oubliera son apathie cruelle sur les rives de l’Oswégo et de l’Horican ”.

prévenir les Anglais de jeter tous les spiritueux qui pourraient se trouver dans le fort et le camp 1 ; il avait donné ordre aux interprètes et aux officiers préposés aux auxiliaires indigènes de se joindre à l’escorte, et il avait de plus fait promettre aux sauvages que deux chefs par nation en feraient partie ; il avait passé plusieurs heures à rétablir l’ordre dans le camp retranché, la veille du départ, et quand il s’était retiré, à neuf heures du soir, la tranquillité y régnait. Il ne pouvait vraiment présumer qu’une colonne de deux mille Anglais, armés 2, accompagnés de deux cents soldats et officiers

1 — “ Avant de retourner à la tranchée, j’eus, suivant les instructions que j’avais reçues, la plus grande attention à faire jeter le vin, l’eau-de-vie, toutes les liqueurs enivrantes Lettre de Bougainville au ministre, 19 août 1757.

2 — Les Anglais avaient leurs armes. Nous lisons dans Le Maréchal de camp Desandrouins : “ Il s’étonne avec raison, que les Anglais, qui avaient conservé leurs armes, dont les fusils étaient chargés, et qui étaient plus nombreux que les sauvages, se soient laissés intimider et désarmer par eux ! Ils avaient outre cela leurs cartouchières garnies ; ils avaient des baïonnettes au bout de leurs fusils ; et ils ne s’en sont pas servi ! Une épée nue, dit-il, fait peur aux sauvages ”. (p. 111). Lévis écrivait, de son côté : “ L’on comprendra avec peine comment 2,300 hommes armés se sont laissés déshabiller par des sauvages qui n’étaient armés que de lances et de casse-têtes, sans qu’ils aient fait seulement mine de se mettre en défense ; et sans le secours qu’ils ont reçu des officiers français, ils auraient été tous tués ”. Journal de Lévis, p. 102.

Nous lisons dans les Mémoires de M. de la Pause : ( Les sauvages, dans tous ces désordres, n’avaient point d’armes que leur petite hache. Us (les Anglais) se laissaient prendre comme des moutons, au milieu de leurs bataillons armés, et emmener sans faire la moindi*e résistance, et lever même la

français, des interprètes et des soixante-quatre chefs, pût être exposée à une agression dangereuse. Ses prévisions furent déjouées par une suite d’incidents qu’il ne pouvait prévoir. Les Anglais donnèrent de l’eau-de-vie aux sauvages ; les officiers attachés à ces derniers et les interprètes n’arrivèrent pas à temps pour le départ ; les soldats et les officiers de la garnison vaincue ne se tinrent pas en masse compacte, comme le leur avait recommandé le chef de l’escorte, et manifestèrent, à l’apparition des sauvages, une terreur qui doubla l’audace de ces derniers. Montcalm ne pouvait deviner tout cela d’avance. Il avait pris les précautions que l’on devait raisonnablement attendre d’un chef d’armée, en pareil cas. Et quand, malgré ses prudentes dispositions, éclata la scène de carnage que nous avons essayé de décrire, il exposa ses jours pour sauver les Anglais victimes de la trahison indienne.

Ce triste accident avait retardé les travaux que l’armée victorieuse devait encore exécuter avant de s’éloigner. Il y avait dans le fort et le camp anglais vingtneuf pièces de canon ; deux mortiers ; un obusier ; dixsept pierriers ; trente-six mille livres de poudre ; deux mille cinq cent vingt-deux boulets ; cinq cent quarante-

chevelure, tout armés. Les femmes sauvagesses et les enfants les prenaient de même, non un mais deux ou trois à la fois. S’ils eussent présenté leur baïonnettes et ("se fussent) tenus en ordre, pas un sauvage n’aurait osé en approcher ; mais ils avaient montré aux sauvages tant de peur, que ceux-ci n’avaient nulle crainte ni méfiance d’eux. Nous aurions voulu qu’ils se fussent gardés, quand même ils auraient tué quelques sauvages, il ne leur serait pas arrivé pis que d’être attaqués par eux, mais ils n’avaient qu’à montrer de la ferr meté, et je ne crois pas qu’il leur fût arrivé quelque chose ”

MONTCA.LM

cinq bombes ; quatre cent livres de balles ; une caisse de grenades ; six caisses d’artifices ; outre douze cent trente-sept quarts de lard, et autant de quarts de farine \ Il fallait transporter tout cela sur les bateaux. Durant les journées du onze, du douze, du treize et du quatorze août, quinze cents hommes travaillèrent au déblai de l’artillerie et des vivres et à la démolition du fort1 2. On combla ou détruisit les casemates, on abattit les remparts, on brûla les bâtiments et magasins, on rasa les fortifications. Et le 15 août au soir, les colonnes de fumée s’échappant des monticules de cendres et les dernières lueurs des brasiers mourants indiquaient seuls le site où s’élevaient huit jours plus tôt les bastions de William-Henry. Le lendemain la flottille française, portant les bataillons et les brigades, et chargée des trophées de la victoire, quittait le théâtre de son triomphe. La paix, le silence et la mort régnaient seuls sur la rive pittoresque où des milliers de braves venaient de peiner, de lutter, de braver la souffrance et le trépas pour leur roi et leur patrie.

1 — Journal de Montcalm, p. 299.

2 — Journal de Malartic, p. 148.

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