‹ Le marquis de MontcalmChapitre 9 sur 42 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les nouvelles de France Depuis six mois. — Evénements

politiques, administratifs et militaires. — L’attentat de Damiens - Intrigues de palais Changement de minis¬

tres. — MM. de Moras et de Paulmy. — Les impressions

de Montcalm Affluence de sauvages à Montréal Un

spectacle extraordinaire Mouvements des troupes

On se propose d’assiéger William-Henry Lettres de

Montcalm aux nouveaux ministres — Une communication confidentielle. — Le général commence à parler

de son rappel. — Ses motifs Sa correspondance avec

madameHérault et avec sa famille. — Les instructions de

Vaudreuil Au lac des Deux- Montagnes et au Sault-

Saint-Louis.

Pendant les six mois de la claustration canadienne, bien des épisodes intéressants s’étaient passés en France, bien des changements s’étaient produits, insoupçonnés par ceux que huit cents lieues d’océan séparaient de la mère-patrie. Coup sur coup, en parcourant les lettres de Paris et de Versailles, Montcalm apprenait que l’alliance entre l’Autriche et la France, conclue le 1er mai 1756, avait eu naturellement pour résultat d’entraîner celle-ci dans une grande guerre continentale ; que la cour et le parlement étaient aux prises, à propos d’un conflit de juridiction entre les magistrats et le grand conseil, de l’enregistrement d’édits bursaux, et de jugements abusifs rendus contre le clergé, en faveur des jansénistes ; que le roi avait tenu des lits de justice

pour vaincre les résistances parlementaires, et rendu un édit supprimant une chambre des enquêtes et une chambre des requêtes ; qu’il avait exilé plusieurs magistrats ; que M. de Bernis était entré au conseil, et jouissait d’un grand crédit ; qu’il y avait eu une promotion de huit maréchaux de France 1 ; que Sa Majesté avait été, le 5 janvier 1757, l’objet d’un attentat dont l’auteur se nommait Damiens ; et enfin que MM. d’Argenson et de Machault, ministres de la guerre et de la marine, avaient été destitués le 1er février, et remplacés par MM. de Paulmy et de Moras.

Cette dernière information affectait particulièrement les chefs du gouvernement et de l’armée au Canada. C’étaient leurs supérieurs hiérarchiques qui disparaissaient, et qui étaient remplacés par des hommes nouveaux. D’après les mémoires du temps, il fallait attribuer leur disgrâce à madame de Pompadour. Quoique la blessure faite à Louis XV par Damiens fût sans gravité, le roi avait craint d’abord que l’arme de l’assassin n’eût été empoisonnée; et, redoutant des suites fatales, il avait mandé un confesseur et chargé le Dauphin de présider les conseils. A ce moment, M. de Machault crut devoir insinuer à la favorite qu’elle ferait mieux de quitter la Cour. Mais comme il devint bientôt manifeste que les alarmes de Louis XV étaient sans fondement, la marquise revit son étoile, un moment pâlie, briller de son éclat accoutumé ! Elle ne fut pas lente à faire congédier Machault, dont l’attitude

1 — C’étaient les maréchaux de Mirepoix, cousin de Lévis, de Luxembourg, de Lautrec, de Biron, d’Estrées, de Clare, de Senneterre et de Latour-Maubourg.

l’avait outragée. Et, du même coup, elle réussit à mettre un terme au long ministère d’Argenson 1, coupable de trop d’empressement à saluer l’aurore d’un nouveau règne, ou peut-être, si l’on en croit la chronique, de propos indiscrets sur le roi et sa vindicative maîtresse , contenus dans un billet intercepté et mis sous les yeux du monarque.

Quoiqu’il en soit, le 1er février 1757, M. de Machault recevait de Louis XV la lettre suivante : “ Monsieur, quoique je suis bien persuadé de vos bonnes intentions, les circonstances présentes m’obligent de vous demander les sceaux et la démission de votre charge de secrétaire d’Etat de la marine. Soyez toujours sûr de ma protection et de mon amitié. Si vous avez des grâces à demander pour vos enfants, vous pourrez le faire en tout temps ; il convient que vous vous retiriez quelque temps à Arnouville ; je vous conserve votre pension de ministre et les honoraires de garde des sceaux Les termes employés pour signifier cette disgrâce étaient mesurés et même sympathiques ; tandis que la destitution de M. d’Argenson lui avait été annoncée avec une sécheresse incroyable, indice d’un vif ressentiment personnel. “ Monsieur, avait écrit le roi, votre service ne m’étant plus nécessaire, je vous ordonne de me renvoyer la démission de votre charge de secrétaire d’Etat et autres emplois, et de vous retirer dans vos terres.” Montcalm communiquait à Bourlamaque le texte même des missives royales, dans sa lettre du 10 juin 1757. . La chute de M. d’Argenson l’affectait péniblement.

1 M. d’Argenson était ministre.de la guerre depuis le 4

janvier 1743, ce qui lui faisait quatorze ans d'administration.

Presque toute sa carrière dans l’armée s’était faite sous ce ministre de la guerre, pendant longtemps inamovible, qui lui avait témoigné de la confiance et l’avait choisi pour le commandement du Canada. Durant sa longue administration, d’Argenson avait sans doute commis des fautes, mais il n’était pas sans compétence et il avait rendu des services incontestables. Son successeur, M. le marquis de Paulmy, était le fils de son frère aîné, l’ancien ministre des affaires étrangères l. “ Fort aise d’avoir le neveu, écrivait Montcalm en France ; je regretterai toute ma vie l’oncle, tout en respectant la volonté de mon maître.” On entend ici l’accent de l’officier et du noble d’ancien régime, profondément dévoué à la royauté, même lorsqu’elle se personnifie en un Louis XV.

Quant à M. de Machault, Montcalm ne pouvait pas le regretter autant, ayant eu avec lui beaucoup moins de relations. Cependant, lui aussi avait des qualités et des aptitudes. Contrôleur général des finances de 1745 à 1754, de plus garde des sceaux en 1750, à ces dernières fonctions il avait joint celles de ministre de la marine à partir du 28 juillet 1754. Son administration n’avait pas été exempte d’erreurs. Les historiens ont apprécié diversement se3 tentatives de réforme

1 — René-Louis, marquis d’Argenson, ministre des affaires étrangères, avait donné sa démission en 1747. Antoine-René d’Argenson, marquis de Paulmy, était son fils. Marc-Pierre, comte d’Argenson, ministre de la guerre destitué par Louis X Vf était le frère de René- Louis. Leur père, Marc-René d’Argenson, avait été lieutenant-général de police, président du conseil des finances et garde des sceaux. Notre gouverneur, Pierre Voyer d’Argenson, était de cette famille.

fiscale, et blâmé justement son attitude envers Dupleix, le héros des Indes. Mais il avait travaillé au relèvement de la marine avec intelligence et énergie. La disparition de ces deux ministres, au début d’une guerre difficile, fut malheureuse. On lit à ce sujet dans les Mémoires de Duclos : “ Trois semaines après (l’attentat de Damiens), les deux ministres furent exilés par des intrigues de cour. Jamais on ne prit plus mal son temps pour renvoyer deux ministres expérimentés, surtout si l’on considère leurs successeurs.” Ce qui faisait mieux accueillir par Montcalm le remplacement de M. de Machault, c’étaient ses excellentes relations avec la famille du nouveau ministre. M. de Moras 1 2, en effet, était le beau-frère de madame Hérault, protectrice du premier aide de camp de Montcalm, Bougainville ; et il y avait des alliances communes entre la famille Hérault et celle du général a. Celui-ci pouvait doue se flatter que le successeur de M. de Machault donnerait une attention spéciale à ses communications officielles ou confidentielles.

1 — M. de Moras avait été auparavant contrôleur général des finances, en 1756.

2 — Madame Hérault était la fille de M. Jean Moreau de Séchelles, qui avait été successivement conseiller au parlement de Metz, maître des requêtes, intendant du Hainaut, intendant militaire en Bohême, et enfin contrôleur général des finances de 1754 à 1756. Une autre fille de M. Moreau de Séchelles, avait épousé M. de Moras, qui avait succédé à son beau-père comme contrôleur en 1756. Le mari de madame Hérault, Réné Hérault, avait tour à tour exercé les fonctions d’avocat du roi au Châtelet, de procureur général au grand conseil, de maître des requêtes, d’intendant à Tours, de lieutenant général de police, d’intendant de Paris et de

L’arrivée des vaisseaux de France avait amélioré la situation quant aux approvisionnements. Mais les besoins de l’armée et l'affluence des sauvages, accourus à Montréal pour prendre part à la prochaine campagne, déterminèrent M. de Vaudreuil à donner l’ordre sollicité par Montcalm dès le mois de mars. M. Martel, garde-magasin, envoyé dans les côtes, y trouva de quoi fournir de rations, pendant un mois, douze mille huit cents hommes. Ce n’était pas une mince affaire de nourrir tous les farouches auxiliaires, que le prestige donné à nos armes par la chute de Chouaguen avait fait surgir des profondeurs du continent, pour lever la hache contre les Anglais. Le 22 juin, plus de huit cents guerriers indigènes campaient autour de Montréal, et on attendait encore trois cents sauvages du Détroit. Montcalm en faisait dans son journal l’énumération : quatre cents Outaouais, cent Poutéouatamis, environ quatre cents Puants, Sakis, Folles-Avoines, et Iowas. Ceux-ci n’avaient jamais encore été vus à Montréal, et leur langue y était inconnue.

Cette ville offrait en ce moment un étonnant spectacle. Dans ses rues et ses places publiques, c’était un défilé incessant de sauvages en costume de guerre, armés de lances, d’arcs et de flèches, presque entièrement nus ou drapés dans des couvertes de peau de castor et de boeufs illinois, “ matachés ” de noir, de rouge, et de bleu, la tête rasée, à l’exception d’une touffe de

conseiller d’Etat. Il avait eu une première femme, née Ménier-Duret, tante de M. d’Aligre, président à mortier, qui avait épousé Françoise-Madeleine Talon, mère de madame de Montcalm.

cheveux au sommet, dans laquelle étaient plantés des panaches de plumes multicolores. Un grand nombre étaient de stature colossale. Et ces géants cuivrés, à l’air farouche, à la parole gutturale, au tatouage éclatant, circulaient à travers la ville, sous les regards curieux des citadins, et se mêlaient aux soldats et aux officiers, français, dont les brillants uniformes européens produisaient un effet de contraste à côté de leur accoutrement pittoresque. Tantôt, ils s’acheminaient vers le château pour saluer, avec leurs interprètes, le marquis de Vaudreuil, dont l’inlassable patience ne se rebutait point de ces interminables députations. Tantôt ils allaient en bande exécuter des danses indiennes devant les résidences des principaux officiels l. Et ce flot mouvant de guerriers peints et empanachés, dont l’apparition, au milieu des monuments et des images de la civilisation, y apportait l’évocation saisissante de la barbarie, produisait une impression d’autant plus vivace qu’il était mis en vigoureux relief par la présence simultanée de ces guerriers d’un autre type, qui avaient bataillé outre-Rhin, franchi les Alpes, et bravé les soleils d’Italie. Cette rencontre de deux mondes, de deux races, de deux forces ethniques, présentait un tableau dont le coloris puissant, l’originale et magnifique étrangeté, devaient être inoubliables.

Souvent l’eau-de-feu allumait dans ces natures irrépressibles la flamme de l’ivresse ; alors on assistait à des scènes effrayantes, et les campements des sauvages devenaient de véritables pandémoniums. Les officiers français se demandaient d’avance comment on pourrait

1 — Journal de Bougainville.

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maîtriser et conduire ces hordes effrénées. Voici l’émouvante description que Bougainville faisait à son frère de ces alliés formidables: “Nous aurons 1,800 sauvages, nus, noirs, rouges, rugissant, mugissant, dansant, chantant la guerre, s’enivrant, demandant du bouillon, c’est-àdire du sang, attirés de cinq cents lieues par l’odeur de la chair fraîche et l’occasion d’apprendre à leur jeunesse comment on découpe un humain destiné à la chaudière. Voilà nos camarades qui, jour et nuit, sont notre ombre. Je frémis des spectacles affreux qu’ils nous préparent Les mêmes appréhensions se faisaient jour dans sa lettre du 30 juin à madame Hérault : “ Je vous dirai, écrivait-il, que nous comptons sur deux sièges et une bataille, que votre enfant frémit des horreurs dont il sera forcé d’être témoin. Difficilement pourrons-nous contenir ces sauvages des pays d’en haut, les plus féroces de tous les hommes et grands anthropophages de leur métier. Ecoutez un peu ce que les chefs sont venus dire, il y a trois jours, à M. de Montcalm , “ Mon “ père, ne compte pas que nous puissions aisément faire “ quartier à l’Anglais. Nous avons des jeunes gens “ qui n’ont point encore bu de ce bouillon. La chair “ fraîche les a amenés ici des extrémités de l’univers; “ il faut bien qu’ils apprennent à manier le couteau et “ à l’enfoncer dans un cœur anglais ”. Voilà nos camarades, ma chère maman : quelle compagnie, quel spectacle pour un cœur humain Un remarquable pressentiment dirigeait en ce moment la plume du premier aide de camp de Montcalm.

Les Outaouais ou Sauteux, de Michillimakinac, étaient arrivés les premiers, le 13 juin. Et le 14 ils étaient venus en audience auprès de Montcalm pour le

complimenter sur la victoire de Chouaguen, dont leur imagination avait été vivement impressionnée. La petite stature du général parut les frapper d’étonnement. D’après leur primitive conception de la valeur guerrière, ils s’attendaient à rencontrer un capitaine de haute et forte taille. Mais la flamme qui jaillissait des yeux étincelants de Montcalm leur révéla un grand chef. “ Mon père, lui dirent-ils, quand nous avons entendu parler des grandes choses que tu as faites, nous comptions te trouver grand comme les plus grands pins des forêts, mais nous te voyons et nous retrouvons dans tes yeux la grandeur des pins. Nous te regardons comme un aigle et tes enfants sont prêts à faire de grandes choses avec toi.” Montcalm répondit que, “ sans le manque de vivres, ils ne l’auraient point trouvé sur sa natte ; qu’il en arriverait assez tôt de France pour pouvoir frapper leur ennemi commun, et qu’avec l’aide du maître de la vie, il espérait exécuter de grandes choses, avant que le temps de retourner en chasse fût arrivé, et cependant conserver ses enfants. Il leur rappela aussi le souvenir de leur ancien père, M. de la Galissonnière, qui n’était pas grand, mais qui avait exécuté de grandes choses 1.”

Sur ces entrefaites, il était arrivé à Québec une nouvelle dont s’inquiétèrent beaucoup les habitants de la capitale. Le Saint-Antoine, vaisseau chargé pour le compte du munitionnaire, avait fait en route deux prises anglaises qui lui avaient valu quatre-vingt mille livres ; et il apportait des gazettes et des lettres trouvées à bord de ces vaisseaux, où l’on parlait d’une

1 — Journal de Montcalm, p. 215.

entreprise maritime contre Louisbourg ou Québec. La perspective d’un siège, avec toutes ses horreurs, jeta l’alarme dans la population. L’intendant, l’évêque, le capitaine Le Mercier, s’exagérant l’imminence du péril, envoyèrent à M. de Vaudreuil des lettres pressantes, pour lui conseiller de suspendre tout mouvement vers le lac Saint-Sacrement, de laisser à Québec le régiment de la Reine, et de se tenir prêt à secourir cette ville. Là-dessus Montcalm offrit d’y aller pour dix jours, ou d’y envoyer le chevalier de Lévis, afin de tranquilliser les esprits. Mais le gouverneur, convaincu que ces craintes étaient excessives, se borna à expédier des instructions spéciales au lieutenant de roi, M. de Longueuil. Dans une lettre du 18 juin, écrite à Bourlamaque, Montcalm se moquait avec verdeur de la nervosité manifestée en cette occurrence.

Deux jours après, le général était à Saint- Jean, avec M. de Lévis; et de là ils allèrent à Chambly pour inspecter les troupes, les travaux sur les chemins militaires de Laprairie àSt-Jean et de Chambly à Sainte-Thérèse, et les endroits propices aux campements. Tout était en mouvement pour la campagne. Le 18 juin, le bataillon de la Reine était parti de Québec pour Chambly. Le 24, Languedoc quittait Montréal et allait camper entre Saint- Jean et Laprairie. Ce dernier endroit était désigné comme le point de ralliement. A la fin de juin, les ordres étaient donnés pour le départ des troupes dans l’ordre suivant: la Reine, le 1er juillet; la Sarre, le 2 ; Languedoc, le 4 ; Guyenne, le 6. Royal-Roussillon et Béarn étaient déjà rendus à Carillon avec M. de Bourlamaque. Les troupes de la marine avec les milices et les sauvages devaient se mettre en marche du 8 au 14.

Montcalm écrivait à Bourlamaque qu’il partirait vraisemblablement le 13 ou le 14, avec la compagnie des grenadiers de Guyenne qu’il gardait à cet effet, et il ajoutait ces détails quant à la composition de l’armée : “ Les six bataillons des troupes de terre ; mille hommes des troupes de la colonie (ou de la marine) ; deux mille cinq cents hommes de milice; quinze à dix-huit cents sauvages. Il marche soixante-seize officiers et tous les cadets. Je crois que M. le général ne me refusera pas la proposition qu’il a envie que je lui fasse, de faire marcher M. de Rigaud. Je compte à la vérité, le garder avec moi comme M. le maréchal de Belle-Isle gardait M. de Brieux, et détacher, suivant l’occurrence, M. le chevalier de Lévis et M. de Bourlamaque. Nous aurons seize capitaines.” Le 2 juillet, M. de Lévis s’en alla prendre le commandement des troupes à Carillon.

Avant de partir à son tour pour diriger les opérations au lac Saint-Sacrement, Montcalm voulait prendre les derniers arrangements qui lui paraissaient essentiels au succès de l’entreprise projetée, et aussi expédier en France des lettres nécessaires que les labeurs accablants de la campagne ne lui permettraient pas d’écrire sous la tente. Il tenait à entrer en relation avec les nouveaux ministres. M. de Paulmy, étant le propre neveu de M. d’Argenson, Montcalm pouvait lui dire quel reconnaissant souvenir il gardait à l’administrateur déchu, tout en l’assurant de la satisfaction qu’il aurait à servir sous lui. “ Vous seul, Monseigneur, lui écrivait-il, pouviez apporter quelque soulagement à la peine que j’ai ressentie en apprenant les changements qui viennent d’arriver dans le ministère. J’ose espérer les mêmes bontés que celles que j’éprouvais de la part

de Monsieur votre oncle ; vous devez compter sur un attachement et une fidélité aussi inviolables Je lui dois trop pour ne pas être vivement touché de tout ce qui peut l’intéresser. J’ai l’honneur de vous adresser une lettre pour lui. Je serai toute ma vie employé à témoigner à l’un et à l’autre les sentiments d’un attachement sans borne 1 ”.

Montcalm donnait ensuite au ministre, dans une lettre séparée, des informations sur les dispositions prises pour la campagne du lac Saint-Sacrement. Il parlait des auxiliaires indigènes qui, disait-il, “ peuvent également déterminer dans un quart d’heure le gain ou la perte d’une affaire ”, et il expliquait son retard à partir le dernier pour la frontière : “ J’ai été obligé, écrivaitil, de rester ici pour contenir les nations sauvages qui ne partiront qu’avec moi, et je suis obligé de passer ma vie avec elles à des cérémonies aussi ennuyeuses que nécessaires... Nous n’avons eu garde de leur parler de l’horrible attentat sur la personne sacrée du Roi. Il nous a tous fait frémir d’horreur, et ces barbares, si féroces à la guerre, si humains dans leurs cabanes, auraient pu diminuer de l’estime qu’ils ont pour nous en nous voyant capables de produire de tels moustres. Faut-il, à la honte de l’humanité, qu’Henri IY et Louis XV

1 — Archives du ministère de la guerre , 1757. — Evidemment le comte d’Argenson était très estimé, et fut très regretté de l’armée, car nous constatons par les correspondances de l’époque, qu’outre Montcalm, MM. de Lévis, de Bourlamaque, de Montreuil et plusieurs autres, lui adressèrent des lettres sympathiques par l’intermédiaire de M. de Paulmy. Cela fait à la fois l’éloge du ministre déchu et des officiers reconnaissants.

éprouvent de pareilles fureurs 1 ?” A distance, un tel rapprochement nous paraît bien étrange, et cette ferveur royaliste nous semble excessive, quand nous songeons qu’elle s’adresse à Louis XV. Mais il faut se reporter à l’époque, au moment où Montcalm écrivait. Le souverain, malgré ses fautes et ses désordres, était toujours le dépositaire de cette autorité monarchique, devant laquelle s’étaient inclinés tant de brillants génies, tant de grandes intelligences et de nobles caractères. Il incarnait le pouvoir public et l’ordre établi. Et puis, l’on ne doit pas oublier que, quelques années auparavant, Louis XV avait été très populaire, et qu’on l’avait appelé le Bien-Aimé. Le crime de Damiens lui avait un instant ramené l’affection publique : “ Il y eut une réaction en faveur du roi, a écrit Henri Martin, on crut un moment l’aimer encore 2”.

Montcalm présenta aussi ses hommages au nouveau ministre de la marine et lui rendit un compte officiel de la situation. En même temps il crut opportun de lui faire parvenir, par l’intermédiaire de madame Hérault, une lettre plus intime, que ne devaient pas voir les bureaux. On y lisait les passages suivants : “ Ma commission est délicate ; je suis bien subordonné et je dois l’être. Vis-à-vis de l’intendant, homme d’esprit et intelligent, je n’ai qu’à me louer. On ne s’apercevra jamais, vis-à-vis mon général, que j’ai à me plaindre, et le service ira toujours aussi bien qu’il me sera possible. Il est bon homme, doux, nul caractère à lui ;

1 — Montcalm au ministre de la guerre, 11 juillet 1757 ; Arch. prov. Man. N. F., 1ère série, vol. 13.

2 — Histoire de France , vol. 15, p. 509.

entouré de gens qui cherchent à éloigner toute confiance qu’il pourrait avoir pour le général des troupes de terre. On me vante plus qu’on ne devrait pour éveiller sa jalousie, nourrir la prévention canadienne et l’obliger à ne s’ouvrir à moi et à adopter mes idées que par nécessité. J’ose dire que ma conduite a toujours été aussi uniforme que respectueuse. Vous seul, Monseigneur, pourrez y remédier, sans rien changer à une exacte subordination qui est nécessaire, en écrivant de façon à inspirer de la confiance, à paraître faire quelque cas de moi, et à désirer que l’on veuille écouter un peu mes opinions pour les opérations militaires, ce qui déciderait totalement de ma considération dans ce pays-

Montcalm touchait ensuite à un point délicat. Nos lecteurs se rappellent que l’hiver précédent, durant la grave maladie du marquis de Yaudreuil, on s’était demandé ce qui adviendrait, s’il mourait, du gouvernement de la colonie. A défaut d’instructions spéciales, le général des troupes de terre se serait trouvé à servir sous un officier de rang inférieur. M. de Montcalm signalait au ministre le risque d’uue telle anomalie. ,, Ce qui en même temps serait nécessaire, écrivait-il, serait un paquet cacheté à ne pouvoir ouvrir que dans le cas où l’on perdrait M. le marquis de Vaudreuil, où je trouverais un ordre pour commander dans la colonie, et toutes les troupes, en attendant que vous eussiez pourvu à nommer un gouverneur-général. Le cas a été au moment d’arriver cet hiver. M. le marquis de Yaudreuil ayant été très mal; le public était agité de savoir si j’aurais le commandement dans la colonie, ce que tout le monde désirait, et même l’intendant, vû

l’incapacité de celui à qui le gouvernement de la colonie aurait appartenu (M. Rigaud), qui comme plus ancien gouverneur particulier doit la gouverner. Et cet homme, court de lumières et toujours mené par le premier venu, eût fort embarrassé M. l’intendant. A son défaut ç’aurait été un simple lieutenant de roi, même de proche en proche un simple capitaine de la colonie, de préférence à un officier général, qui, par sa patente, est aux ordres nominatim de M. le marquis de Vaudreuil et qui commande tous les autres à la la guerre. La précaution que je vous propose me paraît nécessaire au bien du service. Je connaissais assez avant mon départ de Paris, la forme du gouvernement de cette colonie pour avoir prévu cette difficulté ; mais j’avoue que je ne me crus pas assez du choix et de la connaissance du ministre de la marine pour oser lui en parler ”.

Montcalm faisait l’éloge de ses troupes, qu’il recommandait à la bonne volonté du ministre, et de ses lieutenants, dont il écrivait : “ Je n’ai rien à vous dire sur monsieur le chevalier de Lévis ; vous le connaissez, et je ne puis avoir de meilleur second. Mais vous ne connaissez pas M. de Bourlamaque, dont le choix a été plus blâmé qu’approuvé. M. le comte de Maillebois et M. de Chevert avaient cependant raison quand ils l’ont proposé. Je ne l’avais jamais connu en Europe; no3 troupes ne l’ont pas reçu avec une prévention favorable. Elles lui rendent aujourd’hui autant de justice que moi. C’est un très bon officier, il a bien acquis et bien gagné depuis un an.”

Le général annonçait un mémoire de Bougainville sur le Canada. Et il se laissait aller aux réflexions sui-

vantes: “ Quelle colonie! quel peuple, quand on voudra! quel parti à en tirer, pour un Colbert! Vous en occupez les places et vous en êtes le digne successeur 1. Ils ont tous foncièrement de l’esprit et du courage, mais jusqu’à présent rien n’a animé cette machine ni servi à développer les germes qui existent.” Nous tenons à souligner ce bel éloge fait par Montcalm des Canadiens : “ Ils ont tous foncièrement de l’esprit et du courage.” Ces paroles démontrent qu’il n’y avait pas chez lui parti pris de dénigrement, lorsqu’il critiquait certains défauts, certaines pratiques, et certaines faiblesses.

Montcalm profitait de cette première lettre personnelle à M. de Moras pour lui recommander son troisième aide de camp, Marcel, son secrétaire Estève, et deux de ses parents, MM. de Montcalm de Saint- Véran, et de la Devèze, qui servaient dans la marine. Quant à lui-même, la faveur qu’il sollicitait était celle de son rappel. : “Pour moi, Monseigneur, je ne demande d’autre grâce que mon rappel au premier instant possible. Si l’on croyait que mon second réussît mieux en chef, ou quelqu’autre officier général d’Europe, je quitterais toujours sans peine un pays où j’use ma santé, où je crains de n’être pas aussi utile au service du Eoi que je le désirerais, et où le général 2 ne sera occupé que de diminuer la part que les troupes de terre et moi pou-

1 — Le compliment était fort. Mais Montcalm, qu’on ne saurait accuser d’avoir été un courtisan, était porté par s- es relations à juger favorablement M. de Moras. Il augurait bien de son ministère, et inclinait, comme nous y sommes tous sujets, à prendre ses espoirs pour des réalités.

2 — C’est-à-dire Vaudreuil.

vons avoir aux succès, et nous charger des événements qui pourraient être malheureux... Ainsi, Monseigneur, rappelez- moi le plus tôt possible. ” On est porté à s’étonner que, Montcalm, arrivé au Canada depuis quinze mois à peine, se montrât déjà dégoûté de son commandement. Etait-ce inconstance ou caprice? Ou bien reculait-il devant les périls entrevus ? L’admettre serait outrager injustement sa mémoire. Non, sa constance ou sa vaillance ne pouvaient être mises en doute. On le verra dans la suite de ce livre. Ce qui rebutait Montcalm, c’était la situation fausse et inextricable où il était placé. Homme de guerre, il se voyait sous les ordres de quelqu’un qui ne l’était pas, et qui cependant s’affirmait impérieusement comme tel, sans jamais toutefois assumer le commandement direct des armées ni la responsabilité immédiate des opérations. Dans les conditions où se trouvaient Montcalm et Vaudreuil, il eût fallu chez celui-ci beaucoup de tact et de largeur d’intelligence, un sentiment très vif de son incompétence professionnelle, une compréhension très claire des tâches différentes, mais concordantes et corrélatives, qui s'imposaient en ce moment aux chefs du gouvernement et de l’armée; chez celui-là, une grande modération dans les paroles, une grande circonspection dans les attitudes, une patiente réserve, une déférence accentuée, un esprit de conciliation manifeste. Malheureusement Vaudreuil était vaniteux, fier de son autorité, de ses prérogatives, de son importance, opiniâtre et ombrageux, convaincu de son aptitude aux choses de la guerre aussi bien que de sa supériorité dans celles de l’administration. Montcalm, de son côté, péchait trop sou-

vent par excès d’impatience, de vivacité, de verve caustique, et ne se gardait pas assez des saillies de son tempérament méridional. L’antipathie entre ces deux caractères était donc inévitable. Montcalm, doué de facultés brillantes, souffrait vivement d’être subordonné à un homme inférieur, et frémissait sous le joug. Voilà pourquoi, prévoyaut des heurts et des frictions regrettables, il demandait son rappel.

Enfin cette longue lettre contenait quelques lignes qui révélaient un autre fâcheux aspect de la situation pour Montcalm. “Je n’ai, disait-il, que vingt-cinq mille livres d’appointements ; je n’ai aucune des ressources des gouverneurs ou intendants du Canada. Je dois tenir un état. Je ne fais rien au delà de ce que je dois mais aussi rien au-dessous. Je suis obligé de me donner de la considération par moi-même, on ne cherchera pas à m’en donner ici, on chercherait à m’en ôter, mais on n’y réussira pas. M. de Machault convint que je n’étais pas assez payé, il me promit d’y suppléer et d’y avoir égard. Je ne suis pas venu ici pour en rapporter de l’argent ; mais je serais fâché d’y ébrécher le petit patrimoine de six enfants. J’ai cependant déjà mangé dix mille francs, au delà de mes appointements, et je continuerai puisque la dépense que je fais est nécessaire. Je me flatte que vous m’aiderez à payer mes dettes ”,

Montcalm avait traité bien des sujets confidentiels dans cette communication, aussi la termina-t-il par cette demande : “ Je n’ai pas l’honneur d’écrire cette lettre au ministre de la marine, mais à M. de Moras, un des hommes les plus vertueux de notre siècle, et pour qui j’ai la plus profonde estime et tout le respect possible ;

aussi je le supplie que cette lettre ne soit que pour lui et non pas pour ses bureaux 1

Montcalm était un correspondant fécond. Outre ses lettres aux ministres de la guerre et de la marine, il en

écrivait une à madame Hérault, le même jour, - 11

juillet 1757. Il lui confiait ses craintes et ses espérances. “ Nous allons commencer, disait-il, une campagne qui peut être courte, brillante, et décisive en bien comme en mal. Il y a de quoi faire trembler pour celui qui est chargé d’exécuter les projets à demi militaires, tronqués et pris dans des idées diverses et de diverses têtes, dont on fait un tout. Cependant j’augure bien de la fortune et je compte beaucoup sur quelques fautes des antagonistes. S’ils sont des gens de guerre et si nous les prévenons, ils doivent nous combattre. L’Anglais, supérieur en nombre, doit hasarder les affaires, et le Français les éviter. A mon départ de Paris notre ministre m’a sagement recommandé de n’être que Fabius et non Annibal. Ici, celui qui me commande et qui devrait me contenir veut toujours agir et ne doute de rien ” . Cette dernière phrase, s’ils l’eussent connue, eut fait la joie des historiens canadiens qui ont vanté la hardiesse de Vaudreuil et reproché à Montcalm une prudence excessive2. Habemus con-

1 — Arch. prov., Man. N. F., Ire série, vol. 13.

2 — Nous citons Garneau: '• Montcalm, par un fatal pressentiment, ne crut jamais au succès de la guerre, comme ses lettres ne l’attestent que trop ; de là, une apathie qui lui aurait fait négliger tout mouvement offensif, sans Vaudreuil, qui, soit par conviction, soit par politique, ne parut, au con. traire, jamais désespéré et conçut et fit exécuter les entreprises les plus glorieuses qui aient signalé les- armes françaises dans cette guerre.” ( Histoire du Canada, vol. II, p. 254).

fitentem reum, se seraient-ils sans doute écriés. Cependant, le mot de Montcalm n’était point une confession de pusillanimité, mais uüe preuve de clairvoyance. Ce général avait une vue très nette des difficultés de la situation. Son expérience militaire lui indiquait ce qui était possible avec des troupes peu nom • breuses, des auxiliaires indisciplinés, un matériel de guerre incomplet, des approvisionnements insuffisants. Et elle lui montrait clairement la limite de l’effort que l’on pouvait donner, et des résultats que l’on pouvait atteindre. Vouloir dépasser cette limite, c’était risquer sur une carte hasardeuse le salut de la colonie. Il est certain qu’à lire les lettres et les mémoires de Vaudreuil et de Montcalm, on est surpris de trouver Vaudreuil plus combatif et Montcalm plus circonspect. De prime abord, cela nous semble une interversion des rôles qu’il était naturel de leur voir respectivement jouer. Toutefois, il faut se rappeler que Vaudreuil faisait tranquillement dans son cabinet des plans que Montcalm devait exécuter sur le terrain, en triomphant d’obstacles formidables. Il serait injuste de méconnaître que le gouverneur eut parfois des hardiesses heureuses, comme celle de Chouaguen. Mais il ne le serait pas moins d’attribuer à la timidité ou à “l’apathie” du général ce qui était dû à la juste appréciation des circonstances et des moyens. De nature Montcalm était impétueux et bouillant ; et il fallait admirer la formation et l’entrainement militaires qui avaient discipliné sa fougue, et pouvaient faire de lui, suivant les nécessités du moment, un Cunctator inébranlable, sans rien lui enlever de l’audace intrépide dont il avait donné et devait donner encore tant de preuves.

MONTCA.LM

Dans cette même lettre à madame Hérault, Montcalm déplorait l’époque tardive de l’entrée en campagne. “ Cette expédition que nous allons faire, disait- il, eût dû être commencée il y a des semaines, et malgré tout ce qu’on dira elle eût pu l’être en déférant un peu plus à mes avis. Moins d’hommes, moins de consommation et moins de gaspillage dans le détachement de l’hiver, une recherche de vivres chez l’habitant, à laquelle on s’est déterminé depuis huit jours, et qui était proposée depuis deux mois.” Il parlait ensuite à sa correspondante de ses auxiliaires sauvages, qui allaient “ nus à la guerre et ” ressemblaient “ avec leur équipement, leur barbouillage, et leurs cris, aux milices infernales de Milton.” Et il ajoutait : “ s’ils frappent bien et que l’Anglais en soit épouvanté, la bataille sera bientôt décidée ; s’ils ont fait quelques rêves, qu’ils prennent quelque terreur panique, ils s’en iront bien vite, la plus grande partie des Canadiens les suivra, et il faut espérer que nous ferons une arrière garde à coups de fusil avec les troupes réglées, triste ressource pour la gazette et pour l’Académie française, la retraite fût-elle belle.”

Madame Hérault avait écrit que Cbevert, l’ancien chef de Montcalm en Allemagne, était sérieusement malade, et celui-ci en manifestait son vif regret: “Vous m’alarmez pour notre illustre ami Chevert. Quel dommage si sa santé l’arrête à la fin de sa course, dans un moment où l’Etat en aurait besoin et où il faudrait lui faire achever de gagner la suprême dignité de l’état militaire, pour le récompenser et encourager tous ceux qui en parcourent la carrière sans autres moyens pour y parvenir que le courage et les talents.” Ces appréhensions ne se réalisèrent pas ; la santé du vaillant capi-

taine se rétablit assez pour lui permettre d’accroître sa renommée durant la campagne de 1757.

Il va sans dire que Montcalm, avant même d’écrire aux ministres et à son influente correspondante parisienne, avait songé aux chères absentes de Montpellier et de Candiac. Dès le commencement de juillet, il leur avait envoyé un bulletin des nouvelles et un aperçu de ses mouvements prochains. Dans une lettre à sa femme, faisant allusion aux changements des ministres, il disait : “ J’ai été vivement touché de M. d’Argenson ; je compte cependant sur M. de Paulmy. Je connais plus et j’ai plus d’alentours auprès de M. de Moras.” Ses lettres à madame de Sainte Yéran et à madame de Montcalm contenaient en outre des détails familiers sur lesquels nous reviendrons.

Le marquis de Yaudreuil donnait, le 9 juillet, ses instructions au général. Il y était longuement question de l’expédition faite l’hiver précédent contre William Henry, par M. de Rigaud, et de ses importants résultats. Le gouverneur faisait ensuite le dénombrement sommaire de l’armée qu’il destinait au siège de cette place et l’énumération des ressources et des moyens mis à la disposition de M. de Montcalm. Il déclarait s’en rapporter à lui pour l’ordre de marche, mais lui recommandait de ne pas diviser l’armée. Il lui enjoignait de ne pas différer son départ pour le fort George — ou William-Henry — quels que fussent les rapports des déserteurs ou des prisonniers anglais, et il ajoutait : “ Supposé que lorsqu’il sera à portée du fort George, il vît à n’en pouvoir douter que les forces de l’ennemi fussent supérieures aux siennes, il fera la manœuvre qu’il jugera la plus commode pour chercher

à le déposter et à le combattre avec avantage . ” Advenant la chute du fort George, le gouverneur ordonnait d’aller faire le siège du fort Lydius : “ Nous ne pouvons pas douter, disait-il, que si M. le marquis de Montcalm a le premier succès, le fort Lydius n’en soit intimidé au point qu’il ne lui opposera qu’une faible résistance. Ainsi M. le marquis de Montcalm laissera quelques troupes au fort George, et n’aura rien de plus pressé que de se présenter devant le fort Lydius avec son armée, et d’en faire le siège, à moins qu’il n’y eût évidence de compromettre les forces de la colonie dans cette seconde expédition.” Le fort Lydius — appelé par les Anglais fort Edouard — était situé à une quinzaine de milles du fort George et du lac Saint-Sacrement.

Si la trop grande supériorité des forces anglaises rendaient la prise du fort George impossible, Montcalm devait “ se retirer sur le fort de Carillon, et y prendre la position la plus favorable pour empêcher l’ennemi de faire aucun progrès.” Les instructions contenaient aussi cet avertissement formel au général : “ Nous le prévenons qu’il ne pourra se dispenser de renvoyer, vers la fin du mois d’août, les nations du pays d’En- Haut et la plus grande partie des Canadiens pour faire faire nos récoltes.” Enfin venait la formule ordinaire. “ Au surplus nous nous en rapportons entièrement aux lumières, à la prudence, à l’expérience et au zèle de M. le marquis de Montcalm sur tout ce qui concerne l’importante mission que nous lui avons confiée, et sur tous les cas que nous ne pouvons prévoir. Nous sommes bien assuré que rien n’échappera à sa prévoyance et qu’il prendra les plus justes mesures pour ne pas recevoir d’échec.”

Le jour même où Yaudreuil lui adressait ces instructions, Montcalm partait pour aller chanter la guerre chez les Iroquois, les Algonquins et les Népissings du lac des Deux- Montagnes. Bougainville, MM. de Rigaud, de Montreuil, de Longueuil et plusieurs autres officiers l’accompagnaient. Il fut reçu sur le rivage, au bruit des salves de mousqueterie, par les sauvages ayant à leur tête les prêtres de Saint-Sulpice qui desservaient cette mission. Et le soir, dans la grande cabane du conseil, à la lumière indécise de quelques chandelles piquées de distance en distance, il rencontra les chefs des tribus. Quatre d’entre eux prirent la parole ; et, après des allocutions belliqueuses, dansèrent tout autour de la salle en chantant leur chanson de guerre. Bougainville leur répondit, au nom de son général, par une incantation guerrière, consistant simplement en ces mots : “ foulons les Anglais aux pieds”, cadencés sur le mouvement des airs sauvages. Le tout fut suivi d’un festin dont Montcalm fit les frais. Trois boeufs rôtis y furent engloutis par ses voraces convives. Le lendemain la même cérémonie se répéta au Sault Saint-Louis ; et, cette fois Bougainville eut l’honneur d’être adopté par les Iroquois de cette mission. Il entra dans la famille de la Tortue, la deuxième pour la guerre» où celle de l’Ours avait le premier rang, mais la première pour l’éloquence et le conseil. Et il reçut le nom de Goroniatsigoa, c’est-à-dire le Grand Ciel en courroux. Le 11 juillet, Montcalm était de retour à Montréal. 1

1 — Journal de Montcalm, p. 228 j Journal de Bougainville, 10-11 juillet ; Lettre de Bougainville à madame Hérault, 19 août 1757.

Les derniers vaisseaux arrivés avaient apporté la nouvelle que les Anglais voulaient faire le siège de Louisbourg, mais que cette place était protégée par une flotte française. Voici ce qui en était. L’amiral Holbourne avait pris la mer avec quinze vaisseaux de ligne, trois fiégates et cinq mille hommes de troupes. D’un autre côté lord Loudon était parti de New-York, le 20 juin, avec des vaisseaux de guerre et des transports portant plus de six mille hommes. Ils devaient se rencontrer à Halifax, et de là aller assiéger Louisbourg. Mais la flotte de l’amiral Holbourne partie trop tard, ne parvint qu’au commencement de juillet à Halifax, où Loudon était arrivé le 30 juin 1. D’autre part, trois escadres françaises ayant reçu l’ordre de se rendre sans retard à Louisbourg, avaient fait diligence et s’y trouvaient réunies dès le 25 juin, sous les ordres de l’amiral Dubois de la Motte. La flotte française était forte de dix-huit vaisseaux de ligne et de cinq frégates 2 * 4. Montcalm s’était empressé de communiquer ces heureuses informations successivement à Bourla-

1 — Campaignsin North America, par Knox, vol.l, pp. 5-27 ; History oj the laie war, par Mante, p 86 ; Histoire des Etats. Unis , par Bancroft, vol. IV, p. 258 ; Montcalm and Vaudreuil y Parkman, vol. 1, pp. 470-72.

2 — Les trois escadres étaient : 1° celle du comte Dubois de

la Motte, lieutenant-général, composée de 9 vaisseaux et de

4 frégates, partie de Brest le 3 mai, arrivée à Louisbourg le 20 juin ; 2° celle du chevalier de Bauffremont, chef d’escadre, composée de 5 vaisseaux et une frégate, partie de Brest le 31 janvier pour Saint-Domingue et arrivée à Louisbourg le 31 mai ; 3° celle de M. Durvest, capitaine de vaisseau, partie de Toulon avec 4 vaisseaux et arrivée à Louisbourg le 25 juin”. ( Gazette de France, 1757, p. 621 ; Dussieux, p. 179.)

maque et à Lévis. “ Quels qu’aient été les projets des Anglais sur Louisbourg et Québec ”, écrivait-il à celuilà, le 3 juillet, “ je les crois avortés. Par les nouvelles que nous avons des premiers jours de juin, M. de Bauffremont était entré à Louisbourg avec six vaisseaux de guerre, compris un vaisseau de soixante-dix canons, qu’il a pris sur les Anglais aux attérages de Saint-Dominique (Saint-Domingue) et qu’il a armé tout de suite”. Et le 4 il écrivait à Lévis : “ M. Dubois de la Motte doit être entré à Louisbourg avec neuf vaisseaux de ligne, deux frégates, et le régiment de Berry que nous comptions parti pour les Indes

Louisbourg était en sûreté ; Québec n’était pas même menacé ; Loudon s’immobilisait à Halifax. La Providence, une fois de plus, favorisait le Canada français, et Montcalm pouvait, sans inquiétude pour la vallée du Saint- Laurent, aller sur la frontière du lac Saint- Sacrement essayer de porter un nouveau coup à la puissance anglaise en Amérique.

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