CHAPITRE IX
Le retour de l’armée Te JDeum d’actions de grâces. — Fin
de la campagne. — Récriminations de Vaudreuil. — Les raisons de Montcalm pour ne pas assiéger Lydius. — L’opi -
nion du chevalier de Lévis Effet produit à Versailles
par les imputations du gouverneur. — Lettres des ministres à Montcalm Reproches courtois Impressions de
Montcalm Il répond et se défend Il fait l’éloge de
ses lieutenants Il aspire au grade de lieutenant-géné¬
ral. — Montcalm et les Canadiens. — Une lettre de Bougainville.
A trois heures de l’après-midi, le 18 août, l’armée victorieuse était de retour au Portage. Une partie des troupes s’établit à ce poste, où le général demeura quel, ques jours pour mettre en train les opérations du déchargement et du passage de l’artillerie, des munitions et des vivres. Le reste des bataillons alla camper à la Chute et à Carillon. Presque tous les Canadiens s’en retournèrent avec M. de Rigaud, pour aller travailler aux récoltes. Le 19, un Te Deum solennel d’actions de grâces fut chanté dans les trois camps, pour la prise du fort George. Le 21, le 22 et le 23, Montcalm y fit la revue des troupes. Et le 29, il partait pour Montréal, laissant à Lévis le commandement de l’armée, avec instruction de faire terminer le portage du matériel, et d’aller, avec un fort détachement, faire une reconnaissance vers le fond de la Baie et la Rivière-au-Chicot. La campagne était virtuellement terminée. Car, même
si lord Loudon se fût porté avec toutes ses forces sur la frontière du lac Saint-Sacrement, la destruction de William-Henry l’eût mis hors d’état d’y rien entreprendre cette année h
Montcalm revenait à Montréal encore une fois victorieux. Mais, pas plus qu’après Chouaguen, M. de Yaudreuil n’était pleinement satisfait. Jamais, durant toute cette guerre, les succès remportés par ce général n’eurent le don d’obtenir son approbation sans réserve. Cette fois, c’était le fort Lydius resté aux mains des Anglais qui lui gâtait les lauriers de William-Henry. Nos lecteurs se rappellent que, dans ses instructions, au début de la campagne, il avait recommandé à Montcalm d’aller assiéger ce deuxième fort, s’il réussisait à prendre le premier. Le 7 août, il avait encore envoyé au général une lettre pressante, dans laquelle il lui exprimait l’espoir que ce courrier le rejoindrait à Lydius et lui représentait combien la prise de cette place était importante pour la colonie. “ Rien ne doit vous gêner pour cela, lui disait-il ; quand même les Canadiens ne seraient point assez tôt de retour pour faire leur récolte, nous ne manquerons pas de vivres ” Le gouverneur oubliait-il ici cette phrase si précise de son instruction à Montcalm : “ Nous le prévenons qu’il ne pourra se dispenser de renvoyer vers la fin du mois d’août la plus grande partie des, Canadiens pour faire faire nos récoltes ? ” Les raisons pour lesquelles le général n’avait pas tenté le siège de Lydius étaient exposées comme suit dans la lettre de son aide de camp au ministre de la guerre, le 18 août : “ L’extrême difficulté d’un por-
1 — Lettres de Lévis , p. 132.
tage de dix lieues, à faire sans bœufs ni chevaux, avec une armée presque épuisée par la fatigue et la mauvaise nourriture, le défaut de munitions de guerre et de bouche, la nécessité de renvoyer les Canadiens à leurs récoltes déjà mûres, le départ de tous les sauvages des pays d’en haut et de presque tous les domiciliés : voilà les obstacles invincibles qui ne nous ont pas permis de marcher sur le champ au fort Edouard.” Ces raisons étaient graves. Pas un militaire expérimenté qui n’en eût reconnu la force. L’ingénieur en chef de l’armée, Desandrouins, écrivait dans ses notes : “ On sera peut-être surpris, en Europe, qu’après un avantage aussi brillant, notre armée n’ait point marché sur le champ au fort Lydius. Les milices arrivées, le 9 ou le 10, au camp du général Webb, ne nous auraient réellement pas empêché. Mais un portage, pendant six lieues, de notre artillerie, de nos munitions de guerre et de nos vivres eût été impossible à bras d’hommes en face de l’ennemi ; mais les sauvages nous avaient pour la plupart abandonnés, dès le 10 ou le 11, comme c’est leur coutume quand l’objet pour lequel ils sont venus est rempli ; mais surtout il était de la dernière importance de renvoyer toutes les milices du Canada pour faire leurs récoltes. ” 1
Vaudreuil, dans sa lettre du 7 août, disposait de l’objection des vivres et des récoltes avec une admirable désinvolture : “ Nous ne manquerons pas de vivres ”, affirmait-il. Cependant, l’homme qui devait être le mieux informé de la colonie à ce sujet, l’inten-
] Précis des événements de la campagne de 1757 ; Le ma¬
réchal de camp Desandrouins , p. 100.
dant lui-même, écrivait à Montcalm le 16 août : “ Le parti que vous avez pris de ne point faire le siège du fort Edouard, et de ne pas prendre la garnison prisonnière de guerre, est des plus convenables à tous égards. Nous n’aurions pu les nourrir. Il aurait été fort à craindre que la récolte du gouvernement de Montréal eût été perdue, si vous aviez gardé les habitants plus longtemps. Vous n’aviez pas assez de vivres à Carillon pour cette entreprise, je n’aurais pu faire subsister votre armée sur le lac Saint-Sacrement passé le mois d’août. Nous devons nous trouver très heureux d’avoir pu mettre sur pied l’armée que vous commandez, et d’avoir pu pourvoir à sa subsistance pour quarante jours, dans une année où l’on est pour ainsi dire sans pain. La colonie doit sentir toutes le3 obligations qu’elle vous a.” 2 Sans doute, le même intendant, après avoir écrit ainsi à Montcalm, écrivait au ministre quelques jours plus tard : “ On est généralement d’opinion que M. de Montcalm eût dû faire le siège du fort Lydius après la prise du fort George ”. 2 Cela montrait de quelle duplicité étaient capables certains hauts personnages, mais n’infirmait pas l’opinion raisonnée exprimée par Bigot dans sa première lettre.
En écrivant au ministre ce que nous venons de citer, il était probablement l’écho de Vaudreuil. En effet, le gouverneur avait immédiatement communiqué à M. de Moras son mécontentement contre Montcalm. Dès le 18 août il lui avait écrit : “ Je suis bien persuadé,
1 — Bigot à Montcalm ; 16 août 1757 ; Collection de Man., IV, p. 129
2— Bigot au ministre de la marine, 25 août 1757.
Monseigneur, de la satisfaction que vous aurez à apprendre au Roi la reddition et l’entière destruction du fort George ; la mienne aurait été des plus parfaites si elle eût été suivie de celle du fort Lydius ; les instructions que j’avais données à M. le marquis de Montcalm vous prouveront le désir que j’en avais, et j’espère que vous reconnaîtrez le zèle qui m’anime pour le service de Sa Majesté et la gloire de ses armes. Je n’ai aucun reproche à me faire à cet égard. J’écrivis même à M. le marquis de Montcalm le sept de ce mois pour lui donner encore plus d’aisance et lui faire sentir encore plus l’importance de cette seconde expédition. Vous verrez, Monseigneur, que je m’attachais politiquement à le rassurer, par rapport aux vivres, pour qu’il pût agir sans la moindre gêne. Il n’avait qu’environ six lieues de très beaux chemins pour se porter au fort Lydius, et je suis dans la confiance que la reddition du premier fort aurait infailliblement opéré celle du second. J’aurais seulement souhaité que M. le marquis de Montcalm se fût présenté, il avait tout à souhait, et sa retraite en tout événement lui était assurée.”
On ne peut s’empêcher de trouver étonnante la placide assurance avec laquelle Vaudreuil, tranquillement assis dans son bureau, à quatre-vingts lieues du théâtre de la guerre, décrivait la facilité du succès que Montcalm avait eu la fantaisie singulière de ne pas remporter. Rien qu’une petite promenade de six lieues à faire, sur un beau chemin, et Lydius devenait nôtre •' Montcalm n’avait qu’à “ se présenter,” et il avait “ tout à souhait ! ” D’un geste, le gouverneur écartait le portage de l’artillerie, du matériel de siège, des munitions et des vivres, sur un parcours de dix-huit milles, et
cela à bras d’hommes, avec la perspective de voir l’armée de Webb, renforcée par les milices américaines, tomber sur la nôtre au milieu de cette difficile opération. On eût dit qu’à ses yeux cela ne fût qu’une bagatelle. Le portage d’un mille et demi, du lac Champlain au lac St-Sacrement, avait duré trois semaines et coûté à l’armée des fatigues incroyables ; et il s’était fait dans des conditions de sécurité qu’on ne pouvait espérer sur la route du fort Edouard. Vaudreuil semblait ignorer tout cela. Il ne tenait également aucun compte du départ en masse des sauvages, dès le 11 août, après leur bel exploit de la veille. Il ne voulait pas davantage prendre en considération le retour inévitable des Canadiens pour la récolte, retour dont il avait indiqué luimême la nécessité urgente dans son instruction. Il supprimait d’un trait de plume l’important problème des approvisionnements. “ Nous ne manquerons pas de vivres,” écrivait-il à Montcalm le 7 août, avec une sérénité stupéfiante ! Et à ce moment la population était réduite à quatre onces de pain par jour 1 ; et le spectre de la famine hantait tous les esprits ; et chaque lettre des administrateurs de la Nouvelle-France aux ministres du roi leur faisait entendre le cri de la détresse canadienne! Mais Yaudreuil était l’homme des idées fixes, et quand il s’en était mis une en tête, il ne voulait plus en démordre. Il avait dit que Lydius devait succomber, et Lydius aurait dû succomber devant Montcalm en dépit de toutes les circonstances adverses et de toutes les impossibilités d’exécution.
1 — Doreil à M. de Paulmy, 14 août 1757; Arch. prov. Man. N. F., 2ème série, vol. 13.
Le gouverneur allait même jusqu’à imaginer je ne sais quelles divergences de vues entre Montcalm et Lévis à ce sujet. “ Je ne vous dissimulerai, Monseigneur, écrivait-il au ministre, que si M. le chevalier de Lévis avait eu le commandement de l’armée, il ne s’en serait pas tenu à la conquête de ce fort (William- Henry), et que rien ne l’aurait empêché d’aller au fort Lydius. Mais, subordonné à M. le marquis de Montcalm, il n’a pu suivre son zèle Or cette affirmation semble purement gratuite. Nous avons sous les yeux la correspondance de Lévis : lettres au ministres, lettres à ses anciens généraux, lettres intimes à son cousin, le duc de Lévis-Mirepoix ; il ne s’y trouve pas une ligne, pas un mot, qui corroborent l’assertion de Yaudreuil. Au contraire, nous voyons qu’à la date du 4 septembre il écrit de Carillon à M. de Mirepoix ce passage significatif : “Nous avons des gens qui, de leur cabinet, font continuellement des projets hardis, pour ne pas dire téméraires, dont l’exécution est toujours difficile ; et si nous n’avions pas affaire à des troupes faibles et timides, nous ne pourrions pas nous flatter des succès que nous avons... Chouaguen a été pris par l’opération du Saint- Esprit comme nous venons de prendre le fort George ; et Dieu veuille que notre bonheur ne nous abandonne pas si la guerre continue ! ” 1 2 Cette allusion aux straté-
1 — Lettres de Lévis, p. 136.
2 — Quels que fussent les sentiments réels de Lévis envers Vaudreuil, il eut l’art de ne point froisser ce dernier, et de conserver ses bonnes grâces. Comme il n’était qu’au second plan dans le commandement des troupes, il se trouvait moins exposé à offusquer le gouverneur, et ses remarquables qualités de diplomate firent le reste. Dans sa correspondance
gistes en chambre, qui, de leur cabinet, font des projets téméraires et d’exécution difficile, ne vise-t-elle pas évidemment Vaudreuil et son obstination à vouloir faire tenter l’aventure de Lydius ? Ces lignes, écrites par Lévis à son parent, indiquent qu’il pensait comme Montcalm au sujet des conceptions militaires de Vaudreuil. Le style pouvait être différent, mais la pensée était semblable.
Toute cette lettre du 18 août, écrite par le gouverneur au ministre de la marine, était pleine de dénigre-
avec les ministres, pendant qu’il critique Montcalm, Vaudreuil ne cesse de louer et de recommander Lévis. C’est ainsi qu’après la campagne de William-Henry, il sollicite pour celui-ci le grade de maréchal de camp, le même grade que celui de Montcalm. “ J’ai l’honneur de vous rendre compte, écrit-il au ministre de la marine, que je n’ai pu refuser à la justice que je dois aux services et au zèle de M. le chevalier de Lévis d’écrire à M. de Paulmy pour l’engager à lui procurer le grade de maréchal de camp... J’observe à M. de Paulmy qu’il peut y avoir deux maréchaux de camp dans la colonie sans aucun inconvénient, et qu’au contraire il en résulterait un très grand bien , En effet, Monseigneur, M. de Lévis serait toujours sous les ordres de M. le marquis de Montcalm, qui, par la part qu’il vient d’avoir aux grâces du roi, se trouve décoré du cordon rouge. D’ailleurs l’augmentation de grade de M. de Lévis ne pourrait que flatter les Canadiens et les sauvages et faire en même temps impression à nos ennemis ”. ( Vaudreuil à M. de Moras, Montréal, 16
septembre 1757).
On voit par la correspondance de Lévis qu’il faisait en ce moment les plus actives démarches pour se faire nommer maréchal de camp. Il écrivait dans ce but à MM. de Paulmy» de Maillebois, de Soubise, à madame la maréchale de Mirepoix. Montcalm, toujours zélé pour faire valoir ses lieutenants, appuyait fortement la démarche du chevalier.
ment contre Montcalm. M. de Vaudreuil se plaignait que son frère, M. de Rigaud, n’eût pas obtenu la latitude de se distinguer davantage. Il prétendait que, si Montcalm eût fait appuyer M. de Villiers, celui-ci eût pu prendre le camp retranché, quand il repoussa, le 7 août, une sortie de l’ennemi. Or Montcalm et Lé vis avaient tous deux constaté, après une reconnaissance, qu’il était impossible de forcer ces retranchements l’épée à la main. Ce qui était encore plus grave, le gouverneur insinuait que Montcalm pouvait être indirectement tenu responsable du massacre.
Ici il importe de citer textuellement : “ M. le marquis de Montcalm a pris seul les précautions qu’il a cru convenables ; il ne s’en est rapporté qu’à lui-même, et peutêtre que cela ne serait point arrivé s’il avait voulu charger M. de Rigaud, les missionnaires, les officiers et interprètes, du soin de contenir les sauvages, mais il était si prévenu qu’il n’avait confiance qu’en lui.” Ceci était vraiment odieux et inique. Montcalm avait fait précisément ce que Vaudreuil l’accusait d’avoir omis. Il avait stipulé dans la capitulation même que les “ officiers et interprètes attachés aux sauvages,” feraient partie de l’escorte chargée d’accompagner les Anglais au fort Lydius. Le soir, il avait obtenu de plus que deux chefs par nation seraient aussi présents. Tous les documents relatifs à la campagne de William-Henry sont d’accord à établir ces faits. Après ceux que nous avons déjà cités, voici un autre texte très précis : “M.de Montcalm fit commander une escorte, et donna ordre à M. de Saint- Luc de la Corne, commandant les sauvages, et à plusieurs officiers de la colonie entendant leurs langues, de les accompagner afin de les mettre à l’abri
d’insulte de leur part 1.” Il était vraiment inconcevable que M. de Vaudreuil se laissât aveugler par ses préjugés, au point de porter contre le général qu’il détestait une accusation aussi faussement malicieuse.
Elle était de nature à faire d’autant plus de tort à Montcalm auprès du ministère, que déjà les lettres dénonciatrices, écrites par le gouverneur l’année précédente, avaient porté leur fruit. Au département de la guerre, aussi bien qu’à celui de la marine, on pouvait constater la fâcheuse impression produite. La sympathie de M. d’Argenson pour Montcalm en avait-elle été affectée ? Nous ne saurions le dire. Mais ce qui est certain, c’est que M. le marquis de Paulmy, devenu ministre en titre, s’en préoccupait. En effet, peu de jours après son retour de la campagne de William-Henry, Montcalm recevait de lui une lettre, qui, sous les formules d’une courtoisie raffinée, où excellaient les hauts fonctionnaires de cette époque, contenait des conseils significatifs. “ Il est bien important, écrivait le ministre, que les officiers des troupes de terre qui sont en Canada vivent en bonne union avec ceux de la colonie. Il est à craindre que les premiers ne traitent les Canadiens avec hauteur et dureté, et surtout il serait de la plus grande conséquence que les sauvages n’en fussent pas contents. Sa Majesté m’a chargé de vous recommander de vous employer en tout ce qui peut dépendre de vous à établir, entre les troupes qui sont à vos ordres et les habitants du pays, des sentiments d’amitié et d’intelligence, sans lesquels on ne peut espérer qu’ils concourent ensemble, avec toute
1 — Détail de la campagne de 1757, du 4 juillet au 4 septembre ; Arch. prov. Man. N. T, 2ètne série, vol. 13. 1
l’ardeur désirable, au succès des expéditions que vous aurez à entreprendre. Comme l’exemple que vous donnerez est, sans difficulté, le moyen le plus puissant dont vous puissiez vous servir pour faire connaître aux uns et aux autres la manière dont ils doivent se conduire, vous ne pouvez montrer trop de douceur et d’affabilité en toute occasion tant aux Canadiens qu’aux sauvages. Il est surtout essentiel de ménager ceux-ci dont le service est indispensablement nécessaire pour nous donner des connaissances du pays, et des avis de la marche et des dispositions de l’ennemi ; et on ne peut parvenir à se les attacher solidement, qu’en témoignant faire cas de leur bravoure dont ils sont jaloux, en donnant des louanges à la petite guerre qui est en usage parmi eux, en accoutumant vos troupes à s’y exercer quelquefois au moyen de quelques volontaires entremêlés avec eux, enfin, en rendant à tous la justice la plus scrupuleuse sur ce qui aura été promis, et en évitant, dans le partage du butin, de donner des préférences qui puissent causer des jalousies et mécontenter des alliés du secours desquels la colonie ne peut se passer. Je vous ai vu si plein de ces principes quand vous êtes parti pour vous embarquer, que je ne doute pas qu’ils se soient fortifiés en vous depuis que vous en aurez reconnu la vérité et l’importance par vous-même, et que vous ne vous portiez d’inclination à remplir les intentions de Sa Majesté à cet égard 1 ? La leçon était voilée d’euphémismes diplomatiques, mais elle n’en était pas moins réelle ni moins désagréable à recevoir.
1 — Lettres de la cour de Versailles , p. 63 ; M. de Paulmy au marquis de Montcalm , 10 avril 1757.
M. de Moras avait cru, lui aussi, devoir écrire à Montcalm sur le même sujet. Mais vu qu’il n’était pas son ministre spécial, et qu’il y avait entre eux des relations personnelles assez intimes, ses avis revêtaient une forme peut-être encore plus bienveillante. Toutefois, il n’y avait pas à s’y tromper, et toutes les habiletés de langage ne pouvaient dissimuler les reproches discrets de la communication ministérielle. Montcalm était trop intelligent pour ne pas saisir le sens et la portée réelle de passages comme ceux-ci : “ Sa Majesté est persuadée que vous serez également attentifs l’un et l’autre ” — c’est-à-dire le gouverneur et le général — “ à éviter tout ce qui pourrait altérer la confiance réciproque, et vous pensez trop bien tous deux pour ne pas vous occuper de tout ce qui peut l’affermir de plus en plus. Tant que cette bonne intelligence subsistera, on n’aura à craindre ni division, ni altercation entre les troupes de terres et celles de la colonie, et l’on ne trouvera dans ces différents corps que du concert et de l’émulation pour concourir à l’exécution de toutes les expéditions auxquelles ils seront employés. L’expérience de la dernière campagne” — celle de 1756 — “ a dû vous faire connaître de quelle utilité les Canadiens et les sauvages peuvent être dans tous les mouvements qu’il peut y avoir à faire. On peut compter solidement sur la valeur des Canadiens et même sur leur zèle et leur bonne volonté, lorsqu’on les traitera de manière à ne pas les dégoûter. Leur situation mérite par elle-même des ménagements, et leur caractère enseigne peut-être davantage. La fermeté est quelquefois nécessaire avec eux ; mais une douceur éclairée, qui en général est toujours plus propre à faire respecter
l’autorité, doit particulièrement réussir à leur, égard. Pour ce qui concerne les sauvages, vous avez dû vous apercevoir que, s’il convient de ne pas enfler leur présomption naturelle, surtout par rapport aux secours qu’ils pourront vous donner, il est en même temps important de se prêter jusqu’à un certain point aux fantaisies qui souvent les déterminent ; il faut beaucoup de patience pour en tirer parti. ” Après cette dissertation sur la manière de conduire les Canadiens et les sauvages, sur la prudence et la modération qu’il fallait observer, le ministre se hâtait d’ajouter que tout ce discours ne s’adressait nullement à Montcalm lui-même. “ Ce n’est point au reste pour vous, disait-il, que je fais ces observations générales sur la conduite qu’on doit tenir avec les Canadiens et avec les sauvages ; je ne suis point en peine que vous n’ayez déjà acquis la confiance des uns et des autres. Mais il est venu des relations particulières du Canada, suivant lesquelles il paraît que certains officiers de terre les ont usés en plusieurs occasions d’une façon trop dure pour les uns et pour les autres. Il est de la plus grande importance que vous teniez la main à ce qu’ils se comportent tous de manière à effacer les impressions qui ont été prises à cet égard.” 1
1 — Lettres de la Cour de Versailles, p. 69: M. de Moras au marquis de Montcalm, 27 mai 1757. Cette lettre ne parvint à Montcalm que le 7 février suivant, par voie de Louisbourg. (Journal de Montcalm, p. 330). Mais nous la mentionnons ici, ainsi que la réponse du général, pour ne pas revenir sur ce sujet des communications ministérielles relatives à la direction des Canadiens et des sauvages.
On conçoit facilement quels durent être les sentiments de Montcalm en recevant ces lettres. Il en fut sensiblement affect é.1 Evidemment on l’avait desservi auprès des ministres. D’où partaient les dénonciations ? Il l’ignorait encore. Mais, quelles que fussent leur origine, il voyait bien qu’à Versailles on leur avait donné créance. Malgré la peine qu’il en ressentit il se défendit avec un calme qui dut lui coûter quelque effort. Les sages avis que vous me donnez, écrivit-il au ministre de la guerre, me prouvent l’occupation où vous voulez bien être que je réussisse dans ma mission. Vous pouvez assurer le roi que ce que vous me recommandez de sa part si étroitement est suivi exactement de la mienne ; aussi j’ai acquis au dernier point la confiance du Canadien et du sauvage. Vis-àvis les premiers, quand je voyage ou dans les camps, j’ai l’air d’un tribun du peuple ; mes succès, que tout autre aurait eus, et la grande connaissance des mœurs des sauvages, l’attention que j’ai vis-à-vis d’eux, m’ont attiré leur affection. Elle est si grande qu’il y a des moments où peut-être mon général en est étonné. Il est né en Canada et son système et celui de ses amis a toujours été de dire que son nom seul suffisait pour attirer la confiance des nations. Je croirais aujourd’hui être aussi sûr du mien. Les officiers de la colonie m’estiment, me considèrent, me croient juste, sévère, et plusieurs me craignent, mais ee n’est ni un Villiers, ni Contrecœur, ni Ligneris, ni bien d’autres. A l’égard de nos troupes, j’ai établi la plus grande harmonie politi-
1 — Lettre de Bougainville à Madame Hérault, 20 février
que. Il n’y en aura jamais d’autre entre nos officiers et les leurs. Il n’y a rien à désirer sur cet article, de notre côté, car nous faisons tous les frais et litière de prévenances. Nos officiers ne sont pas tous en état d’aller avec les sauvages, et le gouverneur général ne se soucie pas que j’en envoie souvent, il voudrait que ça fût au moins un mérite exclusif pour la Colonie ; cependant j’en envoie de temps en temps et je les choisis bien. M. de la Rochebeaucour se fait une grande réputation dans ce genre, il va être à son cinquième détachement. Quoiqu’il n’y ait qu’une partie de nos officiers en état d’aller à la guerre avec les sauvages, tous ont l’attention de les traiter dans les camps avec beaucoup de douceur et d’affabilité. Pour nos soldats, ils sont comme frères avec le Canadien et le sauvage, qui les estiment beaucoup plus que les soldats de la colonie, appelées troupes détachées de la marine. Yis-à-vis ces dernières troupes, qui sont bonnes mais qui sont mal tenues, nos soldats n’ont pas assez d’estime et de respect pour leurs officiers. Aussi, et j’ai toujours omis de vous en rendre compte, j’ai bien vite tenu un conseil de guerre et fait pendre, le 14 du mois dernier, un caporal de la Sarre qui avait manqué à un officier de la colonie 1. Voilà l’exacte vérité. Je ne néglige rien pour plaire à mon général et mériter sa confiance. La lettre que vous lui avez écrite, où vous parlez de tout ce que j’ai écrit d’avantageux pour son frère, a fait un effet merveilleux, et si M. de Moras, de qui je n’ai pas encore
1 — u On a cassé la tête à un soldat de la Sarre, qui avait manqué au sieur de Langy, officier de la colonie.” ( Journal de Montcalm), 14 août 1757.
reçu de lettre, et qui, dans ses dépêches ne lui a pas encore parlé de moi, lui en parle jamais de façon à lui inspirer de la confiance, le service du roi en ira mieux.” Après avoir ainsi répondu aux observations du ministre de la guerre, Montcalm, dans cette même lettre, faisait l’éloge de ses lieutenants, MM. de Lévis et de Bourlamaque, “ le premier infatigable, courageux, bonne routine militaire ; le second, homme d’esprit, de détail, ayant gagné furieusement de l’hiver et de cette campagne, dans l’esprit de tout le monde ”, Il demandait pour eux de l’avancement, et disait aussi un mot de ce qui le concernait lui-même. Ne dissimulant pas son vif désir d’être nommé lieutenantgénéral, il écrivait : “ Je vais être dans ma trentesixième année de service, je date de 1721 ; je suis le seul maréchal de camp commandant en chef un corps de troupes et de petites armées à 1,500 lieues, ayant fait deux campagnes avec succès et deux sièges ”. Cependant il voyait une objection ; si on le faisait lieutenantgénéral, il se trouverait aux ordres d’un capitaine de vaisseau — c’était le grade de M. de Yaudreuil. 1 La difficulté pourrait être tournée en nommant celui-ci chef d’escadre, ou grand-croix de l’ordre de Saint- Louis. “ Si je n’avais pas de l’âge, ajoutait Montcalm, je désirerais moins le grade, mais il faut qu’un homme de condition qui sert de son mieux son maître, et qui, au retour d’Amérique, ira en Afrique, si l’on en a envie, aie l’espoir de parvenir à tout en vieillissant. Au reste, que l’on, me fasse ou ne me fasse pas lieutenant- général, même
1 — Il avait reçu ce grade ad honores, n’ayant jamais servi sur mer.
zèle pour le service, même attachement pour mon ministre Et il terminait ce qu’il avait à dire sur ce sujet par cette phrase caractéristique : “ Que la considération de ce qui me regarde n’arrête jamais l’avancement des officiers supérieurs qui sont sous mes ordres ”.
Dans sa réponse au ministre de la marine, Montcalm tout en restant très mesuré, montrait peut-être davantage combien vivement il ressentait les imputations dont lui et ses troupes étaient l’objet. “ Vous m’exaltez, disait-il, la valeur des Canadiens, vous me donnez des leçons sur la conduite à tenir vis-à-vis d’eux et des sauvages. Vous ajoutez avec bonté, que ce n’est pas par rapport à moi ; mais que des relations particulières parlent de la dureté avec laquelle quelques-uns de nos officiers traitent les uns et les autres. Je me suis bien gardé de montrer cette lettre ; elle aurait affligé nos officiers, qui ne sont que trop persuadés, et ce n’est pas sans fondement, qu’on n’est occupé dans la colonie, par un esprit de basse jalousie, qu’à les dépriser. Ces imputations sont fausses. Ces relations dont vous me parlez, Monseigneur, ont été écrites par des personnes aussi mal instruites que mal intentionnées. J’en appelle à M. le marquis de Vaudreuil et à M. Bigot, qui m’ont parus peinés de votre lettre, et qui m’ont assuré l’un et l’autre qu’ils vous détromperaient.” En lisant cette dernière phrase, le ministre dut sans aucun doute la ponctuer d’un sourire. Vaudreuil le détromper, lorsque lui-même était l’accusateur ! A ce moment, Montcalm, malgré les divergences qui s’étaient produites, ne soupçonnait pas, évidemment, quelle animosité ressentait contre lui le gouverneur. Et, dans sa loyauté, il ne supposait pas que celui-ci pût man-
quer de sincérité au point de s’engager à dissiper des impressions qu’il aurait lui-même fait naître.
Après ce candide appel à la caution de MM. de Vaudreuil et Bigot, le général poursuivait : “ Les Canadiens et les sauvages se louent du petit nombre de nos officiers qui ont été avec eux, et M. Pouchot, capitaine au régiment de Béarn, qui a commandé à Niagara, est regretté par les derniers. Pour ce qui me regarde personnellement, je ne changerai point de conduite. Le Canadien, le simple habitant, me respecte et m’aime ; pour ce qui est des sauvages, j’ose croire avoir saisi leur génie et leur mœurs. Je dois peut-être plus leur confiance à mes succès qu’à mes faibles talents ; mais, dans ce moment-ci j’ose assurer que, même dans les pays d’En-Haut, mon nom seul fera autant d’impression que ceux que l’on croît l’idole de ces peuples. Ils ont pour principe de considérer autant le chef de guerre que le chef de cabane. A l’égard de la valeur canadienne, nul ne leur rend plus de justice que moi et les Français ; mais une nation accoutumée à se vanter aura beau s’exalter elle-même, je n’aurai jamais la malheureuse confiance de M. Dieskau ; je ne les emploierai que dans leur genre, et je chercherai à étayer leur bravoure de l’avantage des bois et de celle des troupes réglées ; par ce mot, j’entends les troupes de terre et de la marine que j’estime également ”.
En lisant attentivement ces lettres de Montcalm aux ministres, de même qu’en étudiant son journal et sa correspondance avec ses compagnons d’armes, on finit par se faire une idée assez exacte de ses sentiments et de ses impressions. On a dit qu’il détestait les Canadiens. Cela n’est pas exact. Il aimait notre peuple et
appréciait à leur valeur ses qualités réelles. Nos lecteurs se rappellent ces mots de la lettre qu’il écrivait à M. de Moras, le 11 juillet : “ Quelle colonie ! quel
peuple ! . Ils ont tous foncièrement de l’esprit et du
courage Il avait de la sympathie pour le “ Canadien, le simple habitant ” ; celui-ci de son côté, l’aimait et le respectait, et Montcalm avait raison de se croire et de se dire populaire. Mais il avait peu d’estime pour un grand nombre de Canadiens fonctionnaires, et d’officiers du pays. Il critiquait chez eux la vanité, l’esprit de vantardise, la duplicité, le manque de scrupule. Nous croyons qu’il était enclin à trop généraliser, et qu’il lui arrivait de pousser trop loin ses antipathies. Il ne se défendait pas assez du préjugé anticolonial, dont les troupes de ligne étaient certainement affectées, et qui, malgré lui, faisait parfois dévier son jugement. Un historien canadien est souvent blessé dans son amourpropre national, en lisant le journal et les lettres de Montcalm. Les allusions à la fausseté canadienne, à la forfanterie canadienne, à la malhonnêteté canadienne, y reviennent trop fréquemment à notre gré. Et nous avons le droit de trouver que l’humeur et l’esprit caustique s’y donnent trop facilement carrière au détriment des enfants du sol. Mais il ne faut pas, à cause de cela, taxer d’injustice et de prévention aveugle toutes les appréciations sévères de Montcalm. Hélas ! nous sommes forcés d’en convenir, il avait sous les yeux des spectacles bien de nature à irriter une âme honnête et un esprit clairvoyant : l’incapacité prétentieuse, la cupidité insatiable, l’indélicatesse et l’im probité sans vergogne. Et nous ne devons pas nous étonner que les paroles amères aient été promptes à monter de son cœur
à ses lèvres. Sans doute, il fallait distinguer, et Montcalm savait le faire. On retrouve fréquemment sous sa plume l’éloge de M. de Villiers, de M. de Contrecoeur, de M. de Ligneris, de M. de Lanaudière, de M. de Langy, de M. Marin et de beaucoup d’autres officiers canadiens. Mais quand il dénonce les rapines de Cadet, de Péan, de Deschenaux, de tant d’autres concussionnaires, faut-il l’accuser d’injustice parce que ceux-ci étaient nés au Canada ?
Dans le dernier passage de la lettre du général à M. de Moras, que nous avons cité plus haut, il touchait un point délicat, celui de la valeur canadienne. On lui a reproché d’avoir dénigré nos milices. Ceci demande explication. Montcalm tenait pour certain que l’on ne pouvait compter sur elles, comme sur les bataillons de ligne, pour les opérations régulières, les mouvements d’ensemble sous le feu de l’ennemi, les attaques à découvert de retranchements ou de positions fortifiées, non plus que pour les combats en rase campagne, où l’entraînement, la discipline et la tactique peuvent seuls donner à des troupes la solidité et la fermeté nécessaires. Et il avait incontestablement raison. Mais cela ne l’empêchait pas de rendre aux Canadiens pleine justice et de reconnaître leur extraordinaire aptitude comme tirailleurs, comme éclaireurs, pour la guerre d’escarmouche et d’embuscade. En un mot, il ne méconnaissait pas leur intrépidité, il constatait simplement le fait que des miliciens ne peuvent posséder la formation des réguliers. “ En six mois, j’en ferais des grenadiers,’’ disait-il. Mais en attendant, il estimait plus prudent
de ne les “employer que dans leur genre.” Qu’il ait
parfois exprimé cet avis avec une franchise trop abrupte, cela ne change rien au fond de sa pensée.
Dans sa défense en réponse aux lettres ministérielles, Montcalm, cédant au besoin de se justifier, avait-il représenté sous un jour trop favorable son attitude et sa conduite ? Une apologie personnelle est toujours quelque peu suspecte. Celle d’un ami l’est aussi, sans doute, dans une certaine mesure ; mais lorsque ce dernier atteste des faits dont il a été témoin journalier, son témoignage, il nous semble, mérite d’être pesé. Lisons donc quelques lignes d’une lettre écrite par Bougainville à madame Hérault : “ M. de Montcalm a été sensiblement affecté de cette lettre ” — la lettre du 27 mai de M.de Moras — “qu’il s’est bien gardé de montrer aux officiers français. Son effet eût été de produire découragement et querelles. Des écrivains subalternes, ou peut-être les chefs de ce pays \ ont donc en secret décrié des expatriés déjà trop à plaindre et qui ne sont venus ici que pour les secourir ? Je ne ferai point l’apologie de mon général ; sa conduite parle. Simplement, je vous dirai qu’avec le peuple le plus indocile et le plus indépendant il n’a pas fait un exemple de sévérité ; que l’habitant canadien aime mieux marcher avec lui et les Français qu’avec ses propres officiers ; que son nom est aimé et respecté des sauvages; que ces Français, dont vous connaissez la vivacité se sont laissé braver, enlever jusque dans leurs tentes les choses les plus nécessaires à leur subsistance
1 — M. Bougainville, comme on le voit, était plus défiant que son chef, et soupçonnait que MM. de Vaudreuil et Bigot pouvaient être eux-mêmes les auteurs de ces plaintes.
par des barbares qu’ils méprisent, sans en avoir maltraité un seul, tant on leur recommande la patience et tant on leur en donne l’exemple.” 1 Le même Bougainville écrivait aussi à un autre correspondant: “Je puis vous assurer comme témoin oculaire que tout le monde dans ce pays, Canadiens et sauvages, ont été enchantés de cette faveur de Sa Majesté ” (le cordon rouge). “ M. de Montcalm y a gagné tous les cœurs et les nations sauvages ont continuellement son nom à la bouche. Il sait l’art de les gouverner comme s’il avait été élevé au milieu de leurs cabanes. ” 2
Le fait est que la campagne de William-Henry semblait justifier ces appréciations. Sans eau-de-vie, avec son seul prestige personnel, sa seule parole, sa seule influence persuasive, en multipliant les conseils et les conférences, il était parvenu à retenir, à diriger, à faire marcher et participer aux opérations près de deux mille sauvages de trente-deux nations différentes, réfractaires à toute discipline et à toute subordination. Et la violation de la capitulation elle-même était un accident tragique dont les conséquences auraient été beaucoup plus désastreuses, sans l’ascendant qu’il avait su prendre sur ses farouches auxiliaires.
1 — Bougainville à madame Hérault, 20 février 1758.
2 — Bougainville à Monsieur Saint- Laurens, à Versailles, 19 août 1757.