‹ Le marquis de MontcalmChapitre 12 sur 42 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Montcalm descend à Québec. — Les quartiers d’hiver. — Les

bataillons de Berry décimés par la maladie L’automne

à Québec, période d’activité financière Le système

monétaire de la Nouvelle-France. — Naufrage d’un vaisseau marchand. — Mauvaise récolte Montcalm prêche

l’économie et la frugalité Une tournée d’inspection —

Le procès de Vergor et de Villeray. — La correspondance de Montcalm Le régime Bigot. - Une bande d’exploi¬

teurs et de concussionnaires.

Le séjour de Montcalm à Montréal, au mois de septembre 1757, fut de courte durée. Il se vit presque immédiatement obligé de se rendre à Québec, afin d’y inspecter les deux bataillons de Berry récemment arrivés, les huit compagnies nouvelles destinées aux bataillons de la Reine et de Languedoc, en remplacement de celles que les Anglais avaient prises sur Y Alcide et le Lis , et les recrues envoyées pour combler les vides causés par la maladie et les combats. Mais avant son départ, il arrêta avec le gouverneur l’état des prochains quartiers d’hiver. On convint que la Reine hivernerait à Québec; La Sarre à l’Ile- Jésus; Royal-Roussillon à Boucherville, Varennes, Laprairie, Longueuil, Verchères, Contrecœur ; Guyenne à Chambly, Saint-Antoine, Saint-Denis, Sorel ; Languedoc, neuf compagnies de grenadiers à Saint-Augustin, quatre, de la Pointe de Lé vis à Saint- Jean Deschaillons ; Berry, le deuxième bataillon à la côte de Beaupré, le troisième à l’île d’Or-

léans ; Béarn, à Montréal, Lachine, la Pointe-Claire, Sainte-Geneviève, Sainte-Anne.

Après avoir communiqué à M. de Lévis 1 ces arrangements et lui avoir remis les instructions relatives au

mouvement des troupes, à la distribution des compagnies dans les quartiers, aux permissions pour les officiers etc., Montcalm partit pour Québec, où il arriva le 11 septembre. Il y trouva le régiment de Berry dans une assez triste condition. Les deux bataillons avaient débarqué à Québec, le 29 juillet, après une traversée de trois mois. Une maladie épidémique sévissait à bord des navires, et bientôt les hôpitaux se trouvèrent encombrés. L’Hôtel-Dieu reçut cent soixante malades et l’Hôpital général six cents. Les religieuses et le clergé montrèrent un dévouement admirable. Sept hospitalières et quatres prêtres succombèrent au fléau. Mgr de Pontbriand donnait lui-même l’exemple de l’héroïsme chrétien en allant prodiguer ses soins aux pestiférés. Les ravages de la maladie furent désastreux ; en quelques semaines le régiment de Berry perdit trois officiers et deux cents hommes 2.

Lorsque Montcalm arriva à Québec, une vive inquiétude y régnait au sujet de Louisbourg. Des nouvelles

1 — Lévis était arrivé à Montréal le 8 septembre.

2 — Doreil au ministre, 27 septembre 1757 ; Arch. de la G- 1757. — Mgr de St-Vallier et V Hôpital général de Québec, pp. 329-330 — Les deux bataillons de Berry, dont la composition avait été ordonnée pour aller servir aux Indes, comprenaient chacun neuf compagnies de soixante hommes, y inclus la compagnie de grenadiers, et trois officiers par compagnie. Ils avaient laissé quatre-vingt-onze hommes à Louisbourg. Journal de Montcalm p. 303 ; Montcalm au ministre, 18 septembre 1757, Collection de M., IV, p. 132.

de File-royale annonçaient que le 20 août la flotte anglaise se préparait à attaquer celle de l’amiral Dubois de la Motte et à faire une descente. Le général dut sans aucun doute s’efforcer de calmer ces alarmes, car le danger ne lui paraissait pas imminent \ L’événement lui donna raison. On apprit ultérieurement que la flotte de l’amiral Holbourne, battue par une effroyable tempête, n’avait pu rien entreprendre, et que plusieurs de ses vaisseaux s’étaient perdus en mer.

A ce moment de l’année, la capitale de la Nouvelle- France offrait toujours le spectacle d’une extraordinaire activité et d’un grand mouvement d’affaires. Elle prenait “ l’air d’une ville très commerçante et très agiotante, écrit Montcalm dans son journal”. Du premier au vingt septembre, on rapportait aux bureaux du trésorier la monnaie de carte et les ordonnances, qui, à part les espèces, trop peu abondantes, constituaient le système monétaire de la colonie. La monnaie de carte, créée par l’intendant de Meulles, équivalait à nos billets de la Puissance du Canada. Mais, avec l’augmentation des dépenses publiques, l’intendant avait cru devoir recourir à un autre instrument d’échange. Et il avait émis, sous sa seule signature, des ordonnances portant un numéro d’ordre et l’indication de leur valeur nominale, inscrite en chiffres et en écriture. Cartes et ordonnances avaient cours seulement dans les limites du

1 — Montcalm écrivait à Lévis, avec une grande verdeur d'expression : “ De vous à moi, et ne me citez pas : tout le monde fait ici c... dans ses culottes pour Louisbourg ; pour moi, qui ne suis pas naturellement peureux, j’attendrai tranquillement les événements ”. ( Montcalm à Lévis, Québec, le 15 septembre 1757).

Canada. Il fallait donc qu’elles fussent transformées en d’autres valeurs, pour les besoins du commerce d’importation et les relations financières entre la France et la colonie. Ainsi, tous les automnes, on venait présenter au trésorier les cartes et ordonnances que l’on avait en mains, et que l’on voulait convertir en papier commercial valable à l’extérieur. Le trésorier délivrait des bons pour une valeur correspondante. Cette opération préliminaire avait lieu du premier au vingt septembre. Puis, du premier au vingt octobre, ces bons étaient apportés aux bureaux de l’intendant, qui donnait en retour des lettres de change sur le trésorier de la marine, en France. Et avec ces effets de commerce officiels, les négociants et les particuliers se voyaient en état de faire leurs remises dans la mère-patrie et d’y pourvoir à tous leurs paiements, placements ou achats. Jusqu’en 1753, ce système avait donné satisfaction. Mais alors, la déplorable condition des finances françaises et l’augmentation constante des dépenses au Canada firent adopter par les ministres un moyen dilatoire, pour espacer et diviser le paiement des lettres de changes. Ils décidèrent de ne les solder qu’en trois termes. C’est à cette pratique que faisait allusion le passage suivant du journal de Montcalm : “ L’intendant règle les termes des paiements. L’année passée elles étaient données payables d’année en année et par tiers. Cette année il les a données payables en trois ans, savoir: un quart en 1758 ; moitié en 1759; et un quart en 1760. Il a été porté au trésor treize millions, trois cent mille livres ; il faut encore supposer au moins trois millions restant entre les mains des particuliers, compris un million de cartes, cent cinquante

mille livres de billets de castor, huit cent mille livres d’espèces d’or et d’argent, ce qui fait aujourd’hui plus de dix-sept millions, deux cent mille livres, circulant dans un pays où, en 1730, il y avait à peine huit cent mille livres. D’où est donc provenue cette quantité d’argent répandue en si peu de temps ? Des dépenses énormes que le Roi a faites dans la colonie. Du temps de M. Hocquart, lorsque les dépenses du Roi montaient à deux millions, le ministre était embarrassé pour y faire face ; et l’on fut obligé une année de suspendre à cet effet le paiement des rentes de l’Hôtel de Ville de Paris. Aujourd’hui, elles passent neuf millions et la cour n’en est plus étonnée. M. Bigot a su l’y accoutumer ”.

Peu de jours après l’arrivée de Montcalm à Québec, un vaisseau rochellois, la Nouvelle-Société, chargé de vins, d’eau-de-vie et de marchandises, fit naufrage à trois lieues de cette ville. Treize hommes de l’équipage furent noyés. Annonçant cette mauvaise nouvelle à Bourlamaque, le général ajoutait : “ Il y a encore deux bâtiments en rivière. Dieu veuille que ce soit la Liberté Ce navire désiré contenait des caisses attendues impatiemment par lui, et l’habillement de trois mille neuf cents hommes des troupes de terre. On espérait aussi qu’il apportait cinq cents quarts de farine, dont le secours aurait été inappréciable. “ Mais, par une fatalité sans exemple, lisons-nous dans le journal de Montcalm, par ordre de la Cour, on l’a fait décharger sans que l’on puisse en pénétrer la raison. Le ministère aura pensé que ce bâtiment ne pouvant arriver qu’après la récolte, elle aurait été assez abondante pour suppléer à no3 malheurs.” Si tel avait été le motif des bureaux

de la marine, ils avaient été bien mal avisés. Car la récolte au Canada était pire que médiocre. Dès le 24 août, Bigot écrivait à la cour : “ Le Canada est fort heureux ; ses projets réussissent et il bat les Anglais de tous côtés ; mais il est malheureux dans ses récoltes. En voici une qui nous avait donné de grandes espérances et qui sera mauvaise. Il gèle et il pleut depuis quinze jours ou trois semaines. Les blés sont rouillés et échaudés.” Tout cela faisait dire à Montcalm, dans une lettre à Lévis, le 25 septembre : “ Nous allons être bien misérables pour le pain ; on parle de réduction à compter du 1er octobre.” Le lendemain, il revenait encore sur ce grave sujet, et communiquait à son lieutenant les réflexions suivantes : “ Les tristes circonstances où nous sommes exigent de nous et de nos soldats de nous prêter à une grande réduction dans les vivres. Les bataillons qui seront dans les côtes continueront à être nourris chez l’habitant. Comme l’habitant lui-même n’aura pas de superflu, il faudra que nos soldats se prêtent à vivre comme eux. Les bataillons et les troupes qui seront le plus à plaindre, seront celles destinées à tenir garnison dans les villes de Québec et de Montréal. Monsieur l’intendant vient de me démontrer la triste situation de la colonie jusqu’à l’arrivée des secours de France. Tout ce qui habite Québec est réduit au quarteron, à commencer par moi ; les Acadiens qui sont sans ressources, sont réduits à la demi-livre, et nos soldats le seront, à commencer du 12 octobre, à une livre de pain, un quart de lard et quatre onces de pois.”

Cette terrible question des vivres était redevenue la grande préoccupation des chefs de la colonie dans l’automne de 1757. Le marquis de Yaudreuil étant arrivé

à Québec le 13 octobre, il réunit immédiatement en conseil MM. de Montcalm, Bigot, Péan et le munitionnaire Cadet. L’intendant soumit un exposé de la situation. Le munitionnaire n’avait que quinze cents quarts de farine ; les recherches sur la côte du sud ne produiraient que deux mille quintaux ; le gouvernement de Montréal n’en pourrait fournir plus de six cents à celui de Québec. Il fut donc décidé qu’à commencer du 1er novembre le soldat recevrait la distribution suivante, tous les huit jours: une demi-livre de pain par jour et un quarteron de pois, six livres de bœuf et deux livres de morue pour huit jours. En décembre on commencerait à donner du cheval, et on continuerait en janvier et février. On garderait le lard pour l’arrière-saison. Dans ce conseil, Montcalm fit plusieurs propositions fort judicieuses ; par exemple, de disperser les soldats dans tous les villages où il n’y en avait pas, et de faire le pain, qui serait ainsi moins blanc, mais plus abondant, avec le gruau et la plus grande partie du son. Il émit aussi l’avis que le gouverneur général, l’intendant et luimême devaient donner l’exemple du retranchement des tables et de la frugalité, et se déclara déterminé à adopter cette ligne de conduite.1 Le lendemain de cette importante réunion, le général écrivait à Lévis : “ Vous trouverez ci-joint, mon cher chevalier, une lettre ostensible, et pour être communiquée aux lieutenants-colonels. Celle-ci est pour vous seul. J’ai ouvert hier l’avis du retranchement des tables. M. de Vaudreuil l’a adopté et a promis de donner l’exemple. Toute la

1 — Journal de Montcalm , p. 309.

colonie applaudit; l’intendant pas trop. Il aime le faste, et ce n’est pas le cas. J’ai été d’avis d’un seul service, conformément à l’article 16 de l’ordonnance. J’ai été d’avis qu’il ne fallait de tout l’hiver, ni bals, ni violons, ni fêtes, ni assemblées. J’ai donné, hier, mon dernier grand repas, où j’avais nos puissances et cinq dames. Il a été splendide par le goût, la profusion et un double service d’entremets. J’aurai demain dix personnes, avec un potage, quatre grosses entrées, une épaule de veau, une pièce d’entremets froid, le tout servi ensemble, le bouilli relevant la soupe. Et voilà mon plan fait pour tout l’hiver. Je vous exhorte, comme votre ami, à n’avoir qu’un gro.s dîner bourgeois, à un seul service, pour les officiers arrivant des quartiers; ni violons, ni bals, ni fêtes ”. 1 Cette lettre faisait honneur à Montcalm. Il y tenait le langage d’un chef éclairé et d’un véritable patriote. La lettre “ ostensible ”, pour les lieutenants-colonels, que mentionnait le général, partait de la même inspiration. Voici comment elle débutait : u Nous allons nous trouver, monsieur, dans les circonstances les plus critiques par le défaut de vivres. Nous manquons de pain cette année ; les moyens que l’on va prendre pour y suppléer nous feront manquer de viande la prochaine. Quelque difficultés que les troupes qui sont dans les côtes éprouvent pour vivre chez l’habitant, leurs soldats seront encore moins à plaindre que ceux qui seront en garnison dans les villes. Les temps vont être plus durs, à certains égards, qu’à Prague. Je suis en même temps persuadé que ce va être le beau moment de gloire pour les troupes de

1 —Montcalm à Lévis , Québec, 14 octobre 1757.

terre, sûr d’avance qu’elles se prêteront à toutavecle meilleur ton, et que nous n’entendrons aucunes plaintes, ni jérémiades, sur la rareté des vivres, puisqu’il n’y a aucun remède. Ainsi nous allons donner l’exemple de la frugalité nécessaire par le retranchement des tables et de la dépense, et qu’au lieu de se piquer de bonne chère, de dépenser et de régaler, comme fait l’officier français accoutumé à penser avec autant de noblesse que de générosité, celui qui vivra, si j’ose le dire, le plus mesquinement, et qui par là consommera le moins, donnera les marques les plus sûres de son amour pour la patrie, pour le service du Roi, et sera digne des plus grands éloges Cet éloquent et généreux appel était bien de nature à raviver dans l’armée l’esprit de dévouement et de sacrifice.

Trois jours avant l’arrivée de M. de Vaudreuil, Montcalm était allé faire une tournée d’inspection sur la côte nord, de Québec au Cap Tourmente, accompagné du pilote Pellegrin, de MM. de Montbeillard 1 et de Bougainville. Il voulait constater comment la capitale pourrait être défendue de ce côté, en cas d’invasion. Il se convainquit qu’une batterie, érigée au Cap Tourmente, rendrait extrêmement dangereux le passage à cet endroit d’une flotte anglaise, qui devrait inévitablement subir son feu pendant près d’un quart d’heure. Entre ce cap et Montmorency, il n’y avait pas d’endroit favorable à un débarquement. Le Sault était une infranchissable barrière. De la rivière Montmorency à Québec, une ligne de redoutes protégerait efficacement le rivage.

1 — M. de Montbeillard, officier du corps royal d’artillerie , était arrivé au Canada le printemps précédent.

Un ouvrage défensif à l’Hôpital général, et des lignes s’étendant de ce poste à la [Côte d’ Abraham et à la Basse-Ville, mettraient Québec en état d’être défendu par trois ou quatre mille hommes. Le meilleur moyen de protéger cette place était d’empêcher l’ennemi d’en approcher.

Un des objets du voyage de M. de Vaudreuil à Québec était le procès que la Cour avait ordonné de faire à MM. de Vergor et de Villeray, commandants des forts de Beauséjour et de Gaspareau, qu’ils avaient rendus aux Anglais en 1755. Ils étaient accusés d’avoir manqué à leur devoir militaire, en ne faisant pas une défense suffisante et en compromettant l’honneur du drapeau. Il semble que l’accusation fût fondée, au moins quant à la capitulation de Beauséjour. Nous lisons dans un document important, intitulé Mémoire du Canada 1, les lignes suivantes : “ Le fort de Beau-

1 — Ce manuscrit que nous avons sous les yeux, est inédit. Cependant il nous offre à peu près le même texte que les fameux Mémoires sur les affaires du Canada , du sieur de C., publiés par la Société littéraire et historique de Québec en 1838. Mais il contient des variantes nombreuses et des additions considérables. L’original de ce “ Mémoire du Canada” esta la bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. M. l’abbé Verreau en avait obtenu une copie par l’intermédiaire de lord Dufierin, lorsque cet ancien gouverneur du Canada, était ambassadeur d’Angleterre auprès du tzar. Et un prêtre français, résidant à Saint-Pétersbourg, en a fait dernièrement une autre copie, dont nous avons la bonne fortune de pouvoir nous servir, grâce à l’obligeance de M. l’abbé Lindsay, qui en est devenu le possesseur. Les détails que nous donnons ici au sujet du procès Vergor, sont empruntés au Mémoire du Canada, et ne se trouvent pas tous dans les Mémoires sur les affaires du Canada, du sieur de C., imprimés en 1838.

séjour était susceptible de défense. M. de Vergor pouvait en imposer à Moockton ; il ne s’agissait pour lui que de plus de prudence et de capacité... Il a rendu une place qu’il pouvait aisément faire sauter, l’ennemi en étant éloigné de soixante toises. Moockton désespérait de la prendre aussi vite ; mais dès qu’il sut ce que M. de Vergor faisait, et quelle était sa capacité, il ne voulut même pas exposer son monde, ni ne daigna tirer un seul coup de canon, sachant bien que quelques bombes suffisaient.” D’après l’auteur du Mémoire que nous venons de citer, le procès contre M. de Vergor fut conduit de manière à faire acquitter sûrement ce dernier. “ M. de Vaudreuil, écrit-il, avait bien de la peine à le faire, étant gagné par les parents et amis de M. de Vergor, surtout par l’intendant. La Cour en lui réitérant l’ordre, le mit dans la nécessité absolue d’obéir... Pour instruire ce procès, M. de Vaudreuil choisit l’officier de la colonie le moins capable, et le plus aisé à persuader de faire ce que l’on voudrait. Ce fut Blury de Sermonville, capitaine aide-major de Montréal, homme sans expérience, sans nulle connaissance, et enfin le moins en état de conduire une telle procédure. M. de Villeray, impliqué dans ce procès, était bien capable de faire condamner M. de Vergor; mais il n’avait point d’appui. Il présenta un mémoire où toute la justice de sa cause était dans tout son jour. Ce mémoire attaquait M. de Vergor par les endroits les plus délicats, et, en l’admettant, il eût fallu juger autrement qu’on a fait. L’on fit pressentir à M. de Villeray que son sort dépendait de celui de M. de Vergor. On fit faire par lui un autre mémoire, et on changea par ce moyen la face de cette affaire. M. Blury de Sermonville interrogea M.

de Vergor suivant la forme ; mais les réponses de ce dernier furent accommodées pour le plus grand avantage de son innocence. Les personnes que l’on choisit pour déposer furent gagnées ou avait intérêt à l’absolution de cet officier. On alla même jusqu’à déchirer ses réponses ; car on ne pouvait prendre trop de précautions, son insuffisance et son peu d’esprit étaient à eux seuls capables de le faire condamner.

Le conseil de guerre fut tenu les 22 et 24 octobre. Il était composé de M. de Yaudreuil, président ; de MM. Bigot, intendant ; de Longueuil, lieutenant de roi à Québec ; de Montreuil, aide-major-général ; de Trivio, commandant du bataillon de Berry, et lieutenant-colonel ; de Noyelles, major des Trois-Rivières ; d’Aiguebelles, capitaine des grenadiers du régiment de Languedoc; Dumas et Saint- Vincent, capitaines de la colonie ; de Sermonville, aide-major de Montréal, faisant fonctions de procureur du Roi. Montcalm avait refusé d’en faire partie. Dans une lettre à Lévis, datée du 24 octobre, il annonçait en ces termes le résultat du procès : “ On a ce matin renvoyé absous Vergor et tous les officiers de Beauséjour, ordonné une continuation d’information contre Villerav, l’oncle de madame de Marillac. Il sera absous après-demain, l’information n’étant pas en état. Entre nous, c’est des deux commandants le moins coupable ; mais on voulait le sacrifier. Il a trouvé un avocat de ma connaissance 1 qui a donné une tournure et fait son mémoire... Les juges ont bien jugé suivant l’information ; mais entre

1 — Tout probablement Bougainville, qui avait été reçu avocat au Parlement.

nous, on s’est plus mal défendu qu’à Chouaguen et au fort George. C’est de Beauséjour que je parle, car pour Gaspareau le seul tort c’est de ne s’être pas retiré en le brûlant; et vous, brûlez ma lettre M. deVilleray fut effectivement acquitté le 28 octobre.

Les mois de septembre et d’octobre étaient toujours pour Montcalm une époque de grande activité épistolaire. Les vaisseaux du roi et les bâtiments de commerce retournaient en France, et il fallait en profiter pour expédier les écritures avant la fin de la navigation. Le général se mettait alors et mettait ses secrétaires aux travaux forcés. “ J’ai écrit comme saint Augustin, disait-il un jour à Lévis, et j’ai tant travaillé que j’ai gagné mal à la gorge, hémorroïdes et clou à la joue... On court avec nos paquets et ceux de monsieur le général après les deux vaisseaux qui sont partis ce matin ; on les attrapera.” Et ailleurs : “ J’achève cette lettre qui a été, ce matin, interrompue vingt fois par des ennuyeux oisifs, qui trouvaient fort extraordinaire que je ne fusse, pas visible, ayant eu à écrire par triplicata : neuf lettres au Paulmy, avec divers mémoires, dix au Moras, soixante et quinze, au moins, par duplicata, à des particuliers.” On envoyait alors souvent lettres et mémoires en duplicata ou triplicata, par des navires différents, afin d’être plus sûr qu’une copie au moins échapperait aux périls de l’Océan, plus grands, en temps de guerre, et parviendrait à son adresse.

A peine arrivé à Québec, en septembre 1757 \ Montcalm écrivait à madame de Saint- Véran : “ Je suis ici, ma mère, depuis deux jours, accablé d’affaires de tout

1 — Montcalm à madame de Maint- Véran, 13 septembre 1757.

genre et d’écritures dont la tête me bout, parce que deux vaisseaux de guerre, qui ne devaient partir que dans cinq ou six jours, partent demain. Ma santé est très bonne, quoique épuisée de travail; je voulais vous écrire fort longuement sur bien des choses, ce sera à la fin de la campagne... J’embrasse ma fille, la très chère, que j’aime tendrement, dont je suis fort occupé, et vous pouvez l’assurer que je n’ai pas en vérité le temps de m’occuper des dames, quand même j’en aurais envie. J’ai reçu toutes les commissions de Montpellier, hors les saucissons ; j’ai perdu un tiers des provisions de Bordeaux ; les Anglais les ont prises sur le Superbe, et j’ai raison de craindre pour tout ce qu’on m’envoie de Paris, à bord du vaisseau appelé : la Liberté. Je m’endette ici, baste ! que je vive, je ne m’en embarrasse pas. Je vous aime tendrement, ma mère. ” Nous avons vu plus haut que la Liberté arriva sans encombre. Montcalm faisait ici allusion aux envois qu’il avait mentionnés à sa femme dans sa lettre du 6 juillet, dont nous avons déjà donné des extraits. Il lui écrivait alors : “ J’ai reçu, ma très chère, par la voie de MM. Gradis et compagnie le numéro 13 en date du 28 novembre, d’où je vois qu’il y a onze numéros en arrière, pris ou perdus, ou qui arriveront avec les paquets de la cour... Mes provisions de Montpellier et de Bordeaux ont été chargées sur plusieurs vaisseaux, tous sont arrivés ; le Robuste a essuyé un furieux combat et est rentré dans nos ports. Point de nouvelles du Superbe et de la Renommée, sur lesquels on aura chargé le reste. Voici d’avance le mémoire pour l’année

prochaine... 1 J’adresse la première de cette lettre à ma mère. Il n’y a pas une heure dans la journée que je ne songe à vous, à elle et à mes enfants. J’embrasse ma fille, je vous adore, ma très chère, ainsi que ma mère. Mille choses à mes sœurs, je n’ai pas le temps de leur écrire... Mille choses à nos curés. Mon moulin à huile me semble une bonne affaire, et cela m’a fait un grand plaisir, encore que Bougainville a trouvé que nous parlions beaucoup du moulin à huile ”.

Durant ses campagnes, Montcalm ne pouvait écrire aussi fréquemment ni aussi longuement qu’il l’aurait voulu. Quand la fin des opérations lui permettait de s’isoler un peu dans le travail de cabinet, il faisait une revue de sa correspondance. Ainsi nous voyons que, le 23 septembre 1757, il écrit à sa mère : “ Je relis,

1 — Nos lecteurs aimeront peut être à lire les curieux détails de ce mémoire : “ 200 livres de confiture ; 200 bouteilles de vin muscat ; 300 bouteilles de liqueurs ; 100 livres bonnes figues ; 100 livres passerilles ; 30 livres semoule ; je supprime le vermichelly et les macarons ; 2 barils anchois ; 2 barils olives ; 1 baril câpres ; 50 saucissons ; du drap gris pour six habits de domestiques et leurs culottes ; de l’écarlate, idem; du galon petit bordé à l’ordinaire ; 3 caisses, et recommandé de les faire partir par trois vaisseaux différents, contenant chacune un sultan du plus simple (un sultan était un petit coussin rempli de parfums pour mettre au fond d’un coffre à linge); 3 portefeuilles piqués ; douze sachets ordinaires, qui coûtent 10 livres pièce ; 4 dits de Portugal, qui coûtent 40 livres pièce, et de la graine de lavande parce qu’ensuite on en fait d’autre ici. Joignez-y une petite caisse avec quelques pots de pommade d’odeur dans chacune. S’il m’en arrive une je ferai un présent, et s’il m’en arrive trois j’en aurai trois à faire ; mais recommandez bien qu’on mette nommément ces trois caisses dans trois vaisseaux différents.”

ma mère, vos lettres et j’y réponds. Dans la lettre du 10 juin (1756) vous me parlez de la capitation.1 Je n’en paie point comme maréchal de camp ; on n’en paie point dans les colonies, mais vous avez bien fait d’envoyer à Saint- Laurens crainte qu’on ne la voulût retirer sur mes pensions. Je l’ai chargé de retirer mes pensions et je lui envoie pour obvier à tout des blancsseings et des certificats de vie. Ecrivez-lui en et à M. Joly. 2 Mes appointements de colonel réformé, qui se paient de six mois en six mois, m’étaient dûs à mon départ de Paris, à commencer des six premiers mois de 1755; et ma pension de 2,000, échue au premier juin 1755, était en arrière ; l’ordonnance devait s’en délivrer en mai 1756. A la vérité j’avais laissé à payer : à Saint-Amand, tailleur, 1,900 livres : à Duc, tailleur, 2,400 livres; à Santassou 800 livres; 4,100. Au premier janvier 1758, on devrait avoir retiré mes appointements de colonel réformé de 1755 et 1756, ce qui ferait 4,000, sauf les 4 deniers pour livre. Deux années de pension, ce qui déduction pour livres fait 2,900 livres. Actuellement, s’il est mort un commandeur depuis le 11 mars, cela me vaudra mille écus par

1 — La capitation était une taxe par tête ; elle avait été établie durant la guerre de la ligue d’Augsbourg, en 1695. Abolie en 1698, elle reparut en 1701 et fut prolongée indéfiniment en 1715. Montcalm expliquait à sa mère que cet impôt ne s’appliquait pas aux colonies ; et que, servant comme maréchal de camp au Canada, il ne devait pas s’y trouver soumis.

2 — MM. Saint-Laurens et Joly étaient évidemment les chargés d’affaires de Montcalm à Versailles et à Paris.

an à faire retirer... 1 J’ai un grand désir si Dieu me prête vie, de changer mon cordon de couleur. L’ambition naît avec les événements heureux. Sauvé Louisbourg, ce qui ne dépend pas de moi. Je vous réponds de 1758, malgré la triste situation à cause du défaut de pain ”.

On a naturellement parlé au père expatrié des enfants qui lui sont si chers, de la fille aînée, dont une toilette seyante a relevé la grâce ; du fils cadet, qui ressent une noble fierté en lisant dans les journaux le récit des

3 — L’ordre de Saint- Louis avait été institué en 1693 par Louis XIV. Louis XV le confirma en 1719. A l’origine il comprenait 8 grands-croix et 24 commandeurs. Le nombre des chevaliers était indéterminé. Plus tard, sous Louis XVI, on porta à 40 le nombre des grands-croix et à 80 celui des commandeurs. Louis XIV avait doté cet ordre d’un revenu de 300,000 livres. Les 8 grands-croix recevaient une pension de 6,000 livres chacun, les 24 commandeurs, une pension de 4,000 ou 3,000 livres ; et le reste de la dotation annuelle était réparti entre les chevaliers, par pensions de 2,000, de 1,500, de 1,000 et de 800 livres. ( Grand Dictionnaire , vol. 10, p. 722).

L’allusion faite ici par Montcalm signifie sans doute qu’à sa nomination au grade de commandeur de l’ordre de Saint- Louis, le 11 mars 1757, toutes les pensions de commandeur se trouvaient attribuées ; et que la disparition d’un de ces dignitaires en rendrait une disponible, et lui vaudrait 3,000 livres de rente.

1 — Le cordon des ordres était un ruban qui soutenait la croix, insigne de ces ordres. Les commandeurs de l’ordre de Saint-Louis — c’était cette distinction que Montcalm venait de recevoir — portaient un ruban rouge en écharpe, de l’épaule droite à la hanche gauche. Mais l’ordre du Saint-Esprit était supérieur à celui de Saint-Louis ; et le nombre des membres était beaucoup plus restreint. Le ruban ou cordon de cet

exploits paternels. Et Montcalm répond: “La robe garnie de blonde doit lui bien faire, car elle est jolie. Le chevalier aime bien à lire la gazette ; je lui en sais gré.”

Il a été aussi question, évidemment, du président Molé, cousin de madame de Montcalm, que l’on voudrait plus empressé à appuyer de son crédit le général. Celui-ci prend la chose assez philosophiquement : “ En tout M. Molé paraît indifférent. Je vais toujours mon train vis-à-vis de lui ; que je vive, j’espère n’avoir besoin que de moi. M. de Paulmy m’écrit d’amitié ! ”

A Montpellier, où Montcalm est si connu, on se réjouit, on s’enorgueillit de ses succès. M. de Saint- Priest, intendant de la province, fait son éloge public dans une séance des Etats : “ Je sais bon gré de l’intérêt que l’on prend de moi à Montpellier, écrit Montcalm. J’ai été très flatté de l’éloge de l’intendant aux Etats.” Puis, passant à un sujet tout différent, il annonce le mariage de son secrétaire, qu’il a fait nommer gardemagasin, et demande si l’on ne pourrait pas lui en trouver un autre : “ Un jeune homme qui saurait bien écrire me serait utile... M. Marcel ne me suffit pas car je suis accablé d’écritures. Si vous en connaissiez quelqu’un, sage, beau caractère (c. a. d. belle main), à manger avec mes gens, envoyez-le, je lui donnerais bons

ordre était bleu — L’ordre du Saint-Esprit avait été créé par Henri III en 1578. Le nombre des chevaliers était de 100: 9 cardinaux ou prélats, portant le titre de chevaliers-commandeurs ; 87 commandeurs laïques ; et 4 grands-officiers, le chancelier, le prévôt-maître, le grand-trésorier et le secrétaire. Chaque commandeur recevait une pension de 1000 écus. Les commandeurs du Saint-Esprit étaient souvent désignés sous le nom de “ cordons-bleus.” C’était un titre ardemment recherché.

appointements et il finirait par faire fortune. Adressezle au sieur Gradis, il me l’embarquera. J’ai été bien aise de l’écriture de mon fils que j’aime.”

Les nouvelles de son cher domaine de Candiac sont toujours pour lui d’un vif intérêt : “ Mon moulin à huile, écrit-il, les réparations du Vistre 1, autant de plasir que le cordon rouge.” Certes, c’était beaucoup dire. La lettre continue ainsi, passant abruptement d’un sujet à un autre : “ C’est joli de prendre des forts, pourvu que cela se soutienne, à la bonne heure. Ma santé est bonne, mais heureusement je suis avec des clous qui se guérissent, suite d’un sang allumé par la fatigue, je suis sûr que cela m’évitera une maladie... La conduite de mon fils bonne. Je voudrais qu’il ne fît pas cette campagne. Mais si, comme disent les gazettes, M. de Mirepoix a une armée, il aura marché. Je vois que vous manquez d’argent et moi aussi. Les réparations nécessaires.” Enfin Montcalm termine cette longue épitre par une description piquante de sa situation : “ Mon rôle est unique; je suis un général en chef subordonné ; donnant le mot, ne me mêlant de rien dans certaines occasions, de tout dans d’autres : estimé, respecté, aimé, jaloux, haï, haut, simple, liant, difficile, poli, dévot, galant, etc., et bien désireux de la paix. J’embrasse la très chère 2.”

Montcalm ne négligeait pas sa correspondance avec la belle-sœur du ministre de la marine, madame Hérault.

1 Le Vistre était un cours d’eau qui passait sur la pro¬

priété de Candiac, et faisait sans doute marcher le moulin. Il s’agissait évidemment de réparer une chaussée.

2 Montcalm à madame de Saint- Véran, Québec, 23 sep¬

tembre 1757.

Le 13 septembre, il lui adressait les lignes suivantes : “ Il part demain, madame, deux vaisseaux de guerre pour Louisbourg ; je les y voudrais déjà, et les deux bataillons de Berry que l’on nous a envoyés ici bien légèrement; et je voudrais aussi être à ce Louisbourg, où un officier principal puisse dire à la sœur du ministre de la marine que je n’ai foi ni au gouverneur, ni au commissaire, ni peut-être même à l’ingénieur si vanté ; je me confie en notre escadre. Ici on a tout l’été remué du canon, fait des travaux; cela coûte. J’ai offert d’y venir passer huit jours, d’y envoyer le chevalier de Lévis, inutile. Mais aussi si le cas y échéait, je les attraperai; je me battrai en dehors et vigoureusement, comme disait le maréchal de Maubourg à Raucoux. Il me paraît cependant qu’une lettre de M. de Moras, mon cordon rouge, ont donné de la confiance pour moi h Cela durera-t-il? Je n’en sais rien. Si monsieur de Moras écrit un mot, et que j’aie quelque lettre de lui approbative dont je puisse faire usage, où il paraisse, comme dans celle de M. Paulmy, que j’ai dit beaucoup de bien des Canadiens et de frère Rigaud, cela ira bien. Il ( Rtgaud ) va être gouverneur de Montréal. Assurez monsieur de Moras qu’il a très bien fait. Cette place vaut onze à douze (mille livres). Il faut la laisser toujours aux officiers de la colonie. Mais ce doit être les colonnes d’Hercule, à moins de talents qu’on ne trouvera ni à frère Rigaud, ni à ceux qui le suivent,

1 — Bougainville écrivait à madame Hérault, le 19 août : “ Il semble que depuis que M. de Moras est en place, M. le marquis de Vaudreuil le traite (Montcalm) avec plus de considération. Je ne parle que de l’extérieur. Puisse-t-il enfin le consulter et suivre ses avis ? ”

d’ici à quelques années. D’ailleurs de braves gens, bien courts de lumières. J’ai acquis la confiance des Canadiens et des sauvages au point d’en donner quelque jalousie. Les gens en place me croient trop honnête homme, et assurément je ne cherche à rien pénétrer. Ah ! si je voulais ne pas faire de dettes ici, je le pourrais. J’en serais peut-être plus aimé et je pourrais en dépenser davantage. Mais je ne changerai en rien de conduite. Je la crois bonne. Faisons bien la guerre. J’aime mieux que monsieur de Moras ou la vente d’une terre paie mes dettes, que d’être de la grande société. Brûlez ma lettre. J’ai très à me louer de M. Bigot. Il est homme d’esprit, travailleur, de la ressource, une dépense aussi noble que grande, il s’occupe bien de ses amis et de leur fortune. Je crois qu’il retournera en France riche, mais il sert bien le roi. Je n’ai pas encore reçu de lettres de M. de Moras. Dans celles que M. le marquis de Yaudreuil a reçues, il ne m’a pas paru qu’il y eût une seule ligne pour moi. Il en viendra apparemment. Ce n’est pas pour moi, c’est pour le public ; il ne faut pas que l’on puisse penser que je ne suis que l’homme du ministre de la guerre, il faut que l’on me croit aussi l’homme du ministre de la marine. D’ailleurs je suis zélé serviteur du roi et conséquemment de tous les deux, et vous pouvez assurer M. de Moras que je suis personnellement le sien. Assurez-le aussi que j’aurai toujours devant les yeux la nécessité de l’union, de la déférence, de la modération, de la patience, de se prêter aux circonstances, aux faiblesses de l’humanité, et à la diversité des caractères. En un mot, puisque j’ai entrepris une carrière épineuse, je veux l’achever comme je l’ai commencée en 1756, et

soutenue en 1757. Je vous parle, madame, avec la liberté d’un soldat qui sait mal farder la vérité.”

Dans cette lettre, Montcalm faisait pour la première fois allusion à ce qu’il appelait “ la grande société C’est peut-être le moment d’expliquer ce que signifiait cette expression ; et ceci nous amènera à rechercher par quelle gradation passèrent les sentiments et les appréciations de Montcalm au sujet de l’intendant Bigot.

En 1757, le système de concussion et de rapine établi par ce haut fonctionnaire, ou organisé dans son entourage, atteignait son point culminant. François Bigot appartenait à une famille de robe ; son père et son grand-père avaient occupé des positions importantes au parlement de Bordeaux. Entré de bonne heure dans l’administration, il remplit les fonctions de commissaire-ordonnateur à Louisbourg, de 1739 à 1745, de manière à provoquer des accusations sérieuses. En 1746 il fut nommé intendant de la flotte lors de l’expédition funeste du duc d’Anville. Et depuis 1748, il était intendant de la Nouvelle-France. Faire fortune le plus promptement possible, tel fut son grand objectif. Avide de plaisirs, joueur et dissolu, fastueux dans ses goûts et poussant l’amour du luxe jusqu’au plus incroyable excès, il lui fallait faire vite beaucoup d’argent pour goûter et épuiser toutes les jouissances de la vie. Avec cela, intelligent, actif, travailleur au besoin, plein de ressources et d’adresse, il savait tourner les obstacles, et rendait de réels services dans les moments difficiles.

Dès son arrivée en Canada il avait fait illicitement le commerce, en société avec les sieurs Gradis, armateurs de Bordeaux, ainsi qu’avec le sieur Bréard, contrôleur de la marine à Québec, qu’il avait intéressé dans

ses négoces afin d’acheter sa complicité! Et ces deux officiers du Roi s’étaient entendus pour le frauder. L’intendant escamotait d’abord les droits de douane, en faisant déclarer marchandises de Sa Majesté celles que son associé de Bordeaux expédiait ici. Il s’arrangeait ensuite pour que les magasins du Roi manquassent toujours des articles qui se trouvaient en abondance dans les cargaisons de Gradis, et il se les faisait offrir en vente par des prête-noms, racolés souvent dans ses bureaux ou ceux du contrôleur. Celui-ci vérifiait complaisamment les factures et marquait des prix fictifs. Enfin Bigot achetait ces marchandises pour le roi à un taux extravagant. Et les associés Gradis, Bréard et Bigot empochaient les plantureux bénéfices. En quelques années, l’intendant réalisa ainsi des gains immenses.

Son exemple fut contagieux. Et l’on vit bientôt autour de lui, et sous son patronage réel, quoique non avoué, se grouper des spéculateurs dont les opérations audacieuses devinrent un scandale public, et soulevèrent l’animadversion générale. Trois hommes, de condition et d’aptitudes diverses, mais unis par l’amour du lucre, formèrent une sorte de triumvirat puissant, qui, grâce à son influence et à son absence de scrupules, réalisa des coups de filets gigantesques. Ils s’appelaient Deschenaux, Péan et Cadet.

Deschenaux était le secrétaire de Bigot. Fils d’un cordonnier de Québec, il apprit la lecture et l’écriture d’un notaire, en pension chez ses parents. Ayant fait de rapides progrès, il put obtenir une place dans les bureaux de M. Hocquart, alors intendant. Celui-ci lui reconnut des aptitudes et utilisa ses services. On dit

cependant qu’il fit un jour à son sujet l’observation suivante : “ Avec ce jeune homme il faut toujours aller bride en mains ; si on la lui lâche, on pourra bien en ressentir des effets funestes. ” M. Bigot, moins circonspect que son prédécesseur, fit nommer Deschenaux écrivain de marine et lui donna sa confiance. Celui-ci, obséquieux, assidu, travailleur, acquit une parfaite connaissance de l’administration, et sut se rendre nécessaire. Voyant à sa portée mainte occasion de s’enrichir, il résolut de n’en manquer aucune, car il aimait l’argent au point de dire “qu’il en prendrait jusque sur les autels ”. 1

Dans l’exercice de ses fonctions il avait connu Cadet, fils d’un boucher, et devenu boucher lui-même, après avoir gardé les animaux d’un habitant de Charlesbourg. Sans instruction ni éducation, Cadet avait cependant le génie du négoce. Il gagna quelque argent dans son métier, et se lança dans les trafics. Puis il obtint la fourniture de la viande pour les troupes. Son habileté, son entente des affaires, attirèrent l’attention de Deschenaux, qui se lia avec lui d’intérêts. “ Il n’y avait que rudesse dans les mœurs de cet homme, dit un mémoire du temps ; mais il était en même temps généreux et prodigue à l’excès ”.

Le troisième triumvir, et non le moindre, était Hugues Péan, sieur de Livaudière, fils d’un ancien aidemajor de Québec. Il avait lui-même obtenu ce grade, malgré des plaintes faites contre lui, avant l’arrivée au pays du gouverneur de la Jonquière. Son protecteur fut l’intendant Bigot. “ Toutes ses qualités consistaient

1 — Mémoires du sieur de C., p. 64 ; Mémoire du Canada.

dans les charmes de sa femme, ” dit le Mémoire que nous avons déjà cité. “ Il était plutôt né commerçant, n’ayant aucune des qualités du soldat. La femme 1 qu’il avait épousée était jeune, pleine d’esprit, d’un caractère doux et affable, aimant à obliger. Son air amusant fixa le cœur de l’intendant, plus que sa beauté, car elle n’avait que de l’éclat. Ce n’était même pas à elle que l’intendant s’était attaché, à son arrivée. L’indifférence de quelques beautés ou la mauvaise humeur des maris l’avait obligé de se rejeter sur elle. Mais ayant su qu’on drapait ses amours, il déclara qu’il lui ferait tant de bien qu’on envierait sa fortune. C’est effectivement ce qui arriva 2.” On rapporte que, comme début, Bigot fit gagner au mari complaisant cent cinquante mille livres. Il le chargea d’une levée considérable de blé, pour le service du roi, et lui avança sur le trésor l’argent nécessaire. Achetant au comptant, Péan obtint le blé à un bon marché exceptionnel. Puis l’intendant fixa par ordonnance — suivant la coutume abusive de l’époque — le prix de cette denrée à un chiffre beaucoup plus élevé, et Péan, la revendant au roi suivant le taux de l’ordonnance, réalisa

1 — C’était la célèbre Angélique des Meloises, fille d’un officier de la colonie.

2 — Mémoire du Canada. — Nous signalons ici une variante assez marquée entre le texte de ce document et celui des Mémoires du sieur de C. Il y en a d’autres. Quand ces der. niera nous paraissent plus précis ou plus complets, nous les citons. Quand l’autre mémoire, que nous désignons sous le simple titre de Mémoire du Canada, nous semble offrir une meilleure version, ou des détails inédits, nous lui donnons la préférence.

sans bourse délier un bénéfice exorbitant 1. La liaison de Bigot avec madame Péan était chose publique. Ce petit Louis XV avait sa Pompadour. “ Il allait régulièrement chez elle passer ses soirées. Elle s’était fait une cour de personnes de son caractère, ou approchant, qui, par leurs égards, méritèrent sa protection, et firent des fortunes immenses ; en sorte que ceux qui, dans la suite, eurent besoin d’être avancés ou d’avoir des emplois, ne purent les obtenir que par son canal : domestiques, laquais, et gens de rien furentfaits garde-magasins dans les postes. Leur ignorance et leur bassesse ne furent point un obstacle ; en un mot les emplois furent donnés à qui elle voulut, sans distinction, et sa recommandation valut autant que le plus grand mérite. Aussi bientôt les finances se sentirent de l’avidité de tous ces gens, et le peuple gémit sous leur pouvoir arbitraire ” 2.

L’influence redoutable dont jouissait ce triumvirat lui permit de s’emparer du commerce, et de pratiquer avec un succès désastreux pour le peuple l’accaparement des denrées. Cadet était l’homme d’action et d’exécution. Pendant que les deux autres lui assuraient le bon vouloir et la protection souveraine de l’intendant, il parcourait le pays, achetait des farines, du blé, des bœufs, puis faisait des ventes lucratives pour les postes et la subsistance des garnisons. Péan possédait à Saint-Michel, sur la rive sud du fleuve, à quelques lieues en bas de Québec, une seigneurie où il y avait un moulin, auprès duquel il fit construire de vastes

1 — Mémoires du sieur de C., p. 65.

2 — Ibid, p. 62.

hangars. Les vaisseaux frétés par Cadet allaient y prendre des chargements de denrées, dont une ordonnance avait interdit l’exportation, et que, malgré cette défense, les associés expédiaient à l’étranger, en s’efforçant de dérober cette manœuvre au peuple. Celui-ci, en effet, ressentait durement les effets de ce système. Au lieu de lever seulement la quantité de blé requise pour l’approvisionnement des forts, Cadet forçait les habitants à lui en livrer des quantités beaucoup plus considérables, afin d’alimenter son commerce d’exportation. Bientôt, rapporte un écrivain contemporain, on “ fut réduit à s’arracher le pain à la porte des boulangers. Les mères au désespoir de ne pouvoir en donner à leurs enfants, coururent chez M. Bigot pour implorer son secours et le supplier d’interposer son autorité. Mais en vain ; il daignait à peine les écouter. De son côté, l’habitant taxé au delà de ses forces se présentait inutilement pour faire des représentations. On le faisait parler au secrétaire (Deschenaux), qui commençait par le maltraiter et le menaçer de le faire mettre en prison. S’il persistait à vouloir parler à la personne même de l’intendant, on allait prévenir celui-ci, qui, d’intelligence avec ses subalternes, le menaçait encore plus fort, de telle sorte qu’il n’y avait aucun moyen de se faire faire justice. Tant de mauvais traitements de part et d’autre avaient réduit l’habitant à une extrême misère ; car quoique les dépenses du Roi augmentaient, l’argent ne restait que dans certaines bourses. L’intendant luimême était de plusieurs sociétés, tant dans les pays d’en haut que dans les fournitures des magasins ”. 1

1 — Mémoire du Canada.

Les associés, que le public s’habitua à désigner sous le nom de u la grande société,” parvinrent aussi à mettre la main sur tout le grand commerce. Une maison spacieuse fut construite, tout près de l’intendance, sur un emplacement appartenant au roi. On y établit de vastes magasins, auxquels fut préposé un nommé Clavery, jusque là commis du sieur Estèbe, garde-magasin du roi à Québec. On y fit la vente au détail pour la forme. Mais l’objet réel était de tenir dans cette espèce d’entrepôt toutes les marchandises habituellement requises pour les magasins du roi. Et, suivant le mémorialiste dont le témoignage accablant ne peut être ignoré par l’histoire, voici comment les choses se passaient. L’intendant, devant informer tous les ans la cour de ce dont on aurait besoin l’année suivante, dressait à dessein une liste très incomplète. De là, pénurie inévitable dans les magasins du roi. Mais celui de la grande société contenait toujours, par le plus intelligent des hasards, ce qui manquait à ceux-là. Et alors, le sieur Bigot y achetait tout ce qu’il fallait pour suppléer à l’insuffisance des envois d’outre-mer. Et cela à l’exclusion des autres négociants, réduits à un pauvre commerce de détail. Le public perça bientôt à jour le manège des affidés, et baptisa l’établissement privilégié du nom expressif de “ la Friponne.” C’était la continuation de la manœuvre pratiquée par MM. Bigot et Bréard, et l’on put présumer sans injustice qu’ils avaient part aux opérations dont la réussite eût été impossible sans eux.

Québec ne devait pas avoir le monopole de ces rapines. M. Varin, commissaire-ordonnateur à Montréal, y organisa lui aussi son petit système de commerce

illicite et de péculat. Né en France, de basse extraction, petit de taille et d’une physionomie peu attrayante, il était, suivant la chronique de l’époque, menteur, capricieux, arrogant, opiniâtre et libertin. Mais on lui reconnaissait de l’esprit, une grande capacité de travail et des aptitudes financières. Désireux de s’enrichir promptement, comme les accapareurs québecquois, il fit main basse sur les fournitures des postes au-dessus de Montréal ; et, pour ne pas se compromettre personnellement, il s’associa le sieur Martel, garde-magasin en cette ville, fils d’un ancien marchand de Port-Royal. Ce dernier avait trois frères, qui, grâce à des protections, avaient tous obtenu des positions lucratives. Yarin et Martel équipèrent des canots et firent de grandes affaires. Imitant ce qui s’était passé à Québec, ils monopolisèrent le commerce en ouvrant un magasin qui fut aussi appelé “la Friponne,” et qu’ils confièrent au sieur Pénisseault. Celui-ci était un homme entreprenant et actif, habile à conduire les entreprises, et capables d’en diriger plusieurs ensemble. Sa réputation était suspecte, et l’on affirmait qu’il avait quitté la France à la suite d’affaires plus ou moins incorrectes. Il avait épousé à Montréal, en 175 “, Marie-Marguerite Lemoyne de Martigny, très jolie personne, instruite, spirituelle.femme du monde, mais tout-à-fait dix-huitième siècle de principes et de morale. M. Péan, disaient les nouvellistes de salon, était du dernier bien avec elle. Cependant il vit pâlir son étoile devant celle du chevalier de Lévis, à qui d’ailleurs il céda fort galamment la place. Hélas ! en cette fin de régime, les mœurs de Paris et de Versailles se reflétaient dans celles de Montréal et de Québec.

L’état de choses que nous venons de décrire, d’après

les documents de l’époque, durait depuis quelque temps, lorsque les exploiteurs de la Nouvelle-France s’avisèrent d’un nouveau moyen de voler l’Etat. Ils s’arrangèrent de façon à faire paraître désirable et urgente la nomination d’un munitionnaire général. Pressé par la disette, l’intendant avait fait acheter tout le riz qu’il avait pu trouver dans la colonie, afin de le distribuer à meilleur marché qu’il ne coûtait, ce qui entraînait une perte assez lourde pour le trésor. Rendant compte de cette dépense au ministre, M. Bigot en profita pour exposer que l’on éviterait les opérations de ce genre, et l’épuisement des denrées de la colonie, si l’on substituait le système de l’entreprise à celui de la régie pour les fournitures, “ au moyen d’un munitionnaire, qui étant obligé de faire venir les munitions de France laisserait à la colonie sa subsistance et ses besoins ”. La Cour agréa ce plan nouveau ; l’intendant proposa le sieur Cadet, et, dans l’automne de 1756, un marché fut conclu avec ce dernier. Montcalm le mentionnait dans son journal, sans paraître alors y trouver beaucoup à redire : “ Le Roi, écrivait-il, trouvant que la régie de ses vivres lui coûtait cher, a jugé à propos d’établir qu’elle se ferait par entreprise. Il a été passé un traité au sieur Cadet et compagnie, pour que ce munitionnaire général fournisse tant aux troupes de terre que de la colonie, Canadiens et sauvages, employés à la guerre, les rations de pain, bœuf, lard, pois, vin et eaude-vie. Ce traité doit avoir son exécution à commencer du 1er janvier 1757 pour ce qui sera en garnison ou quartiers des trois villes de Québec, Montréal, Trois- Rivières, ou dans les côtes, et à commencer du 1er juillet pour les troupes qui seront campées ou dans les forts,

depuis celui de Carillon jusqu’au fort Duquesne, et dans l’Acadie si le cas y échéait. C’est la première fois qu’il y a eu pareille manutention en Canada ”, 1

Joseph Cadet, ancien gardien d’animaux, devint donc munitionnaire général du roi de France, “ et l’on fut étonné de voir cet homme passer du couteau à l’épée Il demanda, dès son entrée en fonction, une avance d’un million de livres, pour exécuter son contrat ; et ce million lui fut payé sans retard. Puis l’intendant envoya dans les postes une circulaire enjoignant aux gardes-magasins de remettre au munitionnaire ou à ses employés, par inventaires, les approvisionnements qui s’y trouvaient. Devenu maître de toutes les fournitures de vivres pour les troupes de terre et de la colonie, ainsi que pour les miliciens et les sauvages en expédition, Cadet s’entoura d’une nuée d’employés et de commis préposés aux levées des denrées, aux transports et à la distribution. Leur nombre et leurs appointements furent pour le public un objet de surprise. Dans le gouvernement de Québec le tout puissant munitionnaire se choisit comme premier lieutenant un nommé Corpron, “homme de néant,” 2 congédié pour coquineries par plusieurs marchands, mais intelligent et apte aux

1 Journal de Montcalm, p. 128. Il écrivait au ministre de la guerre, sur le même sujet, le 24 avril 1757 : “ La manutention des vivres et des hôpitaux en campagne a été jusqu’à présent au Canada en régie. On vient de les donner en entreprise, comme en France. Quoique ce soient les régisseurs qui soient devenus entrepreneurs, je pense que cette dernière forme sera plus avantageuse au service du roi et plus économique.”

2 — Mémoires du Sieur de C., p. 86.

affaires. Il fit fortune au service de Cadet. A Montréal, celui-ci confia le même poste au sieur Pénisseault, déjà nommé, et lui adjoignit un bossu, Maurin, sinistre de figure et malfaisant d’esprit, habile au trafic, cupide, et à la fois généreux par ostentation. “ Il ne pouvait choisir,” écrit le terrible annaliste dont la plume cruelle a marqué toutes ces figures d’un indélébile stigmate,

‘‘ deux personnes qui se concilieraient mieux et qui emploieraient plus de moyens et de détours qu’eux ; aussi on ne vit voler et en donner l’exemple plus impunément, et jouir ou plutôt triompher de la misère publique, avec plus de faste et d’arrogance qu’ils le firent”. 1

Il y avait une autre source de bénéfices à laquelle la “ grande société ” ne pouvait manquer de prétendre : c’était le détail de l’équipement des troupes et des milices. L’intendant en chargea Péan, à titre d’aidemajor, avec l’acquiescement de Vaudreuil. Et ainsi ce groupe d’hommes de proie accapara tous les marchés, concentra tous les négoces, exerça tous les patronages, vola le roi dans des proportions grandioses, et saigna à blanc, pendant quatre ans, le peuple infortuné de la Nouvelle-France. Il faudrait presque un livre à part pour exposer le détail de leurs rapines et de leurs fantastiques déprédations. Les Mémoires du Sieur de G. nous en font un tel tableau qu’on est porté à douter de leur véracité parfaite, d’autant plus que leur auteur inconnu se montre parfois injuste et partial dans ses jugements et ses implacables critiques. Mais les faits qu’il dénonce ont été pour la plupart établis 3 devant un

1 — Mémoires du sieur de O., p. 87.

2 — Jugementrendu souverainement dans l'affaire du Canada ; Procès de Bigot, Cadet, et autres ; requêtes du Procureur- Géné-

tribunal, après une information minutieuse et de longs débats juridiques. Nous aurons à faire ailleurs 1 l’histoire précise et douloureuse de cette orgie de scandales» de pillage et de concussions, dont furent assombris les derniers jours de la Nouvelle-France. Mais, dans cette vie du héros dont la vaillance les illumina d’un reflet glorieux, ce récit serait un hors d’œuvre. Qu’il nous suffise de signaler certaines constatations ressortant de l’arrêt rendu à Paris, en 1763, contre Bigot et ses complices, et des réquisitoires du procureur du roi. On y voit proclamé qu’il existait entre l’intendant, Péan, Bréard, Yarin et Cadet, des pactes illégitimes d’où résultèrent des monopoles et des prévarications sans nombre ; qu’ils enflaient les mémoires et faisaient de doubles emplois de rations, lesquels, bien que faux, étaient payés comme fidèles ; que les gains faits par eux, à l’aide de ces faux et de bien d’autres malversations, s’élevèrent quelquefois à 250 pour 100 ; que Cadet et ses commis, Pénisseault, Maurin et Corpron gagnèrent en 1757 et 1758, 12 millions sur une fourniture montant à 11 millions seulement de prix d’achat; que Cadet, en 1757 et 1758, gagna 11 millions et demi, pour la seule partie des vivres, sur des fournitures d’une valeur de 23 à 24 millions ; que Cadet acheta pour

ral ; Mémoire pour François Bigot, etc. La bibliothèque delà Société littéraire et historique de Québec contient une excellente collection de ces pièces importantes, réunies en cinq volumes in-quarto.

1 — L’auteur fera cet historique, aussi completqu’il lui sera possible, lorsqu’il étudiera la carrière de Bigot, dans le troisième volume de V Histoire des Intendants de la Nouvelle- France, qu’il se propose de publier si Dieu lui prête vie.

8,000,000 de livres le Britannia, vaisseau anglais capturé, et fit un profit de 1,000,000 sur les marchandises qui en formaient la cargaison ; que, sous prétexte d’approvisionner de vivres et de marchandises les différents forts du pays, on paraissait y faire des transports considérables qui n’existaient que sur le papier ou qui se réduisaient à peu de chose, et que les frais de ces transports fictifs étaient acquis aux monopoleurs ; qu’on faisait payer au roi triple ration pour des vivres non fournis, tandis que le soldat manquait du nécessaire; que parfois des marchandises d’Europe, apportées pour le compte du roi, étaient vendues au munitionnaire, qui les revendait ensuite au roi à un prix plus élevé, et que, de cette manière, le munitioanaire acheta un jour, pour 600,000 livres, des marchandises du roi, à qui il les revendit 1,400,000 livres, etc., etc. 1

Montcalm ne connut pas d’un seul coup les infamies qui se commettaient, au détriment de l’Etat, dans l’administration canadienne. Il ne s’en rendit compte que graduellement. Au début de son séjour dans la colonie, il parut plutôt favorablement impressionné par Bigot, dont il fut à même d’apprécier les talents, l’activité, la fertilité de ressources. “ On ne peut avoir plus d’activité ni plus d’expédition dans son travail que cet intendant”, disait-il alors. “ Il sert bien le roi ”, écrivait-il subséquemment dans une lettre confidentielle que nous avons citée plus haut. Montcalm rendait également justice aux qualités de

1 — Jugement rendu souverainement, et en dernier ressort dans l'Affaire du Canada, 10 décembre 1763, etc., Dussieux,

Péan. “ De tout ce qui se mêle du gouvernement, confiait-il à Lévis, Péan est le plus sensé. Poli, honnête, obligeant, bon usage de son bien ; la tête ne lui tourne pas. Il saisira un bon avis que vous ou moi ouvrirons, et le fera passer s’il peut ”, Il n’était donc pas préjugé contre ces fonctionnaires. Mais peu à peu sa clairvoyance lui fit découvrir les incroyables abus dont nous avons donné une esquisse. Nous lisons dans une lettre écrite par lui au ministre au commencement de novembre 1757 : “ Vous aurez vu le détail exact de notre misère. S’il faut en croire la Basse-Ville, (c’est ainsi qu’on nomme la partie de Québec habitée par les commerçants), le munitionnaire ou sa compagnie a trop compté sur une abondante récolte, n’a songé qu’à profiter de l’exemption des frais pour faire venir plus de vin et d’eau-de-vie que de farine (il y a plus à gagner sur l’un que sur l’autre). Il n’avait pas calculé qu’en pleine paix les terres bien cultivées n’ont jamais produit, au delà du nécessaire des habitants, que 120,- 000 minots]; l’augmentation des bouches à nourrir, troupes de terre, troupes de la marine doublées, sauvages des pays d’en haut, Canadiens qui vont à la guerre, Acadiens réfugiés, il faut estimer la consommation à plus de 144,000 minots sur le pied de 12,000 personnes. Couvrons cette matière d’un voile épais. Elle intéresserait peut-être les premières têtes d’ici. Si vous connaissiez M. de Gournay, intendant du commerce, je conclus de ce qu’il m’a dit à Paris avant mon départ qu’il est instruit de ce que je ne veux pas croire ; d’ailleurs, j’ai à me louer des personnes que l’on

MÜNTCALM

y croit intéressées 1.” Evidemment, Mont os 1m faisait ici allusion Bigot et à Péau.

L’excès du mivl devait finir par le forcer à sortir de sa réserve et à faire entendre l’éloquente protestation d’une conscience honnête, contre la corruption et la cupidité insatiable qui. au milieu du péril public, équivalaient à la trahison et au crime de lèse-patrie.

Dans cette lettre du 4 novembre 17Ô7, que nous venons de citer, Montealm peignait euoore en quelques jolis coups de pinceau sa situation personnelle. “ Ma position, écrivait-il. est ici toujours la même vis-à-vis des personnes eu place, plus estimé qu’aimé : très à me louer du peuple, des troupes de la colonie, des nôtres et des sauvages dont j’ai toujours la confiance. Mou général eu a pour moi une intermittente, elle suit le besoin ; n’importe, je m'estime heureux qu’il en ait, j’y réponds et je vais toujours au devant... Pour moi je demande dès la paix mon retour.” Deux jours après. Montealm écrivait dans son journal : “ Les derniers bâtiments partent aujourd’hui pour la France avec les dépêches pour la Cour à bord des navires les Detur Frères, le Diamant, \n Sauvage et le Chctuagiu’n.” Et maintenant, pendant de longs mois, l’échange de correspondances allait être interrompu entre la France d’Europe et la France d’Amérique.

1 — Montealm an ministre iis la guerre. 4 novembre 1757 ; Archives de la guerre.

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