CHAPITRE XI
Séjour de Montcalm â Québec. — Sa résidence, rue des Remparts. — Ses relations. — Les familles de la Naudière
et Marin. — Madame de Beaubassin L’hôtel Péan.
Les réceptions de Bigot. — Montcalm rédige pour Lévis une chronique québecquoise Jeu effréné chez l’intendant. — Les défenses de Montcalm Le carnaval de 1758.
— Les folies mondaines et la misère pubique Peuple et
troupes à la ration — Le régime du cheval. — Commencement de mutinerie à Montréal. — Mort de M. de Vil-
liers Retour de Montcalm à Montréal Son train de
vie Sa correspondance Le printemps de 1758 La
famine conjurée par l’arrivée des vaisseaux.
En reprenant contact avec Québec, au mois de septembre 1757, Montcalm, sans trop vouloir le déclarer, semblait avoir résolu d’y demeurer plus longtemps que les années précédentes. Le 23 septembre, il écrivait à Bourlamaque : “Je pourrais bien, de vous à moi, et je vous prie de ne pas le dire, rester ici jusqu’au carême, à moins d’une volonté à ce contraire de la part du marquis de Yaudreuil ”. Et le lendemain, il faisait à Lévis la même confidence : “ Sachez de la Roche, 1 si dans le cas, dont je vous prie de ne pas parler, (où) je me prolongerais jusqu’au carême, il serait bien aise de venir ici ”. Dans la prévision d’un séjour de plusieurs mois, il s’était trouvé une résidence fort à son gré. M. Deschenaux, secrétaire de l’intendant, possédait sur la rue
] M. de la Rochebeaucour, aide de camp de Montcalm.
des Remparts une maison divisée en deux logements, dont il occupait l’un. 1 M. de Montcalm loua l’autre et s’y installa avec ses gens. Là il recevait la société québecquoise, il lisait, il pensait, il travaillait à des plans de campagne et à des projets de défense, il écrivait aux ministres, à ses amis et à sa famille. Cette vie lui était agréable. “ Je crois que je me plais à Québec”, confiait- il à Lévis ; et ailleurs: “ Je me trouve bien ici, c’est une capitale ”. 2 Plusieurs maisons se partageaient ses attentions et ses visites.
1 — Voici à ce sujet deux extraits de lettres de Montcalm à Bourlamaque : “ Je vous prie de voir un peu, avec M. Deschenaux, de quelle façon il faudrait établir la communication entre les deux appartements, quoiqu’il ait habité cette maison. Je ne suis pas en état de décider encore, et je m’en rapporte bien à l’arrangement que vous croirez qu’il faudra prendre... Au reste, quand une fois je serai maître en entier de cette maison, et que M. Deschenaux ne l' habitera plus, je ne sais qui est-ce qui la gardera en mon absence. Il faudrait que j’y eusse un concierge, où y loger quelqu’un — “ Je trouve que je serai à Québec trop bien et trop grandement logé ; je souscris à votre arrangement pour ma maison, mieux que je ne l’aurais fait, car je n’y entends rien, et je joins à cette lettre
une pour M. Deschenaux tout ouverte” (Montcalm à Bour-
lamaque, 9 avril et 4 mai 1758). Les passages mis par nous en italiques dans ces extraits indiquent clairement que Montcalm avait déjà occupé une partie de cette maison, dont l’autre partie était habitée par M. Deschenaux. Une étude des titres prouve qu’elle était située sur l’emplacement de celle qui porte maintenant le numéro 49, rue des Remparts. (Voir l’aticle intitulé : La Maison de Montcalm, par M. Philippe- Baby Casgrain, dans le Bulletin des Recherches Historiques, vol. VIII, p. 225). Une partie des fondations et des caves sont les mêmes que celles du temps de Montcalm.
2 — Lettres de Lévis, pp. 58, 59.
Il prenait souvent le chemin de la rue du Parloir, impasse située en haut de la Côte la Montagne, qui contenait deux résidences seulement, celle de monsieur de la Naudière, et celle de M. Marin 1. Madame de la Naudière était une des plus belles personnes de Québec ; Montcalm l’admirait beaucoup 2 et avait pour son mari une sincère estime. “ C’est le meilleur de mes amis, écrivait-il à Bourlamaque.” Durant ses séjours à Québec, il passa bien des soirées agréables dans ce salon hospitalier où on lui faisait fête. Il y rencontrait madame de Beaubassin, cousine de madame de la Naudière, 3
1 — Joseph de la Margue, sieur de Marin. Il avait épousé Charlotte-Fleury de la Gorgendière. Nous avons déjà dit que la rue du Parloir était située à l’endroit où se trouve maintenmt la cour d’entrée de l’évêché de Québec, lequel fut construit en 1844 sur l’emplacement des deux maisons dont il est ici question. (Voir V Histoire de Véoêché de Québec , par Mgr Henri Têtu, pp. 112 et suivantes).
2 En septembre 1757, Montcalm fut parrain d’un enfant
du chirurgien Arnoux, avec madame de la Naudière comme marraine. Il écrivait à ce propos : “ J’avais résolu de ne jamais tenir d’enfant au baptême, après l’honneur d’en avoir tenu un avec madame la marquise de Vaudreuil, cependant Arnoux m’y force avec madame de la Naudière pour commère.” ( Lettres de Montcalm, p. 59,.
3 — François Jarret de Verchères avait eu, de son mariage
avec Marie Perrot, entre autres enfants, Madeleine, l’héroïne si célèbre, qui avait épousé Pierre Tardieu de la Naudière, seigneur de la Pérade, et Jean Jarret de Verchères, qui s’était marié à Madeleine d’Ailleboust. M. Charles- François de la Naudière, fils de madame de la Pérade, avait épousé Louise- Geneviève de Boishébert, et c’était eux que visitait Montcalm. Et Catherine de Verchères, fille de Jean Jarret de Verchères, avait épousé Pierre Hertel de Beaubassin. Mesdames de la Naudière et de Beaubassin étaient donc cousines germaines par alliance. 23
dont il appréciait vivement les charmes et la conversation, et à laquelle il portait des attentions très marquées. Il allait aussi chez les Marin, à qui il témoignait une considération particulière. Il tenait Marin pour “ un très brave et bon officier 1, ” et trouvait à madame Marin de l’amabilité et de l’esprit. Une autre famille où l’on pouvait encore le rencontrer était celle de Saint- Ours. M. de Saint-Ours, un des meilleurs capitaines de la colonie, avait épousé une sœur de madame de la Naudière.
Nous aimerions à clore ici la nomenclature des maisons où fréquentait Montcalm. Mais nous devons ajouter à cette liste celle de la fameuse madame Péan. Péan étant aide-major de Québec, on conçoit que le général ne pouvait se dispenser de paraître chez lui quelquefois. Mais l’assiduité n’était pas requise, et cependant il paraît bien qu’elle existait. “ J’alterne entre elle (madame de la Naudière) et madame Péan,” écrivait Montcalm à Lévis, le 24 septembre 1757. Et encore : “ Il faut convenir qu’il y a bonne compagnie ici, et plus de ressources qu’à Montréal pour les soirées. Nous avons deux bonnes maisons : l’hôtel Péan et madame de la Naudière, de loin en loin l’évêque, et parfois ma chambre, l’intendant deux jours par semaine. Voilà ma vie.” En 1759 la note s’accentuera davantage : “Je suis beaucoup plus cette année de la cour de madame Péan ; cela prouve le désœuvrement.” Montcalm, en ajoutant cette réflexion, sentait probablement le besoin de s’excuser au sujet de ses relations sociales avec des gens qu’il n’estimait pas. Mais son confident
1 — Lettres de Bourlamaque, p. 275.
Lévis, à qui souvent il “ développait ses faiblesses et les replis de son cœur,” ne pouvait être qu’indulgent, lui qui passait sa vie chez madame Pénisseault, et qui rencontrait fréquemment chez elle des compagnies fort mélangées h Tout cela démontrait que l’inaction forcée et les loisirs des longs hivers exerçaient une malsaine influence. Montcalm s’en rendait compte, et, après une de ces saisons mondaines où il avait été mécontent de lui-même sous bien des rapports, il se jugeait avec une sévère loyauté : “ On se divertit, on ne songe à rien, tout va et ira au diable.”
C’était peut-être au sortir d’une soirée chez l’intendant, qu’il écrivait ces lignes moroses. Car, nous l’avons vu plus haut, il acceptait assez souvent les invitations au Palais. Toujours fastueux et avide de plaisirs, Bigot ne le fut peut-être jamais davantage que durant cet hiver de 1757-58. Presque chaque soir, ses salons, magnifiquement illuminés, se remplissaient de dames élégamment parées et d’officiers aux brillants uniformes. On y faisait parfois de la musique, on y dansait souvent, on y jouait toujours, on y soupait ensuite somptueusement, et ces fêtes se prolongeaient fort avant dans la nuit. La correspondance et le journal de Montcalm nous en donnent une chronique intéressante. Le 16 décembre, il écrivait à Lévis : “ Dimanche il y aura souper à quatre-vingts couverts, beaucoup de dames, concert, lansquenet à neuf coupeurs, qui seront monsieur
1 — “ Elle tenait une grande table, les commis du munition, naire, tous gens de néant, étaient admis ; on blâma souvent M. le chevalier de Lévis d’y manger presque tous le3 jours comme il le faisait et de se confondre avec eux.” ( Mémoires du Sieur de C.)
l’intendant, Madame Péan, MM. de Béran, de Saint- Félix, capitaines dans Berry ; l’Estang, de Selles, de la Sarre ; Bélot, de Guyenne ; la Naudière, Saint-Vincent, Mercier, de la colonie. ” Et dans son journal, deux jours plus tard : “ L’intendant a rassemblé, à l’occasion du concert exécuté par des offic ers et des dames, nombreuse compagnie. Il y a eu d’aussi bonne musique qu’il soit possible d’en exécuter dans un pays où le goût des arts ne peut avoir gagné. Il y a eu un jeu si considérable et si fort au-dessus des moyens des particuliers que j’ai cru voir des fous, ou pour mieux dire, des gens qui avaient la fièvre chaude, car je ne sache pas avoir vu une plus grosse partie, à l’exception de celle du roi. Si tous ces joueurs qui semblent jeter leur argent par la fenêtre voulaient se scruter, ils verraient, malgré l’amour de quelques-uns pour la dépense, que cet amour excessif du jeu n’est produit que par l’avarice et la cupidité. Il y a eu trois tables faisant quatre-vingts couverts, les appartements bien illuminés, et rien n’aurait manqué à une aussi belle fête, si le maîtie de la maison, magnifique en tout, eût eu plus de goût et d’attention pour faire servir un souper immense à propos. Mais le jeu est sa passion dominante ; et malgré son goût noble pour les fêtes et l’amusement du public, on voit toujours que le jeu en faisait l’objet principal. Aussi pour ne pas interrompre une grande partie de lansquenet, un souper préparé pour neuf heures, n’a été servi qu’à minuit. ”
Nous avons vu que Montcalm avait déjà eu à se préoccuper de ce fléau du jeu. En 1757, dans une lettre au ministre de la guerre il disait. “ J’ai trouvé que nos officiers s’adonnaient aux jeux de hasard. J’ai
proposé à M. de Vaudreuil de les défendre, j’ai même mis un officier aux arrêts. On n’a joué ni à Québec ni à Montréal jusqu’à l’arrivée de M. de Vaudreuil à Québec. M. Bigot aime le jeu. J’ai dit ce que je devais, mais je n’ai pas voulu défendre à nos officiers d’y jouer ; c’était déplaire à M. de Vaudreuil et M.
Bigot. Le bien du service exige le contraire .
Cette tolérance pour la maison de M. Bigot aurait fait jouer ailleurs si je n’avais mis aux arrêts le second capitaine d’un de nos bataillons... Je n’écris rien sur le jeu à M. de Machault ; cela ne servirait qu’à détruire l’accord entre M. de Vaudreuil, M. Bigot et moi. Mais je dois à mon ministre compte de ma conduite ”. 1 Dans l’automne de 1757, Montcalm fit encore son possible pour restreindre la fureur du jeu. Il adressa aux bataillons une lettre annonçant que si l’on jouait partout ailleurs que dans des maisons privilégiées (comme chez l’intendant) “ par des considérations qui lui sont dues ” il punirait ; ajoutant que, même dans ces cas exceptionnels, il exhortait à jouer avec sagesse. Il ordonna en même temps à M. d’Hert, aide-major du bataillon de la Reine, de s’informer si l’on jouait ailleurs, afin de punir les transgresseurs de la défense, qui se rencontreraient parmi les troupes de terre. Ce n’était pas là de vains avertissements. On avait joué chez la femme d’un officier de Guyenne, et Montcalm ayant sévi aussitôt, il n’y avait pas eu récidive. Mais on se dédommageait au Palais. “ Monsieur l’intendant, lisons-nous dans la lettre déjà citée, a ouvert lui-même par un beau
1 — Montcalm au ministre de la guerre , 24 avril 1757 .
“ tôpe et tingue ”, 1 où il a gagné cent soixante livres, beaucoup de quinze aux douze fraucs la fiche, de gros passe-dix, de gros tris aux vingt francs la fiche, six francs pour spadille, et deux louis de queue ”. 2 Et ainsi, jusqu’au carême, ce fut un feu roulant. Le 23 décembre Montcalm écrivait à Lé vis : “ Depuis le gros jeu de dimanche dernier, il y a journellement chez M. l’intendant et chez madame Péan de vives et considérables escarmouches, soit au quinze, soit au trente et quarante, soit aux dés, de beaux piquets et de gros tris, et sur le soir arrivent les momons. Il y en a eu quatre, cette nuit, de dix, de trente, de cent vingt-cinq louis, dont on a offert le paroli après avoir gagné le dernier 3.” Et un autre jour : “On ne parle ici que de cent louis gagnés, perdus cent cinquante louis, des momons de mille écus. Les têtes sont totalement tournées. La nuit dernière, Mercier a perdu trois mille trois cents livres ; peut-être celle-ci il gagne six ou sept mille livres. M. de Cadillac, à quatre heures après midi, hier, avait perdu cent soixante louis ; avant minuit il en gagnait cent. On dit que ce sera le jour des Rois que cela sera beau. Pour moi je joue aux cinq sous le tri, aux trente sols le piquet, aux petits écus à tourner.” Et encore : “ Toujours gros jeu. L’intendant hier et avant-hier avait perdu quatre cent cinquante louis. Il a
1 — Expression de jeu qui signifiait : je tôpe et je tiens”.
2 — “ Spadille ”, jeu de l’hombre ; l’as de pique, à l’hombre et à quelques autres jeux. — “ Queue ”, somme indépendante de l’enjeu principal.
3 — Faire le tri c’était faire une levée de plus que son adversaire. — Les momons étaient un jeu de dés. Offrir le paroli c’était proposer de doubler l’enjeu.
tantôt fait un seul coup où il y avait six cent cinquante louis de la perte au gain. Johanne 1 a perdu ce soir trois cents livres. Enfin l’intendant, ayant le cornet ou les cartes à la main, est quelquefois effrayé et refuse. M. de Selles gagne de cinq à six cents louis,mais il combat encore.” Le renouvellement de l’année semble accentuer cette frénésie. Le 4 janvier 1758, Montcalm écrit : “ Jamais la rue Quincampoix n’a produit autant de changements dans les fortunes. 2 Bougainville se rattrape, de Selles décline, l’intendant perd, Cadillac reprend le ton, de Brau est noyé, Marin continue à jouer et perdre, les petits pontes se remplumaient hier, Saint-Vincent et Belot perdent, Bonneau réalise. Votre petit ami Johanne avait gagné cinq cents livres ; mais il voulait en avoir mille, le pot au lait a versé ”. Le jour des Rois, grand souper chez l’intendant, auquel assistait Montcalm. “ J’y eus, comme de raison, la fève, raconte-t-il à son ami, et madame Péan fut ma reine. Au reste je me suis retiré à une heure, fou de voir autant jouer et berlander. J’ignore les destins des joueurs. Je compte ( inter nos) y être pour une quinzaine de livres ; il y a des sociétés qu’on ne peut refuser. Le souper (pour vous seul) de quatre-vingts personnes, froid à la glace, servi à meilleure heure ; la gaieté de la fin du repas, du ton de la taverne, et le gros jeu, l’occupation, le métier ”. Montcalm gémissait de ce débordement et s’inquiétait des suites : “ Le
1 — M. de Joannès, aide-major de Languedoc.
2 — Allusion au fameux comptoir où les prospectus chimériques de Law avaient déchaîné un si effroyable agiotage, sous
a Régence.
MONTCA.LM
ton de décence, de politesse, de société, est banni de la maison où il devrait être, disait-il. Je crains toujours d’être obligé avant la fin du carnaval de punir quelque joueur, qui aura oublié que son camarade au jeu est l’homme du Roi. Aussi je ne vais plus chez l’intendant que le matin ou un jour de la semaine avec les dames ou dans de grandes occasions ”. Il eût agi plus sagement en prenant auparavant cette détermination- Ses relations apparemment cordiales avec Bigot et les Péan, sa présence trop fréquente à toutes ces réunions où le plaisir prenait des allures désordonnées, étaient d’un mauvais exemple. Sans doute sa- position officielle ne le laissait pas absolument libre de suivre uniquement ses goûts personnels. Il lui fallait remplir certains devoirs sociaux, spécialement quand il s’agissait de hauts fonctionnaires comme l’intendant. Cependant nous sommes forcé d’admettre qu’il eût pu montrer plus de réserve. Au commencement de la saison, il avait représenté combien il serait convenable de supprimer les fêtes dans un moment où la détresse publique était si grande. Il aurait dû, croyons-nous, adhérer plus strictement à son propre avis, se borner à paraître deux ou trois fois chez l’intendant, et éviter autant que possible de se commettre en des sociétés dont il méprisait le ton, en des réjouissances indécentes qui lui faisaient écrire : “ Malgré la misère publique, des bals et un jeu effroyable ! ” Il commençait à voir clair dans le régime Bigot; il savait que l’opinion flétrissait justement les relations de l’intendant avec la femme frivole dont le déshonneur coûtait si cher à la Nouvelle-France. Pourquoi ne se tenait-il pas davantage à l’écart ? Dans son journal, dans sa correspondance, le général et le
patriote flétrissait éloquemment les folies et les scandales dont il était témoin. Notre admiration pour lui souffre de voir l’homme du monde se plier ensuite à certaines condescendances, et rechercher même, au milieu de certains cercles dont il eût dû s’éloigner, des diversions à l’ennui qui venait parfois l’assaillir.
La fin du carnaval québecquois de 17-8 fut étourdissante. L’intendant donna trois bals coup sur coup. Et le jeu prit des proportions fantastiques.“Il y a, notait Montcalm dans ses chroniques épistolaires, des acteurs qui perdent ou gagnent cent ou cent cinquante livres ; mais pour qu’on parle de vous, il faut être homme à perdre trois ou quatre cents livres... L’intendant perd quatrevingt mille francs, et, entre nous, en est très piqué... Toujours le plus effroyable jeu. L’intendant a perdu cette nuit quinze cents livres en trois quarts d’heure. Il est à cinquante mille écus de pertes, au moyen de quoi toute la ville, le militaire gagne peu ou prou, et ses valets qui jouent gros contre lui. Peu de militaires perdent heureusement. Johanne et Lestang du leur; mais les petits pontes gras à pleine peau ”. 1 A ce moment une lettre du ministre, expédiée par Louisbourg, apporta une ordonnance du Roi pour défendre les jeux de hasard. “ Ce qui est arrivé à propos, écrit Montcalm dans son journal, vu l’excès où la fureur du jeu s’était portée, par l’exemple de M. Bigot et la tolérance du marquis de Yaudreuil. 2 Cet intendant a perdu
1 — Montcalm à Lévis, 22 et 26 janvier, 3 février 1758.
2 — Nous avons vu qu’il avait permis une banque chez l’intendant en 1756. Il fit pis en 1758, il en permit une dans sa propre maison : “ M. de Vaudreuil s’est donc mis en frais ”, lisons-nous dans une lettre de Montcalm à Lévis, datée du 13
deux cent quatre mille livres, ce qui n’a pas empêché que plusieurs officiers ne se soient encore dérangés. Cette somme n’est rien pour un intendant du Canada qui n’est pas scrupuleux sur les moyens L’ordonnance royale produisit momentanément son effet. Et le 9 février Montcalm en donnait à Lévis la nouvelle :
“ Le jeu fini d’hier : Johanne, de Selle3, Bougainville, Baros (?), les Berry vainqueurs, surtout Cadillac qui gagne quarante ou cinquante mille francs; l’intendant perdit encore hier six cents livres; je le crois bien fou du jeu ”. Cependant Bigot crut devoir déclarer qu’il consentait à ce “ qu’on le regardât comme un misérable si on jouait des jeux de hasard l’année prochaine chez lui ”. On verra que promesse de joueur ne vaut guère mieux que promesse de buveur.
Ce qui était surtout de nature à indigner les bons citoyens, dans les folies criminelles dont nous venons de donner une esquisse, c’était leur contraste avec la détresse générale. La misère régnait partout ; le peuple de Québec continuait à n’avoir pas de pain ; le blé était rare à la campagne. On avait rendu une ordonnance pour faire sceller les moulins afin, disait- on, d’empêcher les habitants de faire moudre le grain nécessaire aux semences. La ration des troupes avait été réduite, le 19 octobre, à une livre de pain, un quart de lard et quatre onces de pois. Et le
janvier, “ et a donné dans le panneau d’une banque de pharaon chez lui. Il n'a pas vu que Péan le faisait pour justifier la conduite de l’intendant. Tout comme il leur plaira, mais je ne les approuverai pas davantage ” — Le pharaon était un jeu qui se jouait entre un banquier et un nombre illimité de pontes. “ Ponte ” signifie joueur contre le banquier.
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1er novembre elle avait été réduite encore à une demilivre de pain, trois quarts de bœuf, un quart de morue et un quart de pain, avec une demi-livre de pain payée en argent *. Enfin depuis le mois de décembre les troupes et la population mangeaient du cheval. A Montréal la seconde diminution de la ration fit regimber les troupes de la marine, qui refusèrent de prendre leurs vivres à la distribution. M. de Lévis se porta à leurs quartiers et les fit rentrer dans l’ordre. Lorsqu’au mois de décembre on substitua pour partie le cheval au bœuf, les femmes de Montréal s’attroupèrent tumultueusement à la porte du marquis de Vaudreuil. Il en fit entrer quatre et leur demanda ce qu’elles voulaient. Elles répondirent qu’elles venaient lui demander du pain. Il leur déclara qu’il n’en avait pas à leur faire donner, que les troupes même étaient à la ration, mais qu’il avait fait tuer des bœufs et des chevaux pour assister les pauvres dans ce temps de misère. Elles répliquèrent que la viande de cheval leur répugnait, que le cheval était ami de l’homme, que la religion défendait de le tuer et qu’elles aimeraient mieux mourir que d’en manger. Le gouverneur leur dit alors que c’était là des chimères, que la viande de cheval était bonne, et il les congédia en leur affirmant que si elles s’ameutaient encore, il les ferait toutes mettre en prison et en ferait pendre la moitié.
Lorsqu’arriva le moment de la première distribution de cheval aux troupes, on s’aperçut qu’il y avait de la fermentation parmi elles, et qu’elles étaient excitées par le peuple à la résistance. Averti que les soldats refu-
1 — Journal de Lévis, pp. 105, 112.
saient leur ration de cheval et se retiraient de la distribution, M. de Lévis accourut, ordonna de rassembler les compagnies, et en leur présence fit couper du cheval pour lui-même et commanda aux grenadiers d’en prendre. Ils voulurent faire quelques représentations, mais il les arrêta en leur enjoignant d’obéir, et en leur déclarant qu’il ferait pendre le premier qui broncherait, ajoutant qu’il les entendrait après la distribution. Les grenadiers, matés, prirent leur cheval, exemple qui fut suivi par toutes les compagnies. Alors ils eurent la liberté de faire leurs observations. Après avoir écouté leurs griefs, M. de Lévis les harangua et fit bonne justice du préjugé populaire qu’on avait essayé de leur faire partager. Il leur représenta que la viande de cheval était saine, qu’on en avait souvent mangé dans les villes assiégées, qu’il aurait l’œil à ce que les chevaux abattus fussent en bonne condition, que lui-même en mangeait tous les jours, que les troupes de terre devaient donner l’exemple, etc. Ce ferme laugage les fit rentrer dans le devoir, et il n’y eut plus de difficultés à ce sujet 1.
A Québec la ration de cheval passa plus aisément. “ Les grenadiers de la Eeine avaient un peu tortillé ”»
1 — Journal de Lévis, p. 120 et suivantes. — “ Le jour des Rois 1758, huit grenadiers du régiment de Béarn apportèrent à M. le chevalier de Lévis un plat de cheval accommodé à leur façon, qui se trouva très bon. M. le chevalier fit déjeûner ces grenadiers et leur fit donner du vin et deux plats de cheval accommodé par ses cuisiniers, qui ne se trouvaient pas si bon que le leur. Il leur donna de plus quatre louis pour que la compagnie fît les Rois et bût à sa santé ”. ( Journal
de Lévis).
suivant l’expression de Montcalm, “ mais Bras- de-fer, c’est-à-dire d’IIert, tortilla le premier caporal ”, et cela ne fut pas même su. Après la première expérience les soldats se montrèrent contents. Le soir ils mettaient cuire le cheval, l’écumaient bien, jetaient la première eau, le retiraient, et en faisaient le lendemain de la bonne soupe en le remettant au pot avec le bœuf ; puis ils mangeaient le bœuf qui avait servi à faire la soupe, le matin, et le soir le cheval en “ frigousse ”.
Le 9 décembre Montcalm écrivait dans son journal : “ On a commencé aujourd’hui la distribution aux soldats de la chair de cheval. Sur huit jours on donne trois en bœuf, trois en cheval et deux en morue. Il y a longtemps qu’on en distribue aux Acadiens et au peuple de Québec et de Montréal. C’est pour ne pas détruire entièrement l’espèce des bœufs, et il est de l’intérêt politique de la colonie de diminuer celle des chevaux, les habitants en ont un trop grand nombre et ne s’adonnent pas assez à élever des bœufs. Suivant M. Bigot, cette distribution de cheval en fera employer mille à douze cents, et il prétend que sans qu’on s’en aperçût en Canada, on pourrait en détruire trois mille. En effet, on ne voit pas que cet achat extraordinaire de chevaux pour la boucherie les ait fait renchérir. M. l’intendant se propose un règlement très rigoureux pour empêcher que l’on ne mange des veaux ; reste à savoir s’il sera bien exécuté, car on a accoutumé le peuple à avoir un grand esprit d’indépendance, et à ne connaître ni règle ni règlement ”.
Pour donner l’exemple, Montcalm s’était mis tout le premier au régime du cheval. On en mangeait chez lui de toute façon, hors la soupe ; et il en donnait l’énu-
mération suivante : petits pâtés de cheval à l’espagnole ; cheval à la mode ; escaloppe de cheval ; filet de cheval à la broche avec une poivrade bien liée ; semelles de cheval au gratin ; langue de cheval au miroton; frigousse de cheval ; langue de cheval boucanée, meilleure que celle d’orignal ; gâteau de cheval, comme les gâteaux de lièvre.
Dans le cours du mois de janvier, le général alla faire une visite aux Hurons de Lorette. C’était la première, et il régala d’un festin les sauvages, qui témoignèrent une vive satisfaction. Ils dansèrent les danses de Chaouénons, celle du calumet, de la découverte, etc. “Ce village de Lorette, où les Jésuites sont missionnaires, écrit Montcalm, commence à avoir l’air et les manières françaises ; leurs maisons sont assez commodes et propres ; il peut y avoir une centaine de personnes faisant quarante guerriers. L’église est assez bien ; la façon dont les sauvages prient est capable d’inspirer de la dévotion; les femmes sont toujours séparées des hommes; elles ont toutes des voix mélodieuses et chantent des cantiques pendant la messe.”
Durant le séjour de Montcalm à Québec, la colonie fit une grande perte par la mort de M. Coulon de Yilliers, qui succomba en peu de jours à la petite vérole. Cet officier canadien, frère de l’infortuné Jumon ville, s’était illustré au fort Nécessité. Il avait rendu de grands services, en Acadie, dans la campagne de Chouaguen, dans celle de William-Henry, en un mot chaque fois qu’il en avait eu l’occasion. Montcalm l’appréciait beaucoup et le regretta vivement. “ Je suis inconsolable de la perte du pauvre Villiers, disait-il dans une lettre à Lévis. Je n’écris pas à sa veuve, mais dites-lui
combien je regrette son mari, et qu’indépendamment de tout ce qu’elle mérite par elle-même, je serai toujours fort aise de lui témoigner en toute occasion l’estime singulière que j’avais pour Villiers.”
Montcalm revint à Montréal dans la dernière partie de février 1. Nous voyons par sa correspondance avec Bourlamaque 2 3 que cette fin d’hiver fut pour lui un moment de calme et de tranquillité. Il sortit peu, si ce n’est pour aller chez le gouverneur, où il conférait des choses officielles ; il travailla à des mémoires sur la défense du pays ; il jeta sur le papier bien des idées relatives au gouvernement, à la population, la politique, la réforme des abus. C’était, disait-il, pour le retour en France, s’il avait lieu, et qu’on voulût l’écouter 8.
Il fit aussi de la correspondance, désirant profiter des courriers que l’on expédiait à Louisbourg. Le 22 février il terminait une lettre à sa femme, écrite presque complètement avant son départ de Québec. “ Ma santé a été médiocre une partie de l’hiver, y disait-il, il a fallu me purgeoter ; j’ai fini par l’émétique et je m’en trouve bien. Je ne puis vous rien pronostiquer sur la campagne, les vivres, le bien ou le mal joué des ennemis, qui peu-
1 “Arrivé à midi, dîner chez M. de Vaudreuil, écrire, voilà
mon occupation, parce que le courrier qui porte les dépêches pour Louisbourg, part demain.” (Montcalm à Bourlamaque , Montréal , le 22 février 1758.)
2 Par une heureuse rencontre, Bourlamaque séjournait
surtout à Québec et Lévis à Montréal. Et ainsi quand Montcalm était à Québec, il écrivait à Lévis, quand il était à Montréal, il écrivait à Bourlamaque. De sorte que nous pouvons le suivre tour à tour dans l’une et l’autre des deux villes, grâce à cette correspondance alternative.
3 — Lettres de Bourlamaque , p. 211.
vent ou doivent nous primer. Je suis ici depuis le 15 septembre; je pars demain pour Montréal, jusqu’à ce que je me porte sur quelque frontière. J’augure de ma bonne fortune que la campagne tournera bien. Quand nous ne ferions qu’une défensive, pourvu qu’elle arrête l’ennemi, elle ne sera pas sans mérite. Nous nous sommes écrit avec mylord Loudon sur la capitulation du fort George. C’est un procès qui se traite à coup de plume, en attendant de traiter quelque incident à coup d’épée, de fusil Montcalm parlait ensuite de ses visites aux Iroquois, aux Algonquins, aux Népissings, aux Hurons, à celle qu’il projetait chez les Abénaquis de Saint-François; et il faisait cette observation : “ Ces sauvages m’aiment ; en vérité je leur trouve plus de vérité, de franchise souvent, qu’à ceux qui se piquent de policer. Malgré la misère publique, des bals et un jeu effroyable. Adieu, mon cœur, je t’adore ; je soupire après la paix et toi. Mille choses à ma mère. J’embrasse mes enfants, et il me tarde de retourner dans le sein de ma patrie ”. Puis le post-scriptum montréalais : “ Montréal, 22 février. J’arrive dans l’instant, je viens de faire 60 lieues sur les glaces, façon de voyager délicieuse quoique froide ”, Le même jour probablement, Montcalm faisait encore un post-scriptum. Celui-ci venait à la suite d’une lettre écrite par Bougainville à sa protectrice, madame Hérault. En voici quelques passages intéressants : “ M. de Machault avait assuré mon beau-frère, M. de la Bourdonnaye, être content de mes relations. Dès que j’ai su M. de Moras en place, je lui ai écrit plus en détail et en confiance comme à un ministre à qui je suis très dévoué. S’il veut lire lui-même ma
dépêche, quoique je lui écrive avec quelque réserve, il verra la vérité et devinera même ce que je ne veux pas dire. Mais s’il s’en rapporte à ses bureaux, le vent qui souffle dans la colonie pour les troupes de terre et leur général soufflera dans ses bureaux”. Cette allusion était surtout à l’adresse de M. de la Porte, commis principal au ministère de la marine, qui passait pour être absolument dévoué à l’intendant Bigot, et très hostile aux troupes de terre employées dans les colonies. On l’accusa d’intercepter les lettres et communications de Montcalm au ministre, ce qui expliquait les longs silences de ce dernier relativement aux demandes faites par le général en faveur des bataillons de ligne. 1 Montcalm traitait ensuite un autre sujet, toujours délicat, mais qu’il ne pouvait s’abstenir d’aborder, dans les circonstances très difficiles où il se trouvait. “ J’avais demandé à M. de Machault, écrivait-il, et j’ai demandé à M. de Moras des appointements pour un troisième aide de camp, qui n’a que ceux que je lui donne. Entouré de personnes qui sortiront riches des colonies, je ne puis y vivre avec 25,000 francs ; ma dépense égale celle du gouverneur général ; quelle différence d’appointements, émoluments et ressources ! Son frère, gouverneur de Montréal, jouit d’un poste de traite qui lui vaut des sommes immenses ; cette partie
1 — Doreil, le commissaire des guerres, écrivait au ministre de la guerre, le 25 octobre 1757: “M. de Moras, ministre de la marine, ignore la véritable cause de notre triste situation ; il ne convient ni à M. de Montcalm ni à moi de tenter de l’en instruire, d'autant plus que nos représentations ne parviendraient vraisemblablement pas jusqu'à lui."
ne sera jamais connue du ministre par la colonie... Je demande à M. de Moras de m’aider à payer les dettes que je contracte et contracterai pour le service du roi. On n’est occupé ici qu’à gagner, faire des affaires et on s’embarrasse peu du bien de la colonie et de l’intérêt qu’elle doit avoir vis-à-vis la métropole. Gara patria ! Quand serons-nous dans l’ancien monde pour déplorer tout ce qui se fait dans le nouveau à 1,500 lieues du soleil ! Il n’y a dans cette tirade ni humeur, ni amertume, mais le patriotisme me force à parler à la personne que j’honore le plus. Je la prie d’engager son frère 1 à lire mes lettres malgré ses grandes occupations, et d’être persuadé de l’intérêt que je prends à ce ministre et à sa gloire... Des vivres, nous verrons pour le mieux; tout ira bien, j’en ai un secret pressentiment, madame.”
Nous comprenons l’indignation de Montcalm en présence des cupidités honteuses qui compromettaient le salut public. Mais hélas ! nous nous disons en même temps que, s’il eût été “ dans l’ancien monde,” d’autres spectacles, les rapines d’un Eichelieu au Hanovre, la démoralisation des armées, transformées en bazars, que Frédéric et Brunswick écrasaient à Eosbach et à Crevelt, la dilapidation générale des finances, la corruption et l’incurie administratives, eussent également révolté sa conscience d’honnête homme et blessé sa fierté de citoyen. L’on traversait un douloureux moment, et, des deux côtés de l’Atlantique, un vent de malheur soufflait sur les deux Frances, l’ancienne et la nouvelle.
1 — C’est-à-dire son beau-frère, M. de Moras.
Montcalm profitait aussi du courrier de Louisbourg pour expédier au ministre de la marine une longue lettre écrite la veille de son départ de Québec. Nous en avons déjà cité par anticipation, dans un chapitre précédent, un fragment relatif aux accusations contre les troupes de terre. Nous y revenons maintenant pour y signaler encore deux ou trois points saillants : “ Je ne puis vous rien annoncer sur la campagne prochaine, disait le général ; les opérations dépendront de la prompte arrivée des vivres et du bien ou mal joué de l’ennemi. L’article des vivres me fait frémir. Malgré les réductions faites sur la ration, la disette est plus grande que nous ne l’aurions cru. Je quitte Québec pour rejoindre M. le marquis de Yaudreuil à Montréal, après avoir réglé avec M. Bigot ce qui regarde les besoins de nos troupes. Je me louerai toujours de son zèle pour le service, de sa facilité et de ses ressources ; mais il ne peut qu’être souvent embarrassé et à plaindre d’être chargé d’une besogne aussi difficile. Veuillez assurer une fois pour toutes Sa Majesté, car je n’aurai plus l’honneur de vous en écrire, que, quelque conduite que l’on puisse avoir à mon égard, j’écarterai toujours tout ce qui pourrait nuire à son service, et que j’aurai sans cesse une modération et une patience dont je donne des preuves journellement. Je proposerai tout ce que je croirai utile ; je tâcherai d’exécuter de mon mieux ce qui sera arrêté et de suppléer, au risque d’être désapprouvé si le succès n’en suivait pas, à des ordres obscurs et quelquefois captieux ”. Montcalm soumettait ensuite au ministre des représentations au sujet du traitement des officiers des bataillons. Jusqu’en 1757 ils avaient reçu pour leur subsistance un supplé-
ment que l’on appelait le “ bien-vivre MM. de Yaudreuil et Bigot, à l’automne de 1756, avaient promulgué un règlement supprimant ce traitement extraordinaire, pour se conformer à des ordres supérieurs. Montcalm leur avait adressé un mémoire à ce propos, et il en avait aussi écrit au ministre. Celui-ci l’informa qu’on ne pourrait rien changer au règlement. Et c’est à cela que le général répondait : “ Suivant votre lettre, Monseigneur, Sa Majesté ne veut pas revenir sur le retranchement du traitement accordé aux officiers des troupes de terre pendant les campagnes de 1755 et 1756. Je me borne à vous représenter qu’il est douloureux qu’à mesure que la cherté des vivres augmente leur traitement diminue. D’être payé en papier au lieu de l’être en espèces, comme M. de Machault l’avait arrêté avec M. de Séchelles, fait une diminution considérable dans leur traitement. J’ai déjà eu l’honneur de vous en écrire dans une lettre du 4 novembre de l’année dernière, et de vous proposer de continuer à les faire payer en papier (ce qui sera avantageux au Roi, qui n’aura plus d’espèces à hasarder), mais en même temps de porter les appointements du capitaine, qui sont à 2,760 livres, à 10,000 écus (3,000 livres), et les autres en proportions. Les lieutenants, plus à plaindre, ne peuvent plus vivre avec leurs appointements. Qu’on ne compare pas leurs appointements avec la modicité de ceux des officiers de la colonie, qui ont les ressources de donner dans le commerce, dans les entreprises, et d’espérer part aux profits de la traite et dans l’habitude de tirer parti de leurs courses avec les sauvages
Puis Montcalm se voyait encore forcé de parler de
lui-même, et il rappelait à M. de Moras que l’honneur d’être à la tête d’un corps de 250 officiers et le souci de maintenir la dignité de son commandement l’obligeaient à faire une dépense presque égale à celle du gouverneur général. “ Cependant, disait-il, ses appointements sont bien au-dessus des miens, et ses émoluments et ses moyens au-dessus même de ses appointements. Si vous ne venez, Monseigneur, à mon secours, et que je serve encore quelques années dans la colonie, je serai obligé de vendre le patrimoine de mes enfants. M. Bigot a bien voulu autoriser le trésorier de la marine à m’avancer 12,000 francs, que je lui dois ; et plus j’irai, plus je lui devrai.”
Passant à un sujet plus agréable, le général disait un mot au ministre du succès d’un détachement commandé par M. de Belêtre, lieutenant des troupes de la colonie. A la tête de cent Canadiens et soldats de la marine, et de deux cents sauvages domiciliés, cet officier était allé, à environ seize lieues de Shenectady — appelé Corlar par les Français — dans le pays de la rivière Mokawk, surprendre German Flats, ou le village des Palatins, ainsi désigné parce que des Allemands, émigrés du Palatinat, s’y étaient établis. Le 12 novembre, au point du jour, les hardis partisans avaient assailli le village, ravagé, pillé, brûlé toutes les habitations, et enlevé cent cinquante hommes, femmes et enfants, avec le maire de l’endroit, appelé Jean Petrie. Les sauvages avaient fait un énorme butin, et on avait tué une quantité considérable de bétail, de moutons, de porcs et de chevaux.
Enfin Montcalm donnait à M. de Moras des nouvelles satisfaisantes de Carillon, où M. d’Hébécourt, capitaine
du bataillon de la Reine, commandait une garnison d’environ trois cent cinquante hommes. Il s’y était, à la vérité, déclaré un commencement de mutinerie, au sujet de quelque retard dans la distribution des équipements, mais la fermeté du commandant en avait eu vite raison, et, sous prétexte d’escorte à un munitionnaire, on y avait fait passer un détachement de sergents et de soldats sûrs. Les Anglais avaient envoyés plusieurs partis battre les environs du fort, mais tout cela n’avait abouti qu’à faire prisonniers une couple de soldats et à capturer une quinzaine de bœufs. On trouva attaché aux cornes d’un de ces animaux, non loin de la place, ce billet, fort lestement tourné, adressé à M d’Hébécourt : “ Je vous suis bien obligé, monsieur, du repos que vous m’avez laissé prendre et de la viande fraîche que vous m’avez envoyée. J’aurai bien soin de vos prisonniers. Mes compliments au marquis de Montcalm. Signé : Rogers.”
Le fameux partisan n’eut pas l’occasion de recommencer cette gasconnade, deux mois plus tard. Ayant poussé une reconnaissance vers Carillon et Saint-Frédéric, à la tête de cent quatre-vingts rangers, son approche fut signalée par des éclaireurs abénaquis, et il se vit soudain entouré par un détachement d’environ deux cent cinquante sauvages et Canadiens, et de quelques réguliers, commandés par MM. de Laugy et de la Durantaye. Après une défense opiniâtre, les rangers furent taillés en pièces. Rogers parvint à fuir avec une poignée d’hommes. On le crut tué, parce qu’on trouva sur le champ du combat un habit qui contenait sa commission. Nos sauvages rapportèrent cent quarantequatre chevelures et firent sept prisonniers.
Après cet engagement heureux pour nos arme3, il ne se passa guère d’événements notables, jusqu’à l’ouverture de la navigation. Dans ses épîtres à Bourlamaque, Montcalm n’eût à signaler que de menus faits et de petites nouvelles sociales, qui cependant ne sont pas sans intérêt et nous aident à reconstituer la physionomie de l’époque. Nous en glanons quelques passages. Au commencement de mars, “ les beaux jours occasionnent beaucoup de parties de campagne. Monsieur et madame de Vaudreuil y vont souvent. Le chevalier de Lé vis en est quelquefois et il a aussi les siennes ”. Pour Montcalm, il mène sa “ vie ordinaire, le plastron, le matin, et tous ceux qui n’ont rien à faire ni à dire. Dîner avec dix-sept personnes, le soir chez lui, chez le général. M. Yarin 1 Il peut être remplacé, mais sa maison ne l’est pas ; celle de d’Eschambault qui n’a jamais été gaie, l’est moins cette année-ci Bougainville, qui a de l’argent de reste, a été voir ses frères de la Tortue au Saut Saint-Louis, pour leur donner cent-cinquante livres de tabac et du vermillon. Au retour, il a couru véritablement risque de se noyer.” Les beaux jours coutinuent ; la glace commence à fondre, ce qui pourrait peut-être interrompre “ les parties de monsieur et madame de Yaudreuil, qui vont
1 — M. Yarin, commissaire-ordonnateur, était repassé en Franceaprès avoir fait une fortune d’environ 800, 00U livres.
Il avait été remplacé, non en titre, mais en fonctions, par un des Martel, qui avait été choisi auparavant pour faire les fonctions de contrôleur à Québec, à la place du sieur Bréard, retourné, lui aussi en France après s’être enrichi. Péan aussi allait partir. Les pillards, voyant venir la crise suprême, essayaient de mettre à l’abri leur butin.
visiter les notables de la côte, comme Henri IV chez les notables bourgeois de Paris.” Le chevalier de Lévis va son train habituel. Montcalm alterne entre sa chambre et le château Vaudreuil, il ne fait ailleurs que de rares apparitions. Il s’amuse si fort à Montréal “ qu’à la grande assiduité près à l’Eglise,” il voudrait “ que la
semaine sainte se prolongât. C’est un prétexte pour ne faire ni recevoir de visites, rester chez soi et dîner quasi seul. La dévotion et le carême ont dérangé un peu son estomac et occasionné un rhume. Du lavage, du régime et une médecine rétabliront sa santé. Cela ne l’empêche pas d’avoir à dîner M. le gouverneur général pour le décarêmer suivant l’usage du pays.” Le 30 mars, “ grand dîner chez Martel,” commissaireordonnateur en office : “ vingt-trois personnes, les grosses perruques, nulles dames. D’ici à quinze jours, il reste à essuyer ceux de Péan, d’Eschambault *, de Lévis, du major-général. Il manque M. Cadet.” Montcalm se confine de plus en plus dans sa chambre, le soir ; c’est l’endroit où il s’ennuie le moins ; il “ ne savait pas y rester à Québec ”. Un peu plus tard il sor-
1 — Joseph Fleury d’Eschambault, fils de Joseph Fleury d’Eschambault, sieur la Gorgendière, et de Claire Joliet ; né en 17U9, agent de la compagnie des Indes, comme son père. Madame la marquise de Vaudreuil était sa tante ; Madame Rigaud de Vaudreuil était sa sœur. Montcalm ne brûlait pas d’amour pour les d’Eschambault. Il écrivait à Bourlamaque le 4 mai 1757 : “ Je le vois (Vaudreuil) tous les soirs, et suis bien aise avec lui, ce que j’attribue, entre nous, à ce que je vais peu chez (les) d’Eschambault, et à la défense absolue que j’ai renouvelé à Bougainville de ne jamais parler de moi à ces derniers, que je crois tracassiers, rapporteurs, esprits dangereux.”
tira davantage, mais ce sera simplement pour aller chez le gouverneur. “ Si ma charge est de lui tenir compagnie tous les soirs, écrira-t-il, M. de Vaudreuil doit être content ; je ne fais que cela, ou parfois et rarement ma chambre, et il me semble que c’est bien pour le service, bien pour moi, car je n’ai rien de plus amusant à faire
Avril et le printemps arrivent ; la rivière est quasi navigable; le premier canot traverse, le 13, de la côte sud ; on a commencé les semailles dans les terres hautes, plus tôt découvertes que les autres. 1 Montcal m achète une voiture pour s’aller promener, avec son second aide de camp la Eochebeaucour. Car Bougainville est captivé ailleurs ; il reprend des liens qui s’étaient relâchés. Malgré son esprit, “ il se repaît quelquefois, dirait-on, de châteaux en Espagne ”.
Avec le mois de mai, on commence à parler du mouvement des troupes. Doreil écrit au général pour deux soldats de Berry à laisser l’un chez un orfèvre, l’autre chez un M. Loyseau, et dit que madame de Beaubassin a demandé de lui en écrire. “ Je ne lui ai répondu que vaguement, affirme Montcalm... Il n’y a rien que je ne fisse pour une recommandation de madame de Beaubassin ; mais ce serait d’un mauvais exemple, et je ne voudrais pas que l’on dît qu’elle m’en a prié et que c’est pour elle ”. Péan — l’un des triumvirs, — se plaint, paraît-il, beaucoup de son bras. “ Cela est-il vrai ? Il est décidé qu’il passe cet automne en France, et c’est la raison ”.
Il y a des tiraillements dans la famille de M. de
1 — Journal de Montcalm.
Vaudreuil. “ Il souffre de son frère qui, devant trente personnes, traite d’Eschambault ”, son beau-frère, “ de plaisant c... et dans le cabinet, en disant à son aîné :
je ine . de lui et vous aussi. M. Péan a parlé
d’un voyage de M. l’intendant, cet été avec madame Péan”... Il est allé “ passer six jours à Lacbine avec la sultane régnante et sa famille (MM. de Yillebon. Solvignac, aide de camp) ; le chevalier de Lévis et la Pénisseault n’y ont pas été ”. N’est-ce pas que tous ces traits rapides contribuent à mettre en lumière le moment et les personnages ?
La fin de l’biver avait été marquée par une aggravation de la misère publique. Au premier avril, le peuple de Québec fut réduit à deux onces de pain par jour. Il y eut un attroupement de femmes à la porte de M. Daine, lieutenant-général de police. On avait mis, nous l’avons vu, les moulins sous scellés, pour sauver le grain de semence. Alors, en certains endroits, les habitants mangèrent leur blé bouilli, de sorte qu’ils n’eurent pas de son pour nourrir leurs bestiaux \ Dès le 26 février, M. Doreil écrivait : “ Le peuple périt de misère. Les Acadiens réfugiés ne mangent depuis quatre mois que du cheval ou de la merluche sans pain. Il en est déjà mort plus de trois cents.” Au commencement de mai, M. Daine envoie au ministre de la marine ce navrant exposé : “ Toutes les semences sont épuisées, et nous sommes à la veille d’essuyer la plus cruelle famine, si les secours n’arrivent pas dans quinze jours. Les expressions me manquent pour vous décrire nos malheurs. Les animaux commencent à manquer ; les
1 — Le maréchal de camp Desandrouins , p. 120.
bouchers ne peuvent pas fournir un quart du bœuf nécessaire pour la subsistance des habitants de la ville ; sans volailles, sans moutons, sans veaux, sans légumes.” Bigot, de son côté, informe la Cour qu’il y a ici trois mille quatre cents misérables qui n’ont “ que dix onces de comestibles à manger par jour,” et dont “ quantité tombent de défaillance dans les rues.” Enfin, dernière touche à ce sinistre tableau, Montcalm écrit dans son journal le 21 mai : “ Courrier de Québec ; nulle nouvelle de bâtiments en rivière ; augmentation de misère des particuliers, réduits à brouter l’herbe.”
Heureusement, au moment même où il traçait ces lignes, les secours si impatiemment attendus étaient arrivés depuis l’avant-veille à Québec. Le 19 mai au soir, huit vaisseaux chargés de sept mille cinq cents quarts de farine, entraient dans le port de cette ville, escortés d’une frégate et d’une prise anglaise. Plusieurs autres étaient annoncés. Le spectre de la famine cessait de hanter les esprits, et l’on pouvait commencer à faire mouvoir les troupes pour la prochaine campagne, la campagne de Carillon.