CHAPITRE XII
Les nouvelles d’Europe - Frédéric II, au moment d’être
écrasé, remporte d’étonnants triomphes William Pitt,
maître du pouvoir, organise la guerre à outrance. — Les
projets des Anglais pour 1758 Louisbourg, Carillon et
le fort Duquesne Nouveaux changements ministériels
en France Le maréchal de Belle-Isle Correspondance de Montcalm Mort d’une de ses sœurs Préparais de la campagne Division de forces Montcalm
et Vaudreuil ont une terrible passe d’armes La cam¬
pagne de Carillon — Formidable armement des Anglais.
— Faiblesse numérique de l’armée française Tactique
habile de Montcalm — Un semblant d’offensive. — Abercromby et Howe Marche en avant des Anglais Premières escarmouches Montcalm triomphe à Carillon.
Avec les vaisseaux arrivaient les nouvelles d’Europe. L’automne précédent les dernières reçues étaient brillantes. Vers la mi-octobre on avait appris à Québec que le maréchal d’Estrées, secondé par l’intrépide Chevert, avait battu à Hastembeck, le 26 juillet, une armée hanovrienne commandée par le duc de Cumberland, fils de George II, et que le maréchal autrichien Daun, avait remporté sur Frédéric II, à Kollin, près de Prague, le 18 juin, une sanglante victoire. Ainsi donc pendant qu’en Amérique le drapeau français triomphait à William-Henry, et que la grande expédition organisée contre Louisbourg avortait pitoyablement, sur le vieux continent l’Angleterre et son allié, le roi de Prusse, étaient mis en échec par la coalition franco-
autrichienne. La fierté britannique était humiliée de ces revers auxquels devait bientôt mettre le comble la pitoyable capitulation de Cumberland à Klosterseven 1. L’opinion anglaise s’irritait et s’alarmait de la tournure désastreuse que prenait cette guerre. Il ne resterait bientôt plus à l’Angleterre, écrivait Horace Walpole, “ qu’à couper ses cables et à voguer à la dérive vers quelque océan inconnu.”
Mais le génie de deux hommes, d’un grand capitaine et d’un grand politique, allait changer la face des choses. Au moment où il semblait devoir être broyé par l’étreinte mortelle des trois armées, française, autrichienne et russe, Frédéric II, un instant désespéré et hanté du suicide, se ressaisissant, s’écriait :
Pour moi, menacé du nautrage Je dois, en affrontant l’orage,
Penser, vivre et mourir en roi.
Et courant de Bohême en Saxe, il allait, avec des forces inférieures, écraser Soubise à Rosbach. Puis revenant comme la foudre vers la Silésie, où ses généraux étaient battus par les Autrichiens, avec trente-trois mille hommes il livrait à ceux-ci, deux fois plus nombreux, la fameuse bataille de Leuthen, proclamée par Napoléon le chef-d’œuvre de l’art militaire. En trois heures et demie il culbutait et détruisait la formidable armée impériale, dont un détachement était allé lever une contribution jusqu’à Berlin. La campagne de
1 — Le fils du roi d’Angleterre capitulait avec toute son armée, devant l’armée française commandée par Richelieu, le 8 septembre 1757.
1757, qui avait failli voir sombrer sa fortune, se terminait pour lui dans la gloire. 1
Et pendant ce temps, un homme se levait en Angleterre et prononçait ces paroles, qui, dans sa bouche, n’avaient point l’accent de la fanfaronnade : “Je suis sûr de pouvoir sauver ce pays et que nul autre ne le peut Cet homme, c’était William Pitt. Une première fois ministre, en décembre 1756, forcé par George II d’abandonner le pouvoir en avril 1757, il était imposé au roi par la nécessité au mois de juillet suivant. Et bientôt, enflammant de son ardeur belliqueuse et patriotique l’amirauté, le ministère de la guerre, la flotte, l’armée, le parlement, le peuple, les colonies elles-mêmes, il unissait toutes les énerg ies nationales dans un puissant effort, et les lançait à l’assaut de ce but grandiose : la conquête de l’Inde et de l'Amérique, l’humiliation de la France et la souveraineté des mers.
Dans la dernière quinzaine de mai, en même temps que les prodigieuses victoires de Frédéric, on apprenait ici les armements extraordinaires faits par le gouvernement britannique pour conquérir le Canada. Montcalm écrivait dans son journal : “ Bataille perdue contre le roi de Prusse, l’Alexandre du Nord, par monsieur le prince de Saxe, Hildburghausen, et le prince de Soubise. Ce même roi bat les Autrichiens vers Breslau, marche dans l’électorat d’Hanovre pour rompre la capitulation, ce qui met tous nos quartiers en mouve-
1 La bataille de Rosbach, où Frédéric battit l’armée
franco-autrichienne, commandée par le maréchal de Soubise et le prince de Hildburghausen, fut livrée le 5 novembre 1757. Celle de Leuthen où il défit le maréchal Haun, eut lieu le 5 décembre.
ment et sur les dents ”. Et Lévis de son côté : “ Les nouvelles que nous apprîmes nous firent craindre avec raison par les grands préparatifs que les ennemis faisaient et par les forces considérables qu’ils avaient rassemblées, qu’ils ne voulussent faire le siège de Louisbourg et pénétrer en même temps dans l’intérieur du Canada par les frontières de New-York. Ils nous menaçaient en même temps de s’emparer de la Belle- Rivière 1
Tel était vraiment le plan de campagne des Anglais pour 1758. Au moment même où Lévis écrivait ces lignes, une flotte formidable et une armée puissante se préparaient à assiéger Louisbourg. L’amiral Boscawen et le major-général Jeffrey Amherst, commandaient en chef. Les lieutenants de celui-ci étaient les brigadiers Whitmore, Lawrence, et James Wolfe. Le 13 juin, vingt-trois vaisseaux de ligne, dix-huit frégates et brûlots, et cent cinquante-sept transports ayant à leur bord environ douze mille hommes de troupes, quittaient Halifax et cinglaient vers le boulevard maritime de la France en Amérique, surnommé le Dunkerque du Nouveau-Monde. Sur la frontière du lac Saint-Sacrement, Pitt avait remplacé le comte de Loudon par le majorgénéral Abercromby, qui, avec plus de six mille réguliers et de neuf mille hommes de troupes provinciales, devait aller prendre Carillon et envahir le Canada par le lac Champlain et le Richelieu. Enfin, du côté de la Belle-Rivière, le brigadier John Forbes organisait une armée de six ou sept mille hommes, destinée à enlever aux Français le fort Duquesne et la région de l’Ohio.
1 — Journal de Lévis , p. 129.
MON’TCALM
En Amérique comme en Europe, les ennemis de la France étaient décidés au plus énergique effort pour remporter sur elle.
Le:-; lettres reçues de Versailles à Montréal, au mois de mai 1758, annonçaient un nouveau changement ministériel auquel Montcalm et son état-major ne pouvaient être indifférents. Monsieur le marquis de Paulrny avait cessé d’exercer les fonctions de ministre de la guerre, et avait été remplacé par le maréchal de Belle- Isle. M. de Crérnille, lieutenant-général, était adjoint a ce dernier, pour s’occuper de plusieurs détails h Montcalm connaissait bien le maréchal, ayant servi sous lui en Bohême. Il lui écrivit une lettre qui contenait ces lignes : “ J’ai trop d’obligation à MM. d’Argenson pour n’avoir pas été peiné du changement dans le ministère de la guerre. Cependant je vois, avec la même satisfaction qu’ont les troupes dont le commandement m’est confié, que le premier homme de notre état militaire, qui réunit aux talents d’un grand général les qualités d’un homme d’Etat et les vertus d’un citoyen, ait bien voulu se charger de notre ministère. Je compte particulièrement sur vo3 anciennes bontés que j’ai tant de fois éprouvées et dont mon inviolable attachement doit mériter la continuation.” Il écrivait en même temps à M. de Crérnille ; et, après lui avoir fait son compliment de bienvenue, il lui disait : “ Ce que j’ai le plus à cœur c’est que l’on accorde les grâces
] — Au premier moment, la rumeur avait désigné M. de Saint-Pnest, intendant du Languedoc, comme adjoint au ministre de la guerre, et .M’ontcalm le mentionnait dans son joumaL
que je propose aux troupes qui servent sous mes ordres. Je vous demande vos bontés pour mon fils aîné et pour le chevalier de Montcalm qui sort cette année du collège V’
Outre les nouvelles militaires et politiques, il y avait aussi les nouvelles familiales. Lorsque le courrier de France arrivait enfin, après un long hiver, avec quelle anxiété ne devait-on pas en rompre les sceaux ! Tant de choses peuvent survenir en cinq mois ! Qu’est-il advenu aux mères, aux épouses, aux enfants, à tous les êtres chers laissés là-bas ? Ces lettres, si impatiemment attendues et si lentes à se rendre, sont-elles messagères de tristesse ou de joie ? Heur ou malheur, que renferment leurs plis ? L’un et l’autre parfois. Ainsi, au printemps de 1758, Montcalm apprenait qu’une de ses sœurs, madame d’Escoulombre, était morte. “ J’ai été vivement touché de sa perte, écrivait-il. Son mauvais état cependant me faisait craindre. Je dirai avec Corneille : “ Je l’adorais vivante, je la pleure morte Très aimable créature. J’écris à son époux ”. 2 M. Molé, parent de madame de Montcalm, était devenu premier président, à la place de M. de Meaupou. M. le maréchal de Mirepoix, cousin de Lévis, était aussi décédé dans le cours de l’hiver. Triste particularité, Montcalm lui avait écrit le 20 avril, lorsqu’il avait déjà cessé de
1 — Lettres de Montcalm au maréchal de Belle-Isle et à M. de Crémille, 28 mars 1758 ; Arch. du ministère de la guerre.
2 — Montcalm à madame de Saint-Véran, 2 juin 1858.
Montcalm écrivait à Bourlamaque le 22 mai : u Le chevalier de Lévis très touché de la mort du maréchal de Mirepoix, Boquemaure de celle de son frère, et moi d’une sœur que
aimais bien fort ”.
vivre, pour lui recommander son second fils. “ Vos bontés, Monseigneur”, disait-il au grand personnage qui ne devait jamais lire ces lignes, “ m’enhardissent à vous parler du chevalier de Montcalm. Il aura quinze ans au mois d’octobre et va sortir du collège pour entrer au service dans le régiment de son frère. Vous avez sûrement des engagements pour des bâtons d’exempts. 1 Pourriez-vous le comprendre dans vos arrangements pour lui en donner un dans trois ou quatre ans d’ici, à dix-huit ou dix-neuf ans. Je vous en serai des plus reconnaissants et très flatté que vous vouliez bien lui accorder cette grâce, s’il tourne bien, grâce qui, à cet âge, décide de la fortune d’un cadet et le met à même de faire son chemin ”.
Comme on le voit, Montcalm ne cessait de s’occuper de sa famille. Vers le même temps il écrivait à son fils aîné : “ Que j’apprenne de bonnes nouvelles de votre santé et conduite, voilà tout ce que je désire et attends avec impatience. Mille amitiés à votre frère et ne doutez pas l’un et l’autre de la mienne. La Rochebeaucour se porte bien. Beaucoup de choses pour moi
1 — M. de Mirepoix était capitaine d’une compagnie des gardes du corps du roi, où n’entrait pas qui voulait. “ Un ouvrage de 1761, donne 336 hommes, plus 6 porte-étendards et 6 trompettes, à chaque compagnie, partagée en deux escadrons de 168 hommes et en six brigades de 56 gardes, et commandée par un capitaine qui était ordinairement un duc, 3 lieutenants, 3 enseignes, 14 exempts, dont un était aidemajor, 12 brigadiers et 12 sous-brigadiers ”. ( Grand dictionnaire). — L’exempt était un officier qui, dans certaines compagnies de gardes, commandait en l’absence du capitaine et des lieutenants, et qui était exempt du service ordinaire. Il portait un petit bâton de commandement. (Ibid).
à tous les officiers du régiment de Montcalm, principalement au major V’ Le jeune colonel était alors à l’armée du Bas- Rhin, qui avait été battue par Frédéric à Rosbach. “ Le comte de Montcalm, disait le général dans une lettre à Bourlamaque, grandit, se fortifie, mange beaucoup. Ma mère s’endette pour le soutenir et moi aussi. L’armée battue, mais il était de la réserve de Saint-Germain, qui a fait la retraite sans être suivie.” Le lieutenant-général de Baschy écrivait à Montcalm à ce propos : “ L’abbé (de Bernis) me fit grand peur, après la malheureuse affaire de Rosbach, pour votre fils ; nous reçûmes, deux jours après, la liste des morts, perdus et blessés ; et il fut un des premiers dont le roi chercha le nom, qui ne se trouva point.” Quand nous lisons ces lignes, nous songeons aux sentiments qui devaient alors agiter le cœur de madame de Montcalm, séparée en même temps de son fils et de son époux, tremblant pour tous deux, redoutant pour l’un les balles prussiennes, pour l’autre les balles anglaises. Quelle joie, lorsqu’elle recevait d’outre- mer un mot réconfortant comme celui-ci : “ Je me porte bien, ma très-chère ; je t’adore, je t’aime plus que jamais. Dieu veuille que je te revoie l’année' prochaine. La paix ! Mille choses à tous; j’embrasse ma fille. Quand est-ce donc que j’embrasserai la très chère, moment que je préférerais même à celui de battre Abercrombie 2.”
Parmi les lettres reçues de France par Montcalm, il y en avait une très flatteuse de M. de Bernis, ministre
1 — Cette lettre était adressée : “ A Monsieur le comte de Montcalm, mestre de camp du régiment de cavalerie de son nom, à l’armée du Bas-Rhin.”
2 — Montcalm à sa femme, 20 avril 1758.
des affaires étrangères, qui lui écrivait : “ J’ai un détail dans les lettres que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 20 du mois d’août dernier. Tout est dû à la sagesse de votre conduite et à l’habileté de vos combinaisons. On vous rend justice ici : j’admire pour moi celle que vous prenez plaisir à rendre aux officiers qui vous ont secondé dans vos opérations ; il y a tout à espérer des suites qu’elles doivent avoir; j’y compte beaucoup et je vous en félicite de tout mon cœur.” Un autre correspondant, M. de Baschy, dont nous avons parlé plus haut, lui donnait d’intéressantes informations : “ Ne doutez pas, disait-il, de la part que je prends à vos succès, moins en Français que parce qu’ils sont de vous. A l’égard de ce qu’ils devraient opérer pour vous indépendamment de la gloire sur laquelle vous devez assurément être content, j’ai cru ne pouvoir mieux faire que de faire lire vos lettres à la belle dame (madame de Pompadour). Elle ne m’a pas parue surprise à vos demandes, mais elle ne m’a rien répondu, ce qui ne veut rien dire parce que c’est son ordinaire. Je ne sais s’il vous est très avantageux d’avoir affaire à deux ministres ; celui de la marine peut être plus aisé à manier, mais c’est celui dont vous avez le moins besoin, parce qu’il n’a que droit de représentation pour vous. Je ne crois pas au reste qu’on songe à faire des promotions. Si je savais qu’il fût question de faire quelque lieutenant (général), je parlerais encore de vous à la belle dame, et je tâcherais d’engager l’abbé (de Bernis) à pousser à la roue ; il prend beaucoup auprès du maître... On fait grand cas de vous ici ; on en parle en très bons termes, à commencer par le Roi, mais il faut que les ministres prennent des volontés officieuses,
sans cela rien ne se fait1 2 Un passage de cette lettre nous semble indiquer que Montcalm n’était pas l’un des protégés particuliers de madame de Pompadour, qui souvent, hélas ! faisait et défaisait les généraux !
Comme d’habitude, les opérations étaient retardées, au printemps de 1758, par la pénurie dont on souffrait* “ Imaginez, écrivait Montcalm à sa mère, le 2 juin, que je ne puis être en campagne avec des forces médiocres avant six semaines, et toujours obligé de licencier moitié de mon armée pour la récolte. Ne serai-je jamais en Europe à la tête d’une armée où ces obstacles ne se rencontrent pas ! ” Profitant de son loisir forcé, il se laissait ensuite aller à une longue causerie avec sa mère : “ Je vais répondre, lui disait-il, à vos lettres, que je viens de recevoir...” Et il jetait sur le papier, à bâtons rompus, une série de notes et de réflexions. En voici quelques extraits : “ Dans nos troupes, le lieutenant qui avait de quoi vivre avec la paie, (en) 1755, 1756, meurt de faim actuellement, ainsi que le général avec ses 25,000 livres, qui en doit autant et mange 1759... Je n’influe en rien sur le choix des officiers des troupes canadiennes, et je me suis fait une loi de n’y jamais demander d’emploi. Vous n’avez pas besoin d’être Œdipe pour deviner cette énigme. En tout cas, voici quatre vers de Corneille :
Mon crime véritable est d’avoir aujourd’hui
Plus de nom que . (2), plus de vertus que lui
Et c’est de là que part cette secrète haine
Que le temps ne rendra que plus forte et plus pleine.
1 — Extrait d’une lettre datée du 20 février, envoyée par Montcalm à Bourlamaque le 28 mai.
2 — Les points de suspension étaient là évidemment pour remplacer le nom de Vaudreuil.
MONTCÀLM
Je vis cependant très bien avec tout le monde et sers de mon mieux le roi. Si l’on pouvait se passer de moi, me faire tomber dans quelque panneau, et s’il m’arrivait un échec... J’apprends avec plaisir que mon cher petit chevalier grandit. J’en aurai beaucoup, beaucoup, de le revoir et ma chère fille ; fort aise que l’aîné prenne du goût à son métier.... L’expédition de William-Henry vaut mieux que celle de Chouaguen quoique moins importante ; il y a moins de bonheur^ mais plus de combinaisons. Pour cette année-ci je croirai faire beaucoup de parer à tout, ainsi n’attendez rien de brillant; je veux être Fabius plus qu’Annibal, et c’est nécessaire.... Si M. de Saint-Priest devient ministre de la guerre, de m’avoir préconisé en pleins Etats 1 sera sans doute de bon augure... Nous trouvons que le comte de Lévis s’est bien pressé de prendre le nom de Mirepoix. Il est surprenant que le comte de Lévis ne vous ait pas parlé comme satisfait de mes succès. Il vaut mieux faire envie que pitié. Cela m’arrivera avec quelques-uns qui croyaient peut-être que je m’en tirerais moins bien. En revanche, je cherche bien à faire valoir ceux qui sont ici. Voici une phrase de l’abbé de Bernis : “ Tout le monde vous rend justice ici ; pour moi j’admire celle que vous tenez à rendre à
tous ceux qui vous secondent” . Le moulin à huile
a moins rendu; n’importe, bon effet . Le baume
1 Montcalm écrivait à Bourlamaque le 22 mai : “ M. de
St ministre de la guerre, reparle encore de moi aux états
assemblés en novembre 1757, comme il avait fait pour ceux de Chouaguen, en 1756 ”.
Canada, martres, sucre d’érable doivent vous parvenir par Bordeaux "}
Cependant juin était arrivé, et, avec les envois reçus de France, on pouvait commencer à organiser la campagne. Dès le milieu de mai, le bataillon de la Heine avait été envoyé de Québec, où l’on ne pouvait plus le nourrir, à Carillon, en passant par Saint- Jean. Le 22 Montcalm adressait à Bourlamaque des ordres pour le sdépart successif de Berry et de Languedoc, cantonnés dans le même gouvernement, et l’informait que sa destination était d’aller prendre le commandement des premières troupes à Carillon. Le 15 juin cet officier général y arrivait.
M. de Yaudreuil avait décidé d’assembler sur la frontière du lac Champlain un corps de cinq mille hommes,, pour la couvrir contre les attaques auxquelles on devait s’attendre du côté du lac Saint Sacrement. Il avait aussi résolu de détacher un corps de 2,500 hommes, composé de 400 soldats des troupes de terre, 400 des troupes de la marine, 800 Canadiens et 900 sauvages, qui se rendrait au lac Ontario, pour remonter la rivière Oswégo jusqu’à la hauteur des terres, se porter sur la rivière Mohawk (ou des Iroquois), dévaster les habitations anglaises et la région jusqu’aux portes de Shenectady, appelé Corlar par les sauvages. M. de Lévis devait avoir le commandement de ce corps, avec MM. de Rigaud, de Longueuil et de Sénezergues comme lieutenants. Le gouverneur espérait que cette expédition ferait une diversion opportune, en empêchant les Anglais d’attaquer Carillon, préviendrait le rétablisse-
1 — Montcalm. à madame de Saint - Véran, 2 juin 1758.
ment des forts ennemis sur la rivière Chouaguen, et entraînerait les Iroquois à se déclarer contre nos adversaires. Montcalm estimait ce plan peu judicieux, parce qu’il divisait nos forces déjà trop faibles. Il écrivait dans son journal : “ Cette chimérique expédition de Corlar (ainsi la nomment les courtisans) sera peut-être la cause de la perte de la colonie. Il faudrait marcher sur le champ aux ennemis avec les sauvages, l’élite des Canadiens, des troupes de terre et de la colonie. Ils ne sont pas encore retranchés, persuadés, suivant le rapport des prisonniers, que la disette des vivres nous met hors d’état de rassembler un corps d’armée; ils se tiennent moins sur leurs gardes, et ne pensent qu’à accélérer leurs travaux. Une attaque imprévue et vigoureuse les culbuterait et finirait la campagne de ce côté. Le marquis de Yaudreuil pourrait alors s’occuper, ou d’envoyer des secours à la Belle- Rivière, ou de ses prétendues négociations avec les Cinq-Cantons ; mais qui sait s’il est désireux d’un succès décisif pour cette colonie mais dont le général des troupes de terre serait l’agent.” Nous croyons que l’antipathie de Montcalm lui faisait ici prêter à Yaudreuil des sentiments trop bas. Mais ce qu’il disait de la situation était juste. Les nouvelles obtenues des prisonniers faits par les sauvages annonçaient que le général Abercromby, envoyé par Pitt pour remplacer l’incapable Loudon, était au fort Lydius avec quatre régiments de ligne, et cinq compagnies de rangers, que trois autres régiments y allaient bientôt arriver avec douze mille hommes de milices, et que cette armée devait opérer contre Carillon.
Bourlamaque y était déjà rendu avec les bataillons de la Reine, de Languedoc et de Berry. Les bataillons
de Guyenne et de Royal-Roussillon partirent de Saint- Jean, pour la même destination, le 21 juin; la Sarre en partit le 23, et Béarn le 24. Chacun de ces bataillons, à l’exception de la Reine, laissait un piquet de soixante-sept hommes pour le détachement de M. de Lévis, qui devait s’assembler à Lachine le 28 juin.
Montcalm avait écrit à Bourlamaque le 28 mai ; “Je compte vous suivre de fort près sur la frontière, si je ne pars en même temps que vous, monsieur.” Quatre semaines s’étaient écoulées, et les nécessités du service, les délais habituels dans les transports et l’expédition des troupes l’avaient retenu forcément à Montréal. Enfin, le 23 juin, rien ne l’arrêtait plus, et il allait pouvoir partir le lendemain pour prendre le commandement de l’armée de Carillon. C’est alors que se produisit un incident très grave, et que faillit éclater entre le gouverneur et le général une rupture désastreuse en un pareil moment. Il était dix heures du soir. Vaudreuil venait de remettre à Montcalm, suivant son habitude, une longue instruction, relativement aux opérations que celui-ci allait diriger. La lecture de ce document provoqua chez le général la plus violente irritation. Elle contenait des assertions qu’il ne pouvait admettre, des directions contradictoires, des prescriptions trop obscures, suivant lui ; et il se résolut de ne point y souscrire par un acquiescement tacite. Malgré l’heure nocturne, et sans perdre un instant, il écrivit à M. de Vaudreuil la lettre suivante: “ Le 23 au soir, à Montréal. — Monsieur, j’ai l'honneur de vous supplier de relire l’instruction que vous m’avez fait celui de me remettre ce soir, et le mémoire ci-joint, et j’attends de votre équité que vous penserez que c’est bien assez que je me charge,
dans des circonstances qui peuvent être aussi critiques, de défendre autant qu’il me sera possible la frontière du lac Saint-Sacrement avec 4,000 hommes, contre des forces très supérieures, sans me charger d’une instruction dont les obscurités et les contradictions sembleraient me rendre responsable des événements qui peuvent arriver et que nous devons prévoir. Je rends justice à la droiture de vos intentions, mais je ne saurais partir que vous ne m’ayez remis une instruction avec tous les changements aussi nécessaires qu’indispensables pour conserver la réputation d’un officier général qui a servi avec autant de zèle pour votre propre gloire et la défense de cette colonie. Je suis avec respect, monsieur, votre très humble,” etc. Cette lettre, où la courtoisie des formules ne dissimulait pas l’amertume des sentiments, était accompagnée d’un mémoire très serré, dans lequel Montcalm discutait article par article l’instruction du gouverneur. Nous ne ferons que signaler quelques points saillants de ce débat. Vaudreuil, pour justifier l’expédition de Corlar, s’efforçait d’atténuer la gravité de la situation sur la frontière du lac Saint-Sacrement. D’après lui, s’il était vrai que les Anglais voulussent assiéger Louisbourg \ il n’était pas vraisemblable qu’ils eussent les moyens de venir attaquer Carillon, et leurs mouvements de ce côté ne
1 — On touche ici du doigt la lenteur et la difficulté des communications, et les retards qui en résultaient dans la transmission des informations les plus importantes. Au moment où Vaudreuil se demandait s’il était vrai que les Anglais voulussent assiéger Louisbourg, le siège de cette forteresse était commencé depuis quinze jours. Le débarquement des Anglais dans la baie de Gabarus avait eu lieu le 8 juin.
devaient indiquer qu’une “ défensive audacieuse.” Montcalm répondait à cela : “ M. le marquis de Vaudreuil veut bien se dissimuler à lui tout seul les forces des Anglais dans cette partie. Les dépositions des prisonniers sont trop constantes et uniformes, et M. le marquis de Vaudreuil sait bien que, malgré leur entreprise sur Louisbourg, les Anglais ont dix bataillons de troupes réglées, cinq compagnies de rôdeurs de bois entre Orange et Lydius, et peuvent être joints facilement par un gros corps de milices.”
Le gouverneur disait encore, dans son instruction que si, “ contre toute attente ”, les ennemis se décidaient à marcher, sur Carillon, ce serait alors à Montcalm d’aller les rencontrer pour les combattre dans leur marche ou sur le lac, ou bien de les attendre dans un camp retranché ; mais que cela devait dépendre des Canadiens et des sauvages qu’il aurait avec lui, et que, sans sauvages, il faudrait se contenter de harceler les Anglais et de les retarder le plus possible sans risquer “ une affaire générale et décisive ”. Cela manquait évidemment de netteté, et Montcalm signalait l’ambiguité de ce passage. “ M. le marquis de Vaudreuil, écrivait-il, paraît se contredire formellement dans l’article le plus important de son instruction. Il a commencé par s’en rapporter au marquis de Montcalm pour aller au devant de l’ennemi, pour le combattre dans sa marche ou sur le lac et M. le marquis de Vaudreuil ajoute dans ce même article qu’il ne faut point s’exposer par une affaire générale et décisive. M. de Montcalm ne saurait partir que M. le marquis de Vaudreuil n’ait totalement changé cet article de son instruction, car si le marquis de Montcalm marche au-devant pour com-
battre, l’affaire est engagée, et il contrevient à l’instruction de M. de Vaudreuil ; s’il veut s’en tenir à la dernière partie, il doit prendre des mesures en conséquence, qui dépendent des circonstances et du temps que l’ennemi donnera Montcalm s’opposait pour le même motif à un autre article de l’instruction. “ M. le marquis de Vaudreuil, disait-il, demande le renvoi des bateaux, hors ceux qui sont nécessaires pour le service journalier. Cet article est contradictoire avec celui d’éviter une affaire générale et décisive parce qu’il faut toujours se réserver un nombre suffisant de bateaux pour la retraite des troupes ”.
La lettre et le mémoire de Montcalm dénotaient un mécontentement très vif. Mais elles ne révélaient qu’à demi l’intensité de son déplaisir. Il était littéralement exaspéré par le ton et l’attitude du gouverneur. Et, pendant que tout dormait autour de lui, il épanchait ainsi dans son journal l’amertume de son cœur ulcéré : “ Le marquis de Vaudreuil m’a remis, ce soir, à dix heures, ses instructions ridicules, obscures et captieuses. Si je m’en fusse chargé, elles étaient tournées de façon que tout événement malheureux m’était jeté aux jambes, quelque parti que j’eusse pris. Je les ai rendues à M. de Vaudreuil avec un mémoire justificatif de ma conduite à cet égard. Grande répugnance du marquis de Vaudreuil à m’en donner d’autres, nettes et simples; il s’est surtout attaché à un préambule dans lequel il avance qu’il a délibéré avec moi sur toutes les affaires de la colonie, et pris mes avis sur tout. J’avoue qu’il l’aurait dû faire, que mon rang, ma réputation et les ordres du Roi l’exigeaient. Mais comme il ne m’a jamais consulté sur rien, qu’il ne m’a jamais fait part ni
des nouvelles, ni de se3 projets, ni de ses démarches, je lui ai déclaré positivement que je ne souffrirais jamais que ce préambule frauduleux existât à la tête de ses instructions, comme un monument contraire à ma réputation. Si ce gouverneur général eût insisté, ma protestation contre cette fausse assertion était prête. C’est bien assez qu’une basse jalousie empêche l’effet du zèle, et, j’ose dire, de quelques talents, sans souffiir encore qu’un manège sourd et noir nous associe à des sottises dont on gémit sans les pouvoir arrêter.” Vaudreuil consentit avec une répugnance que l’on conçoit à modifier ses instructions, et le pénible incident fut clos, non sans laisser des traces et un souvenir fâcheux dans l’âme des deux chefs si peu faits pour s’entendre.
Le lendemain, 24 juin, Montcalm partait de Montréal avec M. de Pontleroy premier ingénieur de la Nouvelle-France. Le 25 il était à Saint-Jean, et le 26 il s’embarquait pour Carillon, salué par le canon du fort. Le lendemain, il rencontrait, sur le lac, Ignace, chef des Hurons de Lorette, envoyé par Bourlamaque pour donner avis que les Anglais étaient établis au fort du lac Saint-Sacrement, sur les ruines du fort George. Quel était leur dessein ? Marcher sur les Français, ou seulement rétablir ce fort ? Montcalm allait bientôt l’apprendre. Il rencontra aussi, le même jour, un détachement de miliciens du gouvernement de Montréal, qui y retournaient, ce qui lui faisait consigner dans son journal cette réflexion pleine d’amertume : “ Ils sont trop bons pour qu’on nous les laisse ; on les destine à l’armée de faveur.” Le 30 juin, à trois heures de l’aprèsmidi, le général arrivait à Carillon. Il y trouvait les huit bataillons français, très faibles par eux-mêmes à
cause de la quantité de mauvaises recrues, très affaiblis encore par les piquets des volontaires qu’on en avait tirés pour le détachement du chevalier de Lévis ; quarante hommes de la marine, trente Canadiens en état d’aller à la guerre, et quatorze sauvages ; des vivres pour neuf jours seulement, et, pour cas urgent, trentesix mille boucauts de biscuits V’ A ce moment Abercromby avait sous la main une armée de six mille trois cent soixante-sept réguliers et de neuf mille trentequatre provinciaux.
Depuis le commencement de juin, la route d’Albany au lac George, constamment sillonnée de détachements, de convois, de régiments, avait offert le spectacle le plus animé et le plus pittoresque. Tour à tour les rives de l’Hudson avaient vu passer et se refléter dans les ondes cristallines de la rivière, les éclaireurs de la Nouvelle-Angleterre, habillés en bûcherons, armés d’un fusil et d’une hachette, une corne à poudre sous le bras droit, un sac de cuir pour les balles suspendu à leur ceinture ; les uniformes bleus des régiments provinciaux du Massachusetts, du Connecticut, de New-York, du New-Jersey et du Rhode-Island ; puis les régiments anglais, au costume rouge éclatant, le 55m* commandé par lord Howe, le Royal- Américain, le 27me, le 44"e, le 46me et le 80me d’infanterie ; enfin le 42me écossais, composé de montagnards géants, soldats superbes, qui marchaient jambes nues, drapés dans leur costume original, commandés par le major Duncan Campbell d’Inverawe. Albany avait successivement acclamé au passage ces troupes magnifiques, orgueil de la métropole et des
1 — Journal de Monlcalm, p. 384.
provinces, qui s’en allaient, tout le monde en était convaincu, triompher au pas de course, écraser Montcalm, et frapper d’un coup mortel la domination française en Amérique.
Le 30 juin, jour où ce général arrivait à Carillon, l’armée anglaise était toute réunie autour des ruines de William-Henry. C’était le plus beau et le plus formidable corps de troupes que l’Amérique eût encore vu. Bouilamaque, par ses éclaireurs et le récit de quelques prisonniers, était au courant de ce puissant armement, et son premier soin fut d’en informer son chef. Celui-ci saisit d’un coup d’œil l’effroyable danger de la situation. Les informations obtenues exagéraient encore les forces anglaises. Le soir de son arrivée, Montcalm écrivait dans son journal, confident de ses angoisses : “ Le nombre des ennemis grossissant tous les jours à la tête du lac Saint-Sacrement ; leur portage très avancé ; mille chevaux et une quantité de bœufs proportionnée employés à le faire ; les dépositions des prisonniers unanimes sur un projet de leur part d’assiéger Carillon et de commencer leurs mouvements dans les premiers jours de juillet ; vingt ou vingt-cinq mille hommes destinés, selon leur rapport, à cette expédition : voilà notre position. Le marquis de Montcalm a dépêché ce soir au marquis de Vaudreuil pour lui en rendre compte ”. Et Montcalm laissait échapper ce cri où s’exhalaient les sentiments tumultueux d’un cœur étreint par l’anxiété et tout frémissant encore de la passe-d’armes du 24 juin : “ Persistera-t-il dans son aveugle sécurité pour cette frontière ? S’opiniâtrera-t-il à sa don Quichotterie de Corlar ? Se hâtera-t-il au moins de nous faire parvenir des vivres, des sauvages, et les secours de la
colonie qu’il nous a promis ? Les ennemis pourraient bien le mettre dans le cas où il a annoncé qu’il marcherait en personne. Qu’il vienne! Qu’il voie! et j’ajouterai de tout mon cœur : Qu’il vainque ! ”
La position de l’armée française était effrayante. Comme nous l’avons vu dans un précédent chapitre, la péninsule de Carillon consiste en un plateau rocheux, bordé de terrains bas qui côtoient, à gauche, le lac Champlain, à droite, la rivière de la Chute. Le fort s’élevait à l’extrémité de la péninsule, dont la pointe, d’après le plan que j’ai sous les yeux, regardait le sudest. Par une anomalie peu militaire, il n’occupait pas l’endroit le plus élevé du plateau : à l’ouest, en avant du fort, le terrain, après une légère déclivité, remonte graduellement et atteint sa plus grande hauteur à un demi-mille de la place, environ ; puis il s’abaisse encore, de sorte que le plateau est couronné d’une crête qui le traverse entièrement, entre les deux pentes très raides conduisant aux terrains bas. 1
La situation pouvait se résumer comme suit. Montcalm était à Carillon, sous les murs d’un fort délabré,
] — “ La plupart des forts du Canada étaient mal construits et mal situés : ils étaient dominés par les hauteurs voisines ; les murs n’avaient que deux pieds d’épaisseur, sans terreplein, ni fossés, ni chemin couvert ”. ( Note de M. Dussieux).
— “ Voilà ce qu’on appelle un fort dans ce pays-ci, suffisant, à la vérité lorsqu’on ne faisait la guerre que contre des sauvages ou des partis sans artillerie ; aujourd’hui les nombreuses forces des Anglais et leur artillerie doivent changer le système de la guerre et par conséquent la défense des frontières” ( Lettre de M. de Pontleroy au minisire de la guerre , du 28 octobre 1758).
avec environ trois mille hommes. 1 Devant lui, la rivière de la Chute, longue d’environ quatre milles, descendait du lac George, serpentant et bondissant en rapides écumeux. Là-bas le lac George lui-même, long de trente-six milles, étendait sa nappe brillante jusqu’aux ruines de William-Henry, où se dressaient les tentes d’Abercromby et de ses quinze mille soldats. Le général anglais avait de l’artillerie, une flotte nombreuse, et, d’un moment à l’autre, toute cette puissante armée pouvait fondre sur Montcalm et sa poignée de braves. L’heure était grosse de péril. Une défaite, c’était l’ennemi maître du lac Champlain, et s’élançant par la rivière Richelieu jusqu’à Montréal, au cœur même de la colonie.
Mais le génie de Montcalm est à la hauteur du danger. Il envoie courrier sur courrier à M. de Yaudreuil, afin de hâter l’arrivée des renforts commandés par Lévis. En même temps il choisit d’un coup d’œil sûr l’endroit où devra se livrer la bataille prochaine. C’est
1 — Etat et compositon de l’armée française le 8 juillet: Le marquis de Montcalm, maréchal des camps ; le chevalier de Lévis, brigadier ; le sieur de Bourlamaque, colonel ; le sieur de Bougainville, aide-maréchal des logis ; le chevalier de Montreuil, aide-major général. Brigade de la Reine: la Reine, 345 hommes; Béarn, 410; Guyenne, 470. Brigade de la Sarre: La Sarre, 460; Languedoc, 426. Brigade de Royal- Roussillon: Royal- Roussillon, 480; le 1er bataillon de Berry, 450. Deuxième bataillon de Berry, détaché pour la garde du fort de Carillon, excepté la compagnie de grenadiers, qui a servi dans la ligne et faisait 50. Troupes de la marine, 150. Canadiens, 250. Sauvages, 15. Total, 3,506.” ( Journal de Montcalm, pp. 397-398.)
sur les hauteurs de Carillon que se décidera la campagne (x).
Mais il faut fortifier la position par des retranchements, il faut laisser arriver les renforts. Tout cela demande du temps, et les quinze mille hommes d’Abercromby peuvent paraître à chaque minute devant Ticondéroga. Montcalm se décide alors pour une manœuvre hardie. Au lieu de rester sur la défensive, il va prendre l’offensive, du moins en apparence 1 2.
En racontant l’expédition de William-Henry, nous avons déjà donné une description de la contrée qui avoisinait Carillon. Mais il n’est peut-être pas inutile d’en rappeler ici quelques particularités. La rivière de la Chute n’est navigable que jusqu’à deux milles de la pointe du fort. Là, son cours est barré par une chute d’une certaine hauteur, au-dessus de laquelle se succèdent une série de rapides. Les Français avaient bâti en cet endroit un moulin à scie. Au-dessus de la cascade il y avait un pont qui faisait communiquer la rive gauche avec la rive droite. A partir de ce pont, une route militaire d’un mille et demi environ, tracée par nos troupes l’année précédente, allait rejoindre la rivière en haut des rapides, au Portage, où ses eaux redeviennent navigables jusqu’au lac George, distance d’un mille à peu près. Un autre pont reliait également les deux rives au Portage.
Le 1er juillet, Montcalm, laissant à Carillon le second bataillon de Berry, commandé par M. de Trécesson, va
1 — Relation de la victoire remportée sur les Anglais, le S juillet 1758 ; Arch. du ministère de la guerre.
2 — Mémoires de M. de la Pause.
établir son camp à la Chute, au moulin à scie. Il poste le bataillon de Royal-Roussillon et le premier de Berry à la droite de la rivière, et les bataillons de la Sarre et de Languedoc à la gauche. En même temps, il fait occuper la tête du Portage, un mille et demi en avant, par les bataillons de la Reine, de Béarn et de Guyenne, aux ordres du colonel Bourlamaque x. “ Cette manœuvre audacieuse, qui présentait l’apparence de forces plus considérables que celles que nous avions, a retardé de quelques jours les mouvements des ennemis ”, lisonsnous dans le document déjà cité. “ Suivant le rapport des prisonniers, leur premier projet avait été d’établir au Portage, sous les ordres de mylord Howe, une tête, que le corps de l’armée n’aurait suivie que quelques jours après. Notre mouvement en avant les détermina à faire marcher l’armée tout entière, ce qui a retardé leur opération jusqu’au 5 2”.
Le 1er juillet au soir, Montcalm écrivait dans son journal : “ Ce mouvement, hardi sans doute, était nécessaire pour donner de la considération aux ennemis, leur en imposer et leur faire perdre l’idée qu’ils ont de notre faiblesse, et en même temps pour empêcher qu’ils ne se fussent emparés à l’improviste du Portage; ce qu’ils pouvaient faire par une marche de dix ou douze heures seulement sur le lac. J’ai été ce matin avec MM. de Pontleroy, Desandrouins, Jacquot et d’Hébécourt reconnaître les environs du fort de Carillon pour déterminer un champ de bataille et la position d’un camp retranché. Nous manquons de bras, et peut-être le
1 — Mémoires de M. de la Pause.
2 — Relation de la victoire remportée sur les Anglais , etc.
temps nous manquera-t-il aussi. Notre situation est critique. Activité et audace, voilà nos seules ressources.” Du 1er au 4 on envoya beaucoup de petits partis à la guerre pour avoir des nouvelles de l’ennemi ; et “ comme on n’avait point de sauvages, on forma deux compagnies de volontaires, tirées dans le corps des troupes de terre, dont le commandement fut donné au sieur Bernard, capitaine au régiment de Béarn, et au sieur Duprat, capitaine au régiment de la Sarre.”
Le 4 juillet, le marquis de Montcalm résolut d’envoyer un détachement à la découverte, jusque sur le lac George. Il confia 150 volontaires au sieur de Langy- Montégron, enseigne des troupes de la colonie, d’une grande réputation, et demanda pour l’accompagner des officiers de bonne volonté, les prévenant qu’ils seraient tous sous les ordres de M. de Langy, de quelque grade qu’ils fussent. La mission était périlleuse: tous les officiers demandèrent à marcher, et Montcalm fut obligé d’en fixer le nombre à un officier par bataillon. Le 4 au soir, cette troupe d’élite s’embarquait en bateau sur le lac George.
On peut se figurer l’anxiété cruelle qui étreignait le cœur de Montcalm, durant ces journées écrasantes, et ces nuits sans sommeil. Il était arrivé à l’heure la plus critique de son existence. Le sort de tout un pays était entre ses mai us. Là-bas, derrière les flots purs de ce lac romantique que scrutaient ses regards ardents, que lui préparait cet armement redoutable lancé contre lui, tenant chevaleresque des deux Frances, par l’Angleterre et l’Amérique ? La gloire, ou la honte ? La victoire, ou la mort ? Le dénouement de ce terrible problème était proche.
La journée du 5 était presque écoulée, et l’on n’avait encore aucune nouvelle du détachement de M. de Langy. Au camp de Bourlamaque tous les yeux étaient fixés sur une montagne d’où la vue découvrait une grande étendue du lac. On avait posté là un officier chargé de donner l’éveil aussitôt qu’il apercevrait l’ennemi. Le soleil déclinait à l’horizon et l’on pouvait croire que la journée se passerait san3 incidents, quand, vers quatre heures et demie, on vit soudain un drapeau blanc se lever et s’abaisser, et l’on entendit tirer un coup de fusil du haut de ce sommet. C’était le signal convenu. Quelques instants après arrivait le détachement de Langy. Il rapportait qu’après s’être avancé à une journée sur le lac, il avait rencontré l’avant-garde anglaise conduite par le général Bradstreet et le major Rogers.
Aussitôt Montcaîm ordonna que les troupes prissent les armes, passassent la nuit au bivouac, et qu’on déblayât les équipages. Bourlamaque dépêcha trois piquets sur les bords du lac, pour éclairer le débarquement des ennemis. Enfin le sieur de Langy et M. de Trépézec, avec trois cents hommes environ, furent envoyés pour occuper la Montagne-Pelée, à l’ouest du lac. Ce détachement avait instruction de faire sa retraite sur Carillon par la rive gauche de la rivière de la Chute, tandis que Bourlamaque ferait la sienne par la rive droite.
Quels avaient été les mouvements de l’armée anglaise ? Comme nous l’avons vu, à la fin de juin elle était campée autour des ruines de William-Henry. Les rives du lac, le pied des montagnes et la plaine disparaissaient sous les tentes innombrables des quinze mille hommes d’Abercromby.
Ce général était le chef nominal de l’expédition ; mais
lord Howe en était l’âme. Abercromby devait sa nomination à la faveur de lord Bute, collègue de Pitt. “ C’est un homme pesant, ” écrivait Wolfe à son père 1. “ C’est un gentilhomme âgé (an aged gentleman), infirme de corps et d’esprit ”, écrivait, de son côté, un jeune troupier de 17 ans, William Parkman, qui, enrôlé dans les milices du Massachusetts, tenait un petit journal des incidents de chaque jour 2. Dans l’esprit de Pitt, lord Howe devait avoir le commandement véritable. Ce jeune seigneur de trente-quatre an3 était déjà l’une des plus grandes figures de toutes les armées britanniques. Il avait le cœur d’un soldat et le génie d’un capitaine. Austère pour lui-même, frugal, ferme sur l’article de la discipline, et cependant sympathique et généreux, il était adoré des troupes. “ Caractère antique, parfait modèle de vertu guerrière ”, disait de lui William Pitt, le grand Chatham ; tandis que son digne émule, James Wolfe, l’appelait “le plus noble anglais de mon époque, et le meilleur soldat de l’armée anglaise ”. Pas un des milliers d’hommes assemblés sur les bords du lac George, qui ne fût convaincu que lord Howe portait sous son large front et dans son œil d’aigle le succès de la campagne.
On était rendu au 4 juillet. Tous les contingents étaient arrivés, toute la flottille était prête. Il était temps de marcher en avant. Le soir de ce jour on mit à bord les bagages, les magasins, les munitions, etc.
Les premiers rayons du soleil levant, radieux soleil
(1) Wolfe à son père ; Vie du major général Wolfe, par Robert Wright ; Londres, 1865.
2 — Montcalm et Wolfe, par F. Parkman, vol. II, p. 89.
de juillet, virent le lendemain matin un admirable spectacle. Au point du jour, toute l’armée anglaise s’était embarquée sur 900 bateaux, 15 chaloupes, sans compter un grand nombre de radeaux pour transporter l’artillerie. 1 Elle s’avançait majestueusement, dans un ordre parfait, les réguliers au centre, les provinciaux sur les flancs. Le ciel était pur et brillait des feux du jour naissant ; mille drapeaux flottaient au souffle de la brise, en mariant leurs couleurs ; les fanfares des régiments éveillaient les échos des monts et des forêts prochaines. A droite, à gauche, de mystérieuses solitudes ; en arrière, la jeune patrie coloniale dont le cœur battait au milieu de cette armée magnifique ; en avant, les flots bleus du lac poétique, merveilleux diamant de la Nouvelle-Angleterre ; et, là-bas, à l’horizon, un vaillant ennemi à terrasser, le triomphe, la gloire et la conquête. Cette scène incomparable, ce tableau pittoresque et brillant sont restés gravés dans la mémoire des Anglo-Américains, 2 d’autant plus profondément sans doute qu’ils offraient un plus lugubre contraste avec la scène et le tableau dont furent témoins les mêmes lieux, trois jours plus tard.
A cinq heures de l’après-midi, la flottille atteignit un endroit appelé par les Anglais Sabbath-Day Point, à vingt-cinq milles de William-Henry. Quelques bateaux avaient donné la chasse aux embarcations de Langy. C’était précisément l’instant où l’armée française pre-
1 — Abercromby to Pitt, 12 juillet 1758.
2 — Pour qu’on ne m’accuse pas de fantaisie, voir Bancroft, Eistory of the United States ; Fenimore Cooper, Satanstoe ; Parkman, Montcalm and Wolfe ; le Journal du major Rogers, etc.
nait l’éveil, se formait en bivouac et déblayait les équipages.
Les ennemis restèrent à la Pointe-du-Sabbat jusqu’à onze heures du soir environ, pour attendre les radeaux de l’artillerie, plus lourds et moins rapides. Ils poursuivirent alors leur route, et, le lendemain matin, à l’aurore, ils touchèrent au lieu du débarquement, sur la rive gauche, à la tête de la rivière de la Chute.
Du haut de la Montagne-Pelée, Langy et Trépézec surveillaient les mouvements de l’armée anglaise, tandis que les trois piquets détachés en tirailleurs par Bourlamaque s’échelonnaient sur la rive.
Les bataillons français avaient passé sous les armes cette nuit du 5 au 6. Le 6, à quatre heures du matin, l’arrivée des berges anglaises à la rivière de la Chute étant signalée, Montcalm envoya aussitôt ordre au sieur de Pontleroy, resté à Carillon, d’abandonner tous autres travaux pour tracer des retranchements et abatis sur le terrain déterminé le 1er du mois ; au sieur de Trécesson, d’y faire travailler le second bataillon de Berry avec les drapeaux ; et à 200 hommes de troupes de la colonie arrivés la veille, de venir le rejoindre sur les hauteurs de la Chute b Vers neuf heures, les Anglais commencèrent leur débarquement. Les trois piquets placés en poste avancé à cet endroit sous le commandement de M. de Germain, trop faibles pour inquiéter sérieusement cette
1 — Relation de la victoire , etc., déjà citée Nous touchons
ici à la question des renforts. Il en sera parlé plus loin : disons seulement que, du 1er au 6 juillet, Montcalm n’avait reçu que quatre cents soldats de troupes de la marine, ou Canadiens. Le 6, ni Lévis, ni le détachement de réguliers destiné à l’expédition de larivière Mohawk, n’étaient arrivés.
manœuvre, ouvrirent un feu de tirailleurs contre les premières troupes ennemies, et se replièrent sur Bourlamaque, qui, faisant rompre derrière lui le pont du Portage, fit sa retraite avec ses trois bataillons, et s’en alla rejoindre Montcalm à la Chute, en passant par le chemin militaire. Là, les cinq bataillons réunis, Berry, Béarn, Royal-Roussillon, Guyenne, la Beine, traversèrent la rivière au-dessus de la Chute, rompirent le second pont et vinrent se ranger en bataille, avec la Sarre et Languedoc, sur les hauteurs de la rive gauche, à deux milles du fort, environ.
Pendant ce temps, l’armée anglaise achevait son débarquement, et ses chefs décidèrent de marcher sur Carillon par la rive gauche, vu que les ponts étaient détruits. A midi, tous les différents corps étaient à terre et l’armée s’ébranla. Il y avait d’abord une plaine couverte d’une épaisse forêt qui s’étendait vers le nordouest, jusqu’à des montagnes, derrière lesquelles une rivière appelée “ Bernetz ” par les Français, et, par les Anglais, Trout Brook, coulait dans la direction de la rivière de la Chute. Les troupes s’engagèrent sous la sombre ramure en quatre colonnes, laissant au lieu du débarquement toute l’artillerie, les provisions et les bagages trop lourds. Rogers, avec les régiments provinciaux de Fitch et Lyman, servait d’avant-garde.
La forêt était presque impénétrable ; impossible de rien voir à quelques verges de distance. Les fondrières, les troncs d’arbres renversés, les obstructions de tous genres, arrêtaient à chaque pas la marche des colonnes. Pour comble de malheur, le terrain devint bientôt montueux, les rangs se rompirent, les corps se mêlèren^ et, au milieu de ces fourrés obscurs, les guides finirent
par s’égarer complètement. Après quatre ou cinq heures de marche pénible, l’armée anglaise se trouvait dans l’étraDge situation d’une armée perdue dans les bois.
Durant la retraite des bataillons français et la marche en avant des Anglais, qu’était devenu le détachement de Messieurs de Langy et de Trépézec ? Lorsque le signal de la retraite leur avait été donné du camp de Bourlamaque, ils ne pouvaient plus traverser la rivière pour rejoindre leurs compagnons : les Anglais se trouvaient déjà entre eux et le Portage. Ils entreprirent alors de retraiter par le nord-ouest, de franchir les montagnes de la rivière Bernetz et de descendre ensuite par la vallée jusqu’au camp de Montcalm, à la Chute.
Langy était un excellent coureur des bois, mais bientôt, sans guides indigènes, il se perdit lui aussi dans le dédale inextricable de la forêt. Vers la fin de l’aprèsmidi, le détachement français se trouvait rendu sans le savoir non loin de la jonction de la rivière Bernetz avec la rivière de la Chute. Au même moment, l’armée anglaise, masquée par la forêt, s’avançait avec lenteur vers cet endroit.
Lord Howe, accompagné du major Putnam et de deux cents éclaireurs, était à la tête de la colonne principale, un peu en avance sur les trois autres. Sous les bois silencieux rien ne dénonçait un péril. Soudain, un cri : Qui vive ! part du fourré. — Français ! répond quelqu’un dans la colonne anglaise. Mais Langy et Trépézec savaient que leurs frères d’armes étaient plus loin. La forêt se remplit d’éclairs, une fusillade meurtrière porte la mort des deux côtés, et lord Howe tombe inanimé, la poitrine traversée d’une balle.
Peu s’en fallut qu’une panique désastreuse ne s’emparât de toute l’armée anglaise. Mais les éclaireurs américains tinrent ferme, les régiments reprirent leur sangfroid, et taillèrent en pièces cette poignée de Français qui se défendirent avec le courage du désespoir. Nous perdîmes dans cette funeste rencontre six officiers et cent quatre-vingt-sept soldats tués ou faits prisonniers. M. de Trépézec fut blessé à mort. M. de Langy parvint à s’échapper et à gagner la Chute avec une cinquantaine des siens. Les pertes des Anglais étaient insignifiantes, quant au nombre. Mais l’âme de l’armée, l’espoir de la Nouvelle- Angleterre, l’idole du soldat, lord Howe était mort, et mieux eût valu pour l’ennemi avoir perdu cinq régiments.
Abercromby resta foudroyé par ce tragique incident : il n’avait plus auprès de lui ce génie lumineux, cette volonté sûre d’elle-même qui l’avaient guidé jusque-là. Un esprit de confusion et d’impéritie sembla se répandre sur l’armée anglo-américaine. Les troupes demeurèrent sans nécessité sous les armes, durant toute la nuit, du 6 au 7. Et le 7 au matin, leur général les fit retourner au lieu du débarquement. Vers midi, Bradstreet fut envoyé pour rétablir les ponts et occuper le moulin à scie. EnfiD, tard dans l’après-midi, Abercromby se décida à avancer, et vint rejoindre Bradstreet à la Chute, sur l’emplacement du camp occupé par Montcalm du 1er au 6. Quinze mille Anglo-Américains passèrent la nuit à une demi-lieue de trois mille Franco- Canadiens.
Durant le combat du 6, nous avons vu que l’armée française occupait les hauteurs qui bordent la Chute. Sur les quatre heures du soir, elle avait entendu un
feu considérable et aperçu les débris du malheureux détachement poursuivi par les Anglais. Quelques compagnies de grenadiers avaient bordé le rapide de la Chute, et, à la faveur d’un feu nourri, avaient aidé plusieurs de nos gens à le traverser à la nage. M. de Trépézec gravement blessé, avait été transporté par quelques-uns de ses soldats. Il mourut un des jours suivants. M. de Langy avait été assez heureux pour échapper au feu de l’ennemi, et il rejoignit les troupes de la marine, dont il faisait partie. Le soir de ce même jour, 6 juillet, Montcalm et toute l’armée campaient sur les hauteurs de Carillon.
Il était cinq heures de l’après-midi quand fut levé le camp de la Chute. Quelques-uns des bataillons descendirent en bateaux ; d’autres marchèrent un mille et demi en suivant la route militaire tracée dans les bois, débouchèrent sur le plateau de Carillon, où le deuxième bataillon de Berry travaillait aux retranchements, et allèrent établir leur bivouac un peu plus loin, sur le terrain libre qui entourait le fort.
Je crois opportun de toucher ici une question soulevée par M.Parkman. Dans son grand ouvrage, Montcalm et Wolfe \ s’appuyant sur un passage de Bouchot, il prétend que Montcalm fut longtemps irrésolu au sujet de la tactique à adopter. Il le représente d’abord comme hésitant, dès le premier juillet, à choisir Carillon pour faire face à l’ennemi. D’après, lui, Montcalm voulait, en ce moment, retraiter sur le fort St-Frédéric, et les représentations de MM. LeMercier et de Lotbinière l’empêchèrent seules d’adopter ce parti. En second lieu,
1 — Montcalm et Wolfe , vol. II, p. 99.
le 6 juillet, le général français aurait montré encore beaucoup d’incertitude, quant au choix du champ de bataille, et balancé entre le poste de la Chute et le plateau de Carillon. Avant de se replier sur ce dernier endroit, il aurait convoqué une espèce de conseil de guerre, où Bourlamaque se serait prononcé pour la Chute, tandis que deux vieux officiers, MM de Bernetz et de Montgay, en signalant le danger que les Anglais occupassent les hauteurs voisines, auraient décidé Montcalm pour Carillon.
Je pense être justifiable de différer d’opinion avec l’historien américain. Tout indique que le plateau de Carillon avait été le champ de bataille choisi par Montcalm dès le début de la campagne. En premier lieu, c’était l’endroit désigné par les officiers du génie. Dès l’hiver précédent, M. d’Hugues, jeune officier de grand mérité, avait étudié la position, et signalé ses avantages stratégiques, dans un mémoire daté du 12 mai 1758. “ Pour prendre Carillon, disait-il, l’ennemi doit d’abord s’emparer de cette hauteur. Il est donc essentiel de la défendre et un général qui veut empêcher le siège doit y faire un bon retranchement. Ce retranchement, fait de troncs d’arbres superposés, doit être fraisé par des branches sèches, bien élaguées et entrelacées. Toutes les approches seront embarrassées par un abatis d’arbres jusqu’à la distance de 50 toises. Ce retranchement peut se perfectionner en deux fois vingt-quatre heures, et être bien gardé par six mille hommes. Il coûterait bien du monde à qui voudrait le forcer, et, même s’il était bien défendu, il ne serait pas enlevé par une armée trois fois plus nombreuse que celle des
assiégés 1 2 Ce mémoire avait été communiqué à Montcalm, qui en comprenait parfaitement l’importance. Et, de fait, le plan de M. d’Hugues fut suivi de point en point par les ingénieurs de Pontleroy et Desandrouins. L’idée du général devait donc, très probablement, être fixée d’avance conformément à ce plan, qu’il avait pu étudier depuis deux mois. Il y a là plus qu’une présomption.
En second lieu, dès le premier juillet, le lendemain de son arrivée à Carillon, Montcalm avait désigné le champ de bataille. “ Le marquis de Montcalm en même temps, put reconnaître et déterminer la position qu’il voulait prendre pour la défense du fort de Carillon, en occupant les hauteurs qui le dominent 2 ”. Et nous avons vu plus haut que, ce jour-là même, il était allé sur ces hauteurs, “ déterminer un champ de bataille et la position d’un camp retranché ”.
Enfin, le 6 juillet, Montcalm, encore au camp de la Chute, écrivait ce billet à M. Doreil : “Je n’ai que pour huit jours de vivres, point de Canadiens et pas un sauvage. Ils ne sont pas arrivés ; j’ai affaire à une armée formidable. Malgré cela, je ne désespère de rien ; j’ai de bonnes troupes. A la contenance de l’ennemi, je vois qu’il tâtonne ; si, par sa lenteur, il me donne le temps de gagner la position que fai choisie sur les hauteurs de Carillon et de m'y retrancher , je le battrai 3 ”.
1 — Remarques sur la situation du fort Carillon et de ses approches. Arch. prov. Man. N. F., 1ère série, vol. XIV.
2 — Relation de la victoire, etc., déjà citée.
3 — Doreil au ministre de la guerre, 28 juillet 1758.
Par le même courrier, il adressait un billet analogue à M. de Vaudreuil : “ J’espère beaucoup de la volonté et de la valeur des troupes françaises ; je vois que ces gens-là marchent avec précaution et tâtonnent; s’ils me donnent le temps de gagner les hauteurs de Carillon, je les battrai 1
Il est clair, d’après tout cela, que Montcalm avait choisi sa position, au moins depuis le 1er juillet. Qu’il ait donné à ses officiers l’occasion d’exposer leur avis, comme le rapporte M. Pouchot, rien de plus naturel. Mais encore une fois Montcalm n’était ni irrésolu, ni hésitant; il faisait preuve au contraire d’une résolution et d’une clairvoyance admirables, dans la situation presque désespérante où. il se trouvait placé.
En effet, jamais général n’avait couru pareil danger de perdre son armée, sou pays, sa réputation, sa vie même. Toutes les déterminations, toutes les positions, étaient également périlleuses. 11 ne pouvait être question pour lui de rencontrer en rase campagne 16,000 hommes et une puissante artillerie, avec 4,000 hommes et point de canon. Il devait donc, ou bien reculer sans cesse devant l’ennemi et lui ouvrir ainsi le Canada, ou bien choisir la meilleure position fortifiée, pour arrêter sa marche. Mais en quel endroit faire cette tentative désespérée ? Le fort St-Frédéric n’était pas en état de tenir deux jours, et ses environs ne se prêtaient pas à une bataille. Carillon était encore le lieu le plus avantageux. Et là aussi, le péril à encourir était effrayant. M. Doreil le décrit parfaitement, dans une lettre à M. de Crémille, datée du 28 juillet 1758. Abercromby
1 — Doreil au ministre de la guerre, 31 juillet 1758.
pouvait prendre le temps de transporter son artillerie devant les positions françaises, et faire voler en éclats les retranchements. Il pouvait encore établir une batterie sur la montagne du Serpent-à-sonnettes, que la rivière de la Chute séparait seule du fort Carillon, et diriger ainsi le feu plongeant de ses canons sur nos troupes. Il pouvait enfin menacer le front de nos bataillons avec la moitié de son armée, et remonter avec l’autre moitié la rivière St-Frédéric en tournant Carillon, jusqu’à un endroit appelé la Pointe-des-cinqmilles, où les rives sont tellement rapprochées qu’une batterie commanderait absolument le passage. Tous les secours et tous les renforts se seraient ainsi trouvés interceptés, et Moutcalm, n’ayant de vivres que pour huit jours, aurait été forcé de se rendre avec toute son armée.
Il voyait clairement le péril, 1 mais il n’avait pas le choix des circonstances. Après avoir fait tout ce qui était humainement possible, il comptait sur les fautes de ses adversaires, et ne fut pas trompé dans son attente.
Le 7 au matin, pendant que le général Abercromby faisait retraiter ses troupes de la rivière Bernetz au lieu du débarquement, pour revenir ensuite sur Carillon par
1 — A dialogue in hades par Johnstone, pp. 21, 22, 23, 24 ; Documents de la Société Littéraire et Historique de Québec. — M. de la Pause décrit aussi d’une manière frappante le danger de la situation, dans une étude d’ensemble intitulée : Mémoires et réflexions politiques et militaires sur la guerre du Canada, depuis 1756 jusqu'à 1760. Cette étude est du plus vif intérêt.
la rive droite, Montcalm faisait travailler toute l’armée aux retranchements et à l’abatis. Les drapeaux étaient plantés sur l’ouvrage, les officiers eux-mêmes, habit bas et la hache à la main, donnaient l’exemple à leurs hommes.
Le retranchement, fait en troncs d’arbres superposés et haut de sept à huit pieds, suivait les sinuosités de la crête dont nous avons déjà parlé. Il se trouvait dessiné en angles sortants et rentrants qui se flanquaient et se protégeaient les uns les autres. La gauche, très escarpée, s’appuyait à la rivière de la Chute. La droite, en pente plus douce, aboutissait à une plaine qui s’étendait jusqu’au lac Champlain. Chaque bataillon travaillait au poste qu’il devait occuper durant la bataille. A gauche, la Sarre et Languedoc ; à droite, Béarn, la Beine et Guyenne ; au centre, Royal- Boussillon et Berry. Deux compagnies de volontaires gardaient la berge de la rivière. Du côté de la plaine, à droite, furent placées les troupes de la colonie.
Durant toute la journée les coups cadencés de la hache retentirent sur les hauteurs de Carillon. Le revers du retranchement fut garni de troncs d’arbres renversés dont les branches taillées en pointes faisaient l’effet de chevaux de frise. En avant, le terrain, sur une grande distance, fut couvert d’arbres abattus, qui devaient rompre l’élan et briser l’ordonnance de l’ennemi.
Le soir arrivé, les travaux furent suspendus. Les retranchements et l’abatis étaient à peu près complétés. Les soldats, fatigués, mais pleins d’ardeur et de confiance, allumèrent de grands feux, firent bouillir la
marmite, et s’établirent en bivouac pour la nuit, prêts à la première alerte 1.
Cependant où étaient les renforts demandés ? Du 1er au 6 juillet, Vaudreuil avait envoyé 400 soldats de la marine et Canadiens, Mais les piquets de réguliers destinés à l’expédition de la rivière Mohawk, n’étaient pas arrivés, quoique le gouverneur eût écrit à Montcalm que cette expédition était abandonnée et que le chevalier de Lévis allaient le rejoindre incessamment avec ces troupes d’élite.
Le 30 juin, M. de Yaudreuil avait appris à Montréal, par des prisonniers, qu’une armée anglaise de 30,000 hommes se préparait à fondre sur Carillon. Aussitôt il avait donné ordre à M. Pouchot de prendre le commandement de 300 réguliers, et départir pour le lac Champlain. Lévis devait suivre avec un détachement de 100 hommes.
Pouchot partit le 1er juillet. Le 4 au soir, il était arrivé à St- Jean, sur la rivière Richelieu. Deux cents
1 — L’armée de Montcalm déploya avant et pendant la bataille de Carillon, une activité et une valeur qui tenaient du prodige. Les soldats eux mêmes en étaient émerveillés. “ Un grenadier de Béarn dit à son camarade : s’il se trouvait un huguenot parmi nous, il faudrait le traiter comme un Anglais, après un miracle comme celui-là — Et pourquoi cela? dit l’autre: le miracle est au bout de nos fusils avec lesquels nous avons tué les Anglais ! — Comment, répliqua le premier: mais, je maniais des arbres dont je ne puis remuer les branches aujourd’hui.” — “Il avait raison, "ajoute Desandrouins qui rapporte ce trait. “ L9 doigt de Dieu s’y est fait sentir visiblement. Il nous a fait vaincre malgré toutes nos sottises. Et comme le disait le bonhomme la Valtrie ; — Une petite armée combattait sûrement là-haut pour les Français.” (Le maréchal de camp Desandrouins , p. 189.)
sauvages Abénakis, s’y trouvaient ; ils refusèrent de le suivre sous prétexte qu’ils attendaient M. de Rigaud> frère du gouverneur. Le 5, à trois lieues de l’île aux Chapons, sur le lac Champlain, le détachement rencontra un courrier envoyé par Montcalm au gouverneur pour lui annoncer le débarquement de 15,000 anglais au Portage. Pouchot hâta sa marche. Une barque mouillée à l’île aux Chapons lui apprit qu’on avait entendu des décharges de mousqueterie pendant trois heures. C’était l’escarmouche où périt lord Howe.
Eperonnés par cette nouvelle, officiers et soldats précipitèrent leur course. Le 7, avant le jour, ils quittent l’île aux Chapons. A St-Frédéric, près du Pocher fendu, ils rencontrent un second courrier de Montcalm qui leur annonce l’arrivée des ennemis à la Chute, et leur apporte l’ordre de brûler les étapes. En avant ! en avant! Il faut arriver à temps pour la fête. Et les flots du lac Champlain blanchissent sous l’effort des rameurs. L’ombre des arbres s’allonge, le soleil disparaît à l’horizon. Mais voici un promontoire, des murs, le drapeau de France! c’est Carillon enfin ! Il est sept heures et demie du soir. 1
Pouchot demande au commandant du fort où est l’armée. A un demi-mille en avant, lui dit- on. Il se hâte, gravit la hauteur : les feux du bivouac étincellent devant lui. Un instant après, Montcalm lui tend les bras. “ Il me reçut dit Pouchot lui-même, comme un homme qui lui amenait 300 hommes d’élite ”. — Comment trouvez-vous la position, capitaine, s’écrie Mont-
1 — Mémoires sur la dernière guerre de V Amérique Septentrionale, par Pouchot.
calm ? — Mon général, puisque les ennemis ne nous ont point fait quitter la hauteur, ils ne peuvent point reconnaître notre retranchement — Il annonce ensuite à son chef que Lévis arrive sur ses pas, et examine avec étonnement et admiration ces retranchements improvisés en vingt-quatre heures h
Le lendemain matin, à cinq heures, Lévis arrivait avec M. de Senezergues et 100 réguliers. C’était le 8 juillet, date à jamais mémorable dans l’histoire du Canada. Dès le point du jour, les roulements de la générale éclatent dans le camp français. Nos bataillons travaillent en hâte à perfectionner l’abatis. Vers dix heures, on aperçoit les troupes légères de l’ennemi. Enfin, à midi et demi, toute l’armée anglaise débouche sur Carillon. Le moment suprême est arrivé.
Un coup de canon donne à nos troupes le signal de laisser tomber la hache du bûcheron, et de se former en bataille. Pendant ce temps, l’armée anglaise s’avance dans un ordre admirable. Ce sont d’abord les éclaireurs de Eogers, l’infanterie légère, et les bateliers de Bradstreet, qui ouvrent un feu de tirailleurs. Puis on voit défiler les provinciaux se déployant de gauche à droite. Enfin paraissent les réguliers, qui s’avancent en masses rouges sous le soleil éclatant ; ils passent dans les intervalles des régiments provinciaux ; ils s’engagent dans l’abatis. Devant eux se dressent les retranchements silencieux, au-dessus desquels on ne voit paraître que les drapeaux ondulants des bataillons français. A l’endroit où flotte l’enseigne d’ordonnance de Royal-Roussillon, rouge et bleue, se tient Montcalm, tête nue et
1 — Pouchot, vol. I, page 137.
habit bas. Lévis commande la droite, et Bourlamaque la gauche. Trois lignes de blancs uniformes bordent le retranchement ; en arrière, chaque bataillon a sa compagnie de grenadiers et ses piquets en ordre de bataille, prêts à porter secours. Montcalm a défendu de tirer un seul coup de feu sans son ordre.
Les colonnes anglaises avancent toujours au son du fifre et de la cornemuse ; elles sont engagées dans l’enchevêtrement de l’abatis ; la consigne est d’enlever la position à la baïonnette, et elles marchent au pas de charge, “ avec une vivacité digne des meilleures troupes.” Pas une balle n’a encore été échangée, et les Anglais touchent presque aux retranchements de gauche défendus par la Sarre et Languedoc. Le moment est solennel. Soudain une voix vibrante se fait entendre : — “ Feu !” La crête du mamelon se couronue de flammes, et trois mille fusils vomissent la mort dans les rangs ennemis. La bataille était commencée.
Labourées, décimées par cet ouragan de fer et de plomb, les colonnes anglaises vacillent, hésitent un instant, puis reprennent leur marche avec une admirable intrépidité, en répondant au feu de nos bataillons. La mort semble planer sur ces abatis sanglants. N’importe ; grenadiers, montagnards, se pressent, se poussent, enjambent les troncs d’arbres, laissant des lambeaux de chairs aux branches tranchantes comme des glaives, et montent d’un même élan vers ces retranchements meurtriers. Mais au pied de la ligne française, se dressent les arbres “ appointés ” comme autant de chevaux de frise; la tempête infernale fait rage; une grêle de balles tombe des sommets où flottent les drapeaux de la France dans le brouillard rouge de la fusil-
lade ; et les feux croisés des “ saillants ” balaient les revers de la hauteur.
Enfin T 'ennemi recule ; “ la position est imprenable ” s’écrient les soldats anglais. Mais Abercromby qui se tient à un mille et demi en arrière, au moulin de la Chute, envoie l’ordre de recommencer l’attaque. Et les intrépides colonnes reprennent leur élan. Scène épique : des masses d’hommes rendus furieux par le carnage, se précipitent dans un effroyable enchevêtrement d’obstructions, tombent, se relèvent, s’embarrassent dans les branches aigües, foulent aux pieds des cadavres, crient, jurent, et s’avancent toujours vers la hauteur fatale d’où semble pleuvoir le trépas !
Ah ! ce fut une rude et radieuse journée ! Pendant sept heures, les masses anglaises, déployant une valeur à laquelle il faut rendre hommage, s’acharnèrent à forcer les lignes françaises. Elles furent constamment repoussées. Au début de la bataille, notre aile gauche fut la plus chaudement attaquée. Deux colonnes anglaises l’assaillirent ensemble. Le brave Bourlamaque, à la tête de3 bataillons de la Sarre et de Languedoc, y fit des prodiges de valeur. Vers trois heures, une balle lui brisa l’omoplate, et il dut céder le commandement à M. de Senezergues, qui le remplaça dignement. La troisième colonne attaquait presque en même temps le centre, où étaient Royal-Roussillon et Moutcalm. Le général, à la fois capitaine et soldat, volant du centre à la gauche, et de la gauche à la droite, communiquait partout l’ardeur guerrière dont débordait son cœur vaillant, et semblait porter avec lui l’assurance de la vie-
toire h La quatrième colonne anglaise, dirigeait ses efforts contre notre droite, entre Béarn et la Reine ; M. de Lévis leur servit une chaude réception. Partout l’armée française montrait un front impénétrable.
A un certain moment no3 troupes entendent une vive fusillade en arrière de leurs positions, vers le sudest. Qu’y a-t-il? Les ennemis auraient-ils tourné le retranchement ? Non, non, Montcalm a tout prévu. Abercromby a bien tenté cette manœuvre, en envoyant des barques chargées de soldats sur la rivière de la Chute, espérant faire débarquer ceux-ci sans coup férir. Mais les volontaires de Bernard et Duprat sont à leur poste, et les reçoivent à coups de fusil. Le canon du fort se met de la partie; deux barques sont coulées à fond, le reste prend la fuite.
1 — Outre ses aides de camp habituels, Montcalm en avait un supplémentaire dans la personne de Desandrouins, durant la bataille de Carillon : “ J’avais demandé à M. de Montcalm dès le commencement de l’affaire, écrit le brave capitaine, la permission de lui servir d’aide de camp ; et comme j’allais de la droite à la gauche continuellement, les soldats me demandaient des nouvelles de ce qui se passait ; et lorsque j’étais dans une aile, je leur criais: Dans l’autre aile, il y a quinze cents anglais le ventre en l’air : les autres sont en déroute et leur colonne n’ose plus s’y montrer. Il n’y reste que de méchants tirailleurs derrière les souches qu’on s’amuse à démonter. J’avais le plaisir aussitôt de voir paraître les plus vifs transports de joie, et de les entendre s’animer au combat par les cris de : Vive le Roy ! Arrivé dans une autre partie, je tenais de semblables propos, en appelant les vieux soldats par leur nom, et leur disant: Nous en aurons bon marché ; vous êtes tous braves et bons tireurs ; ils n’osent plus se montrer nulle part.” ( Le maréchal de camp Desandrouins , p. 178).
Au milieu de la bataille, il arriva un singulier incident. M. de Bassignac, capitaine au Royal-Roussillon, avait attaché un mouchoir rouge au bout de son fusil, et il s’amusait à le faire flotter. Les Anglais croient que c’est un drapeau parlementaire, et que les Français veulent se rendre. Us courent vers le retranchement, tenant leurs fusils à deux mains au-dessus de leur tête, et crient : Quartier, quartier. En même temps, nos soldats, s’imaginant que les ennemis veulent mettre bas les armes, cessent de tirer et montent sur le retranchement pour les recevoir. Heureusement M. Pouehot, dont la compagnie manquait de balles, arrivait en ce moment pour en demander à M. de Fontbonne, commandant de Guyenne. “ Il s’y trouve dans l’instant de l’événement. Surpris de voir ces soldats perchés sur le retranchement, il aperçoit aussitôt le mouvement des ennemis en avant. M. de Fontbonne criait à ses soldats : “ Dites-leur de quitter leurs armes et qu’on les
recevra.” M. Pouehot, qui jugeait à l’allure des ennemis qu’ils pensaient bien différemment et qu’ils ne voulaient que joindre le retranchement, cria avec transport aux soldats : “ Tirez ! tirez ! ne voyezvous pas que ces gens-là vont vous enlever ! ” Aussitôt nos soldats obéissent, et cette décharge presque à bout portant renverse près de trois cents assaillants h”
1 — Pouehot, Mémoires , tome I, p. 153. — Le tir des soldats de Montcalm, à Carillon, fut d’une rapidité, d’une précision et d’une efficacité extraordinaires. “Les Français sont tout fusils ! ” disaient les sauvages le lendemain de la bataille, exprimant leur enthousiasme par ce mot pittoresque. En eflet, chaque soldat avait tiré de 70 à 80 coups, au dire de
Cependant les colonnes anglaises s’acharnaient toujours à l’attaque. Furieuses d’être tenues en échec par une poignée d’hommes, elles s’élançaient à l’assaut avec une rage concentrée. Nos soldats, très gaulois, se permettaient parfois de montrer leurs chapeaux au-dessus des abatis, et de faire tirer l’ennemi sur des mannequins. Il y eut des moments critiques : les retranchements prirent feu à plusieurs reprises. Mais aussitôt les piquets de réserves apportaient des barriques pleines d’eau, et l’on allait noyei l’incendie au milieu des balles.
La bataille était commencée depuis quatre heures. Nos troupes épuisées, mais pleines d’enthousiasme et de fièvre guerrière, se battaient aux cris de : Vive le roi ! Vive le général ! Montcalm semblait être partout à la fois ; Lévis faisait des merveilles. Il était à peu près cinq heures.
Soudain une puissante rumeur éclate vers notre droite. Deux colonnes ennemies se sont réunies pour tenter contre ce poiut un effort désespéré. C’est l’élite de l’armée anglaise qui se rue sur nos retranchements, défendus par la Reine, Béarn et Guyenne. Le formidable 42me est là. Les montagnards d’Ecosse, reconnaissables à leurs jambes nues et à leur costume bizarre, combattent avec une impassible bravoure et une froide ténacité. Rien ne les arrête ; ils vont, ils franchissent l’abatis, ils avancent toujours, semant leur route de cadavres et de sang ; ils sont au pied des retranchements. Toute l’armée sent que l’heure décisive est
Desandrouins : et à cette époque on ne tirait pas dix coups à la minute. Aussi on a été obligé de changer quantité de fusils pendant l’action.” (Le matéchal de camp Desandrouins , p. 186.)
MONTOALM
arrivée. “ A droite , à droite, tirez à droite, ” crient nos soldats. 1 Lévis voit le danger sans trembler, et l’auréole de Sainte-Foye semble planer déjà sur son front intrépide. Montcalm, tête nue, les yeux pleins d’éclairs, accourt avec ses grenadiers. Les baïonnettes étincellent. Un rempart de flammes, de fer et d’acier enveloppe le retranchement. Les montagnards géants tombent par centaines ; mais les blessés crient à leurs compagnons de marcher en avant et de faire triompher le drapeau. Leur major, Duncan Campbell, s’affaisse frappé à mort. La victoire définitive est encore incertaine.
Tout à coup, à l’extrême droite, un cri se fait entendre : En avant, Canadiens ! Lévis a ordonné une sortie aux compagnies coloniales, commandées par MM. de Raymond, de St-Ours, de Lanaudière, de Gaspé. En même temps, le feu de front redouble. Lévis reçoit deux balles dans son chapeau. Montcalm semble invulnérable et combat comme le dernier de ses soldats, dont il enflamme le courage jusqu’à l’héroïsme. Enfin, assaillis de face et de côté, décimés et sanglants, les preux écossais reculent ; les deux colonnes anglaises se reforment un peu plus loin, font une tentative au centre contre Royal-Roussillon, et un dernier effort à gauche. Mais ils sont repoussés paitout. Deux de leurs régiments se fusillent même dans la fumée, ce qui achève de jeter la confusion au milieu d’eux. A sept heures, toute l’armée d’Abercromby est en pleine retraite vers la Chute. Près de deux mille Anglo- Américains gisent au pied de ces retranchements pourtant si fragiles. Sur
1 — Pouchot, Mémoires, p. 153, tome I.
la droite, le sol est jonché des cadavres du régiment écossais.
Moutcalm dut alors sentir son âme soulagée d’un poids écrasant, et transportée par l’ivresse de la victoire 1 . Accompagné de Lévis, il parcourut nos lignes qui retentissaient d’acclamations délirantes, et, par son ordre, on distribua aux soldats vainqueurs de la bière et du vin.
Ainsi donc une poignée de héros, luttant contre des forces six fois plus nombreuses, avaient remporté le plus étonnant des triomphes. La principale armée d’invasion était en fuite. Montcalm et ses soldats avaient payé leur contingent de gloire à la vieille patrie française, et le nom obscur de Carillon s’inscrivait en lettres de feu dans nos fastes militaires. Pour nous cette grande journée fait partie du patrimoine national. Un siècle et demi s’est écoulé depuis le jour où la Nouvelle- France et la Nouvelle- Angleterre, épousant d’antiques querelles, se sont rencontrées en champ clos sur les hauteurs historiques de Ticondéroga ; bien des événements se sont passés, bien des espoirs ont été déçus, bien des craintes se sont changées en sécurité; mais le
1 — C’est le soir même de cette glorieuse journée que MoDtcalm écrivait à Doreil, du champ de bataille, ce billet tout vibrant des émotions de la victoire : “ L’armée, et trop petite armée du Eoi vient de battre ses ennemis. Quelle journée pour la France ! Si j’avais eu deux cents sauvages pour servir de tête à un détachement de mille hommes d’élire dont j’aurais confié le commandement au chevalier de Lévis, il n’en serait pas échappé beaucoup dans leur fuite. Ah 1 quelles troupes, mon cher Doreil que les nôtres 1 Je n’en ai jamais vu de pareilles ; que n’étaient-elles à Louisbourg ! ”
nom de ce fort, aujourd’hui démantelé, retentit toujours à nos oreilles comme une sonnerie de clairon. Lorsqu’on le prononce devant nous, dans notre imagination émue nous voyons passer soudain
Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux.
Et jusqu’au fond de nos plus humbles hameaux, le souvenir de cette victoire franco-canadienne va remuer encore la fibre populaire.
La victoire de Carillon fit écrire à Pitt, le grand ennemi de la France : “J’admets que cette nouvelle m’a démoralisé, et a laissé dans mon esprit une très pénible impression, sans toutefois m’empêcher d’espérer beaucoup du reste de la campagne 1”.
1 — Correspondance de Grenville, p. 262 La partie du
présent chapitre consacré au récit de la campagne de Carillon est la réédition — avec quelques retouches et additions — d’un article publié par l’auteur, en 1889, dans le Canada-Français, revue trimestrielle qui fut éditée pendant deux ans, à Québec, sous les auspices de l’Université Laval, de 1888 à