‹ Le marquis de MontcalmChapitre 15 sur 42 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Après la victoire - La déroute des Anglais Impossibilité

de la poursuite — Un Te Deum triomphal — Arrivée des renforts. — Mécontentement de Montcalm. — Irritation

des troupes contre Vaudreuil Propos très vifs. — La

victoire augmente la discorde Acrimonie et discus¬

sions — Coloniaux et réguliers, au Canada et dans la Nouvelle-Angleterre. — Vaudreuil harcèle Montcalm de lettres pour le pousser à l'offensive. — Réponses et raisons

du général Un duel épistolaire. — Réconciliation des

deux chefs. — Ambassade de Bougainville — Chute de Louisbourg et de Frontenac. — Montcalm appelé à Montréal Les mémoires de Montcalm et la critique de Vau¬

dreuil. — Fin de la campagne.

Il était impossible de songer à poursuivre, avec 3,000 soldats exténués, une armée de 14.000 hommes, quelque grande que fût sa défaite. Durant la nuit nos troupes travaillèrent à perfectionner les retranchements, au cas d’un retour offensif des Anglais. Mais Abercromby, bien loin de penser à recommencer la bataille, était en pleine retraite. Le lendemain, 9 juillet, nos compagnies de volontaires, envoyées en éclaireurs jusqu’à la Chute, donnèrent avis que l’armée anglaise avait abandonné ce poste. On employa une partie de la journée à compléter le retranchement, et à enterrer nos morts ainsi que ceux de l’ennemi. Le 10, Montcalm détacha le chevalier de Lévis avec huit compagnies de grenadiers, les volontaires et une cinquantaine de Canadiens, pour reconnaître les mouvements des

Anglaie. Partout ou trouva les traces d’une fuite précipitée. La route de la Chute au Portage était jalonnée de blessés, d’équipages abandonnés, de vivres, de charrettes embourbées dans les marécages 1. Sur la rivière flottaient des débris de berges et de pontons calcinés ; indices d’une retraite transformée en déroute. Il n’y avait plus à en douter. Abereromby avait décidément abandonné la partie, et mis le lac Saint-Sacrement entre lui et les Français vainqueurs.

Montcalm fit chanter un Te Deum par ses troupes sous les armes. Ce devait être un beau spectacle que celui de cette armée victorieuse, massée sur le promontoire immortalisé par son héroïsme, sous un éblouissant soleil de juillet qui faisait étinceler les épées et les baïonnettes, livrant au souffle de la brise ses drapeaux glorieux, et jetant aux échos du lac Cbamplain les notes vibrantes de l’hymne d’action de grâces, chanté par trois mille poitrines.

Le général fit aussi dresser sur le champ de bataille une croix portant cette inscription, d’une si admirable inspiration chrétienne :

Quiddux? quid miles? quid strata ingentia ligna ?

En signum I en victor ! Deus hic, Deus ipse triomphât I

1 — Desandrouins écrit: “ Il y avait le long du chemin un grand nombre de quarts de farine brisés, et cent cinquantedeux autres jetés à l’eau qui furent retirés et sauvés. La terreur des ennemis leur avait fait laisser, dans un bourbier de terre glaise, plus de quarante paires de souliers avec leurs boucles, des haches, pelles, pioches et mantelets de cuir piqué pour la sape.”

Dans une lettre à sa mère, il .paraphrasait ainsi ce beau distique en vers français :

Chrétien ! ce ne fut point Montcalm et la prudence,

Ces arbres renversés, ces héros, leurs exploits,

Qui des Anglais confus ont brisé l’espérance C’est le bras de ton Dieu vainqueur sur cette croix

Le même sentiment, sous une autre forme, se retrouvait dans des lettres écrites à ce moment par le général : “ Dieu seul, disait-il, a pu opérer ce succès, dû. à la grande valeur des troupes ; c’est aussi à Lui que je dois de n’avoir pas eu la moindre inquiétude depuis le 30 juin, jour de mon arrivée à Carillon, jusqu’au 9. Il semblait que j’eusse un secret pressentiment”. Et encore : “ Je ne crois pas que jamais général ait été dans des circonstances aussi critiques. Dieu m’en a tiré ; rendez-lui en grâces. Il me donne de la santé, quoique excédé de fatigue, de travail, de tracasseries et de misères qui m’ont déterminé à demander mon rappel ; plût à Dieu qu’on me l’accorde, quand je devrais être le reste de mes jours dans mon château1 2 ”.

Le 11 juillet, M. de Rigaud, plusieurs officiers de la colonie, avec un bon nombre de Canadiens et de sau-

1 — L’inscription latine et la traduction française se trouvent dans la lettre de Montcalm à sa mère du 21 juillet 1758. Cette lettre contenait aussi deux chansons sur la batadle. “ Je vous envoie pour vous amuser, écrivait-il, deux chansons sur le combat du 8 juillet, dont l’une est en style des poissardes de Paris. M. le curé de Vauvert aimera beaucoup mieux les inscriptions françaises et latines mises sur une croix plantée sur le champ de bataille ”.

2 — Montcalm à sa mère, 21 juillet 1758.

vages, arrivèrent à Carillon. Le 13, ils furent suivis de plus de deux mille hommes, tant miliciens que soldats de la marine et sauvages, “ le ban et l’arrière-ban ”, notait Montcalm. De sorte que l’armée se trouva alors composée comme suit : bataillons français, 3,528 ; troupes de la marine et milices, 2,671; sauvages, 470; total, 6,669 x. L’arrivée de tous ces renforts, après la victoire, lorsque l’ennemi était en pleine déroute, donnait à Montcalm peu de satisfaction. Il y voyait une manœuvre du gouverneur : “ Quel est donc le but du marquis de Yaudreuil ? écrivait-il dans son journal ; pourquoi, manquant de vivres, s’obstine-t-il à envoyer après coup, cette foule de passagers qui ne sauraient plus servir qu’à occasionner une affreuse consommation ? Afin de pouvoir écrire à la cour : “ Le marquis de Montcalm avait battu les ennemis ; ils s’étaient retirés au fond du lac Saint-Sacrement consternés et en désordre; sur le champ, je lui ai envoyé toutes les forces de la colonie, afin qu’il les chassât de leur position, et qu’il tirât parti de la victoire. Il le pouvait, il ne l’a pas fait”. Voilà le but; telle est la botte secrète de cette année ; celle de l’année précédente était de dire : “ Il pouvait prendre le fort Edouard ; je lui en avais donné les moyens ; il ne l’a pas voulu ”.

Le mécontentement contre le gouverneur, dont Montcalm faisait à son journal la confidence, était aussi celui de toute l’armée. Desandrouins écrivait dans ses notes intimes : “ Arrivée de MM. Kigaud, Dumas, Marin et quelques autres officiers, avec une vingtaine de bateaux ou canots d’écorce chargés de Canadiens et

1 — Journal de Montcalm, p. 408.

sauvages, à neuf heures du soir. Moutarde après dîner ”, Dans les rangs des bataillons qui avaient triomphé le 8 juillet, l’irritation contre Vaudreuil était générale. On répétait à haute voix qu’il avait sacrifié l’armée de Carillon, autant qu’il l’avait pu ; qu’il l’avait envoyée à la boucherie, en la laissant exposée, par aveuglement ou incurie, aux coups d’une armée six fois plus nombreuse. Pendant la bataille on avait entendu des soldats tenir des propos comme celui-ci : “ M. de Vaudreuil a vendu le pays, mais nous ne souffrirons pas qu’il le livre ; il nous a sacrifiés pour nous faire couper les oreilles ; défendons-les ! Vive le Roi et notre général ! ” 1 Ceci peut donner une idée du diapason auquel étaient montés les esprits.

Au lendemain du triomphe qui avait jeté tant d’éclat sur nos armes, la discorde s’accusait plus âpre et plus violente que jamais. On aurait pu croire que cette glorieuse journée unirait tous les cœurs dans un élan d’admiration et de patriotique enthousiasme. Il nous semblerait à distance qu’elle dut être saluée par les acclamations universelles. Hélas ! il n’en fut rien. Pendant que, sur les rives du lac Champlain, les soldats enivrés

1 — Doreil au maréchal de B elle- Isle, 31 juillet 1758 ; Dussieux, p, 351. — Montcalm écrivait à Doreil, de Carillon, le 14 juillet : “ J’ai été obligé d’en imposer à l’officier et aux soldats français qui disaient hautement que M. de Vaudreuil avait voulu nous faire égorger en me donnant si peu de monde pour faire face à un danger réel, tandis qu’il retenait inutilement un corps de deux ou trois mille hommes pour l’envoyer dans le pays des Cinq-Nations, où 200 hommes étaient suffisants, et qu’il ne daignait pas mettre en mouvement le3 autres forces de la colonie. Dieu merci, les esprits sont calmés à présent. ”

de ce merveilleux succès prodiguaient leurs vivats à Montcalm victorieux, dans les salons de Vaudreuil et dans beaucoup de cercles coloniaux, on s’efforçait de rabaisser sa gloire. Le gouverneur taillait sa plume pour l’accuser, comme l’avait prévu le général, de n’avoir pas su mettre à profit sa victoire, et pour critiquer même les dispositions dont l’événement avait été si heureux. A Québec, des tacticiens improvisés déploraient bruyamment que Montcalm n’eût pas empêché les Anglais de prendre position au fond du lac Saint- Sacrement. Ils ne pouvaient concevoir — prononçaient-ils d’un air capable — qu’avec 12,000 hommes envoyés par Vaudreuil 1 il fût resté sur la défensive, quand il ne tenait qu’à lui de jeter les ennemis dans le lac et de les détruire entièrement. A Montréal, il y avait deux camps. Les uns dénonçaient sévèrement l’abandon, avant la bataille, du Portage et de la Chute, que 200 Canadiens ou sauvages auraient pu couvrir, et proclamaient qu’on ne pouvait plus mal faire que de confier la défense da la colonie à des troupes de France. Les autres — et les femmes appartenaient généralement à ce second groupe — s’écriaient qu’on avait livré de pauvres bataillons à l’ennemi. Cette divergence de sentiments donnait lieu à de très vives passes d’armes, et les discussions faisaient rage, paraît-il, jusqu’à la porte des églises 2. Les officiers de la colonie arrivés à Carillon après la bataille épiloguaient eux aussi sur la

1 — Ce n’était pas 12,000 hommes, mais au plus 3,500 que Vaudreuil avait envoyés du 8 juillet au 12 août. (Malartic, pp. 192-196).

2 — Le maréchal de camp Desandrouins, p. 193.

journée du 8 juillet. Ils contestaient le nombre des ennemis, le chiffre de leurs pertes qu’ils réduisaient à 400. Ils niaient l’utilité des troupes régulières. “On s’en était bien passé jusqu’ici, disaient-ils, et jamais on n’avait été vaincu ! Ils étaient retranchés, et nous, l’étions-nous à la Belle- Rivière ? ” Tout cela exaspérait les officiers des bataillons. Ils commentaient avec de mordants sarcasmes la lettre de félicitations étonnante adressée à M. de Roquemaure, lieutenant-colonel du bataillon de la Reine, par le marquis de Yaudreuil, dans laquelle celui-ci marquait “ qu’il savait bien que les Français avaient eu bonne part au succès .” Sur quoi l’on s’écriait : “ Ceci est plaisant de donner à entendre qu’on puisse en citer d’autres que les Français V’ Commentant l’attitude de deux officiers coloniaux, Bougainville écrivait dans son journal : “ Quand les Français eurent gagné la bataille, la confiance revint aux sieurs Mercier et de Lotbinière. Ils reprirent leurs esprits canadiens et ne s’occupèrent plus que des moyens d’enlever aux troupes françaises la gloire d’une action qu’il paraît cependant difficile d’attribuer à d’autres. Mais il en est de l’envie comme de l’amour qu’on dit ingénieux. Ces messieurs ont, à cette occasion, essuyé des propos que n’auraient sans doute pu entendre des gens qui ne seraient pas aussi pénétrés qu’eux des maximes de la patience évangélique.”

Comme on le voit, les deux préjugés déjà signalés dans cet ouvrage se heurtaient avec une violence crois-

1 — C’est Desandrouins qui rapporte dans ses Mémoires toutes les discussions auxquelles donna lieu la bataille de Carillon.

santé. Les coloniaux ne pouvaient caeher leur dépit de n’avoir pas participé en plus grand nombre à la victoire du 8 juillet. Les réguliers ne dissimulaient pas leur satisfaction d’avoir triomphé presque seuls. Et ces sentiments se retrouvaient sous la plume des grands chefs. Vaudreuil écrivait au ministre : “ Je me flatte que M. de Montcalm ne vous laissera pas ignorer que les troupes de la marine, les Canadiens, et le petit nombre de sauvages qu’il avait avec lui, ont marqué la même ardeur et le même zèle que les troupes de terre 1 ”. Mais le gouverneur, en exprimant ce vœu, s’abusait étrangèrement, car Montcalm faisait entendre une note diamétralement contraire : “ Ce qui me flatte le plus dans cette affaire, disait-il au ministre, c’est que les troupes de terre n’en partagent pour ainsi dire la gloire avec personne2”. Cette manifestation d’un esprit de corps trop exclusif n’était pas digne du vainqueur de Carillon. Quelle que fût la légitimité de ses griefs, elle ne convenait pas à son rôle de chef d’armée. Evidemment, il n’était pas inaccessible à l’état d’esprit qui régnait dans les bataillons, quoiqu’il eût essayé à plusieurs reprises de le refréner et d’imposer silence aux récriminations contraires à la discipline.

Le conflit entre le préjugé colonial et le préjugé métropolitain devenait aigu. L’antipathie entre les troupes de terre et celles de la colonie tournait à l’inimitié. Elle existait depuis longtemps. Dès 1755 elle avait éclaté durant l’expédition malheureuse de Dieskau. L’auteur du Mémoire sur le Canada , déjà cité

1 — Vaudreuil au ministre de la guerre , 3 août 1758.

2 — Montcalm au ministre de la guerre , 12 juillet 1758.

par nous, écrivait à ce propos : “ Il y eut de la jalousie de la part des officiers canadiens contre les troupes de France. Les premiers étaient accoutumés à commander en chef. Ils faisaient la guerre à la sauvage, et croyaient même qu’on ne pouvait ni ne devait la faire autrement. C’est ce qui les faisait murmurer de voir la Cour envoyer des officiers pour les commander.” A l’arrivée de Montcalm au Canada, le chevalier de Montreuil, aide-major général, lui avait dit: “ Ne vous en rappor'ez jamais qu’aux troupes de terre pour une expédition, mais aux Canadiens et sauvages pour inquiéter les ennemis.” Et le même officier écrivait au ministre : “ Les officiers de la colonie n’aiment pas les officiers de terre.” Dans sa fameuse lettre du 23 octobre 1756, le marquis de Vaudreuil disait : “ Les troupes de terre sont difficilement en bonne union et intelligence avec nos Canadiens.” La même constatation se retrouvait dans une lettre de Bougainville à son frère, datée du 7 novembre 1756 : “ Quel pays, mon cher frère, et qu’il faut de patience pour supporter les dégoûts qu’on s’attache à nous donner. Il semble que nous soyons d’une nation différente, ennemie même. ” Subséquemment, renchérissant encore, il écrivait cette note dans son journal : “ Les Canadiens et les Français, quoiqu’ayant la même origine, les mêmes intérêts, les mêmes principes de religion et de gouvernement, un danger pressant devant les yeux, ne peuvent s’accorder; il semble que ce soient deux corps qui ne peuvent s’amalgamer ensemble. Je crois même que quelques Canadiens formeront des vœux pour que nous ne réussissions pas, espérant que toute la faute retomberait sur les Français ”. Dans tout cela, sans doute,

il fallait faire la part de l’exagération, déterminée, à certains moments, par tel ou tel incident désagréable. Mais il n’en restait pas moins incontestable que la mésintelligence la plus déplorable régnait entre les deux éléments, surtout dans les sphères supérieures. 1 Les Canadiens n’aimaient point les Français de France, et ceux-ci témoignaient trop souvent aux enfants du sol de la malveillance et du dédain. Rien de plus funeste que ces dissensions, spécialement dans les circonstances critiques où se trouvait la colonie.

Le mal d’autrui ne guérit pas le sien propre, assurément. Il n’est cependant pas inopportun de faire observer ici que le même esprit de division se rencontrait chez nos adversaires. Une rivalité acrimonieuse y mettait aux prises provinciaux et réguliers. Ceux-ci témoignaient une arrogance contre laquelle ceux-là s’insurgeaient énergiquement. En 1756 il s’était élevé un conflit qui avait paralysé pendant quelque temps l’action des commandants anglais. Un ordre royal avait décrété que tous les officiers généraux en service actif, porteurs de commissions provinciales, n’auraient droit qu’au rang de capitaines seniors quand ils marcheraient conjointement avec les troupes régulières. D’où il résultait, comme le faisait observer le majorgénéral Winslow, que toute l’armée provinciale pouvait être placée sous le commandement de n’importe quel major anglais. La publication de cet ordre causa le

1 — C’était principalement entre les officiers français et les officiers et les fonctionnaires canadiens que la mésintelligence existait. Le peuple et les soldats s’entendaient fort bien en général.

plus vif mécontentement. Les officiers de la Nouvelle- Angleterre se réunirent, et proclamèrent d’une seule voix que son application allait entraîner la dissolution de l’armée provinciale, et empêcher qu’on ne recrutât d’autres troupes. Le comte de Loudon ordonna à Winslow de déclarer par écrit si, oui ou non, les officiers provinciaux allaient obéir au commandant en chef et agir avec les réguliers. Ainsi forcés de choisir entre l’acquiescement et la révolte ouverte, les provinciaux durent céder 1. Cet épisode peut indiquer quel esprit régnait dans les rangs de l’armée anglo-américaine.

Nous avons vu que Montcalm, après Carillon, s’attendait, de la part de Vaudreuil, à une seconde édition des épîtres sur l’art de profiter de la victoire, dont il avait reçu la première après William-Henry, en 1757. Il avait bien pronostiqué. Dès le 12 juillet, le gouverneur lui écrivait : “ Nous sommes, monsieur, dans des circonstances assez heureases pour ne pas perdre de vue le grand avantage que nous nous sommes acquis sur nos ennemis par notre victoire du huit de ce mois... La terreur des ennemis ne fait qu’augmenter mon empressement à vous faire passer toutes les forces qui sont en mon possible. Il importe, Monsieur, que nous ayons toujours de gros détachements tant par le lac que par le fond de la baie. Ils ne sauraient être trop forts pour harceler vivement nos ennemis, couper leur communication de l’ancien fort George et intercepter leurs convois. Nous n’avons pas de meilleure manœuvre pour les forcer à abandonner leur position, leurs bateaux, artillerie, train de campagne, vivres, etc., les obliger à se retirer et par

] — Montcalm and Wolfe , vol. I, p. 399.

là leur ôter pour toujours tout espoir de renouveler leur tentative.” Le 15 juillet, le gouverneur revenait à la charge : “ Je ne puis, Monsieur, écrivait-il encore à Montcalm, assez vous réitérer tout ce que j’ai eu l’honneur de vous marquer à ce sujet. Vous êtes maintenant en état d’avoir toujours des détachements considérables de troupes, Canadiens et sauvages, par le lac et le fond de la Baie pour harceler vivement nos ennemis, couper leur communication de Lydius, intercepter leurs convois, enfin les forcer à se retirer, et peut-être même à abandonner leur artillerie, trains de campagne, bateaux» vivres, munitions, etc., etc. Ces mouvements sont dignes de votre attention... C’est d’une si grande conséquence que bien loin de diminuer les forces que je vous avais destinées, je n’ai eu rien de plus pressé que de vous les augmenter et d’en hâter le départ. Vous avez l’élite de nos officiers, de notre jeunesse, de nos Canadiens et de nos sauvages.” Le 16 juillet, encore un pressant message : “Je ne puis, Monsieur, qu’avoir l’honneur de vous renouveler toutes les recommandations que j’ai eu celui de vous marquer par ma dernière lettre. Vous ne devez pas manquer de canots, et Canadiens et sauvages pour mettre les gros détachements dehors.” Le 17 juillet, nouvelle exhortation: “Vous voyez, Monsieur, que je n’ai rien négligé pour vous faire passer promptement un grand nombre de sauvages et l’élite de nos Canadiens. Vous avez maintenant des forces très considérables ; nous n’avons donc rien de mieux à faire, comme j’ai eu l’honneur de vous le marquer, que de les employer sans perdre un instant à harceler vivement nos ennemis, à couper leur communication du fort Lydius et intercepter leurs convois...

Ce que j’ai eu l’honneur de vous écrire de ce sujet par plusieurs de mes lettres mérite, Monsieur, votre attention. Votre brillante affaire ne doit pas demeurer imparfaite... Ces raisons, Monsieur, me font différer d’écrire en France parce qu’en rendant compte à la Cour de notre belle journée du 8 de ce mois, j’espère lui apprendre que nous n’avons pas négligé le grand avantage de la retraite et découragement de nos ennemis... Vous sentez combien la Cour serait charmée de tous ces événements ; je différerai pour cet effet d’une quinzaine de jours à faire mes dépêches.”

On imagine facilement l’état d’esprit de Montcalm, sous le jet continu de ces lettres, où l’insistance prenait le ton de la mercuriale. Ses réponses révélaient ses sentiments. Le 16 juillet, il adressait au gouverneur un très vif commentaire de sa missive du 12. En voici quelques passages caractéristiques : “ Cette partie de la lettre de M. le marquis de Vaudreuil paraît n’avoir été faite que pour charger M. le marquis de Montcalm de tous les événements qui peuvent arriver afin de dire : “ Je lui ai envoyé toutes les forces de la colonie, il les a eues pendant un mois et il n’a pas su en profiter pour empêcher l’ennemi de s’établir au fort George.” Si, au contraire, le marquis de Montcalm marchait avec toutes ses forces et ne réussissait pas, M. le marquis de Vaudreuil ne manquerait pas d’écrire : “ Il a marché sans ordres et compromis la colonie ”. Il est toujours étonnant que M. le marquis de Vaudreuil se croie en état de déterminer de cinquante lieues les opérations de guerre, dans un pays qu’il n’a jamais vu et où les meilleurs généraux seraient embarrassés après l’avoir vu. M. le marquis de Vaudreuil oublie que cette armée

(d’Abercromby) était au moins de 20,000 hommes et, suivant plusieurs prisonniers, de 25,000. Supposons qu’elle ait perdu en tués ou blessés 5,000 hommes, qu’une partie des provinciaux s’en retourne, ils auraient encore 12 à 14,000 hommes et, par conséquent, la supériorité de campagne et seraient maîtres de faire chez eux ce qu’ils voudraient. ”

Ce commentaire était écrit à demi-page, côte à côte avec la reproduction d’un passage de la lettre de M. de Vaudreuil datée du 12 juillet. Montcalm y soulignait la phrase où le gouverneur parlait de “ couper la communication ” de l’ennemi, et il s’écriait : “ C’est avec douleur, et sans s’écarter du respect dû que l’on est obligé de dire que la phrase soulignée est l’ouvrage d’un secrétaire qui n’a pas réfléchi et non d’un homme de guerre. On ne coupe une communication qu’en se portant avec un corps respectable entre deux, et l’on ne la fait point abandonner à un ennemi supérieur en

forces par de simples détachements . M. le marquis

de Vaudreuil trouvera dans mes observations de la défiance à son égard. Au moins elle ne m’empêchera jamais de me porter au bien du service et de la colonie, sans m’embarrasser de ce qu’on pourrait croire contre moi directement ou indirectement. Mais je ne dissimule pas à M. le marquis de Vaudreuil que je pourrai lui faire voir à mon retour à Montréal que, s’il a eu la bonté, dans ses dépêches de l’année dernière, de m’accorder quelques éloges que je puis ne pas mériter, il n’a pas tenu à lui de persuader le ministre de la marine qu’il m’avait donné les moyens de faire le siège de Lydius... Avant que d’avoir reçu la lettre de M. le marquis de Vaudreuil, je m’étais occupé d’un gros détachement de

500 Canadiens ou sauvages qui est parti ce matin par le fond de la Baie, 1 et à faire partir une découverte

dont j’attends le retour . Voulez-vous que, si

l’ennemi s’opiniâtre à rester au fort George, nous essayions de l’en chasser, je suis prêt à y marcher avec toute l’armée ; ce ne sera pas mon avis, mais un ordre clair et précis de votre part me suffira. Si c’est par le fond de la Baie, je laisse ceci (Carillon) à découvert; si c’est par le lac Saint-Sacrement, il f audra un portage qui durera trois semaines, épuisera l’armée de

fatigue et retardera les récoltes . Si j’étais assez

heureux, Monsieur, pour que vos importantes occupations vous permissent d’être à la tête de l’armée, vous verriez par vous-même toutes choses, j’aurais la satisfaction de recevoir des ordres qui seraient plus clairs et moins embarrassants, et vous auriez jugé que j’ai joint à de l’audace de la prudence et quelque activité. Cela n’empêche pas que la colonie n’ait été jouée le 8 juillet à pair ou non... Vous voyez, Monsieur, qu’à mon ordinaire, je vous parle avec une vérité et une fermeté respectueuses. Ce même amour pour la vérité fait que je demande aux deux ministres mon rappel, que je prie M. le premier président Molé et M. l’abbé comte de Bernis de le solliciter. Si vous voulez, Monsieur, vous joindre à eux pour m’obtenir cette

1 — Montcalm avait confié à M. de Courtemanche ce détachement, qui tomba sur une escorte d’une cinquantaine d’hommes, près d’un fort récemment construit par les Anglais à mi-chemin entre Lydius et le lac Saint-Sacrement. Ils firent quelques prisonniers et les sauvages levèrent quelques chevelures. Le nouveau fort était construit à un endroit appelé Halfway’s Brook.

grâce, elle me fera oublier tous les désagréments que je puis avoir eus.... ”.

Dans cette réponse, il y avait pour le gouverneur des traits cruels, celui-ci, par exemple: “Il est toujours étonnant que M. le marquis de Vaudreuil se croie en état de déterminer de cinquante lieues les opérations de guerre dans un pays qu’il n’a jamais vu, et où les meilleurs généraux seraient embarrassés après l’avoir vu”. Ce javelot si dextrement lancé dut faire gémir Yaudreuil, car il l’attaquait précisément au défaut de la cuirasse. Pourquoi, en effet, commodément installé dans son bureau à Montréal, loin du théâtre de la guerre, s’acharnait-il à vouloir diriger des opérations dont il ignorait les difficultés, et, la plume à la main, persistait-il à vouloir enseigner à des généraux de carrière l’art de faire des miracles et de réaliser des prodiges. Il peut y avoir de vrais stratégistes en chambre. De nos jours, le maréchal de Moltke a su, de son cabinet, élaborer sur la carte des plans de campagnes justifiés par la victoire. Mais les Moltke sont rares ; M. de Yaudreuil n’était pas de cette race, et, au lieu de dicter à distance des manœuvres douteuses, il eût dû borner son ambition à aider les vrais chefs militaires, en s’efforçant de leur fournir à temps les moyens de vaincre et de faire rendre aux succès tous leurs fruits.

Dans une lettre écrite le 18 juillet, Montcalm faisait précisément observer au gouverneur l’écart qu’il y a entre les opérations tracées sur le papier et leur exécution sur le terrain : “ Monsieur d’Ailleboust, lui disaitil, arrive dans le moment, et me remet la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 15. Comme en général elle ne contient que les mêmes choses que

vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 12, j’ai déjà répondu. A quoi j’ajouterai que je n’ai pu faire de gros détachements par le lac St-Sacrement, jusqu’à ce que j’aie rétabli mes camps à la Chute et au Portage, et que j’aie fait passer des bateaux et canots, manœuvre qui ne se fait qu’en faisant, et qui va moins vite dans le fait que dans les spéculations. Jusqu’à présent, j’ai fait l’impossible en Canada avec mes faibles moyens ; je tâcherai de faire de mon mieux, et je n’ai besoin d’aucun aiguillon ; heureux que vous puissiez être 1 à la tête de l’armée ; vous jugeriez alors, Monsieur, très bien de toutes choses. Pour profiter de la peur des ennemis, il fallait être en état de les suivre dès le lendemain. Une armée qui ne peut être suivie que dix ou quinze jours après, par des détachements, se remet de sa frayeur.”

Il serait fastidieux d’analyser toutes les pièces de cette polémique épistolaire. Elle dura plusieurs semaines. De Carillon à Montréal, et de Montréal à Carillon, les courriers ordinaires ou extraordinaires allaient et venaient, apportant tour à tour au général et au gouverneur des missives où la courtoisie des phrases ne pouvait masquer l’acrimonie des sentiments. Au commencement du mois d’août, Yaudreuil informa Montcalm qu’un nouveau grief était énoncé contre lui. Les sauvages s’étaient plaints de ce qu’il les avait traités rudement, et déclaraient qu’ils ne retourneraient plus en guerre sur la frontière du lac Saint-Sacrement tant qu’il y commanderait. Le gouverneur ajoutait qu’il avait été beaucoup plus touché des suites que pourrait produire

1 C’est-à-dire : “ heureux si vous pouviez.”

leur mécontentement que des discours indiscrets tenus contre lui à l’armée de Carillon. “ Comme je les méprise, disait-il, je n’en fais aucune perquisition, et je vous rends assez de justice pour être persuadé que s’il en venait à votre connaissance vous puniriez sur le champ une vue si contraire à la discipline et qui pourrait tendre à la désunion si pernicieuse dans les colonies 1 .”

Montcalm répondit à cette lettre que ses torts envers messieurs les sauvages consistaient à avoir confié un détachement, dont ils faisaient partie à M. de Courtemanche, plutôt qu’à M. Dumas ; à les avoir réprimandés au sujet de leurs désordres et de leurs déprédations dans le camp, où ils tuaient les animaux domestiques et pillaient les provisions de l’hôpital et des particuliers ; enfin à avoir suivi les instructions du gouverneur en leur refusant de l’eau de vie. Malgré tout cela, ils avaient pri 3 part à trois expéditions, et séjourné à Carillon beaucoup plus longtemps que d’habitu le. “Les faits, concluait Montcalm, doivent en être crus de préférence aux paroles Puis, portant la guerre en Afrique, il continuait : “ Le respect m’a empêché de vous écrire qu’en plein conseil ils (les sauvages) se sont plaints de ce que vous les avez retenus, tandis qu’ils voulaient voler à notre secours. Ils l’ont dit en public et en particulier. J’ai fait taire le public ”. Enfin, quant à l’allusion faite par Yaudreuil aux discours offensants proférés à son adresse, le général écrivait :

“ Vous avez raison de mépriser les propos. Supposé qu’il s’en soit tenu, personne ici n’oserait me prendre

1 — Vaudreuil à Montcalm , 1er août 1758.

pour son confident à cet égard Montcalm ne niait pas l’existence de ces discours injurieux pour Vaudreuil. On a vu plus haut, dans une de ses lettres à Doreil, que, dès le 14 juillet, il les mentionnait et déclarait qu’il leur avait imposé silence. Un mois plus tard, il dut renouveler ses recommandations pressantes sur ce sujet délicat. “Le 14 août, écrit le capitaine Desandrouins, assemblée de tous les commandants chez notre général pour leur recommander de tenir la main à ce que personne ne s’avise à l’avenir de tenir des propos indécents sur le compte de M. de Vaudreuil et de la colonie. On dit que le gouverneur général s’en plaint très amèrement ; qu’il n’a tenu qu’à lui d’avoir l’original des lettres qui eussent pu perdre celui qui les avaient écrites. Imprudence de nous autres, jeunes gens, excités par la jalousie que nous témoignent ceux que nous sommes venus défendre ! Il est vrai que nous portons si loin cette fougueuse licence, naturelle aux Français, que, dans cette matinée même où M. de Montcalm a assemblé les chefs de corps à ce sujet, on a trouvé sur la table de la salle une chanson des plus mordicantes, contre le gouverneur général et tout ce qui est colon”.1

Malgré son affectation d’indifférence pour les critiques acerbes dont il était l’objet de la part des officiers réguliers, M. de Vaudreuil y était cruellement sensible, et l’on ne saurait s’en étonner. Suivant lui, Montcalm en était responsable. Nous lisons dans une lettre écrite par le gouverneur au ministre de la marine, le 4 août : “ Il n’est rien que je ne fasse pour éviter l’éclat d’une

1 — Le maréchal de camp Desandrouins , p. 199.

rupture avec M. le marquis de Montcalm. Rien ne lui coûte cependant, Monseigneur, pour m’y obliger. Je passe sous silence toutes les infamies ou propos indécents qu’il a tenus ou autorisés De son côté, Montcalm, nous l’avons vu, affirmait qu’il avait fait taire les auteurs de ces discours irrespectueux. Les informations de Yaudreuil pouvaient manquer d’exactitude.

Nous venons de citer sa lettre au ministre de la marine, en date du 4 août 1758. Elle était l’écho des amertumes que lui faisaient éprouver ses relations difficiles avec Montcalm, et ressemblait singulièrement, dans plusieurs passages, à celle du 23 octobre 1756, dont nous avons si longuement parlé au cours d’un précédent chapitre. Il y rapportait au ministre l’épisode du 23 juin, le conflit au sujet des instructions pour la campagne, et il faisait valoir l’esprit de conciliation qu’il avait alors manifesté. Il reprochait à Montcalm d’avoir, après la glorieuse journée du 8 juillet, exprimé sa joie en des termes tels qu’ils avaient provoqué dans les troupes des commentaires outrageants à l’adresse du gouvernement. Il portait de nouveau contre son rival l’accusation de mauvais procédés envers les sauvages, et d’injustice envers les troupes de la marine et les Canadiens. Il prétendait que Montcalm ne faisait pas à ceux-ci la part assez large dans ses relations de la bataille, et qu’il s’évertuait à ne faire rouler cette journée que sur les troupes de terre. Il critiquait ensuite longuement et amèrement les opérations et les dispositions du général victorieux, s’efforçant ainsi d’amoindrir son mérite et de diminuer sa gloire. Comme celui-ci l’avait prévu, il essayait de le discréditer en représentant que la défaite de l’ennemi aurait eu des suites

beaucoup plus avantageuses, si le commandant des troupes françaises avait montré plus de résolution et de hardiesse, et su profiter, par une offensive énergique, des puissants renforts qu’il avait reçus. Il faisait de Lévis un éloge enthousiaste et prêtait à Montcalm des sentiments de jalousie envers ce brillant lieutenant. Enfin, il concluait ainsi ce long réquisitoire : “ D’après toutes ces raisons, Monseigneur, je croirais manquer à ce que je dois au service du roi et à la confiance dont vous m’honorez, si je ne vous suppliais de vouloir bien demander à Sa Majesté le rappel de M. le marquis de Montcalm. Il le désire lui-même et m’a prié de vous le demander. Bien loin de penser à lui nuire, j’estime } Monseigneur, qu’il mérite de passer au grade de lieutenant-général. Il pourra servir très utilement en Europe. Personne ne rend plus de justice que moi à ses excellentes qualités, mais il n’a pas celles qu’il faut pour la guerre de ce pays ; il est nécessaire d’avoir beaucoup de douceur et de patience pour commander les Canadiens et les sauvages ”.

Nous avons déjà eu l’occasion d’examiner et d’apprécier la plupart des reproches, à l*adresse de Montcalm, contenus dans cette lettre. Quelques-uns n’étaient pas sans quelque fondement ; quelques autres ne pouvaient soutenir l’examen. L’accusation de jalousie était particulièrement injustifiable. Montcalm se faisait remarquer au contraire par la générosité avec laquelle il mettait en lumière le mérite de ses compagnons d’armes. L’éloge de Lévis, spécialement, revenait constamment sous sa plume. Après Carillon il écrivait au ministre de la guerre : “ le chevalier de Lévis et M. de Bourlamaque ont eu la plus grande part à la gloire de cette

journée.” Il réitérait en faveur de son premier lieutenant sa demande du grade de maréchal de camp. Et sa correspondance indique quelle amitié et quelle confiance il lui témoigna toujours. S’il avait désapprouvé l’envoi d’un détachement, sous les ordres du chevalier, vers le pays des Iroquois, ce n’était pas dans un mesquin esprit de rivalité, mais parce qu’il croyait périlleuse cette division de forces.

La lettre de Yaudreuii au ministre ne faisait que manifester officiellement, une fois de plus, l’animosité existante entre lui et Montcalm. Cette mésintelligence, cette aigreur mutuelle étaient extrêmement regrettables. Montcalm avait trop de clairvoyance et de droiture pour ne pas comprendre lui-même la fausseté et le péril d’une telle situation. Et il résolut de faire un effort pour amener une détente. Il écrivit donc à Vaudreuil une lettre pleine de franchise et de loyauté. Après lui avoir dit qu’il imputait aux compositeurs de ses lettres les choses personnelles dont il pouvait se plaindre, Montcalm continuait ainsi : “ Pourquoi ne pas changer le style de votre secrétaire ? Pourquoi ne pas me donner plus de confiance ? J’ose dire que le service du roi y gagnerait et que nous n’aurions pas l’air de désunion qui transpire au point que je vous envoie une gazette de la Nouvelle-York qui en parle. Vous croyez, Monsieur, n’avoir aucun tort et moi de même, car je pense vous avoir toujours fait litière de prévenances et m’être replié plus que qui ce soit pour en venir à votre avis en toute occasion. Mais on vous fait de faux rapports, on cherche à vous aigrir. Pour moi j’oublierai, quoique cela m’ait peiné, ce que vous avez écrit l’année dernière. Je pense que vous n’en

avez pas pesé les conséquences et je me flatte que vous voudrez bien ne jamais donner lieu de soupçonner ma conduite militaire quand j’y fais tout ce

que je sais . Qu’avez-vous besoin, Monsieur, après

trois ans que je suis sous vos ordres, de me prescrire des détails inutiles ou minutieux que je rougirais de prescrire à un dernier capitaine ; cela vient de ce que votre secrétaire n’a qu’un moule pour faire des instructions et des lettres depuis moi jusqu’à l’enseigne de la colonie. J’ai déjà eu l’honneur de vous dire que nous comptions n’avoir tort ni l’un ni l’autre; il faut donc croire que nous l’avons tous deux, et qu’il faut apporter quelque changement de procédé. Pour moi, Monsieur, je ne répondrai plus à plaintes de votre part, ni ne chercherai à me justifier, ni ne vous donnerai aucun mémoire qu’autant que vous me le demanderez ou que le service du roi y sera véritablement intéressé. Vous m’écrirez ou vous en agirez comme vous voudrez. Si c’est bien à mon égard, beaucoup de reconnaissance, et je vous la témoignerai. Si c’est mal, mon silence vous apprendra que je ne suis pas content. Mais je me flatte que je ne me trouverai pas dans ce cas après une lettre aussi franche de ma part, et qui vous prouvera que je voudrais bien conserver votre amitié et mériter votre confiance jusqu’à mon départ ; car je vous prie toujours de demander mon rappel à cause de ma santé et de mes dettes. Le ministre pourrait croire que ce qui m’y engage est de n’avoir pas été content de vous, Monsieur ; cela est vrai, aussi, mais vous avez en main le remède sur cet article et vous ne l’avez pas sur les deux autres. Je me flatte que ma lettre n’ira pas à votre secrétaire et que vous voudrez

bien m’honorer vous-même d’une réponse. Votre secrétaire en conserverait de l’amertume contre moi qui nuirait toujours au service du roi Avec sa sincérité abrupte et à l’accent original, cette lettre provenait d’un désir véritable de faire cesser tout malentendu. On a remarqué sans doute que Montcalm y parlait beaucoup du secrétaire de Vaudreuil. Ce n’était pas uniquement un euphémisme, une formule pour amortir sa critique des lettres du gouverneur. Il visait réellement un secrétaire connu, habile, et influent auprès de son chef. Ce secrétaire s’appelait Grasset de Saint-Sauveur. Il avait exercé les mêmes fonctions auprès de M. de la Jonquière, et on l’avait accusé alorsd’en profiter pour faire des spéculations fructueuses. Sous M. de Vaudreuil, il se livrait, semble-t-il, aux mêmes opérations et arrondissait promptement sa fortune 1. Il n’était pas simple-

1 — On lit dans le Mémoire du Canada déjà cité : “ M. de la Jonquière se fia trop, ainsi qu’il s’en est expliqué lui-même, à un secrétaire nommé Saint-Sauveur. Car cet homme, sans honneur et sans sentiment, employait tous les moyens, licites ou non, pour faire fortune. Il demanda à son maître la permission exclusive de faire vendre de l’eau-de-vie aux sauvages, ce qu’il obtint. Dès ce moment il s’attira la haine publique, ainsi que son maître, que l’on disait être de moitié dans ce trafic.” A la fin du même Mémoire, parlant des fonctionnaires qui demeurèrent au Canada en 1760, l’auteur écrit encore: “ Saint-Sauveur, secrétaire du gouverneur, y resta aussi.. ..J’ai eu le plaisir d’ouir dire de ce dernier, en mil sept cent cinquante-neuf, par M. Murray, gouverneur anglais, à Québec, qu’il désirerait que cet homme pût lui tomber en main ; que si la France, ou pour mieux dire le gouvernement français avait été indulgent, il avait toléré le vice en cet homme, il voudrait le corriger ; que c’était un traître à son aître, qu’il avait abusé de la confiance qu’il lui avait don-

ment le scribe, il était vraiment l’écrivain de ce gouverneur, qui confessait lui-même son inaptitude littéraire 1.

Après avoir écrit sa lettre à M. de Vaudreuil, Montcalm crut opportun de la communiquer à son ministre, le ministre de la guerre. Il lui en envoya copie, avec quelques lignes explicatives, qui se terminaient comme suit : “ Content de l’espérance où je suis que vous voudrez bien ne jamais déterminer de jugement à mon égard, sur tout ce qu’on pourrait vous écrire sans m’avoir entendu, je travaillerai toujours avec le même zèle à la défense de cette colonie, jusqu’à ce qu’il plaise à Sa Majesté de m’accorder un rappel que ma santé et mes dettes 2 m’obligent de demander. Jusqu’alors je répan-

née, qu’on ne voyait en lui que friponnerie, que commerce illicite ; qu’il était peiné lui-même de l’aveuglement de ce général. On doute fort que cet homme osejamais passer en France. Il est constant qu’il jouit de plus de douze cent mille livres.” Il y a probablement ici quelque exagération, car l’auteur y est enclin. Cependant Saint Sauveur est accusé aussi par Montcalm dans son journal • “ L’empirique M. Mercier, l’ignorant et avide Saint-Sauveur, secrétaire du général, gouverneront la machine. Il faut bien envoyer à la Belle Rivière, puisque Saint-Sauveur et le chevalier de Repentigny ont acheté de moitié pour cent-cinquante mille livres de marchandises qui revendues sur les lieux pour le compte du roi, produiront un million.” ( Journal de Montcalm , p. 496.)

] — Montcalm écrivait au ministre, le 3 août 1758 : “ Vous serez peut-être surpris que je lui parle (à Vaudreuil) du compositeur de ses lettres ; il convient qu’il n’en fait ni n’en dicte aucune.”

2 — Dans son post scriptum à cette lettre, Montcalm ajoutait, à propos de ses dettes : “Je saurais bien, Monseigneur, n’avoir pas besoin des grâces pécumères du Roi si je voulais suivre le ton du pays; et je ne devrais pas dix mille écus,

drai volontiers la dernière goutte de mon sang et donnerai le dernier souffle de ma vie, pour son service Treize mois à peine devaient s’écouler avant que Montcalm prouvât que ces derniers mots n’étaient pas simplement une phrase ! 1

Il avait écrit à Yaudreuil dans un esprit de conciliation. Il crut devoir faire davantage. Il envoya son aide de camp auprès du gouverneur, avec la mission de lui porter des paroles de paix, de lui donner des explications loyales, et de rétablir une concorde si désirable. M. de Bougainville partit de Carillon le 7 août et était revenu le 13. Cette démarche parut couronnée d’un entier succès. M. de Vaudreuil se montra animé des meilleures dispositions, et se déclara persuadé de la droiture d’intention du général. Il assura qu’il voulait anéantir jusqu’à la trace des rapports passés, et donner à M. de Montcalm non seulement sa confiance mais son amitié. L’aide de camp négociateur put écrire au ministre de la guerre, le 10 août: “L’union me paraît aujourd’hui parfaitement et de bonne foi rétablie entre

sans rien faire que d’honnête et de décent pour le service et en vivant militairement ”.

1 — La querelle épistolaire entre les deux chefs était connue dans tous les cercles militaires et administratifs. Péan, dont les relations avec Montcalm étaient restées fort courtoises, crut pouvoir lui écrire une lettre pacificatrice, en réponse à une missive dans laquelle le général lui faisait part de ses griefs. 11 en informait Lé vis, avec lequel il était en commerce d’amitié. “ J’ai répondu, lui disait-il, à M. de Montcalm, et je fais en sorte de lui persuader que M. de Vaudreuil ne cherche point à l’embarrasser, et lui fais envisager tous les maux que causerait une rupture ”,

nos chefs Dans son journal, de retour à Carillon, il consignait ainsi l’impression qu’il rapportait de sa délicate ambassade: “J’ai été envoyé par M. le marquis de Montcalm au marquis de Yaudreuil, avec l’ordre d’étouffer, s’il était possible, ce levain de discorde qui fermentait et qui peut-être aurait nui au bien du service. Ainsi notre général fait encore les avances. L’intérêt public est la règle de ses démarches, et il a sans cesse dans l’esprit ce mot de Thémistocle : “ frappe, mais écoute ”. Il paraît que le marquis de Yaudreuil a plutôt suivi dans toutes ces tracasseries les impressions de subalternes intéressés à brouiller, que ses propres idées. Ce qui est cependant de lui dans cette affaire, c’est l’amour-propre et une jalousie de rivalité, fondement sur lequel bâtissent les brouillons. Les apparences sont que mon voyage n’a pas été infructueux. Je souhaite que les faits y répondent ”.

Sur la frontière du lac Saint-Sacrement, il ne se produisit aucun événement important jusqu’à la fin de la campagne. M. de Montcalm continua l’expédition de détachements pour inquiéter les ennemis. Dès le 24 juillet M. de Saint-Luc était allé avec près de quatre cents sauvages et deux cents Canadiens détruire un convoi de quarante ou cinquante chariots, près de Halfway’s Brook. Au commencement d’août, M. Marim des troupes de la colonie, alla pousser une reconnaissance vers le fond de la Baie à la tête d’environ quatre cent cinquante Canadiens et sauvages. Non loin de l’emplacement de l’ancien fort Anne, ayant découvert un

1 — Bougainville au maréchal de Belle-Isle, archives du m nistère de la guerre — Dussieux, p. 355.

corps de sept cents hommes commandé par les majors Rogers et Putnam et le capitaine Dalzell, il lui tendit une embuscade. Mais la partie était inégale, et après une fusillade de deux heures à travers les arbres, l’intrépide Marin battit en retraite. Deux ou trois autres partis furent détachés subséquemment vers le fond du lac. L’armée anglaise y était toujours campée, et l’on pouvait encore se demander si elle n’allait pas tenter un nouveau mouvement d’offensive.

Cette offensive devait se produire, mais non pas sur la frontière du lac Champlain. On apprenait à Carillon, le premier septembre, par un courrier de Montréal, qu’un corps d’armée ennemi s’était porté sur le lac Ontario et était rendu à trois lieues de Frontenac, aux dernières informations. Cette nouvelle alarma vivement Montcalm. La situation de la colonie devenait de plus en plus critique. Là-bas, vers le golfe Saint- Laurent, la forteresse de Louisbourg était assiégée par une flotte et une armée puissantes, et depuis des semaines on attendait avec angoisse un dénouement que l’on avait raison de redouter. Et voilà que plus près, sur le lac Ontario même, surgissait une terrible menace. Le 3 septembre, un officier français, envoyé comme parlementaire au camp de William-Henry, relativement à l’échange des prisonniers, en rapportait la nouvelle que Louisbourg avait capitulé le 26 juillet. Mais Montcalm se refusait à le croire, car, écrivait-il dans son journal, “ suivant des lettres que nous en avons du 24, la place n’était encore battue que de deux cents toises ; toutes les rues étaient barricadées, les maisons crénelées et quasi fortifiées ; tout, enfin, annonçait la résolution de vaincre ou de périr ”. Hélas ! trois jours

plus tard, le doute n’était plus possible ; les chefs de l’armée de Carillon apprenaient à la fois deux désastres, et Montcalm inscrivait dans son journal cette note si navrante en son laconisme : “ Le 6 septembre 1758. — Nouvelles de Québec qui annoncent la prise de Louisbourg ; de Montréal qui apprennent celle de Frontenac ”, Le siège de Louisbourg avait duré un mois et dixhuit jours. Le 8 juin, les troupes anglaises ayant réussi à débarquer dans l’anse de la Cormorandière, après un combat dont Wolfe avait été le héros, les Français se trouvèrent resserrés dans la place. Le 18, les batteries anglaises ouvraient le feu sur la ville et le port, et depuis cette date, de jour en jour, le travail de la sape et de la mine avaient rapproché davantage des remparts les tranchées, les parallèles, et l’artillerie des assiégeants. Les défenseurs de la ville, soldats, officiers et marins, ne s’élevaient pas à six mille hommes, tandis que les Anglais, en tenant compte des équipages de la flotte, devaient quadrupler ce nombre. M. de Drucour, gouverneur de la place, et ses troupes, firent une résistance désespérée. Mais, au bout de six semaines, la position devint insoutenable. Les Anglais étaient rendus à deux cents verges des remparts, dont leurs canons abattaient de larges pans. Leurs obus faisaient pleuvoir sur la ville la dévastation, la terreur et la mort. Les incendies y éclataient de tous côtés. Dans le port, sur les onze vaisseaux de guerre qui s’y trouvaient au début du siège, quatre avaient été coulés pour en défendre l’accès, un avait pu prendre le large à la faveur du brouillard, un autre avait été capturé en essayant de s’échapper, trois furent incendiés par des bombes anglaises, et les deux

derniers furent abordés et enlevés par des barques détachées de la flotte assiégeante durant la nuit. Dans la ville les femmes et les enfants étaient entassés au fond des casemates ; pas une maison n’avait échappé aux ravages du bombardement ; les malades et les blessés n’étaient plus à l’abri des projectiles ; les canons des remparts étaient démontés ; presque un quart des assiégés gisait dans les hôpitaux. Une plus longue défense était impossible : et M. de Drucour avait dû capituler le 26 juillet 1.

A Frontenac, les Anglais avaient remporté un succès plus facile. La place n’était pas en état de défense, et la garnison ne comptait que quatre-vingts hommes. Le colonel Bradstreet, sous les ordres de qui Abercromby avait consenti à placer trois ou quatre mille provinciaux, remonta la rivière Mohawk, descendit celle d’Oswégo et déboucha dans le lac Ontario, le 22 août, avec une flottille de bateaux et de baleinières. Le 25 il débarquait sans coup férir près du fort Frontenac et ouvrait immédiatement une tranchée. Le 26, soutenu de quatre pièces de douze et de deux mortiers, il vint occuper le retranchement fait par l’armée de Montcalm en 1756, et s’en fit une parallèle, d’où il ouvrit le feu sur le fort. Dans la nuit du 26 au 27, les Anglais établirent une batterie de brèche. Le 27, la brèche était praticable au bastion de droite, une partie des canons de la place étaient démontés, la poudrière se trouvait à découvert. M. de Uoyan, commandant de Frontenac,

1 — On jugea trop sévèrement la défense de Lou sbourg en France, et même parmi les chefs de l’armée au Canada. Quand cette forteresse capitula, il nous semble clair que sa situation était désespérée.

ne pouvait, avec ses quatre-vingts hommes de garnison et peut-être une soixantaine de voyageurs, d’artisans et de journaliers, résister à l’assaut d’une armée de plus de trois mille hommes. Il fut donc obligé de capituler. Nous perdions par là toute notre flottille de guerre sur le lac Ontario, que les Anglais incendièrent, quatrevingts pièces de canons, et quantité de munitions et d’approvisionnements destinés aux postes du pays d’En- Haut. Le fort fut démantelé et livré aux flammes; la garnison prisonnière fut envoyée à Montréal pour être échangée contre un nombre de prisonniers anglais égal au sien ; Bradstreet reprit la route de la rivière Oswego chargé d’honneur et de butin. Les Français n’étaient plus maîtres de l’Ontario, Niagara se trouvait dans une situation extrêmement périlleuse, et notre prestige était atteint d’un coup mortel dans la région des grands lacs. Jamais encore la situation n’avait été aussi menaçante pour la colonie, depuis le commencement de la guerre de Sept Ans. Avec Louisbourg les Anglais tenaient “ la porte cochère ” du Canada. Leur retour offensif sur le lac Ontario et la destruction de Frontenac leur ouvraient la route du haut Saint- Laurent, vers Montréal. L’on pouvait craindre qu’en utilisant les régiments victorieux, rendus disponibles par la conquête du Cap-Breton, ils ne se vissent bientôt en état de fondre de nouveau sur Carillon avec des forces accablantes, ou de remonter le Saint. Laurent pour attaquer Québec.

Dans ces conjonctures critiques, M. de Yaudreuil appela Montcalm à Montréal, afin de conférer avec lui. Le général partit secrètement de Carillon le 6 septembre, dans la soirée, avec Pontleroy et Bougainville. Il

arriva à Montréal le 9 et y passa quatre jours. Dans cet intervalle il donna au gouverneur trois mémoires : un sur la frontière du lac Ontario, un sur celui du lac Champlain, et le troisième sur la défense de Québec» ainsi que sur les opérations et règlements généraux. La lecture de ce dernier est encore aujourd’hui d’un vif intérêt. Il était clair, précis, vigoureux, plein d’idées neuves et hardies sur la réorganisation de l’armée et la conduite de la guerre. Montcalm y signalait, avec une courageuse franchise, les erreurs qu’il fallait éviter, les dispositions énergiques qu’il fallait prendre, les innovations qui lui paraissaient nécessaires. D’abord, disait-il, trois principes à établir. Le temps est passé où quelques chevelures à lever, quelques maisons à brûler pouvaient être un objet à poursuivre. Les circonstances rendent dangereux les petits moyens, les petites idées, les petits conseils de détail ; elles exigent des mesures qui tranchent, qui décident. La guerre ne peut plus se faire ici comme autrefois; tout y est changé, et les procédés suivis jusqu’à présent sont devenus des erreurs. A la manière dont les Anglais nous attaquent “ il ne s’agit pas moins que de la perte entière et prochaine de la colonie, ou de la sauver, c’est-à-dire d’en reculer la prise; c’est cette vérité qu’il faut sans cesse avoir devant les yeux. ” En second lieu, tous les intérêts particuliers et commerciaux doivent s’effacer. “ C’est le corps de l’arbre qu’on attaque ; tout ce qui en concerne les branches est de la plus grande indifférence.” En troisième lieu, l’activité, l’emploi judicieux des hommes et du temps peuvent seuls suppléer au défaut des moyens et au petit nombre. “ Il ne faut pas perdre un seul instant ; c’est les multiplier que de les bien employer.”

Voilà pour les principes. Maintenant, quelles sont les mesures à prendre, et à prendre sans retard. Avant tout, calculer avec précision les forces disponibles, sans compter sur les secours de France. Actuellement on suppute les huit bataillons réguliers pour trois mille deux cents hommes. Les troupes de la marine ne peuvent compter que pour douze ou quinze cents hommes. Restent les milices. Ici Montcalm proposait une opération de nature, suivant lui, à fortifier singulièrement l’armée. On ferait un recensement sérieux et consciencieux de tous les hommes capables de servir ; on les diviserait en trois classes : bons, médiocres, mauvais ; on s’assurerait du nombre d’hommes absolument nécessaires pour semer et récolter, en supposant que, dans un cas d’urgence, les femmes de la campagne et les oisifs des villes seraient employés à ces travaux. On déciderait ensuite que tous ceux qui ne seraient pas strictement nécessaires à ces travaux feraient la campagne tout entière, au nombre de quatre mille au moins, choisis parmi les meilleurs tireurs. Ces quatre mille hommes seraient incorporés dans les troupes de terre et de la marine de la manière suivante : dans la première, quinze par compagnies ; dans les secondes un nombre égal à celui des soldats pour chaque compagnie. “ L’avantage de cette incorporation, faisait observer le général, est que chaque compagnie de terre et de la marine aura avec elle et en elle-même d’excellents tireurs, d’excellents canoteurs, d’excellents ouvriers ; 1 qu’à l’envie l’un de l’autre le soldat et le Canadien se

1 — Ceci démontre que Montcalm savait apprécier la valeur et les aptitudes des Canadiens.

serviront d’aiguillon pour bien faire et s’apprendront les choses qu’ils savent ; de remédier à l’inconvénient de n’avoir pas assez d’officiers dans la colonie pour conduire les miliciens, les veiller, en tirer parti. On ne doit pas craindre que ces miliciens essuient aucun mauvais traitement dans les corps. 1° Ils vivent très bien avec nos soldats qu’ils aiment ; 2° sur la moindre plainte qu’ils feraient, ou de propos ou de corvée, M. de Montcalm saurait bien y remédier et empêcher la récidive ”. L’incorporation prendrait environ trois mille miliciens d’élite ; les mille autres serviraient sous des officiers de milice choisis, qui seraient encouragés par l’espoir de distinctions honorifiques. Il faudrait aussi prendre des mesures pour que les miliciens aient, comme les soldats, des habillements qui, durant toute la campagne, les garantissent de la misère, du froid, des maladies, et pour qu’ils reçoivent une paie. Il importerait également de régler le nombre d’hommes accordés au munitionnaire pour les transports, d’empêcher qu’il ne prenne les meilleurs de toute la colonie, d’établir que ces mêmes hommes seraient toute la campagne employés à cet objet et qu’ils auraient régulièrement une paie et une ration. Il serait bien à propos d’empêcher qu’il n’aille un trop grand nombre de Canadiens dans les postes d’en haut. “Le seul intérêt particulier, déclarait Montcalm, peut s’opposer à toutes ces vues nécessaires pour conserver la colonie ”. Quant au reste de la milice, on verrait par le recensement quel nombre, indépendamment des quatre mille mentionnés plus haut, on pourrait faire marcher dans les cas extrêmes. La dernière partie du mémoire était consacrée à

certains moyens de défense sur le lac Champlain, sur le lac Ontario et à Québec.

Les entrevues de Montcalm avec le gouverneur, les premières depuis leur querelle épistolaire et leur réconciliation par voie d’ambassade, furent sans doute empreintes de courtoisie et de bonne grâce. Mais les apparences étaient meilleures que la réalité. Il est facile de s’en convaincre en lisant les observations transmises par M. de Vaudreuil au ministre de la marine, au sujet du mémoire de Montcalm analysé plus haut. Ce document rédigé par celui-ci pour le bien du service, et inspiré par un patriotique désir de fortifier notre armée, d’augmenter et de rendre plus efficaces nos moyens de défense, produisit chez M. de Vaudreuil la plus vive irritation. Ces avis loyalement exprimés, ces conseils énergiques, ces vues nouvelles et originales, le blessèrent comme une offense personnelle. “ Vous sentirez assez, Monseigneur, écrivait-il au ministre en lui transmettant cette pièce, le faux de ce mémoire, la passion avec laquelle il est traité, l’envie de fronder sur le gouvernement, le désir d’innovation et plus particulièrement celui de dominer sur les colons 1 ”.

Cependant, Montcalm ne connut pas l’effet inattendu causé par son travail. Il écrivit dans son journal les lignes suivantes : “ La lecture des Mémoires que j’ai remis à M. de Vaudreuil montrera quel a été mon avis sur ces différents objets. C’est bien le cas de dire avec Ovide :

1 — Vaudreuil au ministre de la marine, 1er novembre 1758 ; Arch. prov., Man., N. F., Ire série, vol. XV.

Principüs obsta; sero medicina paratur,

Cum mala... pro longas invaluere moras ”.

Un des résultats du voyage de Montcalm à Montréal fut la décision d’envoyer un officier en France, à la fin de la campagne, pour exposer à la Cour de vive voix, la situation. Vaudreuil accepta, pour cette mission, le choix de Bougainville.

Le 13 septembre le général était de retour à Carillon. Pontleroy avait été chargé d’établir un poste retranché à Frontenac, et d’y faire construire un bateau de vingt canons. On devait assembler sur cette frontière un corps de trois mille hommes. En même temps Vaudreuil avait expédié un convoi et un détachement pour ravitailler et renforcer Niagara.

Pendant l’absence du général il y avait eu quelques alertes aux camps de Carillon.1 Mais l’ennemi n’avait

1 — Desandrouine, qui, évidemment, admirait Montcalm beaucoup plus que Lévis, écrivait dans son journal intime : “ Hier, pendant la plus vive alarme, on proposa à M. de Lévis de faire conduire du canon à la redoute de droite où les plates-formes sont achevées, de faire des batteries aux endroits du retranchement qu’on jugerait les plus favorables, et de faire distribuer des caisses de cartouches à chaque bataillon. Il répondit à Montbeillard qui le lui proposait : “ Nous aurons toujours le temps de pourvoir à tout cela.” — Puis se retournant du côté de M. de Koquemaure : — Mais ils peuvent venir par le fond de la baie : “ il nous faudrait du canon de ce côté-là.” — Ce qui fit une telle impression parmi certains assistants qu’on commença à craindre pour la première fois du côté de la baie, par la seule raison que les ennemis paraissaient du côté du lac Saint-Sacrement. Que ne se trouvait-il un crieur assez obligeant pour les tirer de peines, en disant : — Hé ! tant mieux s’ils viennent par le fond de la baie, ils ne pourront nous approcher de demi-lieue ! ” — Enfin, après Ion-

point paru. Il ne bougea pas davantage durant le reste de l’automne. Le 16 octobre, Montcalm écrivait à sa mère : “ J’ai toujours cru que l’ennemi viendrait m’attaquer une seconde fois, mais je commence à croire, vu la saison avancée, qu’il n’en sera rien L’armée de Carillon ne resta pourtant pas oisive. Elle travailla activement aux fortifications de la place elle-même, et des retranchements derrière lesquels les Français avaient triomphé le 8 juillet.

A la fin d’octobre, on constata que les Anglais avaient déblayé leur camp de William-Henry et quitté le lac Saint-Sacrement. Montcalm établit à Carillon une garnison de quatre cents hommes, dont trois cents des troupes de terre et cent de la colonie, sous le commandement de M. d’Hébécourt. Et, le 4 novembre, il partait pour Montréal, en même temps que le bataillon de Languedoc, que devaient suivre de près les autres troupes de terre, celles de la marine et les milices. La campagne de 1758 était terminée.

gue et savante discussion sur la prochaine et dangereuse attaque des ennemis, quelqu’un dit : — Allons-nous coucher, — et son avis fut suivi ! Ah 1 Montcalm 1 Montcalm 1 ” (Le maréchal de camp Desandrouins, p.223.) Ce cri du cœur montre quels sentiments de confiance enthousiaste inspirait ce général aux officiers les plus distingués de l’armée.

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